La confession d'un abbé

Chapter 14

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--C'est hier que vous n'auriez pas dû venir. Vous m'auriez laissé un chagrin dont je vivais avec une fierté secrète... Je voudrais mourir de celui que j'ai maintenant.

--Pardonnez-moi! murmurai-je.

Elle eut un sourire douloureux, sifflant:

--Je n'ai pas à vous pardonner. Vous arrangerez cela à confesse! Est-ce vous qui allez m'absoudre?

Cette allusion amère à mon état révélait le supplice de son orgueil, et me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prêtre.

Avec cette mobilité d'expression, qui était le mystère de cette femme sincère, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle était admirablement féminine, blessant pour guérir et déchirant les cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin.

--Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essayé de vous mépriser. Votre fuite m'était un prétexte, qui ne suffisait guère. C'est moi maintenant que je méprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce mépris-là. Que veniez-vous me dire?

Hélas! je n'avais plus rien à lui dire. La moindre parole de compassion lui eût semblé une raillerie, et d'autres paroles eussent brûlé ma bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tête.

Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colère:

--Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une maîtresse reçoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde s'accommoderait peut-être de ce roman monstrueux qui termine, après dix-huit ans de probité conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens plus honnête dans l'âme aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mérité à cela. C'est le dégoût qui me guérit.

Elle frissonna:

--Moi, la maîtresse d'un prêtre!...

Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tête.

--Je vous dis ce que je pense; mais ne vous méprenez pas à mes paroles. Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgré mes prétentions à vaincre les préjugés! Si vous étiez le comte d'Altenbourg, un mondain que j'ai aimé, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouvé, aurais-je cette brûlure et cette amertume? Peut-être bien! Je ne suis pas plus faite pour avoir un amant, fût-il le plus à la mode et le plus excusable que, jeune fille, je n'étais faite pour donner le rendez-vous auquel vous avez cru! Je me suis interrogée pendant cette nuit. Je veux que vous le sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous haïr! Si le mot d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lâcheté, je vous répéterais aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon coeur le souvenir de notre jeunesse. Ce que je déteste, ce n'est pas vous, c'est le prêtre que j'ai tenté, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne préserve pas deux âmes loyales et hautes du piège où tomberait un homme comme Gaston avec la première soubrette venue... Je ne veux plus vous revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infâme avait séparé de moi!... Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir. Partez! ne me dites rien!

Elle suppliait et, en me signifiant une séparation éternelle, elle faisait ingénument tout pour me la rendre plus douloureuse.

Je sentais la profondeur de mon amour à mon admiration pour sa douleur. Nous étions si dignes de nous aimer, que nous avions le même effroi devant le sacrilège d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui répondre que, moi aussi, j'essaierais de me réfugier dans le passé, car ce refuge m'était interdit, et pendant que nous nous détachions ainsi l'un de l'autre, en réalité, nous refaisions des liens secrets, mystérieux, et notre double anathème contre les sens qui nous avaient surpris n'empêchait pas que j'aurais été foudroyé si elle m'eût effleuré la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me toucher en parlant.

Je cherchais un mot qui ne fût ni une effroyable galanterie, ni un mensonge, et je tremblais en même temps de trouver un mot juste qui l'eût satisfaite. Je ne trouvais rien.

Il y a des circonstances où la stupidité feinte est de l'héroïsme. Je n'avais pas besoin d'effort pour paraître stupide, et je l'étais si candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le désordre de sa pudeur souillée, irritée, de son amour saignant, mais fidèle, ne se méprit pas à mon silence, à ma stupidité, et parut m'en remercier.

Elle reprit doucement:

--Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas?

--La France aussi, madame.

--C'est bien... Adieu!

Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit un mouvement contraint, forcé, pour m'en tendre une. Elle voulait être brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent:

--C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais être ni implacable ni généreuse. Généreuse! Ne serais-je pas plutôt misérable, en voulant croire que nous pourrions vivre ici, à Paris, près l'un de l'autre, nous revoir, parler d'amitié? Ah! nous n'avions pas mérité d'être si malheureux!... Je vous attendais pour vous chasser... Je ne vous chasse pas; je vous demande seulement de ne plus revenir...

--Je vous le jure! m'écriai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait le serment de ne pas la quitter.

--Merci! me dit-elle, merci!

Je voulais partir; mais je me sentais enraciné dans le tapis. Il me fallait un effort énergique pour m'en détacher.

La beauté fière qui montait comme un parfum libre de cette âme mise à nu, se répandait sur la beauté physique de Reine et la transfigurait. Ce n'était plus de l'amour, c'était de l'adoration qui m'emplissait le coeur. Je ne pensais plus à ce qui s'était passé; je ne me reconnaissais aucun droit sur cette femme. Il m'eût semblé impossible de l'avoir possédée.

J'ai connu de jeunes prêtres extatiques et purs qui, trompant leurs sens, enveloppaient d'une dévotion étrange, passionnée, une image, et lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou la statue leur devait une tendresse personnelle.

Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant comment lui témoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transformé en vénération, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de dégoût qui lui reviendrait, je fléchis le genou devant elle avec une dévotion naïve et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse attendu qu'elle bénît.

Ce pouvait être ridicule. Le prêtre cédait à des habitudes qui pouvaient précisément trahir son intention; mais c'était pourtant tout ce qu'il m'était possible d'imaginer.

Elle ne s'offensa pas de cette dévotion. Elle ne vit pas le prêtre dans cet agenouillement ecclésiastique; elle l'oublia; elle fut frappée uniquement de mon désespoir, de ma résignation. Jamais, aussi bien que dans cette minute où, penchée sur moi, elle me sourit avec une tristesse ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait été promis et nous avions perdu!...

Un bruit troubla cette extase.

Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrière moi. Je me relevais; elle étendit la main, avec autorité:

--Restez ainsi, me dit-elle.

Je n'obéis qu'à demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et marchai au-devant de l'interrupteur. C'était Gaston.

Il eut un rire faux, moqueur:

--Quelle scène jouez-vous? demanda-t-il.

La duchesse lui répondit d'un air de défi:

--M. d'Altenbourg me fait ses adieux.

--Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui s'agenouille devant sa pénitente?

--C'est toujours l'amant, répliqua durement la duchesse, en allant au-devant de son mari.

Gaston devint pâle; mais le rire était une habitude si invétérée en lui, que sa colère même ne s'en débarrassait pas.

--Que signifie cette plaisanterie? dit-il.

--Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit ans, en laissant croire que je vous avais donné un rendez-vous?

Gaston ricana, mais il blêmissait.

--Vous avez parlé de cela?

--Oui.

--Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir douté de vous?

--Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demandé ce pardon-là, et c'est hier que je le lui ai donné!

Reine avait accentué d'une façon si terrible le mot _donné_, que je me raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'élancer sur moi. Mais il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire, s'amincissait en filtrant à travers ses dents.

--Alors, que vous demandait-il aujourd'hui?

--Il n'a plus rien à me demander.

Reine dit cela avec une audace qui eût été cynique, si elle n'eût été surtout tragique. Elle semblait aise de déchirer un mensonge de plus autour de sa conscience.

Gaston se refusait encore à mettre dans ces étranges paroles un sens qui l'eût outragé. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister à un spectacle.

--Décidément, ma chère, vous jouez une charade!

--Vous croyez? Écoutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot à deviner.

Cette fois, la parole était si haute, si flagellante, que Gaston se leva et, avec dignité:

--Pardon, madame, c'est à M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce mot-là.

Un éclair passa dans les yeux de Reine.

--Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abbé?

--Parce que l'abbé que je surprends à vos genoux doit se souvenir qu'il est gentilhomme.

--Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prêtre le jour où vous avez oublié que vous étiez noble!

--Madame!...

Reine le toisa avec un incomparable dédain qui me rendit fier de la répugnance que j'avais subie.

--Ainsi, dit-elle, vous étiez, vous êtes peut-être encore l'amant de miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez épousée qu'en exploitant un mensonge infâme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'étais résignée follement à être votre femme, parce que j'avais besoin d'un ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gardé l'honneur de votre nom que vous ne gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui, veillez seul. Peut-être ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous échangeons si peu nos idées! Mais puisque vous nous surprenez, je me trouverais indigne de vous mentir... Oui, voilà l'homme que j'ai aimé, que j'aime, que je méritais et qui m'avait méritée! Vous vous êtes mis entre nous! Vous nous avez volé dix-huit années de bonheur et d'honneur! Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de la vengeance qui s'est offerte à moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne supposerez jamais autant d'amour et de désespoir qu'il y en a d'échangé entre vos deux victimes!... S'il vous plaît que nous soyons plus séparés, vous et moi, que nous ne le sommes déjà, je suis prête à accepter la réparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas vous qui me séparez de _lui_; nous nous sommes dit un adieu éternel. N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous déchire que vous n'en avez jamais rencontré près de vos maîtresses. Nous n'avons plus besoin de nous revoir... Voilà ce que nous nous disions, quand vous êtes entré... Cela vous paraît-il clair maintenant?

--Très clair! répondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis faisant un pas vers moi et toujours pâle, toujours souriant, mais d'un sourire qui montrait l'envie d'une morsure:

--Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prêtre qu'avec une femme; mais on le chasse!

Il était près de la cheminée; il fit le geste de saisir le cordon de la sonnette.

Je ne bougeai pas.

--Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici, comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un.

La colère que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort, s'offrait à lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite.

Il brandit ses deux poings, et, me menaçant:

--Je me vengerai pourtant!

--Je m'en rapporte à vous, répliqua la duchesse avec mépris.

--Et moi, je vous en défie, répliquai-je.

Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis brusquement nous tourna le dos et sortit du salon.

Nous restâmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage laissa tomber son masque enflammé. La douleur et le désespoir reparurent: les nerfs se détendirent. Elle allait pleurer et ne voulait pas je visse ses larmes.

--Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des yeux, de la main.

--Adieu, répondis-je.

Nous nous quittâmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps à étreindre dans un déchirement suprême...

J'étais préparé à un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait peut-être dans l'antichambre.

Je retrouvai le même domestique respectueux qui s'inclina encore, comme devant un évêque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue étaient libres.

XIX

Gaston avait promis de se venger; il se vengea.

Deux jours après cette scène, j'étais mandé à l'archevêché. Le duc m'avait dénoncé, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne, honteuse.

Il m'eût été facile de me défendre; il eût peut-être été dangereux pour la duchesse de repousser cette dénonciation. Je ne me défendis pas.

On voulut bien m'écrire à plusieurs reprises, par une condescendance qu'on paraissait devoir à mes services, pour me prier de répondre aux dénonciations dont j'étais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief vrai, en ne tenant pas compte par une réplique polie de cette politesse. Dès lors, on n'avait plus de considération à garder. On attendit deux mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me fut signifiée.

Je n'étais plus qu'un prêtre interdit.

Si j'étais la victime d'une dénonciation mensongère, je n'en étais pas moins coupable. Je pensai à ma faute, pour accepter plus docilement l'injustice d'un châtiment mérité.

J'étais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans l'Église, un rang assez élevé pour que cette punition ne fût, à la rigueur, qu'une disgrâce passagère; pour qu'il me parût facile de m'en faire relever, quand il me plairait de donner des explications, même incomplètes.

Je ne protestai pas; j'étonnai mes juges par mon silence. Ils me rendaient la liberté que je me faisais scrupule de prendre moi-même, liberté qui soulageait ma conscience, en m'imposant la règle d'une dignité volontaire plus étroite.

Rien dans le costume laïque que j'adoptai ne rappelait mon état.

Je quittai Paris pendant trois mois, pour dépister des curiosités que je n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un scandale qui y tombe.

Je ne m'inquiétai pas de savoir quelle interprétation on donnerait à ma déchéance.

J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une persécution contre ma foi indépendante et la censure de quelques paroles téméraires, dans cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer dans des camps absolument hostiles. Il était tout simple qu'on me crût disposé à me venger d'une injustice, à m'insurger.

Je suppose aussi que, malgré la rectitude de ma vie antérieure, mes moeurs furent calomniées. Quand j'eus le soupçon de cette ignominie, j'en frémis. Cette fois, la malignité instinctive et routinière pouvait effleurer la vérité.

Je lus aussi dans un journal que ma disgrâce était une conséquence de mon attitude aux Tuileries.

Je n'eus jamais occasion de réfuter ces erreurs, ni même de repousser une indiscrétion trop directe.

Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères.

Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront, moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux.

J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas.

Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter, et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle? Une femme si fière devant ce mari démasqué!

Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas.

Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé.

Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise. J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse.

Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée.

Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et, comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont toujours un stigmate.

Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier, n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais perdue.

L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre l'imprévoyance de ma charité.

Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent, j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de ceux-là, pour tous un hypocrite.

J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent difficilement y vivre, rarement s'y relever?

Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre, charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang?

J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience.

Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois humaines... Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au point de vue de ma confession, un hors-d'oeuvre. Elles précèdent le récit des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient.

J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque oeuvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions indispensables pour le but que j'aurais choisi.

J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai toutes les pratiques de l'état religieux.

Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et volontaire, du prêtre interdit.

Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser.

Je m'étais assigné un an de délai, avant de partir.

Un soir d'hiver, huit mois environ après ma dernière entrevue avec la duchesse de Thorvilliers, j'étais dans mon cabinet de travail; je lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever à mon insomnie habituelle, quand on sonna à ma porte. J'étais seul. Très surpris d'une visite à pareille heure (il était près de minuit), moi qui recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir.

Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu pareille à la mienne, qui me demanda si j'étais le comte d'Altenbourg.

Je remarquai qu'il avait eu une légère hésitation, comme s'il avait pu être tenté de dire: l'_abbé_ d'Altenbourg.

Je l'introduisis, et, quand je lui offris un siège:

--Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de causer, je viens vous chercher.

J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait.

--Je suis le docteur X... me dit-il.

Je connaissais son nom, c'était celui d'un médecin célèbre.

Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya:

--Nos professions se ressemblent, monsieur... J'ai reçu une confession qui nous associe à la même oeuvre.

--Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette sympathie si touchante, si discrète dans sa gravité, sentant un frère dans ce médecin confesseur:

--Elle est malade? m'écriai-je.

--Très malade. Oui, monsieur.

--Elle veut me voir?

--Tout de suite.

--Partons!

--Ma voiture est en bas.

Pendant que je m'apprêtais à la hâte, le docteur, qui trouvait tout simple ce qui s'échangeait de paroles étranges entre nous, me disait, pour empêcher le silence:

--J'ai eu de la peine à vous trouver. Je craignais aussi que vous ne fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez être loin de Paris.

J'étais prêt; j'ouvris ma porte, j'éteignis ma lampe.

--C'est à l'archevêché qu'on m'a donné votre adresse, ajouta le docteur en prenant la rampe de l'escalier.