Chapter 12
J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation, qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le dit plusieurs fois.
Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à-dire des adoratrices, dans le plus grand monde.
Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement.
Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme? Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable, refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur?
Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans les salons officiels dans cette tenue de _Monsignor_, qui effarouchait moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil.
Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche; puisque j'avais sur le front et dans le coeur la neige pure de vingt ans de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que j'étais bien sûr de ne plus aimer?
C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure, dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la duchesse.
--Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que je ne pus m'empêcher de sourire.
Il m'était difficile de répondre.
--Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ? répliqua-t-il avec la même effronterie.
--Non, je ne crois pas cela.
--Eh bien, alors!
Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de Gaston. Je me sentis défié.
De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas. J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser.
A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance, pour moi, cette confession...
Je repris d'un ton ferme et net:
--Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reçoit plus de philosophes que de prêtres?
--C'est vrai.
--Je serais dès lors une nouveauté dans son programme. C'est pourquoi il me semble convenable de la consulter.
--Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'écrirai. On voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue, l'abbé? Tu avais plus l'air d'un prêtre, il y a vingt ans, quand tu ne l'étais pas, qu'aujourd'hui.
--C'est que, maintenant, je suis plus habitué à ne pas faire scandale.
Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue pendant dix-huit ans.
--Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien?
--Tu trouves?
--Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler à un abbé du dix-huitième siècle.
--Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs?
--Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les têtes de fous grisonnent tard, ou ne grisonnent pas.
Je pensais en moi-même:
--Qui peut se vanter de n'avoir pas été fou!
La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques instants encore.
Sans y prendre goût, je m'aperçus que j'étais plus habile qu'autrefois à cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion.
--Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai Gaston, je vous défie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre esprit est resté le même, le mien s'est affilé. A nous deux!
XVI
J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon n'était pas allumé.
Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge, pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et, jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée, avaient le droit de se faire annoncer chez elle.
Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques. J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur.
Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette résolution.
Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir, vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber. J'écoutai pour ainsi dire si mon coeur battait trop fort.
La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui j'apportais le pardon.
Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même. Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme.
Devais-je me présenter en soutane ou en frac?
Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé mondain?
Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu. Pourquoi changer?
Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle.
Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut avec l'assurance d'un coeur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que je me fis annoncer!
Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour abréger la visite.
J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre.
Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le salon intime de la duchesse.
Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu.
La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable _reine_, trônant dans une grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus profonds.
--Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle.
Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse, et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson.
Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je ne la dérangerais pas longtemps.
Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire.
Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément le feu.
Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense, d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé:
--Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si brusquement, il y a... combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou dix-huit ans?
C'était de l'audace!
--Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement.
Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent; son regard s'élargit.
--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement.
A mon tour, je m'étonnai.
--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit?
--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi.
Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit. J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle l'exigeait, je devais être implacable.
Je fouettai mon coeur pour y réveiller la colère, et des battements précipités me firent croire qu'elle s'éveillait.
Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience:
--Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide!
--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au bord de la pièce d'eau.
--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela, subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?... Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait!
On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles. Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue?
--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis.
--Quel entretien? Que voulez-vous dire?
Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de diamants sur son cou.
Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je devais la forcer à pâlir devant l'évidence.
--Je veux dire que, cette nuit-là, j'étais dans le jardin, sous vos fenêtres, et que j'ai vu...
--Quoi?
--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné.
--Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe.
Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus ébloui.
Elle me toisait, grandie, imposante:
--Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses diamants, de ses prunelles.
--Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de prendre, que je parle avec sincérité.
--Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est vanté!
--Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir.
--Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur!
Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu.
Un valet de pied souleva la portière.
--Dites à M. le duc que je le prie de venir.
--M. le duc est sorti!
--Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour personne!
Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse:
--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons infâmes, surtout s'ils sont infâmes... Je me doutais bien qu'il y avait une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de m'être trompée sur vous... Parlez... Ainsi vous prétendez, vous croyez avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi, moi! Répétez cela, que je l'entende encore.
Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient croisées sur ses genoux.
J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que j'avais cru voir.
--J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées.
Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée couverte.
--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée. Mais... continuez. Après?
Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par Gaston.
Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler, elle me demanda de continuer.
Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée. Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre; comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses persiennes.
A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas voulu entendre, elle murmura:
--C'est vrai, je ne me suis pas couchée!
Puis, d'une voix brève:
--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu?
Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une échelle, l'appliquer au balcon et monter.
--Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas ouvert?
--Si.
--Qui donc?
--Une femme vêtue de blanc... comme vous.
--Une femme! mais il n'y en avait pas au château!... une femme de chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir. Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi? Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je mérité de vous un pareil affront?
Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit.
Reine eut un rire douloureux.
--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est tout?
--Non, madame.
Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin d'être rendu plus vrai encore.
La duchesse écouta avec une attention pénétrante.
Je l'entendis soupirer tout bas:
--Pauvre ami!
Cette compassion m'interrompit:
--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la fenêtre?
--Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri.
--Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait... J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de rien... La bibliothèque était vide et devenue silencieuse... J'ouvris les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon. Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là, les yeux levés au ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le coeur tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!... Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me paraissait doux aux lèvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si j'avais su que vous étiez là, devant moi, dans la nuit qui unissait!... Croyez-vous encore que j'étais la première apparition?
--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller.
--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit? cette vision en peignoir?... Miss Sharp.
Je répétai, altéré, confondu:
--Miss Sharp!
--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui s'est passé cette nuit-là, mais ce qui s'est passé depuis.
--Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais accablé de n'avoir pas songé à elle.
La duchesse continua:
--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent maintenant comme des éclairs... Nous parlerons de lui plus tard... La chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il est entré et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!... et moi!
Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort, pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté:
--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée... Car, enfin, il faut que vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été plus folle, plus lâche!... J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir... Ce qui m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous étions trop purs, et cette pureté nous a perdus!
Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée:
--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh! cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite, dites-moi tout.
Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc, cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château, ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement qu'elle avait mis à aider mon départ.