La Comtesse Mathieu de Noailles

Part 1

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COMTESSE DE NOAILLES

Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._

No ****

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_LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_

La Comtesse Mathieu de Noailles

PAR RENÉ GILLOUIN

BIOGRAPHIE CRITIQUE ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE ET D'UN AUTOGRAPHE SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION

_E. SANSOT & Cie_ 7, RUE DE L'ÉPERON, 7.

MCMVIII

LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES

La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque, Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve, mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la _Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha, ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol, pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure.

* * * * *

L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique dont s'imprégnait son cœur précoce:

Un romanesque ardent émanait de cette eau Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau... C'était une sublime, immense rêverie... --Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau, Village qu'éveillait le remous d'un bateau, Petits couvents voilés par des aristoloches, Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit: «Il est pour les agneaux de luisants paradis»... Barque passant le soir en croisant ses deux voiles Comme un ange attendri courbé sous les étoiles, C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond, Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1]

[1] _Les Éblouissements_, p. 211.

Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de Madame de Noailles.

* * * * *

Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?» Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son cœur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,» écrira-t-elle plus tard,

Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc, La cloche du jardin qui sonne, Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent _Sont pour moi de douces personnes_.[2]

[2] _Les Eblouissements_, p. 253.

L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire, tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates

Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3]

la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire!

[3] _Les Eblouissements_, p. 302.

Mais quel vertige amer et quel trouble profond! Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse; Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse, Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4]

[4] _L'Ombre des jours_, p. 120.

Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5] Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même? Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes.

[5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33.

A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes épigrammatiques et Anatole France.

Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans l'œuvre de Barrès qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie d'où lui viendrait le secours.

* * * * *

Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle, un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à 16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia son premier livre, le _Cœur innombrable_, depuis assez longtemps déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_ _Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_ (1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son génie est incontestable; et c'est une question intéressante de savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui nuire.

Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les _Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse, un accueil aussi chaud que le _Cœur innombrable_ et l'_Ombre des Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la _Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est surtout au point de vue de son développement intérieur que l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité, naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine «jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:

Je suis l'être que tout enivre et tout afflige... Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie, Sachant bien que pourtant la détresse inouïe A depuis mon enfance exalté tous mes jours... Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...

[6] _Nouvelle Espérance_, p. 16.

Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers

De ces désirs, ces cris, ces éblouissements Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles, Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?

Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée, éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie. Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre, c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude: certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue, épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que néglige l'ordinaire des malheureux:

Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7]

[7] Les _Eblouissements_, p. 311.

Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite, hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels du lyrisme.

* * * * *

Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers, ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son œuvre d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent Nul n'aura comme moi si chaudement aimé La lumière des jours et la douceur des choses, L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8]

[8] _Cœur_, p. 7.

Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive. Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de l'air_:

Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air, De l'air charmant, glissant et clair Odeur simple au matin, et le soir si chargée De feu, de lueur orangée![9]

[9] _Eblouissements_, p. 39.

Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur:

Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche Les vergers odorants et verts; Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche Qui goûte et qui boit l'univers[10].

[10] _Eblouissements_, p. 264.

A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et d'analyse:

Mon cœur est un palais plein de parfums flottants Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire... Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons, Odeur du premier feu dans les chambres humides, Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11]

[11] _Cœur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343.

Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité:

O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre! Espace où mon regard se meurt de volupté, O gisement sans fin et sans bord de l'été, Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre, Coulez, roulez en moi...[12]

[12] _Eblouissements_, p. 162.

Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et ses désaccords avec la mobile humanité.

C'est le «printemps vert amer»:

Un oiseau chante, l'air humide Tressaille d'un fécond bonheur, Un secret puissant et languide Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13]

[13] _Eblouissements_, p. 88.

C'est le languissant, le luxurieux été:

C'est l'été, je meurs, c'est l'été... Un désir indéfinissable Est sur l'univers arrêté Ah! dans les plis légers du sable Le tendre groupe projeté D'un rosier blanc et d'un érable! Le cœur languit de volupté...[14]

[14] _Eblouissements_, p. 67.

C'est l'automne:

Comme toutes les voix de l'été se sont tues! Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues? Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.

Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15]

[15] _Cœur_, p. 83.

Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,

L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16]

[16] _Ombre des Jours_, p. 53.

Voici la douceur du matin:

Candide, charmant Comme une fleur qui naît et comme un pépiement. Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17]

[17] _Eblouissements_, p. 100.

Voici Midi paisible:

Midi glisse et languit, la vie est assoupie... Repos dans la nature ardente! Les demeures Ont laissé retomber les doux stores d'osier Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.

On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18]

[18] _Eblouissements_, p. 28.

Voici un après-midi de juillet dans la maison:

A l'ombre des volets la chambre s'acclimate; Le silence est heureux, calme, doux, attiédi, Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte; La pendule de bois fait un bruit lent, hardi, Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19]

[19] _Ibid._, p. 129.

Voici un Crépuscule au Jardin:

O divin crépuscule, odeur de roses blanches! Le soir est du soleil arrêté dans les branches. Les arbres des jardins épandent leurs rameaux Et partagent la paix triste des animaux; Tout est pensif, chargé de désir et de rêve, Une vapeur descend, une autre se soulève... Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20]

[20] _Eblouissements_, p. 307.

Voici une sensation d'avant l'orage:

Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était La lente oppression qui précède l'orage... J'appuyais mes deux mains sur mon cœur; j'écoutais Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage, Je me levais, j'allais, les doigts en éventail, Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21]

[21] _Eblouissements_, p. 130.

Voici des impressions d'après l'ondée:

Dieu merci la pluie est tombée En de fluides longues flèches, La rue est comme un bain d'eau fraîche, Toute fatigue est décourbée...

Un parfum de verdure nage Dans toute cette eau renversée; A petites gouttes pressées L'été s'évade du naufrage.[22]

[22] _Ombre des Jours_, p. 63.

Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle. Voyez, s'écrie-t-elle,

Voyez de quel désir, de quel amour charnel De quel besoin jaloux et vif, de quelle force Je respire le goût des champs et des écorces. Je vivrai désormais près de vous, contre vous, Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux, Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23]

[23] _Cœur_, p. 58.

Son vœu le plus cher, c'est d'

Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain, Etendre ses désirs comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains.[24]

[24] _Cœur_, p. 73.

Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et de la nature?