La comtesse de Rudolstadt

Chapter 45

Chapter 453,889 wordsPublic domain

«Ô amour, ô flamme sublime! si puissante et si fragile, si soudaine et si fugitive! éclair du ciel qui sembles devoir traverser notre vie et t'éteindre en nous avant sa fin, dans la crainte de nous consumer et de nous anéantir! nous sentons bien tous que tu es le feu vivifiant émané de Dieu même, et que celui de nous qui pourrait te fixer dans son sein et t'y entretenir jusqu'à sa dernière heure toujours aussi ardent et aussi complet, celui-là serait le plus heureux et le plus grand parmi les hommes. Aussi les disciples de l'idéal chercheront-ils toujours à te préparer dans leurs âmes des sanctuaires où tu te plaises, afin que tu ne te hâtes pas de les abandonner pour remonter au ciel. Mais, hélas! toi dont nous avons fait une vertu, une des bases de nos sociétés humaines pour t'honorer comme nous le désirions, tu n'as pourtant pas voulu te laisser enchaîner au gré de nos institutions, et tu es resté libre comme l'oiseau dans les airs, capricieux comme la flamme sur l'autel. Tu sembles te rire de nos serments, de nos contrats et de notre volonté même. Tu nous fuis, en dépit de tout ce que nous avons inventé pour t'immobiliser dans nos mœurs. Tu n'habites pas plus le harem gardé par de vigilantes sentinelles, que la famille chrétienne placée entre la menace du prêtre, la sentence du magistrat, et le joug de l'opinion. D'où vient donc ton inconstance et ton ingratitude, ô mystérieux prestige, ô amour cruellement symbolisé sous les traits d'un dieu enfant et aveugle? Quelle tendresse et quel mépris t'inspirent donc tour à tour ces âmes humaines que tu viens toutes embraser de tes feux, et que tu délaisses presque toutes, pour les laisser périr dans les angoisses du regret, du repentir, ou du dégoût plus affreux encore? D'où vient qu'on t'invoque à genoux sur toute la face de notre globe, qu'on t'exalte et qu'on te déifie, que les poëtes divins te chantent comme l'âme du monde, que les peuples barbares te sacrifient des victimes humaines en précipitant les veuves dans le bûcher des funérailles de l'époux, que les jeunes cœurs t'appellent dans leurs plus doux songes, et que les vieillards maudissent la vie quand tu les abandonnes à l'horreur de la solitude? D'où vient ce culte tantôt sublime, tantôt fanatique, que l'on te décerne depuis l'enfance dorée de l'Humanité jusqu'à notre âge de fer, si tu n'es qu'une chimère, le rêve d'un moment d'ivresse, l'erreur de l'imagination exaltée par le délire des sens?--Oh! c'est que tu n'es pas un instinct vulgaire, un simple besoin de l'animalité! Non, tu n'es pas l'aveugle enfant du paganisme; tu es le fils du vrai Dieu et l'élément même de la Divinité! Mais tu ne t'es encore révélé à nous qu'à travers les nuages de nos erreurs, et tu n'as pas voulu établir ta demeure parmi nous, parce que tu n'as pas voulu être profané. Tu reviendras, comme au temps fabuleux d'Astrée, comme dans les visions des poëtes, te fixer dans notre paradis terrestre, quand nous aurons mérité par des vertus sublimes la présence d'un hôte tel que toi. Oh! qu'alors le séjour de cette terre sera doux aux hommes et qu'il fera bon d'y être né! quand nous serons tous frères et sœurs, quand les unions seront librement consenties et librement maintenues par la seule force qu'on puise en toi; quand, au lieu de cette lutte effroyable, impossible, que la fidélité conjugale est obligée de soutenir contre les tentatives impies de la débauche, de la séduction hypocrite, de la violence effrénée, de la perfide amitié et de la dépravation savante, chaque époux ne trouvera autour de lui que de chastes sœurs, jalouses et délicates gardiennes de la félicité d'une sœur qu'elles lui auront donnée pour compagne, tandis que chaque épouse trouvera dans les autres hommes autant de frères de son époux, heureux et fiers de son bonheur, protecteurs-nés de son repos et de sa dignité! Alors la femme fidèle ne sera plus la fleur solitaire qui se cache pour garder le fragile trésor de son honneur, la victime souvent délaissée qui se consume dans la retraite et dans les larmes, impuissante à faire revivre dans le cœur de son bien-aimé la flamme qu'elle a conservée pure dans le sien. Alors le frère ne sera plus forcé de venger sa sœur, et de tuer celui qu'elle aime et qu'elle regrette, pour lui rendre un semblant de faux honneur; alors la mère ne tremblera plus pour sa fille, alors la fille ne rougira plus de sa mère; alors surtout l'époux ne sera plus ni soupçonneux ni despote; l'épouse abjurera, de son côté, l'amertume de la victime ou la rancune de l'esclave. D'atroces souffrances, d'abominables injustices ne flétriront plus le riant et calme sanctuaire de la famille. L'amour pourra durer; et qui sait alors! peut-être un jour le prêtre et le magistrat, comptant avec raison sur le miracle permanent de l'amour, pourra-t-il consacrer au nom de Dieu même des unions indissolubles, avec autant de sagesse et de justice qu'il y porte aujourd'hui, à son insu, d'impiété et de folie.

«Mais ces jours de récompense ne sont pas encore venus. Ici, dans ce mystérieux temple où nous voici réunis, suivant le mot de l'Évangile, trois ou quatre au nom du Seigneur, nous ne pouvons que rêver et essayer la vertu entre nous. Ce monde extérieur qui nous condamnerait à l'exil, à la captivité ou à la mort, s'il pénétrait nos secrets, nous ne pouvons pas l'invoquer comme sanction de nos promesses et comme garant de nos institutions. N'imitons donc pas son ignorance et sa tyrannie. Consacrons l'amour conjugal de ces deux enfants, qui viennent nous demander la bénédiction de l'amour paternel et de l'amour fraternel, au nom du Dieu vivant, dispensateur de tous les amours. Autorisez-les à se promettre une éternelle fidélité; mais n'inscrivez pas leurs serments sur un livre de mort, pour le leur rappeler ensuite par la terreur et la contrainte. Laissez Dieu en être le gardien; c'est à eux de l'invoquer tous les jours de leur vie, pour qu'il entretienne en eux le feu sacré qu'il y a fait descendre.»

--C'est là où je t'attendais, ô sibylle inspirée! s'écria Albert en recevant dans ses bras sa mère, épuisée d'avoir parlé si longtemps avec l'énergie de la conviction. J'attendais l'aveu de ce droit que tu m'accordes de tout promettre à celle que j'aime. Tu reconnais que c'est mon droit le plus cher et le plus sacré. Je lui promets donc, je lui jure de l'aimer uniquement et fidèlement toute ma vie, et j'en prends Dieu à témoin. Dis-moi, ô prophétesse de l'amour, que ce n'est pas là un blasphème.

--Tu es sous la puissance du miracle, répondit Wanda. Dieu bénit ton serment, puisque c'est lui qui t'inspire la foi de le prononcer. _Toujours_ est le mot le plus passionné qui vienne aux lèvres des amants, dans l'extase de leurs plus divines joies, C'est un oracle qui s'échappe alors de leur sein. L'éternité est l'idéal de l'amour, comme c'est l'idéal de la foi. Jamais l'âme humaine n'arrive mieux au comble de sa puissance et de sa lucidité que dans l'enthousiasme d'un grand amour. Le _toujours_ des amants est donc une révélation intérieure, une manifestation divine, qui doit jeter sa clarté souveraine et sa chaleur bienfaisante sur tous les instants de leur union. Malheur à quiconque profane cette formule sacrée! Il tombe de l'état de grâce dans l'état du péché: il éteint la foi, la lumière, la force et la vie dans son cœur.

--Et moi, dit Consuelo, je reçois ton serment, ô Albert! et je t'adjure d'accepter le mien. Je me sens, moi aussi, sous la puissance du miracle, et ce _toujours_ de notre courte vie ne me semble rien au prix de l'éternité, pour laquelle je veux me promettre à toi.

--Sublime téméraire! dit Wanda avec un sourire d'enthousiasme qui sembla rayonner à travers son voile, demande à Dieu l'éternité avec celui que tu aimes, en récompense de ta fidélité envers lui dans cette courte vie.

--Oh! oui! s'écria Albert en élevant vers le ciel la main de sa femme enlacée dans la sienne; c'est là le but, l'espoir et la récompense! S'aimer grandement et ardemment dans cette phase de l'existence, pour obtenir de se retrouver et de s'unir encore dans les autres! Oh! je sens bien, moi, que ceci n'est pas le premier jour de notre union, que nous nous sommes déjà aimés, déjà possédés dans la vie antérieure. Tant de bonheur n'est pas un accident du hasard. C'est la main de Dieu qui nous rapproche et nous réunit comme les deux moitiés d'un seul être inséparable dans l'éternité.»

Après la célébration du mariage, et bien que la nuit fût fort avancée, on procéda aux cérémonies de l'initiation définitive de Consuelo à l'ordre des Invisibles; et, ensuite, les membres du tribunal ayant disparu, on se répandit sous les ombrages du bois sacré, pour revenir bientôt s'asseoir autour du banquet de communion fraternelle. Le prince (_frère orateur_) le présida, et se chargea d'en expliquer à Consuelo les symboles profonds et touchants. Ce repas fut servi par de fidèles domestiques affiliés à un certain grade de l'ordre. Karl présenta Matteus à Consuelo, et elle vit enfin à découvert son honnête et douce figure; mais elle remarqua avec admiration que ces estimables valets n'étaient point traités en inférieurs par leurs frères des autres grades. Aucune distinction ne régnait entre eux et les personnages éminents de l'ordre, quel que fût leur rang dans le monde. Les _frères servants_, comme on les appelait, remplissaient de bon gré et avec plaisir les fonctions d'échansons et de maîtres d'hôtel; ils vaquaient à l'ordonnance de service, comme aides compétents dans l'art de préparer un festin, qu'ils considéraient d'ailleurs comme une cérémonie religieuse, comme une pâque eucharistique. Ils n'étaient donc pas plus abaissés par cette fonction que les lévites d'un temple présidant aux détails des sacrifices. Chaque fois qu'ils avaient garni la table, ils venaient s'y asseoir eux-mêmes, non à des places marquées à part et isolées des autres, mais dans des intervalles réservés pour eux parmi les convives. C'était à qui les appellerait, et se ferait un plaisir et un devoir de remplir leur coupe et leur assiette. Comme dans les banquets maçonniques, on ne portait jamais la coupe aux lèvres sans invoquer quelque noble idée, quelque généreux sentiment ou quelque auguste patronage. Mais les bruits cadencés, les gestes puérils des francs-maçons, le maillet, l'argot des toasts, et le vocabulaire des ustensiles, étaient exclus de ce festin à la fois expansif et grave. Les fidèles servants y gardaient un maintien respectueux sans bassesse et modeste sans contrainte. Karl fut assis pendant un service entre Albert et Consuelo. Cette dernière remarqua avec attendrissement, outre sa sobriété et sa bonne tenue, un progrès extraordinaire dans l'intelligence de ce brave paysan, éducable par le cœur, et initié à de saines notions religieuses et morales par une rapide et admirable éducation de sentiment.

«Ô mon ami! dit-elle à son époux, lorsque le déserteur eut changé de place et qu'Albert se rapprocha d'elle, voilà donc l'esclave battu de la milice prussienne, le bûcheron sauvage du Boehmerwald, l'assassin de Frédéric le Grand! Des leçons éclairées et charitables ont su, en si peu de jours, en faire un homme sensé, pieux et juste, au lieu d'un bandit que la justice féroce des nations eût poussé au meurtre, et corrigé à l'aide du fouet et de la potence.

--Noble sœur, dit le prince placé en cet instant à la droite de Consuelo, vous aviez donné à Roswald de grandes leçons de religion et de clémence à ce cœur égaré par le désespoir, mais doué des plus nobles instincts. Son éducation a été ensuite rapide et facile; et quand nous avions quelque chose de bon à lui enseigner, il s'y confiait d'emblée en s'écriant: «C'est ce que me disait la _signora!_» Soyez certaine qu'il serait plus aisé qu'on ne le pense d'éclairer et de moraliser les hommes les plus rudes, si on le voulait bien. Relever leur condition, et leur inoculer l'estime d'eux-mêmes, en commençant par les estimer et les aimer, ne demande qu'une charité sincère et le respect de la dignité humaine. Vous voyez cependant que ces braves gens ne sont encore initiés qu'à des grades inférieurs: c'est que nous consultons la portée de leur intelligence et leurs progrès dans la vertu pour les admettre plus ou moins dans nos mystères. Le vieux Matteus a deux grades de plus que Karl; et s'il ne dépasse pas celui qu'il occupe maintenant, ce sera parce que son esprit et son cœur n'auront pas pu aller plus loin. Aucune bassesse d'extraction, aucune humilité de condition sociale ne nous arrêteront jamais; et vous voyez ici Gottlieb le cordonnier, le fils du geôlier de Spandaw, admis à un grade égal au vôtre, bien que dans ma maison il remplisse, par goût et par habitude, des fonctions subalternes. Sa vive imagination, son ardeur pour l'étude, son enthousiasme pour la vertu, en un mot la beauté incomparable de l'âme qui habite ce vilain corps, l'ont rendu bien vite digne d'être traité comme un égal et comme un frère dans l'intérieur du temple. Il n'y avait presque rien à donner en fait d'idées et de vertus à ce noble enfant. Il avait trop au contraire; il fallait calmer en lui un excès d'exaltation, et le traiter des maladies morales et physiques qui l'eussent conduit à la folie. L'immoralité de son entourage et la perversité du monde officiel l'eussent irrité sans le corrompre; mais nous seuls, armés de l'esprit de Jacques Bœhm et de la véritable explication de ses profonds symboles, nous pouvions le convaincre sans le désenchanter, et redresser les écarts de sa poésie mystique sans refroidir son zèle et sa foi. Vous devez remarquer que la cure de cette âme a réagi sur le corps, que sa santé est revenue comme par enchantement, et que sa bizarre figure est déjà transformée.»

Après le repas, on reprit les manteaux, et on se promena sur le revers adouci de la colline qu'ombrageait le bois sacré. Les ruines du vieux château réservé aux épreuves dominaient ce beau site, dont Consuelo reconnut peu à peu les sentiers, parcourus à la hâte durant une nuit d'orage peu de temps auparavant. La source abondante qui s'échappait d'une grotte rustiquement taillée dans le roc, et consacrée jadis à une dévotion superstitieuse, courait, en murmurant, parmi les bruyères, vers le fond du vallon, où elle formait le beau ruisseau que la captive du pavillon connaissait si bien. Des allées, naturellement couvertes d'un sable fin, argenté par la lune, se croisaient sous ces beaux ombrages, où les groupes errants se rencontraient, se mêlaient, et échangèrent de doux entretiens. De hautes barrières à claire-voie fermaient cet enclos, dont le kiosque vaste et riche passait pour un cabinet d'étude, retraite favorite du prince, et interdite aux oisifs et aux indiscrets. Les frères servants se promenaient aussi, par groupes, mais en suivant les barrières, et en faisant le guet pour avertir les _frères_, en cas d'approche d'un profane. Ce danger n'était pas très à redouter. Le duc paraissait s'occuper seulement des mystères maçonniques; comme en effet, il s'en occupait secondairement; mais la franc-maçonnerie était tolérée dès lors par les lois et protégée par les princes qui y étaient ou qui s'y croyaient initiés. Personne ne soupçonnait l'importance des grades supérieurs, qui, de degré en degré, aboutissaient au tribunal des Invisibles.

D'ailleurs, en ce moment, la fête ostensible qui illuminait au loin la façade du palais ducal absorbait trop les nombreux hôtes du prince, pour qu'on songeât à quitter les brillantes salles et les nouveaux jardins pour les rochers et les ruines du vieux parc. La jeune margrave de Bareith, amie intime du duc, faisait pour lui les honneurs de la fête. Il avait feint une indisposition pour disparaître; et aussitôt après le banquet des Invisibles, il alla présider le souper de ses illustres hôtes du palais. En voyant briller bien loin ces lumières, Consuelo, appuyée sur le bras d'Albert, se ressouvint d'Anzoleto, et s'accusa naïvement, devant son époux qui le lui reprochait, d'un instant de cruauté et d'ironie envers le compagnon chéri de son enfance.

«Oui, c'était un mouvement coupable, lui dit-elle; mais j'étais bien malheureuse dans ce moment-là. J'étais résolue à me sacrifier au comte Albert, et les malicieux et cruels Invisibles me jetaient encore une fois dans les bras du dangereux Liverani. J'avais la mort dans l'âme. Je retrouvais avec délices celui dont il fallait se séparer avec désespoir, et Marcus voulait me distraire de ma souffrance en me faisant admirer le bel Anzoleto! Ah! je n'aurais jamais cru le revoir avec tant d'indifférence! Mais je m'imaginais être condamnée à l'épreuve de chanter avec lui, et j'étais prête à le haïr de m'enlever ainsi mon dernier instant, mon dernier rêve de bonheur. À présent, ô mon ami, je pourrai le revoir sans amertume, et le traiter avec indulgence. Le bonheur rend si bon et si clément! Puissé-je lui être utile un jour, et lui inspirer l'amour sérieux de l'art, sinon le goût de la vertu!

--Pourquoi en désespérer? dit Albert. Attendons-le dans un jour de malheur et d'abandon. Maintenant au milieu de ses triomphes, il serait sourd aux conseils de la sagesse. Mais qu'il perde sa voix et sa beauté, nous nous emparerons peut-être de son âme.

--Chargez-vous de cette conversion, Albert.

--Non pas sans vous, ma Consuelo.

--Vous ne craignez donc pas les souvenirs du passé?

--Non; je suis présomptueux au point de ne rien craindre. Je suis sous la puissance du miracle.

--Et moi aussi, Albert, je ne saurais douter de moi-même! Oh! vous avez bien raison d'être tranquille!»

Le jour commençait à poindre, et l'air pur du matin faisait monter mille senteurs exquises. On était dans les plus beaux jours de l'été. Les rossignols chantaient sous la feuillée, et se répondaient d'une colline à l'autre. Les groupes qui se formaient à chaque instant autour des deux époux, loin de leur être importuns, ajoutaient à leur pure ivresse les douceurs d'une amitié fraternelle, ou tout au moins des plus exquises sympathies. Tous les Invisibles présents a cette fête furent présentés à Consuelo, comme les membres de sa nouvelle famille. C'était l'élite des talents, des intelligences et des vertus de l'ordre: les uns illustres dans le monde du dehors, d'autres obscurs dans ce monde-là, mais illustres dans le temple par leurs travaux et leurs lumières. Plébéiens et patriciens étaient mêlés dans une tendre intimité. Consuelo dut apprendre leurs véritables noms et ceux plus poétiques qu'ils portaient dans le secret de leurs relations fraternelles: c'étaient Vesper, Ellops, Péon, Hylas, Euryale, Bellérophon, etc. Jamais elle ne s'était vue entourée d'un choix aussi nombreux d'âmes nobles et de caractères intéressants. Les récits qu'ils lui faisaient de leurs travaux de prosélytisme, des dangers qu'ils avaient affrontés et des résultats obtenus, la charmaient comme autant de poëmes dont elle n'aurait pas cru la réalité conciliable avec le train du monde insolent et corrompu qu'elle avait traversé. Ces témoignages d'amitié et d'estime qui allaient jusqu'à l'attendrissement et à l'effusion, et qui n'étaient pas entachés de la moindre banalité de galanterie, ni de la moindre insinuation de familiarité dangereuse, ce langage élevé, ce charme de relations où l'égalité et la fraternité étaient réalisées dans ce qu'elles peuvent avoir de plus sublime; cette belle aube dorée qui se levait sur la vie en même temps que dans le ciel, tout cela fut comme un rêve divin dans l'existence de Consuelo et d'Albert. Enlacés au bras l'un de l'autre, ils ne songeaient pas à s'éloigner de leurs frères chéris. Une ivresse morale, douce et suave comme l'air du matin, remplissait leur poitrine et leur âme. L'amour dilatait trop leur sein pour le faire tressaillir. Trenck racontait les souffrances de sa captivité à Glatz, et les dangers de sa fuite. Comme Consuelo et Haydn dans le Bœhmerwald, il avait voyagé à travers la Pologne, mais par un froid rigoureux, couvert de haillons, avec un compagnon, blessé, l'_aimable Shelles_, que ses mémoires nous ont peint depuis comme le plus gracieux des amis. Il avait joué du violon pour avoir du pain, et servi de ménétrier aux paysans, comme Consuelo sur les rives du Danube. Puis il lui parlait tout bas de la princesse Amélie, de son amour et de ses espérances. Pauvre jeune Trenck! l'épouvantable orage qui s'amassait sur sa tête, il ne le prévoyait pas plus que l'heureux couple, destiné à passer de ce beau songe d'une nuit d'été à une vie de combats, de déceptions et de souffrances!

Le Porporino chanta sous les cyprès un hymne admirable composé par Albert, à la mémoire des martyrs de leur cause; le jeune Benda l'accompagna sur son violon; Albert lui-même prit l'instrument, et ravit les auditeurs avec quelques notes. Consuelo ne put chanter, elle pleurait de joie et d'enthousiasme. Le comte de Saint-Germain raconta les entretiens de Jean Huss et de Jérôme de Prague avec tant de chaleur, d'éloquence et de vraisemblance, qu'en l'écoutant il était impossible de ne pas croire qu'il y eût assisté. Dans de telles heures d'émotion et de ravissement, la triste raison ne se défend pas des prestiges de la poésie. Le chevalier d'Éon peignit, en traits d'une finesse acérée et d'un goût enchanteur, les misères et les ridicules des plus illustres tyrans de l'Europe, et les vices des cours, et la faiblesse de cet échafaudage social qu'il semblait à l'enthousiasme si facile de faire plier sous son vol brûlant. Le comte Golowkin peignit délicieusement la grande âme et les naïfs travers de son ami Jean-Jacques Rousseau. Ce seigneur philosophe (on dirait aujourd'hui excentrique) avait une fille fort belle, qu'il élevait selon ses idées, et qui était à la fois Émile et Sophie, tantôt le plus beau des garçons, tantôt la plus charmante des filles. Il devait la présenter à l'initiation, et charger Consuelo de l'instruire. L'illustre Zinzendorf exposa l'organisation et les mœurs évangéliques de sa colonie de Moraves bernhuters. Il consultait Albert avec déférence sur plusieurs difficultés, et la sagesse semblait parler par la bouche d'Albert. C'est qu'il était inspiré par la présence et le doux regard de son amie. Il semblait un dieu à Consuelo. Il réunissait pour elle tous les prestiges: philosophe et artiste, martyr éprouvé, héros triomphant, grave comme un sage du Portique, beau comme un ange, enjoué parfois et naïf comme un enfant, comme un amant heureux, parfait enfin comme l'homme qu'on aime! Consuelo avait cru mourir de fatigue et d'émotion en frappant à la porte du temple. Maintenant elle se sentait forte, et animée comme au temps où elle jouait sur la grève de l'Adriatique dans toute la vigueur de l'adolescence, sous un soleil brûlant tempéré par la brise de mer. Il semblait que la vie dans toute sa puissance, le bonheur dans toute son intensité, se fussent emparés d'elle par toutes ses fibres, et qu'elles les aspirât par tous ses pores. Elle ne comptait pas les heures: elle eût voulu que cette nuit enchantée ne finît jamais. Pourquoi ne peut-on arrêter le soleil sous l'horizon, dans de certaines veillées où l'on se sent dans toute la plénitude de l'être, et où tous les rêves de l'enthousiasme semblent réalisés ou réalisables!

Enfin le ciel se teignit de pourpre et d'or; une cloche argentine avertit les Invisibles que la nuit leur retirait ses voiles protecteurs. Ils chantèrent un dernier hymne au soleil levant, emblème du jour nouveau qu'ils rêvaient et préparaient pour le monde. Puis ils se firent de tendres adieux, se donnèrent rendez-vous, les uns à Paris, les autres à Londres, d'autres à Madrid, à Vienne, à Pétersbourg, à Varsovie, à Dresde, à Berlin. Tous s'engagèrent à se retrouver dans un an, à pareil jour, à la porte de ce temple béni, avec de nouveaux néophytes ou d'anciens frères maintenant absents. Puis ils croisèrent leurs manteaux pour cacher leurs élégants costumes, et se dispersèrent sans bruit sous les sentiers ombragés du parc.