La comtesse de Rudolstadt

Chapter 33

Chapter 333,602 wordsPublic domain

«Le caractère distinctif des religions de l'antiquité est d'avoir deux faces, une extérieure et publique, une interne et secrète. L'une est l'esprit, l'autre la forme ou la lettre. Derrière le symbole matériel et grossier, le sens profond, l'idée sublime. L'Égypte et l'Inde, grands types des antiques religions, mères des pures doctrines, offrent au plus haut point cette dualité d'aspect, signe nécessaire et fatal de l'enfance des sociétés, et des misères attachées au développement du génie de l'homme. Tu as appris récemment en quoi consistaient les grands mystères de Memphis et d'Eleusis, et tu sais maintenant pourquoi la science divine, politique et sociale, concentrée avec le triple pouvoir religieux, militaire et industriel dans les mains des hiérophantes, ne descendit pas jusqu'aux classes infimes de ces antiques sociétés. L'idée chrétienne, enveloppée, dans la parole du révélateur, de symboles plus transparents et plus purs, vint au monde pour faire descendre dans les âmes populaires la connaissance de la vérité et la lumière de la foi. Mais la théocratie, abus inévitable des religions qui se constituent dans le trouble et les périls, vint bientôt s'efforcer de voiler encore une fois le dogme, et, en le voilant, elle l'altéra. L'idolâtrie reparut avec les mystères, et, dans le pénible développement du christianisme on vit les hiérophantes de la Rome apostolique perdre, par un châtiment divin, la lumière divine, et retomber dans les ténèbres où ils voulaient plonger les hommes. Le développement de l'intelligence humaine s'opéra dès lors dans un sens tout contraire à la marche du passé. Le temple ne fut plus, comme dans l'antiquité, le sanctuaire de la vérité. La superstition et l'ignorance, le symbole grossier, la lettre morte, siégèrent sur les autels et sur les trônes. L'esprit descendit enfin dans les classes trop longtemps avilies. De pauvres moines, d'obscurs docteurs, d'humbles pénitents, vertueux apôtres du christianisme primitif, firent de la religion secrète et persécutée l'asile de la vérité inconnue. Ils s'efforcèrent d'initier le peuple à la religion de l'égalité, et, au nom de saint Jean, ils prêchèrent un nouvel évangile, c'est-à-dire un interprétation plus libre, plus hardie et plus pure de la révélation chrétienne. Tu sais l'histoire de leurs travaux, de leurs combats et de leurs martyres, tu sais les souffrances des peuples, leurs ardentes inspirations, leurs élans terribles, leurs déplorables affaissements, leurs réveils orageux; et, à travers tant d'efforts tour à tour effroyables et sublimes, leur héroïque persévérance a fuir les ténèbres et à trouver les voies de Dieu. Le temps est proche où le voile du temple sera déchiré pour jamais, et où la foule emportera d'assaut les sanctuaires de l'arche sainte. Alors les symboles disparaîtront, et les abords de la vérité ne seront plus gardés par les dragons du despotisme religieux et monarchique. Tout homme pourra marcher dans le chemin de la lumière et se rapprocher de Dieu de toute la puissance de son âme. Nul ne dira plus à son frère: «Ignore et abaisse-toi. Ferme les yeux et reçois le joug.» Tout homme pourra, au contraire, demander à son semblable le secours de son œil, de son cœur et de son bras pour pénétrer dans les arcanes de la science sacrée. Mais ce temps n'est pas encore venu, et nous n'en saluons aujourd'hui que l'aube tremblante à l'horizon. Le temps de la religion secrète dure toujours, la tâche du mystère n'est pas accomplie. Nous voici encore enfermés dans le temple, occupés à forger des armes pour écarter les ennemis qui s'interposent entre les peuples et nous, et forcés de tenir encore nos portes fermées et nos paroles secrètes pour qu'on ne vienne pas arracher de nos mains l'arche sainte, sauvée avec tant de peine et réservée à la communauté des hommes.

«Te voilà donc accueillie dans le nouveau temple: mais ce temple est encore une forteresse qui tient depuis des siècles pour la liberté sans pouvoir la conquérir. La guerre est autour de nous. Nous voulons être des libérateurs, nous ne sommes encore que des combattants. Tu viens ici pour recevoir la communion fraternelle, l'étendard du salut, le signe de la liberté, et pour périr peut-être sur la brèche au milieu de nous. Voilà la destinée que tu as acceptée; tu succomberas peut-être sans avoir vu flotter sur ta tête le gage de la victoire. C'est encore au nom de saint Jean que nous appelons les hommes à la croisade. C'est encore un symbole que nous invoquons; nous sommes les héritiers des Johannites d'autrefois, les continuateurs ignorés, mystérieux et persévérants de Wickleff, de Jean Huss et de Luther; nous voulons, comme ils le voulaient, affranchir le genre humain; mais, comme eux, nous ne sommes pas libres nous-mêmes, et comme eux, nous marchons peut-être au supplice.

«Cependant le combat a changé de terrain, et les armes de nature. Nous bravons encore la rigueur ombrageuse des lois, nous nous exposons encore à la proscription, à la misère, à la captivité, à la mort, car les moyens de la tyrannie sont toujours les mêmes: mais nos moyens, à nous, ne sont plus l'appel à la révolte matérielle, et la prédication sanglante de la croix et du glaive. Notre guerre est toute intellectuelle comme notre mission. Nous nous adressons à l'esprit. Nous agissons par l'esprit. Ce n'est pas à main armée que nous pouvons renverser des gouvernements, aujourd'hui organisés et appuyés sur tous les moyens de la force brutale. Nous leur faisons une guerre plus lente, plus sourde et plus profonde, nous les attaquons au cœur. Nous ébranlons leurs bases en détruisant la foi aveugle et le respect idolâtrique qu'ils cherchent à inspirer. Nous faisons pénétrer partout, et jusque dans les cours, et même jusque dans l'esprit troublé et fasciné des princes et des rois, ce que personne n'ose déjà plus appeler le poison de la philosophie; nous détruisons tous les prestiges; nous lançons du haut de notre forteresse, tous les boulets rouges de l'ardente vérité et de l'implacable raison sur les autels et sur les trônes. Nous vaincrons, n'en doute pas. Dans combien d'années, dans combien de jours? nous l'ignorons. Mais notre entreprise date de si loin, elle a été conduite avec tant de foi, étouffée avec si peu de succès, reprise avec tant d'ardeur, poursuivie avec tant de passion, qu'elle ne peut pas échouer; elle est devenue immortelle de sa nature comme les biens immortels dont elle a résolu la conquête. Nos ancêtres l'ont commencée, et chaque génération a rêvé de la finir. Si nous ne l'espérions pas un peu aussi nous-mêmes, peut-être notre zèle serait-il moins fervent et moins efficace; mais si l'esprit de doute et d'ironie, qui domine le monde à cette heure, venait à nous prouver, par ses froids calculs et ses raisonnements accablants, que nous poursuivons un rêve, réalisable seulement dans plusieurs siècles, notre conviction dans la sainteté de notre cause n'en serait point ébranlée; et pour travailler avec un peu plus d'effort et de douleur, nous n'en travaillerions pas moins pour les hommes de l'avenir. C'est qu'il y a entre nous et les hommes du passé, et les générations à naître, un lien religieux si étroit et si ferme, que nous avons presque étouffé en nous le côté égoïste et personnel de l'individualité humaine. C'est ce que le vulgaire ne saurait comprendre, et pourtant il y a dans l'orgueil de la noblesse quelque-chose qui ressemble à notre religieux enthousiasme héréditaire. Chez les grands, on fait beaucoup de sacrifices à la gloire, afin d'être digne de ses aïeux, et de léguer beaucoup d'honneur à sa postérité. Chez nous autres, architectes du temple de la vérité, on fait beaucoup de sacrifices à la vertu, afin de continuer l'édifice des maîtres et de former de laborieux apprentis. Nous vivons par l'esprit et par le cœur dans le passé, dans l'avenir et dans le présent tout a la fois. Nos prédécesseurs et nos successeurs sont aussi bien _nous_ que nous-mêmes. Nous croyons à la transmission de la vie, des sentiments, des généreux instincts dans les âmes, comme les patriciens croient à celles d'une excellence de race dans leurs veines. Nous allons plus loin encore; nous croyons à la transmission de la vie, de l'individualité, de l'âme et de la personne humaine. Nous nous sentons fatalement et providentiellement appelés à continuer l'œuvre que nous avons déjà rêvée, toujours poursuivie et avancée de siècle en siècle. Parmi nous il en est même quelques-uns qui ont poussé la contemplation du passé et de l'avenir au point de perdre presque la notion du présent; c'est la fièvre sublime, c'est l'extase de nos croyants et de nos saints: car nous avons nos saints, nos prophètes, peut-être aussi nos exaltés et nos visionnaires; mais quel que soit l'égarement ou la sublimité de leur transport, nous respectons leur inspiration, et parmi nous, Albert l'extatique et le _voyant_ n'a trouvé que des frères pleins de sympathie pour ses douleurs et d'admiration pour ses enthousiasmes. Nous avons foi aussi à la conviction du comte de Saint-Germain, réputé imposteur ou aliéné dans le monde. Quoique ses réminiscences d'un passé inaccessible à la mémoire humaine aient un caractère plus calme, plus précis et plus inconcevable encore que les extases d'Albert, elles ont aussi un caractère de bonne foi et une lucidité dont il nous est impossible de nous railler. Nous comptons parmi nous beaucoup d'autres exaltés, des mystiques, des poètes, des hommes du peuple, des philosophes, des artistes, d'ardents sectaires groupés sous les bannières de divers chefs; des bœhmistes, des théosophes, des moraves, des hernuters, des quakers, même des panthéistes, des pythagoriciens, des xérophagistes, des illuminés, des johannites, des templiers, des millénaires, des joachimites, etc. Toutes ces sectes anciennes, pour n'avoir plus le développement qu'elles eurent aux époques de leur éclosion, n'en sont pas moins existantes, et même assez peu modifiées. Le propre de notre époque est de reproduire à la fois toutes les formes que le génie novateur ou réformateur a données tour à tour dans les siècles passés à la pensée religieuse et philosophique. Nous recrutons donc nos adeptes dans ces divers groupes sans exiger une identité de préceptes absolue, et impossible dans le temps où nous vivons. Il nous suffit de trouver en eux l'ardeur de la destruction pour les appeler dans nos rangs: toute notre science organisatrice consiste à ne choisir les _constructeurs_ que parmi des esprits supérieurs aux disputes d'école, chez qui la passion de la vérité, la soif de la justice et l'instinct du beau moral l'emportent sur les habitudes de famille et les rivalités de secte. Il n'est d'ailleurs pas si difficile qu'on le croit de faire travailler de concert des éléments très dissemblables; ces dissemblances sont plus apparentes que réelles. Au fond, tous les hérétiques (c'est avec respect que j'emploie ce nom) sont d'accord sur le point principal, celui de détruire la tyrannie intellectuelle et matérielle, ou tout au moins de protester contre. Les antagonismes qui ont retardé jusqu ici la fusion de toutes ces généreuses et utiles résistances viennent de l'amour-propre et de la jalousie, vices inhérents à la condition humaine, contre-poids fatal et inévitable de tout progrès dans l'humanité. En ménageant ces susceptibilités, en permettant à chaque communion de garder ses maîtres, ses institutions et ses rites, on peut constituer, sinon une société, du moins une armée, et, je te l'ai dit, nous ne sommes encore qu'une armée marchant à la conquête d'une terre promise, d'une société idéale. Au point où en est encore la nature humaine, il y a tant de nuances de caractères chez les individus, tant de degrés différents dans la conception du vrai, tant d'aspects variés, ingénieuses manifestations de la riche nature qui créa le génie humain, qu'il est absolument nécessaire de laisser à chacun les conditions de sa vie morale et les éléments de sa force d'action.

«Notre œuvre est grande, notre tâche est immense. Nous ne voulons pas fonder seulement un empire universel sur un ordre nouveau et sur des bases équitables; c'est une religion que nous voulons reconstituer. Nous sentons bien d'ailleurs que l'un est impossible sans l'autre. Aussi avons-nous deux modes d'action. Un tout matériel, pour miner et faire crouler l'ancien monde par la critique, par l'examen, par la raillerie même, par le voltairianisme et tout ce qui s'y rattache. Le redoutable concours de toutes les volontés hardies et de toutes les passions fortes précipite notre marche dans ce sens-là. Notre autre mode d'action est tout spirituel: il s'agit d'édifier la religion de l'avenir. L'élite des intelligences et des vertus nous assiste dans ce labeur incessant de notre pensée. L'œuvre des Invisibles est un concile que la persécution du monde officiel empêche de se réunir publiquement, mais qui délibère sans relâche et qui travaille sous la même inspiration de tous les points du monde civilisé. Des communications mystérieuses apportent le grain dans l'aire à mesure qu'il mûrit, et le sèment dans le champ de l'humanité à mesure que nous le détachons de l'épi. C'est à ce dernier travail souterrain que tu peux t'associer; nous te dirons comment quand tu l'auras accepté.

--Je l'accepte, répondit Consuelo d'une voix ferme, et en étendant le bras en signe de serment.

--Ne te hâte point de promettre, femme aux instincts généreux, à l'âme entreprenante. Tu n'as peut-être pas toutes les vertus que réclamerait une telle mission. Tu as traversé le monde; tu y as déjà puisé les notions de la prudence, de ce qu'on appelle le savoir-vivre, la discrétion, l'esprit de conduite.

--Je ne m'en flatte pas, répondit Consuelo, en souriant avec une fierté modeste.

--Eh bien, tu y as appris du moins à douter, à discuter, à railler, à suspecter.

--À douter, peut-être. Ôtez-moi le doute qui n'était pas dans ma nature, et qui m'a fait souffrir; je vous bénirai. Ôtez-moi surtout le doute de moi-même, qui me frapperait d'impuissance.

--Nous ne t'ôterons le doute qu'en te développant nos principes. Quant à te donner des garanties matérielles de notre sincérité et de notre puissance, nous ne le ferons pas plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici. Que les services rendus te suffisent, nous t'assisterons toujours dans l'occasion: mais nous ne t'associerons aux mystères de notre pensée et de nos actions que selon la part d'action que nous te donnerons à toi-même. Tu ne nous connaîtras point. Tu ne verras jamais nos traits. Tu ne sauras jamais nos noms, à moins qu'un grand intérêt de la cause ne nous force en enfreindre la loi qui nous rend inconnus et invisibles à nos disciples. Peux-tu te soumettre et te fier aveuglément à des hommes qui ne seront jamais pour toi que des êtres abstraits, des idées vivantes, des appuis et des conseils mystérieux?

--Une vaine curiosité pourrait seule me pousser à vouloir vous connaître autrement. J'espère que ce sentiment puéril n'entrera jamais en moi.

--Il ne s'agit point de curiosité, il s'agit de méfiance. La tienne serait fondée selon la logique et la prudence du monde. Un homme répond de ses actions; son nom est une garantie ou un avertissement; sa réputation appuie ou dément ses actes ou ses projets. Songes-tu bien que tu ne pourras jamais comparer la conduite d'aucun de nous en particulier avec les préceptes de l'ordre? Tu devras croire en nous comme à des saints, sans savoir si nous ne sommes pas des hypocrites. Tu devras même peut-être voir émaner de nos décisions des injustices, des perfidies, des cruautés apparentes. Tu ne pourras pas plus contrôler nos démarches que nos intentions. Auras-tu assez de foi pour marcher les yeux fermés sur le bord d'un abîme?

--Dans la pratique du catholicisme, j'ai fait ainsi dans mon enfance, répandit Consuelo après un instant de réflexion. J'ai ouvert mon cœur et abandonné la direction de ma conscience à un prêtre dont je ne voyais pas les traits derrière le voile du confessionnal, et dont je ne savais ni le nom ni la vie. Je ne voyais en lui que le sacerdoce, l'homme ne m'était rien. J'obéissais au Christ, je ne m'inquiétais pas du ministère. Pensez-vous que cela soit bien difficile?

--Lève donc la main à présent, si tu persistes.

--Attendez, dit Consuelo. Votre réponse déciderait de ma vie; mais me permettez-vous de vous interroger une seule, une première et dernière fois?

--Tu le vois! déjà tu hésites, déjà tu cherches des garanties ailleurs que dans ton inspiration spontanée et dans l'élan de ton cœur vers l'idée que nous représentons. Parle cependant. La question que tu veux nous faire nous éclairera sur tes dispositions.

--La voici. Albert est-il initié à tous vos secrets?

--Oui.

--Sans restriction aucune?

--Sans restriction aucune.

--Et il marche avec vous?

--Dis plutôt que nous marchons avec lui. Il est une des lumières de notre conseil, la plus pure, la plus divine peut-être.

--Que ne me disiez-vous cela d'abord? je n'eusse pas hésité un instant. Conduisez-moi où vous voudrez, disposez de ma vie. Je suis à vous, et je le jure.

--Tu étends la main! mais sur quoi jures-tu?

--Sur le Christ dont je vois l'image ici.

--Qu'est-ce que le Christ?

--C'est la pensée divine, révélée à l'humanité.

--Cette pensée est-elle tout entière dans la lettre de l'Évangile?

--Je ne le crois pas; mais je crois qu'elle est tout entière dans son esprit.

--Nous sommes satisfaits de tes réponses, et nous acceptons le serment que tu viens de faire. A présent, nous allons t'instruire de tes devoirs envers Dieu et envers nous. Apprends donc d'avance les trois mots qui sont tout le secret de nos mystères, et qu'on ne révèle à beaucoup d'affiliés qu'avec tant de lenteurs et de précautions. Tu n'as pas besoin d'un long apprentissage; et cependant, il te faudra quelques réflexions pour en comprendre toute la portée. _Liberté, fraternité, égalité_: voilà la formule mystérieuse et profonde de l'œuvre des Invisibles.

--Est-ce là, en effet, tout le mystère?

--Il ne le semble pas que c'en soit un; mais examine l'état des sociétés, et tu verras que, pour des hommes habitués à être régis par le despotisme, l'inégalité, l'antagonisme, c'est toute une éducation, toute une conversion, toute une révélation, que d'arriver à comprendre nettement la possibilité humaine, la nécessité sociale et l'obligation morale de ce triple précepte: _liberté, égalité, fraternité_. Le petit nombre d'esprits droits et de cœurs purs qui protestent naturellement contre l'injustice et le désordre des tyrannies saisissent, dès le premier pas, la doctrine secrète. Leurs progrès y sont rapides; car il ne s'agit plus, avec eux, que de leur enseigner les procédés d'application que nous avons trouvés. Mais, pour le grand nombre, avec les gens du monde, les courtisans et les puissants, imagine ce qu'il faut de précautions et de ménagements pour livrer à leur examen la formule sacrée de l'œuvre immortelle. Il faut s'environner de symboles et de détours; il faut leur persuader qu'il ne s'agit que d'une liberté fictive et restreinte à l'exercice de la pensée individuelle; d'une égalité relative, étendue seulement aux membres de l'association, et praticable seulement dans ses réunions secrètes et bénévoles; enfin, d'une fraternité romanesque, consentie entre un certain nombre de personnes et bornée à des services passagers, à quelques bonnes œuvres, à des secours mutuels. Pour ces esclaves de la coutume et du préjugé, nos mystères ne sont que les statuts d'ordres héroïques, renouvelés de l'ancienne chevalerie, et ne portant nulle atteinte aux pouvoirs constitués, nul remède aux misères des peuples. Pour ceux-là, il n'y a que des grades insignifiants, des degrés de science frivole ou d'ancienneté banale, une série d'initiations dont les rites bizarres amusent leur curiosité sans éclairer leurs esprits. Ils croient tout savoir et ne savent rien.

--À quoi servent-ils? dit Consuelo, qui écoutait attentivement.

--À protéger l'exercice et la liberté du travail de ceux qui comprennent et qui savent, répondit l'initiateur. Ceci te sera expliqué. Écoute d'abord ce que nous attendons de toi.

«L'Europe (l'Allemagne et la France principalement) est remplie de sociétés secrètes, laboratoires souterrains où se prépare une grande révolution, dont le cratère sera l'Allemagne ou la France. Nous avons la clef, et nous tentons d'avoir la direction, de toutes ces associations, à l'insu de la plus grande partie de leurs membres, et à l'insu les unes des autres. Quoique notre but ne soit pas encore atteint, nous avons réussi à mettre le pied partout, et les plus éminents, parmi ces divers affiliés, sont à nous et secondent nos efforts. Nous te ferons entrer dans tous ces sanctuaires sacrés, dans tous ces temples profanes, car la corruption ou la frivolité ont bâti aussi leurs cités; et, dans quelques-unes, le vice et la vertu travaillent au même œuvre de destruction, sans que le mal comprenne son association avec le bien. Telle est la loi des conspirations. Tu sauras le secret des francs-maçons, grande confrérie qui, sous les formes les plus variées, et avec les idées les plus diverses, travaille à organiser la pratique et à répandre la notion de l'égalité. Tu recevras les degrés de tous les rites, quoique les femmes n'y soient admises qu'à titre d'adoption, et qu'elles ne participent pas à tous les secrets de la doctrine. Nous te traiterons comme un homme; nous te donnerons tous les insignes, tous les titres, toutes les formules nécessaires aux relations que nous te ferons établir avec les _loges_, et aux négociations dont nous te chargerons avec elles. Ta profession, ton existence voyageuse, tes talents, le prestige de ton sexe, de ta jeunesse et de ta beauté, tes vertus, ton courage, ta droiture et ta discrétion te rendent propre à ce rôle et nous donnent les garanties nécessaires. Ta vie passée, dont nous connaissons les moindres détails, nous est un gage suffisant. Tu as subi volontairement plus d'épreuves que les mystères maçonniques n'en sauraient inventer, et tu en es sortie plus victorieuse et plus forte que leurs adeptes ne sortent des vains simulacres destinés à éprouver leur constance. D'ailleurs, l'épouse et l'élève d'Albert de Rudolstadt est notre fille, notre sœur et notre égale. Comme Albert, nous professons le précepte de l'égalité divine de l'homme et de la femme; mais, forcés du reconnaître dans les fâcheux résultats de l'éducation de ton sexe, de sa situation sociale et de ses habitudes, une légèreté dangereuse et de capricieux instincts, nous ne pouvons pratiquer ce précepte dans toute son étendue; nous ne pouvons nous fier qu'à un petit nombre de femmes, et il est des secrets que nous ne confierons qu'à toi seule.