Chapter 21
--Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je l'ai appris hier seulement, en allant féliciter Georges. Il m'a annoncé cela, sans paraître y attacher d'importance, négligemment, mais avec une intention de vanité. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc s'est excusé de ne pouvoir assister à la cérémonie; mais il a accordé à madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait des souvenirs de pension... Pensez donc! la fille d'un agent de change pour un spéculateur! La cérémonie est pour aujourd'hui, midi... Venez!
--Il n'est que dix heures! répondis-je en souriant à ce bel enthousiaste.
--C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut être bien placé pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en attendant.
Il disait cela, en riant, les yeux étincelants de piété.
--Oui, nous prierons! lui répondis-je, attendri de ce qu'il disait et de ce qu'il présageait.
Je partageais son délire, mais avec une méfiance secrète du réveil.
Il faut bien que je l'avoue. Le prêtre, qui ne s'est jamais suicidé en moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord qui choquerait sans doute des consciences dévotes et qu'elles flétriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impiété, j'associe, en toute circonstance délicate, ma paternité humaine à ma paternité spirituelle.
Il me semblait tout naturel de bénir ma fille dans une église, et si Dieu ne m'y foudroyait pas, à ce moment d'extase, c'est qu'il faisait descendre son pardon sur le prêtre devenu père.
Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis répudier comme une honte cette innocence que j'ai donnée au monde.
Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant:
--C'est à la Madeleine que j'espère me marier. Mon oncle, je le sais, tient à son église... La voir là, par avance, agenouillée devant l'autel où je la conduirai, quel rêve!
Oui, c'était un rêve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon cabinet, transporté, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine à me contenir.
J'entendais dans les oreilles, dans mon coeur, les orgues de l'église, et je m'apprêtai à partir, comme pour une répétition du mariage de mon enfant.
Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller à pied, jusqu'à la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'être point trop en avance. Nous fûmes encore obligés d'attendre près d'une grande heure.
Nous attendîmes dans un recueillement et un tremblement égal, sans nous communiquer aucune pensée. J'avais sur les lèvres toutes sortes de formules de prière; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi, dans mes fonctions ecclésiastiques.
J'avais prêché autrefois à la Madeleine; je voyais la chaire béante qui m'invitait à y monter, à y porter, comme aux premiers temps chrétiens, ma confession publique, à attester ceux qui m'écouteraient que, si j'avais été coupable, je n'avais peut-être pas démérité de bénir ma fille.
Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon coeur et de ma foi!
Hélas! quand je pense que c'est précisément à la Madeleine que l'horrible et sacrilège parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis que rien n'aura manqué, comme ironie, à l'atrocité de mon supplice. Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourné depuis ce jour-là à l'église? Oserait-il y retourner avec moi?
La Madeleine s'était peu à peu emplie d'un monde bruyant, jaseur, curieux, élégant, qui, comme nous, attendait.
Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entrée du cortège, je craignis tout à coup que, revenant sur sa décision, le duc ne fût venu, par un instinct de méfiance, pour garder ma fille, jusque dans la maison de Dieu, qui avait été ma maison, et dont il ne m'avait peut-être pas suffisamment chassé, ou bien qu'il eût défendu à Louise de venir.
Mais non, c'était surtout là qu'il m'eût défié de la lui prendre, et c'était surtout là qu'il me menaçait encore et qu'il ne me craignait pas, moi, le prêtre interdit.
On sait ce que sont ces grandes cérémonies.
Nous nous étions placés très en avant, mais de côté, sur la ligne même où devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la place que Louise occuperait.
Nous la cherchâmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sûr. Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais la sienne. Nous échangeâmes un regard qui nous fortifiait encore, et nous n'eûmes pas un mot à nous dire.
Mon Dieu, qu'elle était belle et jolie! C'était une fête pour elle, une délivrance, une fête qui ne troublait pas sa candeur, mais qui soulageait son âme, comprimée par la solitude.
Il serait puéril, il serait surtout sacrilège à moi de la décrire. Sais-je seulement comme elle était mise! Je ne sais qu'une chose: elle était un chef-d'oeuvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de jeune fille du grand monde, un chef-d'oeuvre d'ingénuité et de grâce. Je retrouvais l'écolière, la communiante, la petite sainte, ma fille. La tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutôt n'avait rien gâté de ce qu'elle ignorait.
En s'avançant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce besoin des coeurs religieux de prendre immédiatement possession de tous les sanctuaires où leur piété va s'épanouir.
Elle donnait le bras à un jeune homme quelconque; elle était vêtue de blanc, je m'en souviens, comme la mariée. Je lui vis, moi, une couronne d'étoiles sur la tête, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une couronne de fleurs d'oranger...
Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, songé à un incident des messes de mariage qui nous fît frissonner d'une épouvante joyeuse, quand nous vîmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de velours et s'apprêter à quêter.
Elle allait venir à nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble!
Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout, appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa main. Moi je sentais mes genoux fléchir.
Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout.
Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande... Je pensais à cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf, plus éloquent, plus doux.
Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel... c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme...
Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui la précédait et m'annonçait son approche.
--Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse.
C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère!
Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me tournai doucement.
Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement par son silence palpitant:--C'est vous! c'est vous!--Tout ce qu'elle m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait.
Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie? Elle me savait pauvre et vidait son coeur en silence dans le mien...
Oui, oui, j'en atteste Dieu qui était entre nous, dans cette minute sublime, comme à la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet, elle eut l'éclair direct, l'instinct filial. Si elle l'eût osé, elle m'eût tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui depuis tant d'années me brûle la bouche.
Mais je voulus mériter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me reculant un peu, démasquant Jules de Soulaignes, je le désignai par un geste involontaire de protection, en posant ma main sur son épaule.
Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hésitant, confus, pudique et tendre, se répandit en lumière nouvelle sur son visage.
Elle parut comprendre pourquoi nous étions là, tous les deux; pourquoi je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui garantissais la loyauté.
Elle reçut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en récompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une grande révérence et passa.
Ce fut une scène, infinie dans un éclair. Nous étions penchés naïvement pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit, à trois pas de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se retourna, nous regarda encore, puis, continua sa quête, nous ayant versé de nouveaux trésors dans un regard.
Quand, la quête finie, elle eut repris sa place, je la vis qui s'agenouillait et qui priait. Je crus même m'apercevoir qu'un de ses doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystérieusement, dans la main, pour arrêter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser sur sa joue.
La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortège se dirigea vers la sacristie, en entraînant l'assistance. Louise me chercha de loin, par un regard qui planait; nous nous vîmes, et comme toute mon âme était dans mes yeux, toute son amitié attendrie rayonna dans les siens.
Par un accord tacite, nous étions restés tous les deux à notre place.
Il n'y avait plus dans l'église, que les étrangers au mariage, les indifférents, les curieux. Je dis tout bas à Jules de Soulaignes:
--Vous êtes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas à la sacristie?
Il grelottait, et ses yeux étaient troublés.
--Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous êtes l'ancien maître de la mariée.
--Non, non, je ne peux pas, répliquai-je.
--Et moi, je n'ose pas.
Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous sortîmes lentement de l'église, emportant chacun nos coeurs lourds, qu'un sourire avait fait déborder.
Nous restâmes sous la colonnade, en haut des marches, sans échanger une parole. Que nous serions-nous dit?
Nous attendîmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le passage des heureux ou des affligés. N'étions-nous pas aussi des mendiants insatiables?
Après une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent à deux battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au trottoir, la noce défila orgueilleusement. Louise passa devant nous; c'était à ciel ouvert; son coeur pouvait s'entr'ouvrir.
--Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorité profonde.
Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet.
Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il était à côté de moi, qu'il la dévorait de son adoration.
Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai à mes lèvres. Le bouquet imprudemment secoué tomba devant nous. Jules se baissa vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui était plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier.
Quand la foule nous permit, à notre tour, de descendre, nous pleurions, mais avec une joie triomphale dans le coeur.
Je m'aperçus que mon jeune ami avait gardé une fleur du bouquet. L'avait-il ramassée? l'avait-il arrachée? J'eus l'héroïsme de ne pas la lui disputer; c'était mon devoir paternel.
La fleur n'était pas une rose. Elle ne porterait pas malheur à Jules de Soulaignes, comme les roses que j'avais ramassées dans le jardin de Chavanges.
XXIV
Ce que fut pour nous la fin de cette journée ensoleillée dès le matin, on le devine. J'ai hâte d'arriver au réveil.
Jules de Soulaignes me reconduisit à pied, jusque chez moi; nous avions besoin de fatigue. Il était reconnaissant autant qu'il était heureux; il me remerciait à m'épouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne savait pas toute sa dette.
Nous fîmes encore bien des projets; nous fixâmes ceux qui étaient faits depuis longtemps. Le rêve était à notre portée, le mariage d'où nous venions, était un prélude, un accord des harpes, dans le ciel, avant l'union que le ciel allait bénir.
Le marquis de Montieramey était mieux portant, et Jules espérait qu'il pourrait faire le lendemain même la démarche annoncée.
Le lendemain, j'attendais, dans l'après-midi, la visite quotidienne de Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de notre bonheur.
Quand je dis notre bonheur, je tiens à répéter, une fois de plus, que je consentais à faire ma part secrète et immolée. A mesure que le rêve devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers le ciel, et je montais avec plus de résignation vers Dieu. Le jour où ma fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus à veiller sur elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais m'engloutir dans la vie religieuse.
Si l'Église ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un coeur bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple, ou dans tout autre de même genre, et je consacrerais ma vie à l'étude, ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne les exposeraient à aucune découverte sur moi, et qui ne me feraient plus provoquer le malheur.
J'avais, dans ces derniers mois, renoué et multiplié mes relations avec quelques membres du haut clergé parisien.
Je pensais à tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre heures, Jules de Soulaignes entra effaré, livide, hérissé, dans mon cabinet. On eût dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle.
Je n'eus pas besoin de l'interroger.
Il tomba sur un siège; mais, tout, accablé qu'il était, il me semblait encore plus irrité qu'affligé. J'attendis intrépidement la mauvaise nouvelle qu'il venait m'annoncer.
--Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serrées, en frappant son genou de son poing fermé, Louise de Thorvilliers, en grande parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son père, à côté de la Paola Buondelmonti.
J'eus froid au coeur. Un spasme me raidit.
--Vous avez vu cela?
--Oui.
--Quelle infamie!
--Ce n'est pas tout.
--Quoi, encore?
--Le duc était en face de sa maîtresse et avait fait asseoir en face de sa fille le prince Jean de Lévigny.
Ce nom n'ajoutait rien de plus menaçant que des prétentions redoutables. Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du Saint-Empire. Des Altenbourg ont été alliés souvent aux Lévigny.
Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le désespoir de Jules.
Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le duc de Thorvilliers, avec un prince de Lévigny.
J'étais plus sensible à l'idée de voir Louise assise à côté de la Buondelmonti.
--Il a osé cela! répliquai-je avec douleur, la Buondelmonti?
--Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait à Florence. Mais, encore, là-bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est à Paris même, à la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison, peut-être son prochain mariage avec cette vieille courtisane!
--Ah! qu'il l'épouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'écriai-je dans un transport de fureur égoïste.
--Il l'épousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue.
--Quel pacte?
--On dit, et c'est probable, que le prince de Lévigny a été l'amant de la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela?
--Non, je ne le savais pas.
--C'était quand le prince pouvait être l'amant d'une fille... Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus être l'amant de personne; voilà pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de mademoiselle de Thorvilliers.
--Je ne comprends pas.
--C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce monde-là. Le prince est légendaire dans Paris pour ses dettes... cela n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible état dans lequel ses vices l'ont mis.
--Que me dites-vous? Le prince...
--Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes.
--Non.
--Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro.
J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au plus profond de la chair.
--Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire?
--C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de coeur, au poison; il en a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable! C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille!
Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et retomba sanglotant.
--Êtes-vous, bien sûr?... lui demandai-je d'une voix étranglée.
D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux.
--Parbleu! répondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti veuille être duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec sécurité; que le duc affermisse sa fortune et débarrasse la maison de cette vierge qui la défend. Le prince de Lévigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois héritages à dévorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo, qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de huit millions, sur l'héritage, si son bien-aimé neveu faisait une fin honorable. Le prince nous a raconté cela, très souvent... Est-ce qu'il y a un dénouement plus honorable, plus heureux à souhaiter, que ce mariage avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-être un million, comme épingles, une fois le mariage conclu, et il se peut qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses spéculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le jour du contrat. Voilà pour le positif. Quant à la Buondelmonti, elle est bien certaine de se pavaner dans l'hôtel de Thorvilliers, le jour où Louise sera princesse de Lévigny et pleurera tout bas sa honte...
J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait était trop horrible. Il s'interrompit de lui-même, se jeta dans mes bras, et nous pleurâmes avec fureur.
Jules se dégagea bientôt et reprit:
--Ce duc est pourtant un père, orgueilleux de sa fille! Il la haïrait, il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement.
--Il la hait! m'écriai-je.
--Peut-on la haïr?
--Il la hait, vous dis-je.
--Pourquoi?
Je retins mon secret qui allait m'échapper. L'horreur pudique de Jules, sa foi intrépide, même quand le monde avait médit de la vertu de la duchesse de Thorvilliers, m'avertirent.
Quant à la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait et l'injuriait de son innocence et cet immonde débauché.
J'étais sur la roue, offrant tout mon être aux coups qui me torturaient. Je voulus lutter, pourtant.
Je feignais une incrédulité que je n'avais pas:
--Êtes-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez? dis-je à Jules.
--Puisque je viens de les voir!
--Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises; mais êtes-vous certain que cette promenade du prince de Lévigny dans la voiture du duc, ne soit pas un hasard, une coïncidence? Ne vous hâtez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un rapprochement fortuit?
--Je vous dis que cette promenade est un scandale calculé. La Buondelmonti ne fait rien d'inutile.
--Il n'y a pas de temps à perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs. Votre oncle est-il rétabli?
--Pourquoi l'exposer à une humiliation certaine? dit Jules découragé.
--Un vieillard respectable, qui représente l'honneur d'une génération et d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire honte au duc de Thorvilliers.
--Vous croyez aux remords du duc?
Hélas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger était si pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que j'essayais de me tromper et de croire à des raisons vivaces encore d'honneur, de délicatesse, dans la conscience du duc.
Je m'obstinais à ne pas admettre comme irrévocable ce mariage maudit, à croire que Jules de Soulaignes exagérait.
Je le pressai tant, je mis tant d'énergie réelle et factice, et aussi de douleur sincère dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas désespérer tout à fait.
Par un mouvement pudique qui nous était commun, nous nous refusions à invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions à ces infamies. La pensée de la voir assise, à côté de cette courtisane, en face de ce débauché, était si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la repoussions, nous la voilions.
Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta à mon cou, et laissant déborder sa douleur:
--Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai.
--Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui répondis-je avec une foi sincère. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime!
Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de l'arène sanglante.
--Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime?
A vrai dire, je prenais mon désir, mon pressentiment, pour une réalité. J'étais disposé à croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en voyant M. de Soulaignes, à côté de moi, présenté par moi, recommandé, béni par moi, Louise l'avait regardé comme un ami, comme un mari que je lui offrais.
D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur me poussait à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes espérances, à exalter le courage de mon allié.
--Elle vous aimera, j'en réponds, je vous le jure! répétai-je; et puis, voulons-nous, vous et moi, la sauver pour être récompensés, vous, par son amour, moi, par sa reconnaissance?
--Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, même si je dois lui rester à jamais étranger, inconnu!
--Bien, voilà comme je vous veux!
--Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achève pas bien vite de mourir!
J'étais tenté de lui dire:--Laissez-moi cette tâche!--Mais je me bornai à lui répondre:
--Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de Thorvilliers.
Jules me laissa dans un état indescriptible.