Chapter 48
[Note 18: Nous rappellerons ici au lecteur, pour ne plus y revenir, le reste de l'histoire de Trenck. Il vieillit dans la pauvreté, occupa son énergie par la publication de journaux d'une opposition fort avancée pour son temps, et, marié à une femme de son choix, père de nombreux enfants, persécuté pour ses opinions, pour ses écrits, et sans doute aussi pour son affiliation aux sociétés secrètes, il se réfugia en France dans une vieillesse avancée. Il y fut accueilli avec l'enthousiasme et la confiance des premiers de la Révolution. Mais, destiné à être la victime des plus funestes méprises, il fut arrêté comme agent étranger à l'époque de la terreur et conduit à l'échafaud. Il y marcha avec une grande fermeté. Il s'était vu naguère préconisé et représenté sur la scène dans un mélodrame qui retraçait l'histoire de sa captivité et de sa délivrance. Il avait salué avec transport la liberté française. Sur la fatale charrette, il disait en souriant: «Ceci est encore une comédie.»
Il n'avait revu la princesse Amélie qu'une seule fois depuis plus de soixante ans. En apprenant la mort de Frédéric le Grand, il avait couru à Berlin. Les deux amants, effrayés d'abord à la vue l'un de l'autre, fondirent en larmes, et se jurèrent une nouvelle affection. L'abbesse lui ordonna de faire venir sa femme, se chargea de leur fortune, et voulut prendre une de ses filles auprès d'elle pour lectrice ou gouvernante; mais elle ne put tenir ses promesses: au bout de huit jours elle était morte!--Les Mémoires de Trenck, écrits avec la passion d'un jeune homme et la prolixité d'un vieillard, sont pourtant un des monuments les plus nobles et les plus attachants de l'histoire du siècle dernier.]
Pour dépouiller et proscrire Albert, on n'eut pas besoin de tous ces artifices, et la spoliation s'opéra sans doute sans tant de façons. Il suffisait de le considérer comme mort, et de lui interdire le droit de ressusciter mal à propos. Albert n'avait bien certainement rien réclamé. Nous savons seulement qu'à l'époque de son arrestation, la chanoinesse Wenceslawa venait de mourir à Prague, où elle était venue pour se faire traiter d'une ophthalmie aiguë. Albert, apprenant qu'elle était à l'extrémité, ne put résister à la voix de son cœur, qui lui criait d'aller fermer les yeux à sa chère parente. Il quitta Consuelo à la frontière d'Autriche, et courut à Prague. C'était la première fois qu'il remettait le pied en Allemagne depuis l'année de son mariage. Il se flattait qu'une absence de dix ans, et certaines précautions d'ajustement l'empêcheraient d'être reconnu, et il approcha de sa tante sans beaucoup de mystère. Il voulait obtenir sa bénédiction, et réparer, dans une dernière effusion d'amour et de douleur, l'abandon où il avait été forcé de la laisser. La chanoinesse, presque aveugle, fut seulement frappée du son de sa voix. Elle ne se rendit pas bien compte de ce qu'elle éprouvait, mais elle s'abandonna aux instincts de tendresse qui avaient survécu en elle à la mémoire et à l'activité du raisonnement; elle le pressa dans ses bras défaillants en l'appelant son Albert bien-aimé, son fils à jamais béni. Le vieux Hanz était mort; mais la baronne Amélie, et une femme du Bœhmerwald qui servait la chanoinesse, et qui avait été autrefois garde-malade d'Albert lui-même, s'étonnèrent et s'effrayèrent de la ressemblance de ce prétendu médecin avec le jeune comte. Il ne paraît pourtant pas qu'Amélie l'eût positivement reconnu; nous ne voulons pas la croire complice des persécutions qui s'acharnèrent après lui. Nous ne savons pas quelles circonstances donnèrent l'éveil à cette nuée d'agents semi-magistrats, semi-mouchards, à l'aide desquels la cour de Vienne gouvernait les nations assujetties. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à peine la chanoinesse eut-elle exhalé son dernier souffle dans les bras de son neveu, que celui-ci fut arrêté et interrogé sur sa condition et sur les intentions qui l'avaient amené au chevet de la moribonde. On voulut voir son diplôme de médecin; il en avait un en règle; mais on lui contesta son nom de Liverani, et certaines gens se rappelèrent l'avoir rencontré ailleurs sous celui de Trismégiste. On l'accusa d'avoir exercé la profession d'empirique et de magicien. Il fut impossible de prouver qu'il eût jamais reçu d'argent pour ses cures. On le confronta avec la baronne Amélie, et ce fut sa perte. Irrité et poussé à bout par les investigations auxquelles on le soumettait, las de se cacher et de se déguiser, il avoua brusquement à sa cousine, dans un tête-à-tête observé, qu'il était Albert de Rudolstadt. Amélie le reconnut sans doute en ce moment; mais elle s'évanouit, terrifiée par un événement si bizarre. Dès lors l'affaire prit une autre tournure.
On voulut considérer Albert comme un imposteur; mais, afin d'élever une de ces interminables contestations qui ruinent les deux parties, des fonctionnaires, du genre de ceux qui avaient dépouillé Trenck, s'acharnèrent à compromettre l'accusé, en lui faisant dire et soutenir qu'il était Albert de Rudolstadt. Une longue enquête s'ensuivit. On invoqua le témoignage de Supperville, qui, de bonne foi sans doute, se refusa à douter qu'il l'eût vu mourir à Riesenburg. On ordonna l'exhumation de son cadavre. On trouva dans sa tombe un squelette qu'il n'avait pas été difficile d'y placer la veille. On persuada à sa cousine qu'elle devait lutter contre un aventurier résolu à la dépouiller. Sans doute on ne leur permit plus de se voir. On étouffa les plaintes du captif et les ardentes réclamations de sa femme sous les verrous et les tortures de la prison. Peut-être furent-ils malades et mourants dans des cachots séparés. Une fois l'affaire entamée, Albert ne pouvait plus réclamer pour son honneur et sa liberté qu'en proclamant la vérité. Il avait beau protester de sa renonciation à l'héritage, et vouloir tester à l'heure même en faveur de sa cousine, ou voulait prolonger et embrouiller le procès, et on y réussit sans peine, soit que l'impératrice fût trompée, soit qu'on lui eût fait entendre que la confiscation de cette fortune n'était pas plus à dédaigner que celle du pandoure. Pour y parvenir, on chercha querelle à Amélie elle-même, on revint sous main sur le scandale de son ancienne escapade, on observa son manque de dévotion, et on la menaça en secret de la faire enfermer dans un couvent, si elle n'abandonnait ses droits à une succession litigieuse. Elle dut le faire et se contenter de la succession de son père, qui se trouva fort réduite par les frais énormes qu'elle eut à payer pour un procès auquel on l'avait contrainte. Enfin le château et les terres de Riesenburg furent confisqués au profit de l'État, quand les avocats, les gérants, les juges et les rapporteurs eurent prélevé sur cette dépouille des hypothèques montant aux deux tiers de sa valeur.
Tel est notre commentaire sur ce mystérieux procès qui dura cinq ou six ans, et à la suite duquel Albert fut chassé des États autrichiens comme un dangereux aliéné, par grâce spéciale de l'Impératrice. À partir de cette époque, il est à peu près certain qu'une vie obscure et de plus en plus pauvre fut le partage des deux époux. Ils reprirent leurs plus jeunes enfants avec eux. Haydn et le chanoine refusèrent tendrement de leur rendre les aînés, qui faisaient leur éducation sous les yeux et aux frais de ces fidèles amis. Consuelo avait irrévocablement perdu la voix. Il paraît trop certain que la captivité, l'inaction et la douleur des maux qu'éprouvait sa compagne avaient de nouveau ébranlé la raison d'Albert. Il ne paraît cependant point que leur amour en fût devenu moins tendre, leur âme moins fière et leur conduite moins pure. Les Invisibles avaient disparu sous la persécution. L'œuvre avait été ruinée, surtout par les charlatans qui avaient spéculé sur l'enthousiasme des idées nouvelles et l'amour du merveilleux. Persécuté de nouveau comme franc-maçon dans les pays d'intolérance et de despotisme, Albert dut se réfugier en France ou en Angleterre. Peut-être y continua-t-il sa propagande; mais ce dut être parmi le peuple, et ses travaux, s'ils portèrent leurs fruits, n'eurent aucun éclat.
Ici il y a une grande lacune, à laquelle notre imagination ne peut suppléer. Mais un dernier document authentique et très-détaillé nous fait retrouver, vers l'année 1774, le couple errant dans la forêt de Bohême. Nous allons transcrire ce document tel qu'il nous est parvenu. Ce sera pour nous le dernier mot sur Albert et Consuelo; car ensuite de leur vie et de leur mort nous ne savons absolument rien.
* * * * *
LETTRE DE PHILON[19]
À IGNACE JOSEPH MARTINOWICZ, Professeur de physique à l'université de Lemberg.
Emportés dans son tourbillon comme les satellites d'un astre roi, nous avons suivi _Spartacus_[20] à travers les sentiers escarpés, et sous les plus silencieux ombrages du Boëhmerwald. Ô ami! que n'étiez-vous là! Vous eussiez oublié de ramasser des cailloux dans le lit argenté des torrents, d'interroger tour à tour les veines et les ossements de notre mystérieuse aïeule, _terra parens_. La parole ardente du maître nous donnait des ailes; nous franchissions les ravins et les cimes sans compter nos pas, sans regarder à nos pieds les abîmes que nous dominions, sans chercher à l'horizon le gîte lointain où nous devions trouver le repos du soir. Jamais _Spartacus_ ne nous avait paru plus grand et plus pénétré de la toute-puissante vérité. Les beautés de la nature agissent sur son imagination comme celles d'un grand poëme; et à travers les éclairs de son enthousiasme, jamais son esprit d'analyse savante et de combinaison ingénieuse ne l'abandonne entièrement. Il explique le ciel et les astres, et la terre et les mers, avec la même clarté, le même ordre, qui président à ses dissertations sur le droit et les choses arides de ce monde. Mais comme son âme s'agrandit, quand, seul et libre avec ses disciples élus, sous l'azur des cieux constellés, ou en face de l'aube rougie des feux précurseurs du soleil, il franchit le temps et l'espace pour embrasser d'un coup d'œil la race humaine dans son ensemble et dans ses détails, pour pénétrer le destin fragile des empires et l'avenir imposant des peuples! Vous l'avez entendu dans sa chaire, ce jeune homme à la parole lucide; que ne l'avez-vous vu et entendu sur la montagne, cet homme en qui la sagesse devance les années, et qui semble avoir vécu parmi les hommes depuis l'enfance du monde!
[Note 19: Probablement le célèbre baron de Knigge, connu sous le nom de Philon dans l'ordre des illuminés.]
[Note 20: On sait que c'était le nom de guerre d'Adam Weishaupt. Est-ce réellement de lui qu'il est question ici? Tout porte à le croire.]
Arrivés à la frontière, nous saluâmes la terre qui vit les exploits du grand Ziska, et nous nous inclinâmes encore plus bas devant les gouffres qui servirent de tombes aux martyrs de l'antique liberté nationale. Là nous résolûmes de nous séparer, afin de diriger nos recherches et nos informations sur tous les points à la fois. _Caton_[21] prit vers le nord-est, _Celse_[22] vers le sud-est, _Ajax_[23] suivit la direction transversale d'occident en orient, et le rendez-vous général fut à Pilsen.
[Note 21: Sans doute Xavier Zwark, qui fut conseiller aulique et subit l'exil pour avoir été un des principaux chefs de l'Illuminisme.]
[Note 22: Bader, qui fut médecin de l'électrice douairière, illuminé.]
[Note 23: Massenhausen, qui fut conseiller à Munich, illuminé.]
_Spartacus_ me garda avec lui, et résolut d'aller au hasard, comptant, disait-il, sur la fortune, sur une certaine inspiration secrète qui devait nous diriger. Je m'étonnai un peu de cet abandon du calcul et du raisonnement; cela me semblait contraire à ses habitudes de méthode.
«Philon, me dit-il quand nous fûmes seuls, je crois bien que les hommes comme nous sont ici-bas les ministres de la Providence: mais penses-tu que je la croie inerte et dédaigneuse, cette Providence maternelle par laquelle nous sentons, nous voulons et nous agissons! J'ai remarqué que tu étais plus favorisé d'elle que moi; tes desseins réussissent presque toujours. En avant donc! je te suis, et j'ai foi en ta seconde vue, cette clarté mystérieuse qu'invoquaient naïvement nos ancêtres de l'illuminisme, les pieux fanatiques du passé!»
Il semble vraiment que le maître ait prophétisé. Avant la fin du second jour, nous avions trouvé l'objet de nos recherches, et voici comment je fus l'instrument de la destinée.
Nous étions parvenu à la lisière du bois, et le chemin se bifurquait devant nous. L'un s'enfonçait en fuyant vers les basses terres, l'autre côtoyait les flancs adoucis de la montagne.
«Par où prendrons-nous? me dit _Spartacus_ en s'asseyant sur un fragment de rocher. Je vois par ici ces champs cultivés, des prairies, de chétives cabanes. On nous a dit _qu'il_ était pauvre; _il_ doit vivre avec les pauvres. Allons nous informer de lui auprès des humbles pasteurs de la vallée.
--Non, maître, lui répondis-je en lui montrant le chemin à mi-côte: je vois sur ma droite des mamelons escarpés, et les murailles croulantes d'un antique manoir. On nous a dit qu'il était poëte; il doit aimer les ruines et la solitude.
--Aussi bien, reprit _Spartacus_ en souriant, je vois Vesper qui monte, blanc comme une perle, dans le ciel encore rose, au-dessus des ruines du vieux domaine. Nous sommes les bergers qui cherchent un prophète, et l'étoile miraculeuse marche devant nous.»
Nous eûmes bientôt atteint les ruines. C'était une construction imposante, bâtie à diverses époques; mais les vestiges du temps de l'empereur Charles gisaient à côté de ceux de la féodalité. Ce n'étaient pas les siècles, c'était la main des hommes qui avait présidé récemment à cette destruction. Il faisait encore grand jour quand nous gravîmes le revers d'un fossé desséché, et quand nous pénétrâmes sous la herse rouillée et immobile. Le premier objet que nous rencontrâmes, assis sur les décombres, à l'entrée du préau, fut un vieillard couvert de haillons bizarres, et plus semblable à un homme du temps passé qu'à un contemporain. Sa barbe, couleur d'ivoire jauni, tombait sur sa poitrine, et sa tête chauve brillait comme la surface d'un lac aux derniers rayons du soleil. _Spartacus_ tressaillit, et, s'approchant de lui à la hâte, lui demanda le nom du château. Le vieillard parut ne pas nous entendre; il fixa sur nous des yeux vitreux qui semblaient ne pas voir. Nous lui demandâmes son nom; il ne nous répondit pas: sa physionomie n'exprimait qu'une indifférence rêveuse. Cependant ses traits socratiques n'annonçaient pas l'abrutissement de l'idiotisme; il y avait dans sa laideur cette certaine beauté qui vient d'une âme pure et sereine. Spartacus lui mit une pièce d'argent dans la main; il la porta très-près de ses yeux, et la laissa tomber sans paraître en comprendre l'usage.
«Est-il possible, dis-je au maître, qu'un vieillard totalement privé de l'usage de ses sens et de sa raison soit ainsi abandonné loin de toute habitation, au milieu des montagnes, sans un guide, sans un chien pour le conduire et mendier à sa place!
--Emmenons-le, et conduisons-le à un gîte,» répondit _Spartacus_.
Mais comme nous nous mettions en devoir de le soulever, pour voir s'il pouvait se tenir sur ses jambes, il nous fit signe de ne pas le troubler, en posant un doigt sur ses lèvres, et en nous désignant de l'autre main le fond du préau. Nos regards se portèrent de ce côté; nous ne vîmes personne, mais aussitôt nos oreilles furent frappées par des sons d'un violon d'une force et d'une justesse extraordinaires. Jamais je n'ai entendu aucun maître donner à son archet une vibration si pénétrante et si large, et mettre dans un rapport si intime les cordes de l'âme et celles de l'instrument. Le chant était simple et sublime. Il ne ressemblait à rien de ce que j'ai entendu dans nos concerts et sur nos théâtres. Il portait dans le cœur une émotion pieuse et belliqueuse à la fois. Nous tombâmes, le maître et moi, dans une sorte de ravissement, et nous nous disions par nos regards qu'il y avait là quelque chose de grand et de mystérieux. Ceux du vieillard avaient repris une sorte d'éclat vague comme celui de l'extase. Un sourire de béatitude entr'ouvrait ses lèvres flétries, et montrait assez qu'il n'était ni sourd ni insensible.
Tout rentra dans le silence après une courte et adorable mélodie, et bientôt nous vîmes sortir d'une chapelle située vis-à-vis de nous, un homme d'un âge mur, dont l'extérieur nous remplit d'émotion et de respect. La beauté de son visage austère et les nobles proportions de sa taille contrastaient avec les membres difformes et les traits sauvages du vieillard que _Spartacus_ comparait à un _faune converti et baptisé_. Le joueur de violon marchait droit à nous, son instrument sous le bras, et son archet passé dans sa ceinture de cuir. De larges pantalons d'une étoffe grossière, des sandales qui ressemblaient à des cothurnes antiques, et une saie de peau de mouton comme celle que portent nos paysans du Danube, lui donnaient l'apparence d'un pâtre ou d'un laboureur. Mais ses mains blanches et fines n'annonçaient pas un homme voué aux travaux de la terre. C'étaient les mains d'un artiste, de même que la propreté de son vêtement et la fierté de son regard semblaient protester contre sa misère, et n'en point vouloir subir les conséquences hideuses et dégradantes. Le maître fut frappé de l'aspect de cet homme. Il me serra la main, et je sentis le tremblement de la sienne.
«C'est lui! me dit-il. J'ignorais qu'il fut musicien; mais je reconnais son visage pour l'avoir vu dans mes songes.»
Le joueur de violon s'avança vers nous sans témoigner ni embarras ni surprise. Il nous rendit avec une bienveillante dignité le salut que nous lui adressions, et s'approchant du vieillard:
«Allons. Zdenko, lui dit-il, je m'en vais, appuie-toi sur ton ami.»
Le vieillard fit un effort, le musicien le souleva dans ses bras, et, se courbant sous lui comme pour lui servir de bâton, il guida ses pas chancelants en ralentissant sa marche d'après la sienne. Il y avait dans ce soin filial, dans cette patience d'un homme noble et beau, encore agile et vigoureux, qui se traînait sous le poids d'un vieillard en haillons, quelque chose de plus touchant, s'il est possible, que la sollicitude d'une jeune mère mesurant sa marche sur les premiers pas incertains de son enfant. Je vis les yeux du maître se remplir de larmes, et je fus ému aussi, en contemplant tour à tour notre _Spartacus_, cet homme de génie et d'avenir, et cet inconnu en qui je pressentais la même grandeur enfouie dans les ténèbres du passé.
Résolus à le suivre et à l'interroger, mais ne voulant pas le distraire du soin pieux qu'il remplissait, nous marchions derrière lui à une courte distance. Il se dirigeait vers la chapelle d'où il était sorti; et quand il y fut entré, il s'arrêta et parut contempler des tombes brisées que la ronce et la mousse avaient envahies. Le vieillard s'était agenouillé, et quand il se releva, son ami baisa une de ces tombes, et se mit en devoir de s'éloigner avec lui.
C'est alors seulement qu'il nous vit près de lui, et il parut éprouver quelque surprise; mais aucune méfiance ne se peignit dans son regard, à la fois brillant et placide comme celui d'un enfant. Cet homme paraissait pourtant avoir compté plus d'un demi-siècle, et ses épais cheveux gris ondés autour de son mâle visage faisaient ressortir l'éclat de ses grands yeux noirs. Sa bouche avait une expression indéfinissable de force et de simplicité. On eût dit qu'il avait deux âmes, une toute d'enthousiasme pour les choses célestes, une toute de bienveillance pour les hommes d'ici-bas.
Nous cherchions un prétexte pour lui adresser la parole, lorsque, se mettant tout à coup en rapport d'idées avec nous, par une naïveté d'expansion extraordinaire:
«Vous m'avez vu baiser ce marbre, nous dit-il, et ce vieillard s'est prosterné sur ces tombeaux. Ne prenez pas ceci pour des actes d'idolâtrie. On baise le vêtement d'un saint, comme on porte sur son cœur le gage de l'amour et de l'amitié. La dépouille des morts n'est qu'un vêtement usé. Nous ne le foulons pas sous les pieds avec indifférence; nous le gardons avec respect et nous nous en détachons avec regret. O mon père, ô mes parents bien-aimés! je sais bien que vous n'êtes pas ici, et ces inscriptions mentent quand elles disent: _Ici reposent les Rudolstadt!_ Les Rudolstadt sont tous debout, tous vivants et agissants dans le monde selon la volonté de Dieu. Il n'y a sous ces marbres que des ossements, des formes où la vie s'est produite et qu'elle a abandonnées pour revêtir d'autres formes. Bénies soient les cendres des aïeux! bénis soient l'herbe et le lierre qui les couronnent! bénies la terre et la pierre qui les défendent! mais béni, avant tout, soit le Dieu vivant qui dit aux morts: «Levez-vous et rentrez dans mon âme féconde, où rien ne meurt, où tout se renouvelle et s'épure!»
--Liverani ou Ziska Trismégiste, est-ce vous que je retrouve ici sur la tombe de vos ancêtres? s'écria _Spartacus_ éclairé d'une certitude céleste.
--Ni Liverani, ni Trismégiste, ni même Jean Ziska! répondit l'inconnu. Des spectres ont assiégé ma jeunesse ignorante; mais la lumière divine les a absorbés, et le nom des aïeux s'est effacé de ma mémoire. Mon nom est _homme_ et je ne suis rien de plus que les autres hommes.
--Vos paroles sont profondes, mais elles indiquent de la méfiance, reprit le maître. Fiez-vous à ce signe; ne le reconnaissez-vous pas?»
Et aussitôt _Spartacus_ lui fit les signes maçonniques des hauts grades.
«J'ai oublié ce langage, répondit l'inconnu. Je ne le méprise pas, mais il m'est devenu inutile. Frère, ne m'outrage pas en supposant que je me méfie de toi. Ton nom, à toi aussi, n'est-il pas _homme?_ Les hommes ne m'ont jamais fait de mal, ou, s'ils m'en ont fait, je ne le sais plus. C'était donc un mal très-borné, au prix du bien infini qu'ils peuvent se faire les uns aux autres et dont je dois leur savoir gré d'avance.
--Est-il possible, ô homme de bien, s'écria Spartacus, que tu ne comptes le temps pour rien dans ta notion et dans ton sentiment de la vie?
--Le temps n'existe pas; et si les hommes méditaient davantage l'essence divine, ils ne compteraient pas plus que moi les siècles et les années. Qu'importe à celui qui participe de Dieu au point d'être éternel, à celui qui a toujours vécu et qui ne cessera jamais de vivre, un peu plus ou un peu moins de sable au fond de la clepsydre? La main qui retourne le sablier peut se hâter ou s'engourdir; celle qui fournit le sable ne s'arrêtera pas.
--Tu veux dire que l'homme peut oublier de compter et de mesurer le temps, mais que la vie coule toujours abondante et féconde du sein de Dieu? Est-ce là ta pensée?
--Tu m'as compris, jeune homme. Mais j'ai une plus belle démonstration des grands mystères.
--Des mystères? Oui, je suis venu de bien loin pour t'interroger et m'instruire auprès de toi.
--Écoute donc! dit l'inconnu en faisant asseoir sur une tombe le vieillard qui lui obéissait avec la confiance d'un petit enfant. Ce lieu-ci m'inspire particulièrement, et c'est ici qu'aux derniers feux du soleil et aux premières blancheurs de la lune, je veux élever ton âme à la connaissance des plus sublimes vérités.»