Chapter 22
La vanité de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille allait être livrée au Minotaure, attachée à une gangrène vivante, et moi, son vrai père, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres prêtres, nous ne sommes pas résignés à l'impuissance! Mais c'était comme prêtre que, par-dessus tout, j'étais accablé. Ce duc infâme croyait se venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaieté de coeur à son complice.
Savait-il bien la vérité? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout?
Je passai la nuit dans des réflexions insensées, à imaginer des moyens de salut, à préparer des plans chimériques; mon impuissance sociale me poussait toujours à conclure: Il faut tuer le monstre!
Oui, je l'avoue, cette idée de meurtre revenait, comme la solution fatale. Était-ce même un meurtre? C'était le balayage d'une ordure, une poussée vers l'égout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin.
Ah! si mon vieil ami, le docteur X., eût été encore vivant, son autorité scientifique et morale fût intervenue, et il eût dit au duc:--Je vous défends cette infamie!--et le docteur eût fait reculer cet assassin de ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il eût fait si facilement? Le médecin du prince de Lévigny? un autre? un prince de la science?
A travers cette torture, pour me relever, je voulais espérer dans la démarche suprême que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules saurait bien faire agir son oncle. Peut-être Gaston, dont je connaissais si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis à une demande positive...
Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une aggravation de la santé du marquis. Il était très malade. Son grand âge rendait tout rétablissement, toute démarche improbable.
Le pauvre enfant était si abattu, que je me redressai violemment pour le relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer devant rien pour sauver ma fille et mon fils...
La plume tremble dans ma main. Je suis tenté de la jeter. J'ai hâte de finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres...
Je n'ai plus qu'à énumérer des faits; qu'à compléter le dossier de l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le prince de Lévigny.
Je dirai tout ce que j'ai tenté. J'aurai prouvé mon droit, l'effroyable urgence d'une intervention officielle, pour empêcher un crime. Si on ne m'écoute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mériter la damnation!...
Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait, dénoncé, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend complice d'un tas de coups d'État serait d'accord avec l'arbitraire humain pour excuser toute violence qui empêcherait cette violence inouïe et lâche...
Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes par lui-même.
Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince comme son gendre futur.
Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé.
Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne fût enlevé à nos consciences.
La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux.
Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison serait-elle victime?
Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi.
Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût.
J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre; c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième siècle, celui qui se moque des lazarets.
Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret public dont nous voulions la preuve.
Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence, une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom; c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des consultations, et la maîtresse était la garde-malade.
Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la vérité et que je venais lui acheter des preuves.
La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue.
Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de cette corruption.
J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune, c'est-à-dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des prescriptions accablantes.
Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce mémoire, la nomenclature de ces témoignages.
Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris.
La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il n'hériterait pas de sa fiancée.
Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain. J'allai à l'archevêché.
C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le _suicidé_, pour ne pas reconnaître une victime.
On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique; mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur lui.
Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti une manoeuvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais plus rien, et ce que cette fille, écoeurée de son rôle, avait accepté, si je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa discrétion, c'était me dénoncer au duc.
Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce que j'ai épuisé tous mes moyens d'action.
Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait. Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince, ou à la rencontre de Louise.
Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes qui s'occupent de son trousseau.
Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux, je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de cette solitude.
Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure. Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur. Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire; peut-elle deviner un égout?...
Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris son deuil.
--Votre oncle est mort! lui dis-je.
--Oui, me répondit-il avec une grosse larme.
Un silence suivit. Nous avions la même pensée qu'un scrupule de respect enchaînait dans nos coeurs.
La fortune du marquis de Montieramey était une arme puissante, maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. Était-il trop tard pour tenter le duc?
Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, était venue à Paris, à la première alarme causée par la santé de M. de Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler. Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui alla trouver M. de Thorvilliers.
Elle ignore le côté particulièrement infâme du mariage qui désespère son fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure jeune fille et qu'on lui préfère un rival plus riche.
Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa parole donnée. La pauvre mère emporta cette douleur fièrement, et son courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur d'être jugé par elle que par Dieu.
Jules essaya de son côté auprès de la Buondelmonti ce qui m'avait réussi auprès de la maîtresse du prince: il alla marchander le salut de Louise. C'était un trop jeune négociateur pour cette Italienne mûrie dans l'intrigue.
Elle refusa plus d'un million.
Elle paraît tenir à être duchesse, et il lui faut de la boue sur le blason pour qu'elle y touche.
Quand Jules me raconta l'insuccès de sa démarche, je me dis que j'aurais peut-être réussi; mon âge lui eût donné confiance. Les vieux qui s'abaissent à ces marchés garantissent contre les indiscrétions. Mais livrer mon secret à cette femme eût été, en cas de refus, lui donner un poison plus sûr pour assassiner ma fille, à moins que le duc ne lui eût tout avoué!
Peut-être cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend hideuse!...
Est-ce que la police est désarmée vis-à-vis d'une étrangère qui n'est en France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion la fléchirait sans doute...
Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans le gouffre pour délivrer Louise.
Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi.
J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui. Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la posséder et la voir heureuse!
Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la profaner?
Je résistai à la séduction de ce crime-là. Jules fut retenu par sa mère; elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de mourir.
J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera irréparable.
Je concentre mon coeur. Je voudrais l'empêcher de déborder... On sait ce que je souffre... Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime colère.
Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera sainte.
La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un crime...
Le progrès est-il la consécration des droits de la débauche?
La vertu est-elle réduite à se faire justice elle-même, et à devenir aussi menaçante pour l'ordre social que le vice?...
Je m'adresse à des hommes de bien, à des hommes d'État. Ils comprendront que c'est une question de sûreté publique, sous une question particulière, et que si un jury était appelé à se prononcer sur un acte violent qui profiterait à l'honneur, à l'innocence, il l'acclamerait, au lieu de le condamner...
Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mémoire a fatigué, par la multiplicité des détails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader.
J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brûlante avait pu parler à ma place. Je mourrais avec délices, si j'étais sûr que ma vie pût racheter mon enfant.
Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis étendu et me suis déchiré. Il me semble à la dernière minute que j'ai oublié des arguments, des preuves, des douleurs.
Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mériter mon rachat.
Et pourtant, je souffre bien!
ÉPILOGUE
Le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice n'avait pu lire cette confession minutieuse d'un homme habitué, par caractère, plus encore que par profession, à détailler, à soupeser les cas de conscience, sans se sentir pris et broyé par cet engrenage de l'analyse. Il ne s'était pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie:
--J'empêcherai ce crime!
M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, était marié depuis cinq ans et commençait à être père de famille.
Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner à sa sensibilité, en s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction.
Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M. Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guéri de cet appétit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des situations indénouables. Cette confession ressemblait à un roman.
M. Barbier fit aussitôt le rêve d'agents mystérieux, circonvenant la Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des procédés clandestins.
Le préfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de l'arbitraire, dans l'intérêt des familles?
Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus soldé, quelque femme, comme celle qui intervient à propos dans la _Cousine Bette_. La Buondelmonti était aussi fatale que madame Marneff.
Cette griserie littéraire et romanesque du sous-secrétaire d'État ne persista pas cependant, après les quelques audiences qu'il fut obligé d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la lune.
Ce que demandait l'abbé d'Altenbourg n'était-il pas aussi chimérique?
M. Barbier rendu à sa méfiance professionnelle n'en eut que plus de ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance administrative se dédommagerait de bonne foi par la sympathie.
Il n'attendit pas la visite du prêtre; il le manda par dépêche, et quand il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui.
L'abbé était très pâle. Son regard profond interrogeait, avec une anxiété que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vécu, se disait qu'on ne reçoit si bien que ceux qu'on veut définitivement congédier.
Il ébaucha un sourire.
--Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant.
--Vous avez raison; c'est un crime que vous me dénoncez; je vous suis tout acquis...
--Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effrayé de cette adhésion. Qu'allez-vous faire?
--Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand jurisconsulte... Me permettez-vous, monsieur, de lui confier...
--Mon secret? Certainement, je vous l'ai donné; usez-en.
Le malheureux eut un soupir d'indifférence.
--Je crois aussi que le préfet de police doit être mis dans la confidence entière.
L'abbé s'inclina.
--S'il y a un moyen légal, un moyen diplomatique, ou un moyen... quelconque, d'empêcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employé.
Le prêtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se glaçait, à mesure que celle de M. Barbier s'échauffait:
--Vous ne pouvez pas, dès maintenant, me dire ce que vous tenterez?
--J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le sous-secrétaire d'État.
--Ah! vous n'en savez rien! répéta l'abbé comme un écho. Cherchez vite, monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir?
--A toute heure du jour, et même de la soirée, je suis à votre disposition.
--C'est trop de bonté murmura le malheureux père, accablé de cette obligeance.
Il se retira lentement.
La soir, avant le dîner, il revint, sans espoir d'une réponse meilleure, mais pour constater son droit acquis.
Le sous-secrétaire d'État lui rendit compte de sa conférence avec le ministre.
Le garde des sceaux était pénétré aussi de pitié, mais convaincu également qu'il n'y avait aucun moyen légal de prévenir le malheur redouté. Il offrait d'en parler à ses collègues, à la prochaine réunion du conseil. Peut-être le ministre des affaires étrangères trouverait-il, dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidât la Buondelmonti et qui contrariât à l'étranger les spéculations du duc de Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait à autoriser une action trop sensible de la police. Que celle-ci agît avec précaution, si elle devait agir!
Le préfet de police, consulté également, avait été moins décourageant; mais il ressemblait à ces médecins qui tiennent à exercer leur art, même dans un cas désespéré.
Deux jours après sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, très habilement attirée dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au nez, quand elle eut deviné ses intentions.
Le médecin du duc de Lévigny, adroitement tâté pour interdire le mariage à son client, n'avait pas ri tout à fait, mais avait ricané, et, s'étonnant de l'indiscrétion du préfet, avait déclaré, pour couper court à l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules.
L'abbé d'Altenbourg subit ces réponses, avec la même tristesse muette. Cela ne l'empêcha pas de revenir ponctuellement, avec la même placidité. Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude.
Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux, à son dernier entretien, lorsque M. Barbier, troublé, rouge de ses efforts d'homme sérieux pour ne pas pleurer, lui avoua la déroute de la police.
Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes sortes de précautions, revenait à ses lectures de Balzac; mais pour conclure que ce qui était facile aux romanciers, était absolument interdit aux fonctionnaires.
L'abbé l'avait écouté, droit sur son fauteuil, le regard brillant et fixé devant lui. Il contemplait la réalité que, par compassion, M. Barbier cherchait à lui voiler; il la provoquait à un duel final. Ses illusions humaines s'étaient envolées; il ne les suivait plus d'un regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre.
--Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galilée avait frappé la terre de son pied.
--Dieu est là-haut! répliqua M. Barbier avec un hochement de tête.
Le prêtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique montant au plafond avec ces paroles.
Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennité:
--Si jamais vous êtes appelé en témoignage, à propos de ce qui se passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherché le scandale, que j'ai tout épuisé avant d'agir.
M. Barbier tressauta.
--Agir! que prétendez-vous faire?
L'abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour avouer à son tour son incertitude.
--Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrétaire d'État avec bonté, ne m'obligez pas à prendre des précautions pour protéger ceux que je méprise autant que vous.
--Que croyez-vous donc? repartit le prêtre étonné.
--Mais, ces menaces...
--Ce sont des anathèmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement l'abbé. J'appelle Dieu, et jusqu'à la dernière minute, j'espère dans sa foudre. Je sais bien que j'ai confessé des désirs de meurtre; omis ce sont des désirs de juge: implacable et non des désirs d'assassin... Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne... Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas à intervenir.
M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prêtre n'invoquait que le ciel, il échappait à sa compétence.