Chapter 19
Le duc alla directement de Paris à Rome. Il avait des réclamations, des demandes à faire au gouvernement italien.
A Rome, Louise eut la permission de visiter les églises, les musées, les ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intéressantes; elle m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien, m'eût dénoncé.
Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et délicat, de voir s'épanouir ce sentiment du beau, que je m'étais efforcé d'éveiller en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces églises, d'un de ces musées, je surprenais de loin un éclair radieux sur son doux visage, parfois, une émotion grave et la trace d'une larme.
Le duc mettait une complaisance qui n'était que la mise en scène de son calcul à se promener en voiture, aux heures réglementaires de la fashion romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prétexte de montrer le beau monde de Rome à Louise, il montrait Louise au beau monde. C'était le chef-d'oeuvre dont il était fier, comme d'un Raphaël, qu'il faisait apprécier par ces collectionneurs de chefs-d'oeuvre.
Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour ou l'autre pour Florence où était sa maîtresse, pour Milan où était le siège de son entreprise, je rêvais la bonne fortune d'une absence de lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire reconnaître, mais de m'en approcher avec plus de sécurité et de la voir plus à mon aise.
A Rome, bien des choses m'étaient faciles. J'y avais fait plusieurs séjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laissé, au Vatican même, des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage qui me menace avait dû se faire à Rome, même depuis que le pape est dépossédé de sa souveraineté, j'aurais pu l'empêcher.
Mon interdiction eût été facilement levée, et si un scrupule que je ne voulais pas vaincre ne m'eût empêché de reprendre l'habit ecclésiastique, j'aurais pu, à Rome, me déguiser en prêtre, pour exercer plus commodément ma fonction paternelle.
C'est à Rome que je fus exactement renseigné sur les intérêts que le duc avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti.
Un jour, j'étais dans le Corso, sur le trottoir, derrière deux jeunes gens, élégants, qui à un angle de la place Colonna regardaient défiler les équipages, quand, au moment où la voiture découverte du duc de Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en français, à son compagnon, en montrant Louise:
--Oh! la belle jeune fille!
J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de côté le jeune homme qui parlait ainsi.
Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais détourné, par une intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune Français une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'eût aperçu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible, si touchant, qu'au lieu d'être irrité et jaloux, je fus attendri.
Je restai à ma place et j'écoutai. Après un silence, le même jeune homme dit à son ami:
--Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom?
--C'est mademoiselle de Thorvilliers.
--Ah!... c'est là le duc?
Il y eut un accent de dédain craintif, de peur involontaire, dans ces paroles.
Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc!
J'appris, en écoutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme était secrétaire d'une des deux ambassades françaises, et que c'était à ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnèse, soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-même, il était arrivé le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc avec la Buondelmonti, et après avoir renseigné, sur ce point, son ami, il ajouta avec animation:
--J'espère bien que le duc ne promènera pas aux Cascine sa maîtresse avec cette belle enfant.
--Qu'est-ce que cela te fait? répliqua l'autre.
--Cela m'offense dans mes idées de pudeur et de fierté.
--Te voilà bien, mon poète!
--Poète si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour la première fois. Je jurerais qu'elle a l'âme aussi belle, aussi pure que son visage, et je sais que son père est un vieux mauvais sujet. Voilà pourquoi je me révolte d'avance à la pensée que la Buondelmonti peut vouloir servir de chaperon à cette enfant... Elle semble toute jeune... Viens la voir encore.
Et riant d'un bon rire qui résonna dans mon coeur, il entraîna son ami.
Je les suivis. J'étais curieux de connaître ce jeune homme que l'autre traitait de poète et qui devinait si bien ma fille!
Poète! j'avais cru l'être aussi, à l'âge de ce jeune inconnu, dans mes années d'innocence, d'amour pur, de premier élan! Ma poésie ne m'avait pas préservé d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commencé à admirer Reine de Chavanges de la même façon que ce jeune homme admirait Louise. Mais s'il était digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dût-il voir cet ange assis un jour à côté de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la possibilité d'une atteinte à l'innocence de ma fille.
Mais, ne pouvait-il pas empêcher ce rapprochement, ce sacrilège?
Je m'informerais: je saurais quel était ce jeune Français.
Qu'on ne s'étonne pas de cette promptitude de ma part à adopter ce beau premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'évasion, et j'étais captif, dans le désert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant, entrevu comme une terre promise...
Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientôt rejoint la voiture du duc qui s'avançait à son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumière souriante qui se dégageait du visage de mon enfant.
Quand, arrivée à la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et s'éloigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se décida à prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son coeur alourdi lui donnait un peu de lassitude.
Je l'entendis qui disait:
--Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en sera aimé!
--Tâche que ce soit toi.
--Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans répondre à son ami, oui, bien heureux, même s'il doit souffrir et mourir de n'être point aimé!
Je portai vivement mes mains à mes yeux pour retenir des larmes, et pour m'empêcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger à se retourner, de l'embrasser, de lui dire:
--Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'être aimé d'elle. C'en est un d'être torturé de l'amour qu'on a pour elle.
Je le bénis de toute mon âme, je le suivis encore et je sus où il demeurait, me réservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse et irrégulière qu'on trouve à sa disposition, dans tous les coins des grandes villes d'Italie.
Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le même inconnu à la même place, guettant la même vision.
Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosité, de son amour naissant. Je l'aimai encore pour cela.
Il me tardait de le connaître, de savoir si mes rêves paternels qui battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour arriver à la réalisation, il y avait de grandes difficultés à vaincre, en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire agréer ce prétendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain qu'il serait aimé par Louise, en n'étant pas repoussé par M. de Thorvilliers?
Si le roman qui commençait à Rome pouvait s'y dénouer, j'espérais bien, ainsi que je l'ai dit à propos du mariage infâme qui se prépare, faire jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans soupçonner mon intervention, fût dominé et conduit par elle.
Le but qui surgissait tout à coup me donnait de nouvelles angoisses; mais m'excitait à la vie.
Comment! après avoir meublé l'âme de ma fille, j'aurais le bonheur d'aider à son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent, sans doute de bonne naissance, de belle fortune?
On ne fait pas de si grands rêves, sans les enrubanner de toutes sortes de folies. Quand l'âme d'un père s'ouvre à cet horizon du mariage de son enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner.
Je m'appliquais à aimer celui qui serait aimé de ma fille. Je le dotais de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il était d'un monde où l'on recrute des diplomates. Pas de difficultés de ce côté-là. Il serait un futur ambassadeur.
Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je m'exposais à retomber de plus haut.
Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait émancipée de cette paternité pesante du duc de Thorvilliers; quand, à la faveur des souvenirs d'autrefois, je serais entré dans l'intimité de son ménage, j'aurais peut-être un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le droit de laisser deviner quelque chose de mon secret!
Mais si ce bonheur était trop grand, trop égoïste, si je devais me l'interdire, pour empêcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle avait de sa mère, et pour l'empêcher d'avoir honte ou horreur de ma paternité sacrilège, je pourrais du moins me confier à l'ami, à celui qui l'aurait reçue de moi!... Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais dans mon ombre; je les contemplerais à mon aise dans leur bonheur, sans le leur faire payer par un sacrifice à leur conscience. Je serais toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, le vieux maître, seulement le vieux maître, et cela me suffirait.
Voilà les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce poète qui faisait son rêve en regardant ma fille.
Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des renseignements sur sa famille.
J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il était de petite noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une très grande fortune. Il était le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, restée veuve à vingt ans. Après avoir été élevé soigneusement par sa mère, une femme intelligente et lettrée, comme il était incertain sur le choix d'une carrière, il s'était décidé à voyager, continuant ou commençant à s'instruire réellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans chaque pays, consulter les bibliothèques.
J'ai su depuis qu'à Florence il avait passé des semaines entières dans cette magnifique bibliothèque Laurentienne que Michel-Ange a dessinée pour les érudits éternels.
Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses biens et prétendait même, par une adoption, lui laisser tous ses titres.
Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, très acceptable pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il était pour moi un parti désirable. Père dans des conditions humaines, normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses dispositions studieuses, graves, m'eussent répondu de sa raison. La mère sérieuse et instruite qui l'avait élevé, et qui l'abandonnait avec confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'égarerait pas, me répondait de son coeur.
Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parlé, avait fait venir de France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait à savoir quelles pouvaient être les intentions du duc de Thorvilliers. Le doute me prenait à cette question.
Je ne croyais pas à la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais cette affectation qu'il mettait à la promener, comme son luxe, comme une élégance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il était désireux de s'en débarrasser aussitôt qu'il le pourrait, il voudrait assurément en tirer parti pour sa vanité.
J'ignorais alors la gêne, les désastres du duc, et je n'osais pas, dans mes préventions, aller jusqu'à le supposer capable d'un crime, comme celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son égoïsme. Le comte de Soulaignes était d'assez bonne famille, après tout, et avait assez d'espérances, pour n'être pas, aux yeux du monde du faubourg Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers.
Sur cet échafaudage de calculs, je dressais, j'édifiais l'autel où je voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un coeur vierge qui va docilement au-devant de l'amour, voilé par le devoir, et je bénissais Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette récompense qu'il accordait à ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait à mon supplice.
Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous.
Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours, avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts que pour bâiller.
Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le lendemain il ne reparut pas davantage.
Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement cruel, une surprise aiguë.
Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne plus l'admirer.
Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston.
Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un appartement. Il me semblait que Louise était plus triste.
Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis, combattus par la raison.
Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit. C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura.
Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que celle-ci ne lui fut pas présentée.
Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter encore celle-là? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée.
XXIII
Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption.
J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de le faire revenir, si je me confiais à lui.
J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui.
Ah! ce cher et vaillant coeur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et, lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver.
J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la paternité.
Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune précaution pour le retenir.
Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude, ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier:
--Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une paternité usurpée?
Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions apportées de Rome. Là, j'avais vu des prélats sourire à mon interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus graves que les miens. Là, j'avais vu les humbles du clergé, les petits, les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour moins que cela!
D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive, fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré.
Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa loge, se croirait obligé d'y venir.
Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée, un jeune homme qu'il me sembla reconnaître.
Lui aussi attendait.
Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai, je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux pas derrière lui.
C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi. J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir!
Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la porte d'entrée.
Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair, mais c'était la chère vision.
Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu.
Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entraîné par une force invincible, sans réfléchir à l'étrangeté de ma démarche, je lui dis:
--Vous avez donc été malade, monsieur de Soulaignes?
Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon visage. J'ajoutai aussitôt:
--Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je vous connais.
Il fronça les sourcils, sa curiosité devenait défiante, menaçante. Je continuai, baissant la voix et me penchant vers lui:
--Oui, monsieur, je sais pourquoi, à Rome, vous regardiez tous les jours passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous êtes ici maintenant...
Une stupeur d'épouvante dilata ses yeux.
--Qui vous a dit?... balbutia-t-il. Puis, s'excitant à la colère:--De quel droit vous permettez-vous?...
Il n'acheva pas.
Je souriais, mais avec une offre si visible de mon coeur, et j'avais sans doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que perdant aussitôt son air de résistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton plus doux, presque suppliant:
--Qui êtes-vous, monsieur?
--Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le vôtre.
Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard.
--Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté, aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle... C'est aussi pour cela que nous sommes ici tous les deux... A votre âge, et quand on est poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors. Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets, mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous être mon ami?
Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il était pour moi le fils souhaité.
Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante:
--Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre.