Chapter 34
«Les autres sociétés secrètes des diverses nations de l'Europe te seront ouvertes également par le talisman de notre investiture, afin que, quelque pays que tu traverses, tu y trouves l'occasion de nous seconder et de servir notre cause. Tu pénétreras même, s'il le faut, dans l'impure société des _Mopses_ et dans les autres mystérieuses retraites de la galanterie et de l'incrédulité du siècle. Tu y porteras la réforme et la notion d'une fraternité plus pure et mieux étendue. Tu ne seras pas plus souillée dans ta mission, par le spectacle de la débauche des grands, que tu ne l'as été par celui de la liberté des coulisses. Tu seras la sœur de charité des âmes malades; nous te donnerons d'ailleurs les moyens de détruire les associations que tu ne pourrais point corriger. Tu agiras principalement sur les femmes: ton génie et ta renommée t'ouvrent les portes des palais: l'amour de Trenck et notre protection t'ont livré déjà le cœur et les secrets d'une princesse illustre. Tu verras de plus près encore des têtes plus puissantes, et tu en feras nos auxiliaires. Les moyens d'y parvenir seront l'objet de communications particulières, de toute une éducation spéciale que tu dois recevoir ici. Dans toutes les cours et dans toutes les villes de l'Europe où tu voudras porter tes pas, nous te ferons trouver des amis, des associés, des frères pour te seconder, des protecteurs puissants pour te soustraire aux dangers de ton entreprise. Des sommes considérables te seront confiées pour soulager les infortunes de nos frères et celles de tous les malheureux qui, au moyen des _signaux de détresse_, invoqueront le secours de notre ordre, dans les lieux où tu te trouveras. Tu institueras parmi les femmes des sociétés secrètes nouvelles, fondées par nous sur le principe de la nôtre, mais appropriées, dans leurs formes et dans leur composition, aux usages et aux mœurs des divers pays et des diverses classes. Tu y opéreras, autant que possible, le rapprochement cordial et sincère de la grande dame et de la bourgeoise, de la femme riche et de l'humble ouvrière, de la vertueuse matrone et de l'artiste aventureuse. _Tolérance et bienfaisance_, telle sera la formule, adoucie pour les personnes du monde, de notre véritable et austère formule: _égalité, fraternité._ Tu le vois; au premier abord, ta mission est douce pour ton cœur et glorieuse pour ta vie; cependant elle n'est pas sans danger. Nous sommes puissants, mais la trahison peut détruire notre entreprise et t'envelopper dans notre désastre. Spandaw peut bien n'être pas la dernière de tes prisons, et les emportements de Frédéric II la seule ire royale que tu aies à affronter. Tu dois être préparée à tout, et dévouée d'avance au martyre de la persécution.
--Je le suis, répondit Consuelo.
--Nous en sommes certains, et si nous craignons quelque chose, ce n'est pas la faiblesse de ton caractère, c'est l'abattement de ton esprit. Dès à présent nous devons te mettre en garde contre le principal dégoût attaché à ta mission. Les premiers grades des sociétés secrètes, et de la maçonnerie particulièrement, sont à peu près insignifiants à nos yeux, et ne nous servent qu'à éprouver les instincts et les dispositions des postulants. La plupart ne dépassent jamais ces premiers degrés, où, comme je te l'ai dit déjà, de vaines cérémonies amusent leur frivole curiosité. Dans les grades suivants on n'admet que les sujets qui donnent de l'espérance, et cependant on les tient encore à distance du but, on les examine, on les éprouve, on sonde leurs âmes, on les prépare à une initiation plus complète, ou on les abandonne à une interprétation qu'ils ne sauraient franchir sans danger pour la cause et pour eux-mêmes. Ce n'est encore là qu'une pépinière où nous choisissons les plantes robustes destinées à être transplantées dans la forêt sacrée. Aux derniers grades appartiennent seules les révélations importantes, et c'est par ceux-là que tu vas débuter dans la carrière. Mais le rôle de _maître_ impose bien des devoirs, et là cesse le charme de la curiosité, l'enivrement du mystère, l'illusion de l'espérance. Il ne s'agit plus d'apprendre, au milieu de l'enthousiasme et de l'émotion, cette loi qui transforme le néophyte en apôtre, la novice en prêtresse. Il s'agit de la pratiquer en instruisant les autres et en cherchant à recruter, parmi les pauvres de cœur et les faibles d'esprit, des lévites pour le sanctuaire. C'est là, pauvre Consuelo, que tu connaîtras l'amertume des illusions déçues et les durs labeurs de la persévérance, lorsque tu verras, parmi tant de poursuivants avides, curieux et fanfarons de la vérité, si peu d'esprits sérieux, fermes et sincères, si peu d'âmes dignes de la recevoir et capables de la comprendre. Pour des centaines d'enfants, vaniteux d'employer les formules de l'égalité et d'en affecter les simulacres, tu trouveras à peine un homme pénétré de leur importance et courageux dans leur interprétation. Tu seras obligée de leur parler par des énigmes et de te faire un triste jeu de les abuser sur le fond de la doctrine. La plupart des princes que nous enrôlons sous notre bannière sont dans ce cas, et, parés de vains titres maçonniques qui amusent leur fol orgueil, ne servent qu'à nous garantir la liberté de nos mouvements et la tolérance de la police. Quelques-uns pourtant sont sincères ou l'ont été. Frédéric dit le Grand, et capable certainement de l'être, a été reçu franc-maçon avant d'être roi, et, à cette époque, la liberté parlait à son cœur, l'égalité à sa raison. Cependant nous avons entouré son initiation d'hommes habiles et prudents, qui ne lui ont pas livré les secrets de la doctrine. Combien n'eût-on pas eu à s'en repentir! À l'heure qu'il est, Frédéric soupçonne, surveille et persécute un autre rite maçonnique qui s'est établi à Berlin, en concurrence de la loge qu'il préside, et d'autres sociétés secrètes à la tête desquelles le prince Henri, son frère, s'est placé avec ardeur. Et cependant le prince Henri n'est et ne sera jamais, non plus que l'abbesse de Quedlimbourg, qu'un initié du second degré. Nous connaissons les princes, Consuelo, et nous savons qu'il ne faut jamais compter entièrement sur eux, ni sur leurs courtisans. Le frère et la sœur de Frédéric souffrent de sa tyrannie et la maudissent. Ils conspireraient volontiers contre elle, mais à leur profit. Malgré les éminentes qualités de ces deux princes, nous ne remettrons jamais dans leurs mains les rênes de notre entreprise. Ils conspirent en effet, mais ils ne savent pas à quelle œuvre terrible ils prêtent l'appui de leur nom, de leur fortune et de leur crédit. Ils s'imaginent travailler seulement à diminuer l'autorité de leur maître, et à paralyser les envahissements de son ambition. La princesse Amélie porte même dans son zèle une sorte d'enthousiasme républicain, et elle n'est pas la seule tête couronnée qu'un certain rêve de grandeur antique et de révolution philosophique ait agitée dans ces temps-ci. Tous les petits souverains de l'Allemagne ont appris le _Télémaque_ de Fénelon par cœur dès leur enfance, et aujourd'hui ils se nourrissent de Montesquieu, de Voltaire et d'Helvétius: mais ils ne vont guère au delà d'un certain idéal de gouvernement aristocratique, sagement pondéré, où ils auraient, de droit, les premières places. Tu peux juger de leur logique et de leur bonne foi, à tous, par le contraste bizarre que tu as vu dans Frédéric, entre les maximes et les actions, les paroles et les faits. Ils ne sont tous que des copies, plus ou moins effacées, plus ou moins outrées, de ce modèle des tyrans philosophes. Mais comme ils n'ont pas le pouvoir absolu entre les mains, leur conduite est moins choquante, et peut faire illusion sur l'usage qu'ils feraient de ce pouvoir. Nous ne nous y laissons pas tromper; nous laissons ces maîtres ennuyés, ces dangereux amis s'asseoir sur les trônes de nos temples symboliques. Ils s'en croient les pontifes, ils s'imaginent tenir la clef des mystères sacrés, comme autrefois, le chef du saint-empire, élu fictivement grand maître du tribunal secret, se persuadait commander à la terrible armée des francs-juges, maîtres de son pouvoir, de ses desseins et de sa vie. Mais, tandis qu'ils se croient nos généraux, ils nous servent de lieutenants; et jamais, avant le jour fatal marqué pour leur chute dans le livre du destin, ils ne sauront qu'ils nous aident à travailler contre eux-mêmes.
«Tel est le côté sombre et amer de notre œuvre. Il faut transiger avec certaines lois de la conscience paisible, quand on ouvre son âme à notre saint fanatisme. Auras-tu ce courage, jeune prêtresse au cœur pur, à la parole candide?
--Après tout ce que vous venez de me dire, il ne m'est plus permis de reculer, répondit Consuelo, après un instant de silence. Un premier scrupule pourrait m'entraîner dans une série de réserves et de terreurs qui me conduiraient à la lâcheté. J'ai reçu vos austères confidences; je sens que je ne m'appartiens plus. Hélas! oui, je l'avoue, je souffrirai souvent du rôle que vous m'imposez; car j'ai amèrement souffert déjà d'être forcée de mentir au roi Frédéric pour sauver des amis en péril. Laissez-moi rougir une dernière fois de la rougeur des âmes vierges de toute feinte, et pleurer la candeur de ma jeunesse ignorante et paisible. Je ne puis me défendre de ces regrets; mais je saurai me garder des remords tardifs et pusillanimes. Je ne dois plus être l'enfant inoffensif et inutile que j'étais naguère; je ne le suis déjà plus, puisque me voici placée entre la nécessité de conspirer contre les oppresseurs de l'humanité ou de trahir ses libérateurs. J'ai touché à l'arbre de la science: ses fruits sont amers; mais je ne les rejetterai pas loin de moi. Savoir est un malheur; mais refuser d'agir est un crime, quand on _sait_ ce qu'il faut faire.
--C'est là répondre avec sagesse et courage, reprit l'initiateur. Nous sommes contents de toi. Dès demain soir, nous procéderons à ton initiation. Prépare-toi tout le jour à un nouveau baptême, à un redoutable engagement, par la méditation et la prière, par la confession même, si tu n'as pas l'âme libre de toute préoccupation personnelle.»
XXXII.
Consuelo fut éveillée au point du jour par les sons du cor et les aboiements des chiens. Lorsque Matteus vint lui apporter son déjeuner, il lui apprit qu'il y avait grande battue aux cerfs et aux sangliers dans la forêt. Plus de cent hôtes, disait-il, étaient réunis au château pour prendre ce divertissement seigneurial. Consuelo comprit qu'un grand nombre des affiliés de l'ordre s'étaient rassemblés sous le prétexte de la chasse, dans ce château, rendez-vous principal de leurs séances les plus importantes. Elle s'effraya un peu de l'idée qu'elle aurait peut-être tous ces hommes pour témoins de son initiation, et se demanda si c'était en effet une affaire assez intéressante aux jeux de l'ordre, pour amener un si grand concours de ses membres. Elle s'efforça de lire et de méditer pour se conformer aux prescriptions de _l'initiateur_; mais elle fut distraite plus encore par une émotion intérieure et des craintes vagues, que par les fanfares, le galop des chevaux et les hurlements des limiers qui firent retentir les bois environnants pendant toute la journée. Cette chasse était-elle réelle ou simulée? Albert s'était-il converti à toutes les habitudes de la vie ordinaire au point d'y prendre part et de verser sans effroi le sang des bêtes innocentes? Liverani n'allait-il pas quitter cette partie de plaisir, et à la faveur du désordre, venir troubler la néophyte dans le secret de sa retraite?
Consuelo ne vit rien de ce qui se passait au dehors, et Liverani ne vint pas. Matteus, trop occupé, sans doute, au château pour songer à elle, ne lui apporta pas son dîner. Était-ce, comme le prétendait Supperville, un jeûne imposé à dessein pour affaiblir les forces mentales de l'adepte? Elle s'y résigna.
Vers la nuit, lorsqu'elle rentra dans la bibliothèque dont elle était sortie depuis une heure pour prendre l'air, elle recula de frayeur à la vue d'un homme vêtu de rouge et masqué, assis sur son fauteuil: mais elle se rassura aussitôt, car elle reconnut le frêle vieillard qui lui servait, pour ainsi dire, de père spirituel.
«Mon enfant, lui dit-il en se levant et en venant à sa rencontre, n'avez-vous rien à me dire? Ai-je toujours votre confiance?
--Vous l'avez, Monsieur, répondit Consuelo en le faisant rasseoir sur le fauteuil et en prenant un pliant à côté de lui, dans l'embrasure de la croisée. Je désirais vivement vous parler, et depuis longtemps.»
Alors elle lui raconta fidèlement tout ce qui s'était passé entre elle, Albert et l'inconnu depuis sa dernière confession, et elle ne cacha aucune des émotions involontaires qu'elle avait éprouvées.
Lorsqu'elle eut fini, le vieillard garda le silence assez longtemps pour troubler et embarrasser Consuelo. Pressé par elle de juger sa conduite et ses sentiments, il répondit enfin:
«Votre conduite est excusable, presque irréprochable; mais que puis-je dire de vos sentiments? L'affection soudaine, insurmontable, violente, qu'on appelle l'amour, est une conséquence des bons ou mauvais instincts que Dieu a mis ou laissés pénétrer dans les âmes pour leur perfectionnement ou pour leur punition en cette vie. Les mauvaises lois humaines qui contrarient presque en toutes choses le vœu de la nature et les desseins de la Providence font souvent un crime de ce que Dieu avait inspiré, et maudissent le sentiment qu'il avait béni, tandis qu'elles sanctionnent des unions infâmes, des instincts immondes. C'est à nous autres, législateurs d'exception, constructeurs cachés d'une société nouvelle, de démêler autant que possible l'amour légitime et vrai de l'amour coupable et vain, afin de prononcer, au nom d'une loi plus pure, plus généreuse et plus morale que celle du monde, sur le sort que tu mérites. Voudras-tu t'en remettre à notre décision? nous accorderas-tu le droit de te lier ou de te délier?
--Vous m'inspirez une confiance absolue, je vous l'ai dit, et je le répète.
--Eh bien, Consuelo, nous allons délibérer sur cette question de vie et de mort pour ton âme et pour celle d'Albert.
--Et n'aurai-je pas le droit de faire entendre le cri de ma conscience?
--Oui, pour nous éclairer; moi, qui l'ai entendue, je serai ton avocat. Il faut que tu me relèves du secret de ta confession.
--Eh quoi! vous ne serez plus le seul confident de mes sentiments intimes, de mes combats, de mes souffrances?
--Si tu formulais une demande en divorce devant un tribunal, n'aurais-tu pas des plaintes publiques à faire? Cette souffrance te sera épargnée. Tu n'as à te plaindre de personne. N'est-il pas plus doux d'avouer l'amour que de déclarer la haine?
--Suffit-il donc d'éprouver un nouvel amour pour avoir le droit d'abjurer l'ancien?
--Tu n'as pas eu d'amour pour Albert.
--Il me semble que non; pourtant je n'en jurerais pas.
--Tu n'en douterais pas si tu l'avais aimé. D'ailleurs, la question que tu fais porte sa réponse en elle-même. Tout nouvel amour exclut l'ancien par la force des choses.
--Ne prononcez pas cela trop vite, mon père, dit Consuelo avec un triste sourire. Pour aimer Albert autrement que _l'autre_, je ne l'en aime pas moins que par le passé. Qui sait si je ne l'aime pas davantage? Je me sens prête à lui sacrifier cet inconnu, dont la pensée m'ôte le sommeil et fait battre mon cœur encore en ce moment où je vous parle.
--N'est-ce pas l'orgueil du devoir, l'ardeur du sacrifice plus que l'affection, qui te conseillent cette sorte de préférence pour Albert?
--Je ne le crois pas.
--En es-tu bien sûre? Songe que tu es ici loin du monde, à l'abri de ses jugements, en dehors de toutes ses lois. Si nous te donnons une nouvelle formule et de nouvelles notions du devoir, persisteras-tu à préférer le bonheur de l'homme que tu n'aimes pas, à celui de l'homme que tu aimes?
--Ai-je donc jamais dit que je n'aimais pas Albert? s'écria Consuelo avec vivacité.
--Je ne puis répondre à tes questions que par d'autres questions, ma fille. Peut-on avoir deux amours à la fois dans le cœur?
--Oui, deux amours différents. On aime à la fois son frère et son époux.
--Mais non son époux et son amant. Les droits de l'époux et du frère sont différents en effet. Ceux de l'époux et de l'amant seraient les mêmes, à moins que l'époux ne consentît à redevenir frère. Alors la loi du mariage serait brisée dans ce qu'elle a de plus mystérieux, de plus intime et de plus sacré. Ce serait un divorce, moins la publicité. Réponds-moi, Consuelo; je suis un vieillard au bord de la tombe, et toi un enfant. Je suis ici comme ton père, comme ton confesseur. Je ne puis alarmer ta pudeur par cette question délicate, et j'espère que tu y répondras avec courage. Dans l'amitié enthousiaste qu'Albert t'inspirait, n'y a-t-il pas toujours eu une secrète et insurmontable terreur à l'idée de ses caresses?
--C'est la vérité, répondit Consuelo en rougissant. Cette idée n'était pas mêlée ordinairement à celle de son amour, elle y semblait étrangère; mais quand elle se présentait, le froid de la mort passait dans mes veines.
--Et le souffle de l'homme que tu connais sous le nom de Liverani t'a donné le feu de la vie?
--C'est encore la vérité. Mais de tels instincts ne doivent-ils pas être étouffés par notre volonté?
--De quel droit? Dieu te les a-t-il suggérés pour rien? t'a-t-il autorisée à abjurer ton sexe, à prononcer dans le mariage le vœu de virginité, ou celui plus affreux et plus dégradant encore du servage? La passivité de l'esclavage a quelque chose qui ressemble à ta froideur et à l'abrutissement de la prostitution. Est-il dans les desseins de Dieu qu'un être tel que toi soit dégradé à ce point? Malheur aux enfants qui naissent de telles unions! Dieu leur inflige quelque disgrâce, une organisation incomplète, délirante ou stupide. Ils portent le sceau de la désobéissance. Ils n'appartiennent pas entièrement à l'humanité, car ils n'ont pas été conçus selon la loi de l'humanité qui veut une réciprocité d'ardeur, une communauté d'aspirations entre l'homme et la femme. Là où cette réciprocité n'existe pas, il n'y a pas d'égalité; et là où l'égalité est brisée, il n'y a pas d'union réelle. Sois donc certaine que Dieu, loin de commander de pareils sacrifices à ton sexe, les repousse et lui dénie le droit de les faire. Ce suicide-là est aussi coupable et plus lâche encore que le renoncement à la vie. Le vœu de virginité est anti-humain et anti-social; mais l'abnégation sans l'amour est quelque chose de monstrueux dans ce sens-là. Penses-y bien, Consuelo, et si tu persistes à t'annihiler à ce point, réfléchis au rôle que tu réserverais à ton époux, s'il acceptait ta soumission sans la comprendre. À moins d'être trompé, il ne l'accepterait jamais, je n'ai pas besoin de te le dire; mais abusé par ton dévouement, enivré par ta générosité, ne te semblerait-il pas bientôt étrangement égoïste ou grossier dans sa méprise? Ne le dégraderais-tu pas à tes propres yeux, ne le dégraderais-tu pas en réalité devant Dieu, en tendant ce piège à sa candeur, et en lui fournissant cette occasion presque irrésistible d'y succomber? Où serait sa grandeur, où serait sa délicatesse, s'il n'apercevait pas la pâleur sur tes lèvres, et les larmes dans tes yeux? Peux-tu te flatter que la haine n'entrerait pas malgré toi dans ton cœur, avec la honte et la douleur de n'avoir pas été comprise ou devinée? Non, femme! vous n'avez pas le droit de tromper l'amour dans votre sein; vous auriez plutôt celui de le supprimer. Quoi que de cyniques philosophes aient pu dire sur la condition passive de l'espèce féminine dans l'ordre de la nature, ce qui distinguera toujours la compagne de l'homme de celle de la brute, ce sera le discernement dans l'amour et le droit de choisir. La vanité et la cupidité font de la plupart des mariages une _prostitution jurée_, selon l'expression des antiques Lollards. Le dévouement et la générosité peuvent conduire une âme simple à de pareils résultats. Vierge, j'ai dû t'instruire de ces choses délicates, que la pureté de ta vie et de tes pensées t'empêchait de prévoir ou d'analyser. Lorsqu'une mère marie sa fille, elle lui révèle à demi, avec plus ou moins de sagesse et de pudeur, les mystères qu'elle lui a cachés jusqu'à cette heure. Une mère t'a manqué, lorsque tu as prononcé, avec un enthousiasme plus fanatique qu'humain, le serment d'appartenir à un homme que tu aimais d'une manière incomplète. Une mère t'est donnée aujourd'hui pour t'assister et t'éclairer dans tes nouvelles résolutions à l'heure du divorce ou de la sanction définitive de cet étrange hyménée. Cette mère, c'est moi, Consuelo, moi qui ne suis pas un homme, mais une femme.
--Vous, une femme, dit Consuelo en regardant avec surprise la main maigre et bleuâtre, mais délicate et vraiment féminine qui avait pris la sienne pendant ce discours.
--Ce petit vieillard grêle et cassé, reprit le problématique confesseur, cet être accablé et souffrant, dont la voix éteinte n'a plus de sexe, est une femme brisée par la douleur, les maladies et les inquiétudes, plus que par l'âge. Je n'ai pas plus de soixante ans, Consuelo, bien que sous cet habit, que je ne porte pas hors de mes fonctions d'_Invisible_, j'aie l'aspect d'un octogénaire cacochyme. Au reste, sous les vêtements de mon sexe comme sous celui-ci, je ne suis plus qu'une ruine; pourtant j'ai été une femme grande, forte, belle et d'un extérieur imposant. Mais à trente ans, j'étais déjà courbée et tremblante comme vous me voyez. Et savez-vous, mon enfant, la cause de cet abaissement précoce? C'est le malheur dont je veux vous préserver. C'est une affection incomplète, c'est une union malheureuse, c'est un épouvantable effort de courage et de résignation qui m'a attachée dix ans à un homme que j'estimais et que je respectais sans pouvoir l'aimer. Un homme n'eût pu vous dire quels sont dans l'amour les droits sacrés et les véritables devoirs de la femme. Ils ont fait leurs lois et leurs idées sans nous consulter; j'ai pourtant éclairé souvent à cet égard la conscience de mes associés, et ils ont eu le courage et la loyauté de m'écouter. Mais, croyez-moi, je savais bien que s'ils ne me mettaient pas en contact direct avec vous, ils n'auraient pas la clef de votre cœur, et vous condamneraient peut-être à une éternelle souffrance, à un complet abaissement, en croyant assurer votre bonheur dans la force de la vertu. Maintenant ouvrez-moi donc votre âme tout entière. Dites-moi si ce Liverani...
--Hélas! je l'aime ce Liverani; cela n'est que trop vrai, dit Consuelo en portant la main de la sibylle mystérieuse à ses lèvres. Sa présence me cause plus de frayeur encore que celle d'Albert; mais que cette frayeur est différente et qu'elle est mêlée d'étranges délices! Ses bras sont un aimant qui m'attire, et son baiser sur mon front me fait entrer dans un autre monde où je respire, où j'existe autrement que dans celui-ci.
--Eh bien! Consuelo, tu dois aimer cet homme et oublier l'autre. C'est moi qui prononce ton divorce dès ce moment; c'est mon devoir et mon droit.
--Quoi que vous m'ayez dit, je ne puis accepter cette sentence avant d'avoir vu Albert, avant qu'il m'ait parlé et dit lui-même qu'il renonce à moi sans regret, qu'il me rend ma parole sans mépris.
--Tu ne connais pas encore Albert, ou tu le crains; mais moi, je le connais, j'ai des droits sur lui plus encore que sur toi, et je puis parler en son nom. Nous sommes seules, Consuelo, et il ne m'est pas défendu de m'ouvrir à toi entièrement, bien que je fasse partie du conseil suprême de ceux que leurs plus proches disciples ne connaissent jamais. Mais ma situation et la tienne sont exceptionnelles; regarde donc mes traits flétris, et dis-moi s'ils te semblent inconnus.»