Chapter 13
--Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre silence... Elle s'y prit de façon à vous faire haïr... si j'avais pu vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la moindre chose eût démoli... Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!... Mais dès qu'elle a vu que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège; elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en devenant rêveuse, ils se revoient peut-être... Ils se sont peut-être revus, le lendemain de mon désespoir... le lendemain de mon mariage... Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le forcerais à m'avouer toutes ces infamies!
Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit:
--Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu. Cette ignominie manquait à mon châtiment... J'ai été bien malade, après votre départ, malade de la tête... Personne n'en a rien su. Sans ma pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je mourusse, comme votre mère est morte!... Ce n'est pas l'expérience de bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude... Il a profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que tout était fini, je m'imaginai que mon coeur allait enfin s'éteindre; que c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de duchesse... Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage, en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda jusqu'à son dernier souffle... je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?
Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent, dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son chagrin!
Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux, stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre. J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une victime innocente de ma pudeur égoïste.
Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant, j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans, froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage m'enveloppait.
Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine soulevée.
--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre... Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi, si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé... J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure, tourmentée de ma sincérité et de ma pureté... Après cette nuit, où nous avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience, s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je voyais en vous... Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?... J'en ai trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de le dire; j'étouffe de ce passé... Ah! le passé, le passé! J'ai bien compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté... Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre pitié soit douce, comme l'eût été notre amour!
Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre fou.
--C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant les mains.
--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert... Oh! ce Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je porte son nom!
Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu. Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever; ce fut impossible.
Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le satin du dossier:
--Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là. Quand on m'eut dit que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma grand'mère.--Il est parti! lui ai-je crié.--Elle m'a vue si bouleversée, qu'elle a eu très peur.--Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? m'a-t-elle demandé.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est parti!--Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman. Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son coeur n'a-t-il pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire. Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins. Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien souvent, ce que j'ai gardé par superstition... La seule superstition qui me soit restée. Venez!
Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son boudoir. Je l'y suivis.
--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes meubles de jeune fille.
Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant:
--Lisez!
Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme.
Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce petit paquet de lettres, en ouvrit une:
--Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que vous y seriez resté... C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres, que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.
La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue?
Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle:
--Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous dire; mais je suis si vieille maintenant!...
Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant.
Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais, enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi.
Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix, commença.
Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans. Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et pourtant sonore, et m'enivrait.
La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un chant qui se dégage d'un accompagnement confus.
Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires. Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les mots devenaient des baisers flottants.
Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me tendait la main pour des fiançailles.
Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me soulevait; un délire contagieux nous rapprochait.
Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle, qu'aucun des deux ne s'en aperçut.
--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la mienne.
J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche.
--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle.
--Oui, balbutiai-je.
--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas?
Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal, invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je n'avais pas pris.
J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras, comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta...
Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères, parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme.
XVII
Nous nous séparâmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant.
Dans la rue, quand la porte de l'hôtel fut fermée, je sentis l'écrasement subit de ma vie soutenue jusque-là si fièrement. Mais je n'en étais ni accablé, ni, à vrai dire, humilié. La chair vibrait de ce spasme foudroyant. Si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être voulu rentrer, m'étaler follement dans ce bonheur qui me paraissait légitime. Ce n'était pas moi, l'adultère! Le contrat de nos âmes avait précédé les autres.
On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la violence même, le repentir ne se fait que par la sincérité.
Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de théologie, la mémoire du présent se refroidit vite et souffla sur celle du passé.
Cette illumination que j'avais emportée s'éteignit. Cette traînée d'étoiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais ressenti, en sortant du boudoir.
J'avais marché sur la pelisse tombée sur le seuil et j'avais cru mettre le pied sur un corps étendu.
En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tué un prêtre.
Quelle nuit, après quelle soirée!
Une lucidité implacable pénétra de toutes parts ma conscience. Je vis distinctement la portée de ma faute, avec ses excuses atténuantes, avec ses imprudences aggravantes. Mes sens réhabilités se taisaient. Ma passion délivrée n'avait plus que des devoirs.
Mais quels devoirs me restaient à remplir? Il fallait les chercher, les trouver, les préciser dans cette nuit. Je voulais être fixé avant l'aurore.
Le premier point fut facile à régler. Je ne remonterais plus dans une chaire chrétienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou absoudre, en confessant publiquement ma faute.
Quand bien même mes supérieurs devant Dieu me jugeraient digne, après une pénitence sévère, de continuer mes fonctions d'évangélisateur, je me maintiendrais volontairement dans mon indignité. Dieu était encore plus mon supérieur qu'un évêque, et ma conscience aurait surtout affaire à lui.
J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne s'autoriserait plus que d'un sentiment flétri? N'avions-nous pas déshonoré notre amour?
Malgré tout, et avant tout, je me devais, comme homme, à cette femme qui s'était donnée à moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la chasser. La crainte du scandale serait une félonie humaine. J'avais failli à ma probité d'ecclésiastique; je ne faillirais pas à ma probité d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanité, peut servir du moins de prétexte à certains sursauts de l'honneur ou à certaines transactions qui en maintiennent l'apparence.
Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais à la disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'était à elle à disposer de moi.
Je m'arrêtai à cette idée; je m'en garrottai le coeur; je me défendis de penser à autre chose; je craignais presque des tentations de trop d'humilité et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions de lâcheté.
Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et le retour même de cette nuit serait un supplice. La volupté, furtivement goûtée par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente, ne pouvait plus être désormais qu'un poison.
Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement? Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute, pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer? Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer. L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la guérir de son estime passée.
J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs. La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui donnerait.
Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais? Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé?
Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau.
J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre, convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli!
J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à l'hôtel de Thorvilliers.
Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle, cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé.
Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre!
Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette duplicité honteuse!
Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation. J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger.
Je n'avais même pas la ressource de cette solution brutale qui est à la portée de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une provocation, ni le provoquer. J'étais encore assez prêtre pour que le duel fût impossible.
Quant à lui sourire, à mentir, à feindre d'être redevenu son ami, comme par le passé, pour jouer plus facilement le rôle plus digne que je m'assignais auprès de sa femme, c'était une épreuve au-dessus de mes forces. D'ailleurs, ma déchéance, qui m'abaissait au niveau de Gaston, n'effaçait pas mon crime; ma trahison était la revanche de la sienne.
Dans la rue, tous ces combats avaient cessé. Quand je traversai la cour de l'hôtel de Thorvilliers, je levais haut la tête, j'affrontais la destinée que je m'étais faite. Peut-être bien avais-je peur d'apercevoir sur les pavés de la cour la trace de ma fuite de la veille.
Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect d'adoption dans la façon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui demandai si la duchesse était visible.
Il m'adoptait comme un hôte digne de la maison. On avait, depuis la veille, discuté, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas violets exigeaient, et j'étais au moins un évêque, pour les gens de M. le duc.
Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanité qui me pesait? Je dus rougir en recevant cet hommage.
La duchesse était dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoudée au velours de la cheminée. Elle était en robe sombre, et son visage blanc se détachait sur une sorte d'obscurité mêlée de dorures étouffées, de tentures éteintes, de vases pâlis.
Le trajet me parut bien long de la porte à la cheminée. Je fus une seconde ou deux, sans distinguer, ou plutôt, sans vouloir regarder les yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'était, non plus Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait.
Je la saluai: j'avançai timidement la main; ses mains restèrent immobiles. Elle inclina seulement la tête, et sans me désigner un siège.
--Je ne reçois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai fermé ma porte aux visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que pour vous...
Sa voix qui s'était durcie s'aiguisa:
--C'est tout simple, un prêtre a ses privilèges, comme le médecin. Il vient confesser ou il vient chercher des aumônes.
Je ne pouvais me méprendre à cette menace. Je compris le sourire et le respect de l'antichambre. C'était un commencement d'ironie, abandonné aux valets.
--Je vous remercie, madame, répondis-je en saluant de nouveau.
--Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abbé, répliqua-t-elle avec une vivacité fébrile, presque haineuse!
Pauvre femme! elle s'essayait à la méchanceté! elle devait avoir bien souffert! Mon remords n'était rien auprès de celui que je sentais brûler dans ce regard profond; à moins qu'il n'y eût seulement que le premier embarras de la femme du monde dans cette brutalité, et qu'elle fût moins guérie qu'alarmée.
Je me disais cela, sans aucune fatuité, et s'il y avait un regret égoïste au fond de mon coeur, il se dissimulait sous ma charité d'amant.
--Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermeté.
Elle ne me laissa pas continuer.
--Ne me remerciez pas.
Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur.