La confession d'un abbé

Chapter 17

Chapter 173,826 wordsPublic domain

Le docteur me raconta les incidents du voyage fait la veille, me désarma avec les petites mines de l'enfant. Il n'eut pas de peine à me convaincre que le duc de Thorvilliers avait besoin de plusieurs jours pour prendre un parti.

--J'avais bien raison, ajouta-t-il, il est très embarrassé. Il essaiera peut-être d'une institutrice; mais il comprend bien qu'il ne peut pas la laisser seule à Paris, dans un hôtel, et à aucun prix il ne veut traîner une _nursery_ derrière lui. Attendons. Il ne fera rien sans me consulter.

Le docteur ajouta d'excellents conseils. Je ne devais compromettre par aucune démarche apparente le résultat attendu. Le duc ne paraissait pas soupçonner ma rivalité paternelle. L'enfant avait parlé de beaucoup de choses, mais n'avait pas parlé de moi. Les chances d'oubli augmenteraient avec les heures. Dans deux jours je serais effacé, momentanément au moins, de cette mémoire ouverte, avide. Rien ne mettrait le duc en défiance.

Je promis d'être prudent, patient; mais je ne promis pas d'être calme.

Les jours, les semaines, les mois mêmes s'écoulèrent, et le duc ne savait que résoudre. Je n'apercevais Louise que par les après-midi ensoleillés, quand on la promenait aux Champs-Élysées. Elle ne descendait de voiture que pour faire quelques pas, accompagnée d'une femme de chambre, et suivie d'un valet de pied.

Je me gardais bien de me laisser voir. Ma fatuité paternelle voulait encore douter de son oubli. Je la suivais de loin, me dissimulant derrière les promeneurs. Elle me paraissait plus jolie encore dans le luxe de ses toilettes. C'était un chef-d'oeuvre encadré. Elle semblait heureuse. Était-ce son instinct féminin qui se satisfaisait de cette parure? Était-ce son instinct ingénu qui s'extasiait à propos de tout? Le bruit, les jeux divers l'émerveillaient. La voiture aux chèvres lui fit battre les mains.

J'étais décidément oublié! Je ne m'en plaignais pas à moi-même. Je faisais le sacrifice de cette ingratitude inconsciente à la joie de la voir.

Comment n'aurais-je pas été consolé de cet oubli, en voyant trottiner sur l'asphalte des contre-allées ces chers petits pieds roses que j'avais tant de fois baisés, que je contemplais nus dans leurs bottines, et dont je croyais entendre de loin le pas marqué, sonore?

Qu'on m'excuse d'évoquer ces enfantillages... Il n'y a pas de miette du bonheur paternel qui ne soit comme une miette de l'hostie consacrée et qui ne contienne l'être divin tout entier.

Cette attente dura un an. Elle fut entremêlée d'atroces souffrances. Les jours de froid et de pluie me laissaient seuls dans ce grand désert de Paris. Comme il y pleut souvent! Il faut avoir compté les jours de solitude pour le savoir.

Il m'arriva plusieurs fois de m'approcher si près de ma fille, que je pouvais l'entendre jouer; que je pouvais presque la toucher.

Un jour, je me mis sur son passage; elle me heurta, me regarda, et ne me reconnut pas.

Ah! ce naïf oubli, je lui valus du moins de me baisser, pour ramasser je ne sais quel jouet qu'elle laissa tomber, et, en le lui rendant, j'osai effleurer sa joue avec mes doigts. Elle ne parut pas offensée et sourit.

Une réminiscence involontaire s'éveillait-elle dans son coeur? La femme de chambre surprit ma familiarité et s'en offusqua. C'était une femme de chambre nouvelle. Celle de Meudon avait été congédiée. Le valet de pied me regarda avec hauteur.

Je ne fis que sourire de cette insolence. Le sourire de ma fille ne me semblait pas payé assez cher.

Au bout d'un an, le duc, qui avait fait de fréquentes et courtes absences, fit mander le docteur et le consulta.

La santé de Marie-Louise était le premier prétexte. Le mandat d'amitié reçu au lit de mort de la duchesse, et dont Gaston n'avait jamais osé mesurer l'étendue, était le motif réel. Le duc redoutait certainement ce grand et honnête praticien. Soupçonnant qu'il était initié à tous les secrets de sa vie, il le ménageait et s'en faisait un répondant devant sa propre conscience.

Il y eut donc une délibération sérieuse sur le régime à faire suivre par l'enfant, sur l'éducation à lui donner.

Le duc parlait d'abord de la placer en Italie, dans un couvent, auprès de Florence, où les filles de grandes maisons, qui n'étaient pas élevées dans leur famille, recevaient des soins particuliers.

Le docteur répondit, en souriant, qu'il lui serait bien difficile d'aller, toutes les semaines, rendre à Marie-Louise les visites dont il avait l'habitude et le devoir.

Le duc céda facilement; il ne voulait que paraître céder. L'idée d'un grand couvent à Paris, du Sacré-Coeur, des Oiseaux, s'offrit tout naturellement. Mais avec un tact particulier, sans que nous eussions touché ce point délicat dans nos conférences, l'excellent docteur combattit l'idée d'un couvent. Il pensait qu'il me serait plus difficile d'y entrer, de m'y faire des alliés.

Au fond, le duc ne tenait au couvent que par préjugé nobiliaire, et quand le docteur lui eut déclaré qu'il découvrirait une institution digne d'une si noble élève, l'orgueilleux ne fit plus aucune objection.

Mais où la trouver, cette institution exquise?

Le docteur s'était, à part lui, réservé d'en causer avec moi, avant de la désigner. Il s'agissait de mettre d'accord la vanité du duc, non seulement sa vanité intime, mais celle qui recherchait et absorbait les regards curieux, de son monde, avec ma sollicitude paternelle. Il fallait que M. de Thorvilliers n'eût pas à rougir devant ses connaissances, et que j'eusse obtenu le droit de voir ma fille.

Grâce au docteur, ce problème fut résolu.

Dans une des rares institutions de jeunes filles qui ont conservé un lustre aristocratique, on loua un pavillon spécial, isolé, dans le jardin. La petite fille y fut très luxueusement installée, avec la femme de chambre et une vieille dame, veuve d'un officier retraité, de grand air, pour accompagner l'enfant au dehors, et d'une infirmité suffisante pour n'exercer au dedans que la surveillance nécessaire.

L'enfant aurait à suivre les cours de l'institution et ne se mêlerait, pendant la récréation, aux élèves, qu'autant qu'il le faudrait pour la distraire.

Le docteur avait très habilement, très judicieusement calculé qu'une élève de cette importance, installée dans de pareilles conditions, et pour une durée de temps assez longue, serait une trop belle affaire, pour qu'il ne posât pas des conditions à celle qui en profiterait. Il avait un bénéfice à réclamer dans celui que taisait la directrice, et il l'exigea.

Voici ce qu'il réclama et ce qu'il obtint.

Je serais agréé comme professeur. Je ne prendrais la place de personne; je laisserais les appointements. J'aurais plutôt offert de payer le droit de professer.

Le fameux _sans dot_ est toujours un argument dans les affaires de ce monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas à cette conférence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste ce que le docteur ébrécha de mon secret pour la persuader.

Mais les femmes qui ont charge d'âmes sont aussi des confesseurs. Celle-là était une excellente femme, une mère éprouvée, une épouse endolorie, une veuve qui avait reçu la pointe de tous les glaives dans la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est-à-dire selon la vraie fierté. Malheureuse en ménage, ayant travaillé longtemps pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait songé à se faire institutrice qu'après quarante années, et à passer des examens, à l'âge où, d'ordinaire, on se repose d'avoir étudié, elle ajoutait la science de la vie à la science des livres, et comprenant à demi-mot, respectant les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur, s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements, devina que si mademoiselle de Thorvilliers était le prétexte de cet arrangement, c'était sans doute pour qu'elle en retirât un premier avantage moral, et, sans s'informer de mes antécédents, de moi, de ma situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me reconnaissant comme une épave d'un grand naufrage, au même titre qu'elle, la première fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant que bienveillante, et je lui dois les années superbes de ma paternité...

Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant à raconter cette période lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il était acheté chaque jour par une inquiétude.

Ai-je peur qu'on me trouve assez payé de mes années misérables et même de celles dont je suis encore menacé, par ces dix années de possession délicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paraître sacrilège par mon amour paternel, comme je l'ai été par mon amour humain?

Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent doucement la poitrine, au souvenir que j'évoque. Je voudrais le raconter pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infâme aujourd'hui de m'enlever ma fille, c'est-à-dire de la tuer devant moi. Je n'ose pourtant le décrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon désespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue.

Je veux être bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je ne dirai pas et de suppléer à ma discrétion...

Les arrangements pris par le docteur réussirent au delà de mes souhaits. Je devins le maître de ma fille, en devenant un des professeurs de l'institution de madame Ruinet.

J'avais l'émotion d'un néophyte, le jour où je vins donner ma première leçon. Louise eut un étonnement à ma vue, un instant de stupeur qui n'alla pas jusqu'à une reconnaissance nette, absolue.

Une année s'était écoulée. Il y a un abîme entre l'enfant de six ans et l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La chrysalide de Meudon s'était transformée. Je retrouvais une petite duchesse mignonne, à la place d'une petite fille, une femme en miniature, ressemblant à sa mère par des petits airs de fierté ingénue, n'osant pas mépriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en être particulièrement regardée et estimée.

Il était temps de greffer cette églantine. Reine avait dû être ainsi.

Hélas! pourquoi ne s'était-il pas trouvé un maître prudent, aimant, pour diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la préserver de ces malaises, de ces doutes précoces que la tutelle de la vieille marquise de Chavanges arrosait d'une ironie desséchante?

Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas été le camarade d'enfance, le compagnon de jeu, le petit mari prédestiné de Reine, comme je l'étais de par la nature, de par Dieu? Quelle différence alors dans nos destinées! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu!

Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais sûrement, vers le devoir humain, vers le bonheur féminin, vers l'amour...

On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en même temps le génie maternel. Je me sentais élu pour ce double apostolat. J'avais en moi cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une idée à servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers perçant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder obstinément, uniquement la muraille épaisse, pour la trouer et s'évader.

Je ne me sentais pas présomptueux, en répondant devant ma conscience et devant Dieu, de l'âme de ma fille.

J'avais désormais un prétexte pour être son père. On ne pouvait pas m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la reconnaissance.

Endetter ma fille envers moi, c'était un rêve sublime, fou, qui m'enivrait.

En attendant l'heure de sa gratitude réfléchie et volontaire, il fallait lui enseigner à bien lire, à bien calculer. Je m'appliquai à cette tâche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai...

J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement. Elle ne se rappelait pas précisément qu'elle m'avait vu déjà. J'étais comme la réalisation étrange d'un rêve.

Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la voyais pour la première fois. Je m'amusai de cet écho indéfini que le son de ma voix, éveillait en elle. C'était une innocente rouerie, une amorce délicieuse de mon ambition paternelle! Elle était ainsi plus facilement amenée à la sympathie.

Les autres élèves profitèrent de la douceur que la présence de ma fille mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon coeur. Tout le monde m'aima; comment ne m'eût-elle pas aimé?

On devina bien vite que Louise de Thorvilliers était ma préférée; mais, outre qu'on trouvait tout naturel que la petite élève privilégiée qui habitait un pavillon à part, qui n'était pas du petit troupeau commun, fût l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrès, par son intelligence, se fit bien vite la première place dans la classe, ce qui aurait pu paraître une faveur ne fut bientôt plus qu'un droit, garanti par les règles.

J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en épurant d'avance mon coeur par une méditation de foi, d'amour. Je m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prédicateur d'autrefois. Je m'appliquais à un parler doux, bonhomme, paternel; mais en redevenant prêtre, à force d'amour nouveau, je songeais surtout au maître qui laissait venir à lui les petits enfants, et je portais quelque chose de divin dans la plénitude de mon bonheur humain.

Heureux! oui, j'étais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus légitime qu'il me révélait. Avais-je mérité d'être heureux? Je n'ose plus me demander cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait à la vie de famille me laissait sans remords.

Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la classe; puis, sous le prétexte d'arriver trop tôt, ou de m'attarder, je la vis dans le jardin de récréation.

Je fus transporté d'une joie immense le jour où je m'aperçus que Louise venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand j'étais là, et je faillis tomber à genoux devant elle, le jour où, venant directement, peut-être instinctivement, à moi, elle me tendit les mains, et, avec ingénuité, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui avais appris, elle me dit: _Mon ami_, par erreur, au lieu de me dire: monsieur!

Quel livre j'écrirais, quel gros livre, avec ces détails, avec ces impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque année serait un chapitre, un poème dans un grand poème. Ce fut une conquête graduée, sans mécompte. De même que je la voyais accourir vers moi, je sentais son âme rejoindre la mienne et l'étreindre!

J'éprouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui avivait encore les délices de cette vie de désirs continus: c'était de ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son front le baiser qui brûlait ma bouche, qui me donnait la fièvre; c'était de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle était toute petite, dans le bois de Meudon.

Mais quel scandale, si le maître avait poussé à ce point la familiarité! Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait découvert que ce maître audacieux était un prêtre.

Le secret de mon état était bien gardé. L'aumônier ne me connaissait pas; les quelques relations que j'avais conservées dans le monde ecclésiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher que là. D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu à rougir d'être professeur. C'est le plus honnête des métiers qui puissent être exercés par un homme stigmatisé comme moi.

Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma démarche, sur ma tenue. Il y allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de Thorvilliers était à Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner ma leçon, et, les autres jours, redoutant l'imprévu, j'entrais à l'institution, pour ainsi dire, à tâtons.

Les vacances nous séparaient; mais il était fort rare que le duc s'adjugeât leur durée entière. Il y avait toujours, au début ou à la fin, une part pour moi. Sous prétexte de répétitions à donner, ou simplement de visites à madame Ruinet, je venais à l'institution, et je jouissais alors à mon aise, dans une intimité plus complète, de cette chère tendresse que Louise ressentait peu à peu pour moi.

Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus?

Il avait été convenu que le professeur suivrait ses élèves dans leurs études ascendantes. De cette façon, je me retrouvais, après chaque vacance, le maître de ma fille.

Je ne calculais pas d'avance le jour où Louise quitterait l'institution. Mais, à tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinité, de resserrer l'intimité entre ma fille et moi; quoi qu'il dût arriver, le lien ne serait jamais rompu entre nous.

Un seul accident sérieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur.

Madame Ruinet, très confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices qu'elle faisait pour ses enfants avaient à ce point épuisé ses ressources, qu'elle allait être contrainte d'abandonner son institution. Il lui fallait, à bref délai, une somme importante pour une échéance. La vente seule, immédiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me prévenait de ce malheur, avant qu'il eût transpiré, pour que j'eusse à prendre mes précautions et à me mettre en mesure vis-à-vis des propriétaires nouveaux.

A cette confidence, j'eus l'éblouissement d'un éclair qui passe sans foudroyer. Je ne ressentis que la peur rétrospective du danger auquel j'échappais!

--Ne vendez pas! dis-je à madame Ruinet, je vous prête l'argent nécessaire.

--Vous, monsieur Hermann!

Elle me croyait très pauvre, parce que je m'efforçais d'être très simple.

--Oui, moi! répliquai-je vivement, et je suis très heureux de mettre à la disposition d'une mère de famille si vaillante, une part du petit capital qui me reste.

L'excellente femme savait bien que ce n'était pas uniquement pour elle que j'offrais la moitié de mon bien; mais sa reconnaissance n'en était pas moindre, ni moins attendrie. Si jusque-là, en ce qui me concernait, elle ignorait la vérité, elle dut, à ce moment-là, la soupçonner, sinon la deviner.

Elle eut des larmes sincères dans les yeux, et, me tendant la main:

--Comme vous êtes bon!

--Je n'ai pas de mérite à cela.

--Mais si je ne puis pas, plus tard, vous rendre cette somme?

--Eh bien! vous ne me la rendrez pas; vous m'en payerez l'intérêt, tant que cela vous sera possible.

Elle baissa la tête, touchée de mon élan, et presque repentante d'avoir paru le provoquer.

--Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent à des sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un répit.

--Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout à ses enfants. Ce sont des créanciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres viennent après. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas... Vous m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux.

Nous nous regardâmes, avec la même émotion. Son angoisse maternelle était rassurée; mon épouvante paternelle était apaisée...

Je remis à madame Ruinet, quelques jours après, une somme qui représentait à peu près la moitié de mon modeste avoir, m'en fiant à la probité courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant garder aucune illusion. En même temps que je courais le risque de m'appauvrir de moitié, je calculais qu'à tout prendre, s'il le fallait, je donnerais encore, sans hésiter, le reste de ma petite fortune pour sauver l'institution, pour m'assurer la continuité de cette vie heureuse.

Toutefois cette alerte m'avait secoué. Elle me laissa la fièvre sourde d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappelé tout à coup la fragilité, pour moi, d'un bonheur qui est le seul réel et durable, même, ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les larmes.

Madame Ruinet, travaillant, s'épuisant, empruntant pour ses enfants, peut-être ingrats, à coup sûr égoïstes, mais qu'elle pouvait avouer, qui étaient publiquement à elle, dont elle savourait les ingratitudes autant que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre ses joies que ses tourments.

* * * * *

Ce récit s'allonge et je me suis promis de l'abréger. Je ne sais comment faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la comprimer; mais l'eau jaillit, filtre à travers mes doigts, m'inonde. Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter, me noyer...

Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui ménageait la sève; sans grand épanouissement, mais sans tristesse. L'amitié de ses compagnes la préservait de l'impatience d'aimer, et la tendresse que je voilais près d'elle, autant que je la lui montrais, lui donnait une satisfaction mélancolique, un peu curieuse d'autres sentiments.

C'était là mon but; je ne voulais ni l'éveiller trop, ni lui donner des goûts de recluse. Sa pensée agissait et je la laissais agir.

Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus étroite et sentait de mieux en mieux que ma paternité intellectuelle doublait, sans prétendre la supplanter dans son coeur, la paternité qu'elle croyait naturelle.

Je me rends cette justice, et je souffre même cruellement aujourd'hui d'avoir à me donner ce témoignage, que jamais je n'essayai de diminuer dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le duc de Thorvilliers. Je croyais mériter davantage ma part, en ne faisant rien pour la dérober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait à sonner, que je me serais résigné, sacrifié, que je n'aurais rien tenté contre la conscience de Louise, rien laissé transpirer de la mienne, qui eût troublé la pureté de son coeur.

Si j'avais agi autrement, c'est-à-dire méchamment; si, profitant de la liberté de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et filiales que nous avions, à mesure que l'enfant devenait une jeune fille, je lui avais révélé le secret de cette affinité qui me ravissait et qui paraissait toujours l'étonner; si je lui avais dit ou laissé deviner que j'étais son père; j'aurais sans doute flétri ses rêves d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatrisé la blessure faite, et ma fille, avertie du piège, défiante de l'homme qui la livre aujourd'hui, se refuserait à ce mariage odieux, s'évaderait de son faux devoir, serait libre.

Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise, avec une affection voulue, et non instinctive, à celui qu'elle croit son père. Chaste, fière, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement que Dieu la bénit d'obéir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pensé à moi, j'en suis sûr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne sait où trouver, mais dont la pensée rôde autour de la sienne, tout au fond d'elle-même, vaguement, sans le savoir, elle me désire; et parce que j'ai trop veillé sur cette chasteté de son coeur, sur cette droiture de son esprit, elle m'échappe, elle peut être perdue!

Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu, ce que j'avais à faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut m'empêcher de désespérer?

Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vérité, je crois que la vérité me brûlerait la bouche, comme si elle était un mensonge.