La Comtesse Mathieu de Noailles

Part 2

Chapter 23,759 wordsPublic domain

Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été! Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie, J'avance et je m'arrête; il semble que la joie Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cœur! Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur, Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame, Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme, Qu'il semble brusquement à mon regard surpris Que ce n'est pas le pré, mais mon œil qui fleurit Et que, si je voulais, sous ma paupière close, Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25]

[25] _Eblouissements_, p. 268.

De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément, mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire, intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort (étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:

Je ne souhaite pas d'éternité plus douce Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26] et encore:

O mort, vraiment pourrez-vous faire, Ayant dissous mon cœur content, Que je sois ce que je préfère: Un éclat d'azur dans le temps?[27]

[26] _Eblouissements_, p. 211.

[27] _Eblouissements_, p. 289.

Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine ordinaire des autres amours, amour humain:

Les forêts, les étangs et les plaines fécondes Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28]

[28] _Cœur_, p. 7.

Amour divin:

Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux, Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29]

[29] _Eblouissements_, p. 211.

De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte sa prière:

C'est ma prière unique et ma foi naturelle De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30]

[30] _Eblouissements_, p. 141.

Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose, Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose, Héros, d'ardents regards et de flèches armé, Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!... Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31]

[31] _Ibid._, p. 81-86.

Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce cœur qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été, lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:

Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre! --Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé Frissonner ton sanglot et ton désir ailé, Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades, Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment La splendeur des flots bleus pressés au firmament, Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre Ait cessé sa folie, ait cessé son délire, Puisque dans les forêts jamais ne se répand L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique, Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi, Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique, Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32]

[32] _Eblouissements_, p. 91.

On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses origines.

Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de fuite, une fureur de toujours et de tout sentir:

Qu'aucune flèche, aucune flamme, Aucune aride pâmoison Ne soit épargnée à cette âme Qui veut défaillir de frisson... Ah! goûter tout ce qui tourmente![33]

[33] _Eblouissements_, p. 381.

Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les extrêmes s'y touchent:

Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34],

et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur:

Chère douleur, ô seul brisement délectable!... Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit, Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35]

[34] _Eblouissements_, p. 26.

[35] _Eblouissements_, p. 311.

«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements du cœur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au cœur qu'elle ne suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour:

Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur, Paysage d'été luisant sous ma fenêtre, Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur, Allégresse du jour léger qui vient de naître...

Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse Reviennent habiter sous les larges lilas Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37]

[36] _Nouvelle Espérance_, p. 175.

[37] _Eblouissements_, p. 359.

Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans la nature, après l'amour:

... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme, Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi; Il faut que tu me voies comme l'étang me voit, Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses De mes reflets dansants et de mes ombres lisses. Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil... --Ah! nature, nature, épuisante nature Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai, Sans qu'en mon cœur s'élance une blessure aiguë... Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë Qui balance sa fleur et son feuillage bas, Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38]

[38] _Ombre des Jours_, p. 124-125.

Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la _Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le vague constitutif de la sensibilité romantique.

* * * * *

Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas l'histoire d'un cœur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais particulièrement sensibles à ce cœur né pour souffrir.

Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle. Nous menions lentement nos deux âmes rebelles A la sournoise, amère et rude tentative D'être le corps en qui le cœur de l'autre vive; Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison, Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison, L'air de ma maison morne et dolente sans toi, Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39]

[39] _Ombre des Jours_, p. 156.

Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les cœurs qui ont trop d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique, écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé». Ainsi Madame de Noailles:

Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même, Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur, Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur, Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,

Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé, D'une plus imminente et guerrière détresse...[40]

[40] _Ombre des Jours_, p. 149.

Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort:

Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!... Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres! Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières! Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41]

[41] _Ibid._, p. 158.

C'est le retour à l'apaisante nature:

Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave, Je garde pour vous seule un amour immortel O beauté des jardins, indolente et suave![42]

[42] _Ibid._, p. 160.

Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de déchirants souvenirs:

L'ombre d'un autre cœur a de plus noirs détours Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre; Eclairs des faux regards, phare du faux amour Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!

Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43]

[43] _Ombre des Jours_, p. 165-166.

O folie dont rien ne peut guérir! Ce cœur qui d'un si rude élan s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour:

Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes, La capucine avec ses abeilles autour, Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour, Car après on ne voit plus jamais rien du monde.

Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi, On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route, On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44]

[44] _Ombre des Jours_, p. 165.

Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans l'œuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est _action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des Jours_ fait entendre cette curieuse plainte:

Et je rentrais alors ivre du temps d'été, Lasse de tous cela, morte d'avoir été Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...

Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique, retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe: «Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin, l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès, s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes les pointes de la vie de façon à s'y déchirer.

[45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93.

* * * * *

Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier. Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre. «Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement, qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour, répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de l'_Ombre des Jours_:

J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti, D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi, Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée Pour être après la mort parfois encore aimée, Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris, Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris, Ayant tout oublié des épouses réelles M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47]

[46] _Nouvelle Espérance_, p. 266.

[47] _Ombre des Jours_, p. 170.

Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un cœur féminin l'amour de la gloire.

[48] _Nouvelle Espérance_, p. 314.

Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès, à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir, amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité, amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement. Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé. C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air fatigué»!

[49] _Cœur innombrable_, p. 167.

[50] -- -- p. 171.

[51] -- -- p. 174.

[52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179.

[53] _Visage_, p. 57.

Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros; la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.

Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne, Et la brise des Océans, Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne, Je respire chez les géants![54]

[54] _Eblouissements_, p. 408. Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la dernière strophe seule mêle un accent très féminin:

Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes Et tenant les fleurs de l'été, Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent _L'héroïsme et la volupté_!

Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...

[55] _Nouvelle Espérance_, p. 164.

Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure:

Je ne pourrais jamais exprimer mon desir L'ardeur qui me terrasse, Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir Soulevé dans l'espace,

Ni si le lis brûlant me donnait son odeur Dans l'azur infusée Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur Pour jaillir en fusée!...[56]

Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans, C'est un si grand martyre; Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant Sans avoir pu tout dire...[57]

[56] _Eblouissements_, p. 57-58.

[57] _Ibid._, page 27.

Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant, semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son infinitude:

Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58]

[58] _Ibid._, p. 300.

Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage:

Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons; Mon rêve est un si vif et si ardent buisson Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde, Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!

Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien. Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les vers qui suivent:

Amoureuse du vrai, du limpide et du beau, J'ai tenu contre moi si serré le flambeau, Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme, J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59]

[59] _Eblouissements_, p. 85.

Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le consume nous éclaire.

* * * * *

Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord, Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le cœur serré comme d'une étreinte physique:

Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse, Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras, Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.

La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris Je te rappellerai d'une clameur si forte Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri[60]

[60] _Ombres des Jours_, p. 3.

La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique encore:

Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut, Et, comme un choc qui brise et qui perce les os On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années, A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61]

[61] _Eblouissements_, p. 3.

Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une horreur surtout physique:

Et pourtant il faudra nous en aller d'ici Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes, Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes, Descendre dans la nuit avec un front noirci, Descendre par l'étroite, horizontale porte, Où l'on passe étendu, voilé, silencieux, Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux! Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62]

[62] _Eblouissements_, p. 52.

Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle, d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_:

Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire Assise en ce tombeau Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire Ne te tiendra pas chaud.

Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes, Leur bonheur est cessé... Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte Où elles ont passé.

Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure Que le plus cher amant Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure Et tes deux pieds charmants

Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée Plus qu'un autre me plaît; Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées Sont ce que je voulais...

Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante; mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève:

Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme Et rend mon cœur jaloux? J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes Les dieux parler de vous.[63]

[63] _Les Eblouissements_, p. 362-364.

C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir mourir:

J'écris pour que le jour où je ne serai plus On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu Et que mon livre porte à la foule future Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64]

[64] _Ombre des Jours_, p. 169.

Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage de prêter à d'émouvantes rêveries:

Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière, Désir de n'être pas de la cendre au tombeau, De voir encor le jour et le matin si beau, D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle, De boire à son calice et de s'enivrer d'elle! Ah! comme tout bonheur soudain semble terni Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini...[65]

[65] _Eblouissements_, p. 24.