Chapter 18
Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais à lui répondre brièvement, discrètement. Une seule fois, pendant la seconde année de son séjour chez madame Ruinet, par conséquent lorsqu'elle était encore une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mère, elle voulut me présenter au duc. Elle mit dans ce désir une insistance telle que je dus avec froideur lui répondre par un refus très net très catégorique.
Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice. Ce jour-là, j'avais certainement ébranlé en elle le respect filial. J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs qu'elle avait hérités de sa mère. Elle comprit que je jugeais le duc de Thorvilliers, et que je le jugeais sévèrement. Elle me bouda tout un jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait été la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre amitié, en voulant la faire consacrer par son père.
Ce fut notre seul différend, notre seul secret, plus mystérieux que notre amitié. Je fus assuré dès lors qu'elle me parlerait jamais de moi à Gaston.
Cette vie étrange, simple en apparence, bonne, malgré tout, avec les phases que provoque le développement régulier, normal d'une belle intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans.
Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien à apprendre, que quand son instruction serait aussi complète que le devenait sa beauté, Louise m'échapperait. Le duc serait forcé de s'en embarrasser, c'est-à-dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due de Thorvilliers de l'abnégation paternelle serait regardé bientôt comme l'égoïsme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gêner, s'il s'obstinait à la laisser en pension, au delà du terme ordinaire.
Mais, en m'armant d'avance contre cette séparation, je formais mille projets pour qu'elle ne fût pas absolue, définitive.
Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces visites. Le duc lui laisserait une liberté relative, sinon absolue, dont nous profiterions. Peut-être trouverais-je un moyen de correspondre avec elle! En tout cas, personne au monde ne me défendrait de la voir, de loin, dans les promenades, dans les églises, dans les musées, dont je lui donnais le goût par avance. Maintenant que j'avais noué nos deux âmes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait tout au plus.
N'étais-je pas habitué à n'être heureux qu'avec réserve, indirectement? Le bon docteur était toujours là pour intervenir. Qu'il fût encore présent, pendant quelques années, cela suffirait pour ménager la transition heureuse, jusqu'à la liberté complète que Louise obtiendrait par le mariage, pour établir un moyen de vivre contre lequel rien ensuite ne prévaudrait.
Hélas! mon égoïsme reçut un coup terrible. Le docteur me manqua soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrêta de faire le bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son âme.
J'allais le voir souvent. Elle et lui étaient les deux pôles de ma vie. En allant de l'une à l'autre, je m'arrêtais à prier pour l'un et pour l'autre.
J'arrivai, ce soir-là, une demi-heure après cet évanouissement de l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans le silence, à travers une méditation austère, un entretien suprême de mon âme avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi, d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car j'allais être seul désormais.
Louise avait seize ans. C'était à peu près à cet âge que sa mère m'était apparue. La vision était pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charité où Reine était venue au-devant de moi.
Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses à la ceinture, que Louise me fut enlevée.
Oh! ce jour-là, il était inévitable, mais il pouvait être moins cruel. Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je le répète, mais je ne l'avais pas prévu si terrible.
La mort du docteur m'avait occupé trois jours. Je ne l'avais pas quitté, depuis la minute de mon entrée dans la chambre mortuaire, jusqu'à l'heure où avec des discours et des fleurs la tombe s'était refermée sur lui.
A son chevet, je m'étais souvenu que j'étais prêtre, et je n'avais semblé qu'un dévot, en priant à côté du prêtre et des religieuses qui l'avaient gardé. Je m'étais mêlé à la foule qui avait suivi ce grand homme de bien, et après la cérémonie, un des neveux, son seul héritier, que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait prié de l'aider dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande notoriété de l'habile praticien.
Ces trois jours de piété m'avaient semblé trois heures. Ils m'avaient élevé dans une atmosphère de sérénité triste et fortifiante; je m'étais reposé de la terre. Je ne supposais pas qu'il eût pu se passer quelque chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence.
Le quatrième jour, à l'heure habituelle, j'allai donner ma leçon. En route, je me disais que je préviendrais doucement Louise de cette mort. Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premières larmes, je les essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre nous un deuil chrétien qui nous unirait encore plus étroitement...
Dans la rue, de loin, j'aperçus à la porte de l'institution une voiture arrêtée, un landau que je reconnus. Le duc était-il venu me devancer et annoncer à mon enfant qu'elle avait un ami de moins?
Cette fois, au lieu de m'arrêter, de retourner sur mes pas, je marchai plus vite.
La mort du docteur pesa sur moi tout à coup, comme l'annonce, comme le début d'une série de deuils et de malheurs.
J'arrivai, haletant, à la porte.
C'était bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur la portière, et le valet de pied en livrée transportait, de l'intérieur de l'institution à l'intérieur du landau, des cartons et des paquets.
Je compris. L'épouvante me retenait fixé au pavé, mais je la violai et la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jeté au feu ou à l'eau pour sauver ma fille, en danger de brûler ou de se noyer, je me précipitai dans la maison, je courus au parloir.
Je n'eus pas besoin d'en ouvrir, d'en enfoncer la porte, elle était toute grande ouverte. Le duc de Thorvilliers, saluant madame Ruinet, pour prendre congé d'elle, se retirait, emmenant Louise qui, habillée, coiffée, gantée pour le départ, avec un mantelet autour de la taille, pâle, ayant pleuré, le suivait.
Madame Ruinet pleurait aussi.
Je ne pus étouffer le cri qui m'eût étouffé, si je l'avais retenu.
Le duc se retourna, tressaillit, pâlit de colère, avec une lueur menaçante dans les yeux.
Je m'étais arrêté devant lui, après l'avoir heurté, mais je ne le regardai pas; je regardais Louise, en la suppliant, en l'interrogeant. Qu'allait-elle me dire?
Oh! dans cette minute d'agonie, je vis pourtant le ciel. Je sentis bien qu'il y avait en elle une tendresse filiale inconsciente, et que pendant ces neuf années, moi le père déshérité, je m'étais créé une enfant qui serait toujours à moi!
Elle eut un mouvement de la bouche, un baiser des yeux, un élan naïf de tout son être vers moi qui me ravit et me foudroya.
--J'avais peur de partir sans vous avoir vu, me dit-elle d'une voix qui eut tout à coup les inflexions de la voix sonore et vibrante de Reine de Chavanges.
--Vous partez? balbutiai-je, hébété.
Le duc intervint, et, de cette voix froide, railleuse quand même, impertinente dans sa hauteur, que je connaissais:
--Monsieur est un de vos professeurs? demanda-t-il à Louise.
--C'est mon maître! répliqua l'enfant avec un enthousiasme de tendresse.
--Alors faites-lui vos adieux.
Tout en disant cela de son air le plus froid, le duc se campait, défiant presque l'héritière des Thorvilliers de commettre sa dignité, dans un adieu trop sentimental avec un homme de peu comme un professeur de petites filles.
Faut-il croire à une fermentation subite du sang? à une pitié du ciel?
Louise releva ce défi, et les yeux pleins de larmes, avec un sourire tremblant, mais avec une résolution douce, me tendit les mains et le front.
Il m'eût été facile de lui donner, devant ce bourreau de ma vie, un baiser paternel qui m'eût vengé. Je n'osai pas. J'eus peur de ce front pur que je n'avais pas effleuré une seule fois, pendant ces neuf années de tendresse. Je me serais trahi. Je l'aurais perdue davantage. J'étais comme devant une chose radieuse, ailée, qui peut s'envoler, quand on prétend y toucher, et qu'on admire avec un désir qui s'immole pour s'éterniser.
Je m'inclinai, je lui touchai seulement les doigts; je les sentis brûlants.
Gaston retenait sa haine et sa surprise. Lui aussi, redoutait d'aggraver la scène. Une explosion de moi ou de Louise l'eût obligé à un rôle tyrannique, manifestement odieux et ridicule. Il voulait m'avertir.
--Depuis combien de temps monsieur est-il professeur dans votre maison? demanda-t-il avec plus d'aisance à madame Ruinet.
--Mais... depuis neuf ans, je crois.
--Ah! je conçois alors l'émotion de Marie-Louise. Il en coûte de quitter un vieil ami... Je vous remercie, monsieur, de vous être fait aimer; c'est faire aimer la science... Venez-vous, ma fille?
--Oui, mon père!
S'approchant encore, en baissant de nouveau le front, Louise me dit avec courage:
--Au revoir, mon ami.
Elle passa comme une vision. En froissant son mantelet, elle effeuilla les roses qu'elle avait à la ceinture, et les feuilles embaumées tombèrent sur ses pas. Le sang qui afflua à mon cerveau troublait ma vue. Je vis une traînée lumineuse et rose derrière ma fille, et puis je ne vis plus rien.
J'étais adossé au chambranle de la porte, ivre de ma stupeur. Si j'avais fait un pas à la poursuite de ma fille, je serais tombé.
Madame Ruinet reconduisit le duc et Louise jusqu'à leur voiture. J'entendis se refermer la porte cochère, je l'entends encore retentir avec le bruit de ses ferrailles: ce bruit me frappa la poitrine et me provoqua.
Je voulus courir; je serrai les poings; mais je n'eus pas la force.
Madame Ruinet, d'ailleurs, revenait; elle me barra la route, me refoula dans le parloir et ferma la porte.
Cette mère devinait mon supplice. Je tombai dans un fauteuil et je criai, me tordant les mains:
--Partie! elle est partie! Pourquoi est-elle partie? Vous saviez qu'elle devait partir?
--Non. Le duc est arrivé, il y a une heure, me signifier qu'il emmenait sa fille; on déménagera le pavillon plus tard.
--Sa fille! sa fille! m'écriai-je avec fureur; est-ce que vous n'avez pas vu qu'elle n'est pas sa fille?
--Taisez-vous! me dit madame Ruinet effrayée. Si on vous entendait!
--Ah! ce n'est pas elle qui m'entendrait! Et c'est à elle que je voudrais dire: Mon enfant! mon enfant!
Que m'importait maintenant mon secret! Je n'y tenais plus. Je vis bien que s'il n'était pas connu, il était au moins soupçonné de madame Ruinet. Elle laissa paraître plus de compassion que de surprise, et, ne me questionnant pas, me laissant pleurer, m'aidant à pleurer, elle pleura avec moi.
J'étais, tout à la fois, débordant d'une colère qui était contenue devant Louise, et qui se fût satisfaite d'une provocation folle, d'une objurgation implacable, et débordant d'une douleur sainte qui palpitait, écrasée sous ce ressentiment humain.
Je me repentais de n'avoir pas essayé d'intimider cet homme qui me prenait mon enfant pour la haïr, et je me repentais aussi de n'avoir pas su me contenir assez pour empêcher Louise d'emporter un trouble qui s'augmenterait et la rendrait malheureuse. J'aurais voulu tout ensemble la mieux défendre et la mieux céder.
Une amertume encore se mêlait à toutes ces amertumes, le sentiment de l'implacable nécessité. Ce qui s'était passé devait se passer. J'aurais dû m'y attendre.
Je racontai ma vie à madame Ruinet. Cette mère tant éprouvée pouvait m'indiquer une espérance. Elle m'écoutait, en comparant son existence à la mienne, et à certains tressaillements douloureux, à certains sourires, je croyais sentir que celle que j'avais enviée pour sa maternité légitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes et idéales de ma paternité clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans la destinée une excuse à mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi simplement, régulièrement, correctement, le chemin ordinaire, elle était aussi accablée que moi. Le malheur était avec elle dans son tort plus qu'avec moi.
Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre. Louise était défendue contre ce mauvais père par sa situation même. Un duc, si pervers qu'il soit, ne séquestre pas, ne torture pas un enfant comme le ferait un être pauvre, isolé. Il y a tant de témoins qui le surveillent, sans compter son orgueil!
J'écoutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant à moi, avait passé comme un éclair sur le front de ma fille.
Il se vengerait, et je ne pourrais la défendre. Je n'imaginais pourtant pas cette férocité lâche, ce monstrueux mariage. Je supposais au contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du célibat à cette admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir à laisser s'étioler, dans un abandon dédaigneux, cette beauté fraîche, cette grâce décente, cet esprit élevé, cette raison simple et droite.
Il est plus raffiné dans ses tortures, ce voluptueux de méchanceté. Il lui plaît que cette innocence soit alliée à cette corruption; que cette vie épanouie soit gangrenée par ce cadavre; que cette vertu soit martyrisée; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte, à ce hideux accouplement.
J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus égoïste que méchant, serait peut-être désarmé par un intérêt qui primerait celui d'une alliance de sa famille avec celle des princes de Lévigny. Quand je me souviens de cette soirée, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son regard affilé, je me rétracte. L'entêtement de l'orgueil donne la volonté du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance la donne au plus fou.
Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé qui le provoque encore.
Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je dénonce.
Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience trouble.
Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible, mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois?
Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon coeur saignant et celui de ma fille sous son pied.
Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat?
XXII
A partir de ce jour-là, je n'ai plus mené qu'une existence lamentable, inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques, et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires.
Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie; mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier.
Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre cette précaution.
On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette fleur de printemps qu'il promenait fièrement.
La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus peur de cette gloire inexorable que les moeurs indiscrètes et frivoles du jour imposent à la jeunesse.
Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie. Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée.
Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc.
J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si, dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions du maître.
Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que les inquiétudes qu'on lui donne.
Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du martyre... On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je me demandais avec anxiété:--Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses, désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée.
Tout l'été se passa dans ces transes.
Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce.
Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais, sourd au bruit, je _voyais_ une harmonie, un poème, une extase monter dans ses yeux.
Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son recueillement.
Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux yeux. La bouche eut une palpitation tendre.
Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au, balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini.
J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de cette impiété de mon amour.
Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'âme de la mère était sur les lèvres de la fille, et je demandai pardon à Reine, en bénissant Louise.
Le duc, solennellement installé derrière Louise, et qui recueillait les hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute d'extase. Il en fut choqué, comme d'une naïveté trop primitive.
Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers eût de ces élans de l'âme à l'Opéra, surtout quand tous les regards étaient fixés sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une légère pâleur; le regard, blessé dans son vol, descendit, s'abattit sur la scène, où des danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la fixité morne des yeux de mon enfant.
J'aurais voulu, de l'éclair des miens, transpercer, foudroyer Gaston.
J'allais, de temps en temps, me reposer et déposer le secret de mes poignantes inquiétudes chez madame Ruinet.
La pauvre femme était en disgrâce complète auprès du duc. Louise n'était pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas écrit, et comme il nous était impossible de douter du coeur de Louise, nous comprenions à quelle défense elle obéissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des amies de l'institution, avaient essayé vainement de la voir, de lui écrire. Elles n'avaient pas été reçues, et si les lettres avaient été remises, on avait défendu à Louise d'y répondre.
Je commençais à croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait renoncé aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le fixaient presque en Italie, quand, à l'automne, je devinai, à certains préparatifs dans l'hôtel, que je m'étais trompé et que M. de Thorvilliers allait partir.
J'étais prêt à le suivre.
J'avais réalisé tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais l'emporter avec moi. Ce reste était peu de chose. Je l'épuiserais peut-être à suivre ma fille, à acheter chaque heure que j'allais donner à cette poursuite; mais quand je serais tout à fait pauvre, je travaillerais. Le néophyte missionnaire se retrouvait dans le père affolé; les obstacles n'étaient rien: le but mettait une lumière divine sur tous les moyens employés. Il ne fallait que de la foi.
Quelle foi eût rivalisé avec la mienne? Quel but était plus saint?
Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devançais, bien sûr de ne pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours à partir avec les gens de sa maison, à le rejoindre ou à préparer ses étapes. Je courais moins de risques d'être aperçu, en ne partant pas en même temps que lui.
Louise m'eût reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en première classe, et, quand ils étaient réduits aux secondes classes, ils ne s'occupaient guère des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux comme moi.
J'ai dit, à plusieurs reprises, que le séjour ordinaire et préféré du duc de Thorvilliers était l'Italie.
Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant.
Il était engagé dans de grandes entreprises de canalisation agricole en Lombardie, et il avait à Florence une maîtresse, madame Paola Buondelmonti qui se prétendait veuve d'un descendant des comtes de Buondelmonti, les guelfes fameux du onzième siècle.
Les membres, à peu près authentiques de cette vieille famille, laissaient dire cette belle personne qui s'était mariée à Rome, qui était devenue veuve à Venise, sans que son mari eût jamais figuré dans sa vie.
Elle n'était pas riche, mais elle était fort belle. Gaston, qui savait accorder le culte fou de la beauté plastique avec certaines vertus économiques, réparait discrètement les torts de la fortune envers la grande dame exilée de sa gloire, mais spéculer sous son inspiration, pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant.
Cette liaison est la cause du mariage infâme qui se prépare. Le vice a engendré le crime. Les spéculations du duc n'ont pas réussi. Sa fortune personnelle est compromise; il ne peut toucher à celle de sa fille. Mais ce qui lui est interdit est facile à un gendre. Voilà pourquoi la Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armoriée, de peur de s'y gâter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux yeux d'un spéculateur compromis, et voilà comment Louise, ma fille, cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa pureté, de son âme, de sa vie, la rançon du duc de Thorvilliers envers une vieille courtisane.
Non, cette monstruosité ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le faire jurer aux honnêtes gens.
A mesure que, dans ce mémoire, je m'approche de cette boue, tout mon être, qui s'est calmé au récit de mon amour, de ma douloureuse paternité, se redresse, se révolte. Non, maintenant que j'ai prouvé mon droit à aimer, je veux prouver mon droit à haïr. Il faut que la justice sorte éclatante, invincible, de ce récit.