La comtesse de Rudolstadt

Chapter 38

Chapter 383,569 wordsPublic domain

«Loin de repousser les épanchements de Zdenko, je les encourageai. Je flattai son illusion, et j'obtins qu'il nous recueillît, Marcus et moi, dans la grotte du Schreckenstein. En voyant cette demeure souterraine, et en apprenant que mon fils avait vécu là des semaines et presque des mois entiers à l'insu de tout le monde, je compris la couleur lugubre de ses pensées. Je vis une tombe, à laquelle Zdenko semblait rendre une espèce de culte, et ce ne fut pas sans peine que j'en connus la destination. C'était le plus grand secret d'Albert et de Zdenko, et leur plus grande réserve.

«--Hélas! c'est là, me dit l'insensé, que nous avons enseveli Wanda de Prachatitz, la mère de mon Albert. Elle ne voulait pas rester dans cette chapelle, où ils l'avaient scellée dans la pierre. Ses os ne faisaient que s'agiter et bondir, et ceux d'ici, ajouta-t-il en nous montrant l'ossuaire des Taborites au bord de la source, nous reprochaient toujours de ne pas l'amener auprès d'eux. Nous avons été chercher cette tombe sacrée, et nous l'avons ensevelie ici, et tous les jours nous y apportions des fleurs et des baisers.»

«Effrayée de cette circonstance, qui pouvait par la suite amener la découverte de mon secret, Marcus questionna Zdenko, et sut qu'il avait apporté là mon cercueil sans l'ouvrir. Ainsi, Albert avait été malade et égaré au point de ne plus se rappeler mon existence, et de s'obstiner dans l'idée de ma mort. Mais tout cela n'était-il pas un rêve de Zdenko? Je ne pouvais en croire mes oreilles. «--Ô mon ami! disais-je à Marcus avec désespoir, si le flambeau de sa raison est éteint à ce point et pour jamais, Dieu lui fasse la grâce de mourir!»

«Maîtres enfin de tous les secrets de Zdenko, nous sûmes que nous pouvions nous introduire par des galeries souterraines et des passages ignorés dans le château des Géants; nous l'y suivîmes, une nuit, et nous attendîmes à l'entrée de la citerne qu'il se fût glissé dans l'intérieur de la maison. Il revint en riant et en chantant, nous dire qu'Albert était guéri, qu'il dormait, et qu'on lui avait mis des habits neufs et une couronne. Je tombai comme foudroyée, je compris qu'Albert était mort. Je ne sais plus ce qui se passa; je m'éveillai plusieurs fois au milieu de la fièvre; j'étais couchée sur des peaux d'ours et des feuilles sèches, dans la chambre souterraine qu'Albert avait habitée sous le Schreckenstein. Zdenko et Marcus me veillaient tour à tour. L'un me disait d'un air de joie et de triomphe que son Podiebrad était guéri, qu'il viendrait bientôt me voir; l'autre, pâle et pensif me disait: «--Tout n'est pas perdu, peut-être; n'abandonnons pas l'espoir du miracle qui vous a fait sortir du tombeau.» Je ne comprenais plus, j'avais le délire; je voulais me lever, courir, crier; je ne le pouvais pas, et le désolé Marcus, me voyant dans cet état, n'avait ni la force ni le loisir de s'en occuper sérieusement. Tout son esprit, toutes ses pensées, étaient absorbés par une anxiété autrement terrible. Enfin une nuit, je crois que ce fut la troisième de ma crise, je me trouvai calme et je sentis la force me revenir. Je tâchai de rassembler mes idées, je réussis à me lever; j'étais seule dans cette horrible cave qu'une lampe sépulcrale éclairait à peine; je voulus en sortir, j'étais enfermée; où étaient Marcus, Zdenko... et surtout Albert?... La mémoire me revint, je fis un cri auquel les voûtes glacées répondirent par un cri si lugubre, que la sueur me coula du front froide comme l'humidité du sépulcre; je me crus encore une fois enterrée vivante. Que s'était-il passé? que se passait-il encore? je tombai à genoux, je tordis mes bras dans une prière désespérée, j'appelai Albert avec des cris furieux. Enfin, j'entends des pas sourds et inégaux, comme de gens qui s'approchent portant un fardeau. Un chien aboyait et gémissait, et plus prompt qu'eux, il vint à diverses reprises gratter à la porte. Elle s'ouvrit, et je vis Marcus et Zdenko m'apportant Albert, roidi, décoloré, mort enfin selon toutes les apparences. Son chien Cynabre sautait après lui et léchait ses mains pendantes. Zdenko chantait en improvisant d'une voix douce et pénétrée:

«--Viens dormir sur le sein de ta mère, pauvre ami si longtemps privé du repos; viens dormir jusqu'au jour, nous t'éveillerons pour voir lever le soleil.»

«Je m'élançai sur mon fils. «--Il n'est pas mort, m'écriai-je. Oh! Marcus, vous l'avez sauvé, n'est-ce pas? il n'est pas mort? il va se réveiller?

«--Madame, ne vous flattez pas, dit Marcus avec une fermeté épouvantable; je n'en sais rien, je ne puis croire à rien; ayez du courage, quoi qu'il arrive. Aidez-moi, oubliez-vous vous-même.»

«Je n'ai pas besoin de vous dire quels soins nous prîmes pour ranimer Albert. Grâce au ciel, il y avait un poêle dans cette cave. Nous réussîmes à réchauffer ses membres. «--Voyez, disais-je à Marcus, ses mains sont tièdes!

«--On peut donner de la chaleur au marbre, me répondait-il d'un ton sinistre; ce n'est pas lui donner la vie. Ce cœur est inerte comme de la pierre!»

«D'épouvantables heures se traînèrent dans cette attente, dans cette terreur, dans ce découragement. Marcus, à genoux, l'oreille collée contre la poitrine de mon fils, le visage morne, épiait en vain un faible indice de la vie. Défaillante, épuisée, je n'osais plus dire un mot, ni adresser une question. J'interrogeais le front terrible de Marcus. Un moment vint où je n'osai même plus le regarder; j'avais cru lire la sentence suprême.

«Zdenko, assis dans un coin, jouait avec Cynabre comme un enfant, et continuait à chanter; il s'interrompait quelquefois pour nous dire que nous tourmentions Albert, qu'il fallait le laisser dormir, que lui, Zdenko, l'avait vu ainsi des semaines entières, et qu'il se réveillerait bien de lui-même. Marcus souffrait cruellement de la confiance de cet insensé; il ne pouvait la partager; mais moi je voulais m'obstiner à y ajouter foi, et j'étais bien inspirée. L'insensé avait la divination céleste, la certitude angélique de la vérité. Enfin, je crus saisir un imperceptible mouvement sur le front d'airain de Marcus; il me sembla que ses sourcils contractés se détendaient. Je vis sa main trembler, pour se roidir dans un nouvel effort de courage; puis il soupira profondément, retira son oreille de la place où le cœur de mon fils avait peut-être battu, essaya de parler, se contint, effrayé de la joie peut-être chimérique qu'il allait me donner, se pencha encore, écouta de nouveau, tressaillit, et tout à coup, se relevant et se rejetant en arrière, fléchit et retomba comme prêt à mourir. «--Plus d'espérance? m'écriai-je en arrachant mes cheveux.

«--Wanda! répondit Marcus d'une voix étouffée, votre fils est vivant!»

«Et, brisé par l'effort de son attention, de son courage et de sa sollicitude, mon stoïque et tendre ami alla tomber, comme anéanti, auprès de Zdenko.»

XXXV.

La comtesse Wanda, ébranlée par l'émotion d'un tel souvenir, reprit son récit après quelques minutes de silence.

«Nous passâmes dans la caverne plusieurs jours durant lesquels la force et la santé revinrent à mon fils avec une étonnante rapidité. Marcus, surpris de ne lui trouver aucune lésion organique, aucune altération profonde dans les fonctions de la vie, s'effrayait pourtant de son silence farouche et de son indifférence apparente ou réelle devant nos transports et l'étrangeté de sa situation. Albert avait perdu entièrement la mémoire. Plongé dans une sombre méditation, il faisait vainement de secrets efforts pour comprendre ce qui se passait autour de lui. Quant à moi, qui savais bien que le chagrin était la seule cause de sa maladie et de la catastrophe qui en avait été la suite, je n'étais pas aussi impatiente que Marcus de lui voir recouvrer les poignants souvenirs de son amour. Marcus lui-même avouait que cet effacement du passé dans son esprit pouvait seul expliquer le rapide retour de ses forces physiques. Son corps se ranimait aux dépens de son esprit, aussi vite qu'il s'était brisé sous l'effort douloureux de sa pensée. «Il vit, et il vivra assurément, me disait-il; mais sa raison, est-elle à jamais obscurcie?--Sortons-le de ce tombeau le plus vite possible, répondais-je; l'air, le soleil et le mouvement le réveilleront sans doute de ce sommeil de l'âme.--Sortons-le surtout de cette vie fausse et impossible qui l'a tué, reprenait Marcus. Éloignons-le de cette famille et de ce monde qui contrarient tous ses instincts; conduisons-le auprès de ces âmes sympathiques au contact desquelles la sienne recouvrera sa clarté et sa vigueur.»

«Pouvais-je hésiter? En errant avec précaution au déclin du jour dans les environs du Schreckenstein, où je feignais de demander l'aumône aux rares passants des chemins, j'avais appris que le comte Christian était tombé dans une sorte d'enfance. Il n'eût pas compris le retour de son fils, et le spectacle de cette mort anticipée, si Albert l'eût comprise à son tour, eut achevé de l'accabler. Fallait-il donc le rendre et l'abandonner aux soins malentendus de cette vieille tante, de cet ignare chapelain et de cet oncle abruti, qui l'avaient fait si mal vivre et si tristement mourir? «Ah! fuyons avec lui, disais-je enfin à Marcus; qu'il n'ait pas sous les yeux l'agonie de son père, et le spectacle effrayant de l'idolâtrie catholique dont on entoure le lit des mourants; mon cœur se brise en songeant que cet époux, qui ne m'a pas comprise, mais dont j'ai vénéré toujours les vertus simples et pures, et que j'ai respecté depuis mon abandon aussi religieusement que durant mon union avec lui, va quitter la terre sans qu'il nous soit possible d'échanger un mutuel pardon. Mais, puisqu'il le faut, puisque mon apparition et celle de son fils ne pourraient que lui être indifférentes ou funestes, partons, ne rendons pas à cette tombe de Riesenburg celui que nous avons reconquis sur la mort, et à qui la vie ouvre encore, je l'espère, un chemin sublime. Ah! suivons le premier mouvement qui nous a fait venir ici! Arrachons Albert à la captivité des faux devoirs que créent le rang et la richesse; ces devoirs seront toujours des crimes à ses yeux, et s'il s'obstine à les remplir pour complaire à des parents que la vieillesse et la mort lui disputent déjà, il mourra lui-même à la peine, il mourra le premier. Je sais ce que j'ai souffert dans cet esclavage de la pensée, dans cette mortelle et incessante contradiction entre la vie de l'âme et la vie positive, entre les principes, les instincts, et des habitudes forcées. Je vois bien qu'il a repassé par les mêmes chemins, et qu'il y a cueilli les mêmes poisons. Sauvons-le donc, et s'il veut revenir plus tard sur cette détermination que nous allons prendre, ne sera-t-il pas libre de le faire? Si l'existence de son père se prolonge, et si sa propre santé morale le lui permet, ne sera-t-il pas toujours à temps de revenir consoler les derniers jours de Christian par sa présence et son amour?--Difficilement! répondit Marcus. J'entrevois dans l'avenir des obstacles terribles si Albert veut revenir sur son divorce avec la société constituée, avec le monde et la famille. Mais pourquoi Albert le voudrait-il? Cette famille va s'éteindre peut-être avant qu'il ait recouvré la mémoire, et ce qu'il lui restera à conquérir sur le monde, le nom, les honneurs et la richesse, je sais bien ce qu'il en pensera, le jour où il redeviendra lui-même. Fasse le ciel que ce jour arrive! Notre tâche la plus importante et la plus pressée est de le placer dans des conditions où sa guérison soit possible.»

«Nous sortîmes donc une nuit de la grotte aussitôt qu'Albert put se soutenir. A peu de distance du Schreckenstein, nous le plaçâmes sur un cheval, et nous gagnâmes ainsi la frontière, qui est fort rapprochée en cet endroit, comme vous savez, et où nous trouvâmes des moyens de transport plus faciles et plus rapides. Les relations que notre ordre entretient avec les nombreux affiliés de l'ordre maçonnique nous assurent, dans tout l'intérieur de l'Allemagne, la facilité de voyager sans être connus et sans être soumis aux investigations de la police. La Bohême était le seul endroit périlleux pour nous, à cause des récents mouvements de Prague et de la jalouse surveillance du pouvoir autrichien.

--Et que devient Zdenko? demanda la jeune comtesse de Rudolstadt.

--Zdenko faillit nous perdre par son obstination à empêcher notre départ, ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se séparer, et qu'il ne voulait pas suivre. Il persistait à s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein. «Ce n'est que là, disait-il, que mon Podiebrad est tranquille; ailleurs on le tourmente, on l'empêche de dormir, on le force à renier nos pères du Mont-Tabor, et à mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspère. Laissez-le-moi ici; je le soignerai bien, comme je l'y ai si souvent soigné. Je ne troublerai pas ses méditations; quand il voudra rester silencieux, je marcherai sans faire de bruit, et je tiendrai le museau de Cynabre des heures entières dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le faire tressaillir en léchant la sienne; quand il voudra se réjouir, je lui chanterai les chansons qu'il aime, je lui en composerai de nouvelles qu'il aimera encore, car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les comprenait. Laissez-moi mon Podiebrad, vous dis-je. Je sais mieux que vous ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprès, que j'irai lui couper dans la forêt, pour orner le tombeau de sa mère bien-aimée. Je le nourrirai bien, moi! Je sais toutes les cabanes où on ne refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko, et il y a longtemps que les pauvres paysans du Boehmer-Wald sont habitués à nourrir, à leur insu, leur noble maître, le riche Podiebrad. Albert n'aime point les festins ou l'on mange la chair des animaux; il préfère la vie d'innocence et de simplicité. Il n'a pas besoin de voir le soleil, il préfère le rayon de la lune à travers les bois, et quand il veut de la société, je l'emmène dans les clairières, dans les endroits sauvages, où campent, la nuit, nos bons amis les zingari, ces enfants du Seigneur, qui ne connaissent ni les lois ni la richesse.»

«J'écoutais attentivement Zdenko, parce que ses discours naïfs me révélaient la vie qu'Albert avait menée avec lui dans ses fréquentes retraites au Schreckenstein. Ne craignez pas, ajoutait-il, que je révèle jamais à ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si fous, qu'ils disent à présent: «Notre enfant est mort, notre ami est mort, notre maître est mort.» Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant quand même ils le verraient. D'ailleurs, n'étais-je pas habitué à leur répondre, quand ils me demandaient si j'avais vu le comte Albert: «Il est sans doute mort?» Et comme je riais en disant cela, ils prétendaient que j'étais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils croient ou font semblant de croire à la mort. Et quand les gens du château faisaient mine de me suivre, n'avais-je pas mille bons tours pour les dérouter? Oh! je connais toutes les ruses du lièvre et de la perdrix. Je sais, comme eux, me tapir dans un fourré, disparaître sous la bruyère, faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrêter dans une cachette pour me faire dépasser, et, comme le météore de nuit, les égarer et les enfoncer à leur grand risque dans les marécages et les fondrières. Ils appellent Zdenko, _l'innocent_. L'innocent est plus malin qu'eux tous. Il n'y a jamais qu'une fille, une sainte fille! qui a pu déjouer la prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaîner sa colère; elle avait des talismans pour surmonter toutes les embûches et tous les dangers, elle s'appelait Consuelo.

«Lorsque Zdenko prononçait votre nom, Albert frémissait légèrement et détournait la tête; mais il la laissait aussitôt retomber sur sa poitrine, et sa mémoire ne se réveillait pas.

«J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dévoué et si aveugle, en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein, à condition qu'il commencerait par le suivre dans un autre endroit où Albert voulait aller. Je ne le persuadai point, et lorsque enfin moitié de gré, moitié de force, nous l'eûmes contraint à laisser sortir mon fils de la caverne, il nous suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable jusqu'au delà des mines de Cuttemberg. Arrivés dans un endroit célèbre où Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko reconnut bien les rochers qui marquent la frontière, car nul n'a exploré comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette contrée. Là il s'arrêta, et dit, en frappant la terre de son pied: «Jamais plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pères! Il n'y a pas longtemps qu'exilé et banni par mon Podiebrad pour avoir méconnu et menacé la sainte fille qu'il aime, j'ai passé des semaines et des mois sur la terre étrangère. J'ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu depuis peu de temps dans mes forêts chéries, pour voir dormir Albert, parce qu'une voix m'avait chanté dans mon sommeil que sa colère était passée. À présent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais, quant à quitter encore une fois mon pays, quant à parler la langue de nos ennemis, quant à leur tendre la main, quant à laisser le Schreckenstein désert et abandonné, je ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces; et d'ailleurs, les voix de mon sommeil me l'ont défendu. Zdenko doit vivre et mourir sur la terre des Slaves; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves et leurs malheurs dans la langue de ses pères. Adieu et partez! Si Albert ne m'avait pas défendu de répandre le sang humain, vous ne me le raviriez pas ainsi; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous, et j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrité contre moi. Tu m'entends, ô mon Podiebrad! s'écria-t-il en pressant contre ses lèvres les mains de mon fils, qui le regardait et l'écoutait sans le comprendre: je t'obéis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu retrouveras ton poêle allumé, tes livres rangés, ton lit de feuilles renouvelé, et le tombeau de ta mère jonché de palmes toujours vertes. Si c'est dans la saison des fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au bord de la source... Adieu, Cynabre!» Et en parlant ainsi, d'une voix entrecoupée par les pleurs, le pauvre Zdenko s'élança sur la pente des rochers qui s'inclinent vers la Bohême, et disparut avec la rapidité d'un daim aux premières lueurs du jour.

«Je ne vous raconterai pas, chère Consuelo, les anxiétés de notre attente durant les premières semaines qu'Albert passa ici auprès de nous. Caché dans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu à peu à la vie morale que nous nous efforcions de réveiller en lui, avec lenteur et précaution cependant. La première parole qui sortit de ses lèvres après deux mois de silence absolu fut provoquée par une émotion musicale. Marcus avait compris que la vie d'Albert était liée à son amour pour vous, et il avait résolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous saurait digne de l'inspirer et libre d'y répondre un jour. Il prit donc sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il connut les moindres détails de votre caractère, les moindres particularités de votre vie passée et présente. Grâce à l'organisation savante de notre ordre, aux rapports établis avec toutes les autres sociétés secrètes, à une quantité de néophytes et d'adeptes dont les fonctions consistent à examiner avec la plus scrupuleuse attention les choses et les personnes qui nous intéressent, il n'est rien qui puisse échapper à nos investigations. Il n'est point de secrets pour nous dans le monde. Nous savons pénétrer dans les arcanes de la politique, comme dans les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractère sans détours, n'étaient donc pas bien difficiles à connaître et à juger. Le baron de Trenck, dès qu'il sut que l'homme dont vous aviez été aimée et que vous ne lui aviez jamais nommé, n'était autre que son ami Albert, nous parla de vous avec effusion. Le comte de Saint-Germain, un des hommes les plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en réalité, ce visionnaire étrange, cet esprit supérieur qui ne semble vivre que dans le passé et auquel rien n'échappe dans le présent, nous eut bien vite fourni sur vous les renseignements les plus complets. Ils furent tels, que dès lors je m'attachai à vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre fille.

«Quand nous fûmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous fîmes venir d'habiles musiciens sous cette fenêtre où nous voici maintenant assises. Albert était là où vous êtes, appuyé contre ce rideau, et contemplant le coucher du soleil; Marcus tenait une de ses mains et moi l'autre. Au milieu d'une symphonie composée exprès pour quatre instruments, dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohémiens qu'Albert joue avec tant d'âme et de religion, on lui fit entendre le cantique à la Vierge avec lequel vous l'aviez charmé autrefois:

«O Consuelo de mi alma...»

«À ce moment, Albert, qui s'était montré légèrement ému à l'audition des chants de notre vieille Bohême, se jeta dans mes bras en fondant en larmes, et en s'écriant: «Ô ma mère! ô ma mère!»