La comtesse de Rudolstadt

Chapter 25

Chapter 254,005 wordsPublic domain

Consuelo se coucha aux premières lueurs du matin; et lorsqu'elle fut relevée et habillée, sa montre marqua deux heures. La journée paraissait claire et brillante. Elle essaya d'ouvrir les persiennes; mais dans l'une et l'autre pièce elle les trouva fermées par un secret, comme celles de la chaise de poste où elle avait voyagé. Elle essaya de sortir; les portes étaient verrouillées en dehors. Elle revint à la fenêtre, et distingua les premiers plans d'un verger modeste. Rien n'annonçait le voisinage d'une ville ou d'une route fréquentée. Le silence était complet dans la maison; au dehors il n'était troublé que par le bourdonnement des insectes, le roucoulement des pigeons sur le toit, et de temps en temps par le cri plaintif d'une roue de brouette dans les allées où son regard ne pouvait plonger. Elle écouta machinalement ces bruits agréables à son oreille, si longtemps privée des échos de la vie rustique. Consuelo était encore prisonnière, et tous les soins qu'on prenait pour lui cacher sa situation lui donnaient bien quelque inquiétude. Mais elle se fût résignée pour quelque temps à une captivité dont l'aspect était si peu farouche, et l'amour du chevalier ne lui causait pas la même horreur que celui de Mayer.

Quoique le fidèle Karl lui eût recommandé de sonner aussitôt qu'elle serait levée, elle ne voulut pas le déranger jugeant qu'il avait besoin d'un plus long repos qu'elle. Elle craignait surtout de réveiller son autre compagnon de voyage, dont la fatigue devait être excessive. Elle passa dans la pièce attenante à sa chambre, et à la place du repas de la veille, qui avait été enlevé sans qu'elle s'en aperçût, elle trouva la table chargée de livres et des objets nécessaires pour écrire.

Les livres la tentèrent peu; elle était trop agitée pour en faire usage, et comme au milieu de ses perplexités elle trouvait un irrésistible plaisir à se retracer les événements de la nuit précédente, elle ne fit aucun effort pour s'en distraire. Peu à peu l'idée lui vint, puisqu'elle était toujours tenue au secret, de continuer son journal, et elle écrivit pour préambule cette page sur une feuille volante.

«Cher Beppo, c'est pour toi seul que je reprendrai le récit de mes bizares aventures. Habituée à te parler avec l'expansion qu'inspire la conformité des âges et le rapport des idées, je pourrai te confier des émotions que mes autres amis ne comprendraient pas, et qu'ils jugeraient sans doute plus sévèrement que toi. Ce début te fera deviner que je ne me sens pas exempte de torts; j'en ai à mes propres yeux, bien que j'en ignore jusqu'à présent la portée et les conséquences.

«Joseph, avant de te raconter comment je me suis enfuie de Spandaw (ce qui, en vérité, ne me paraît presque plus rien au prix de ce qui m'occupe maintenant), il faut que je te dise... comment te le dirais-je?... je ne le sais pas moi-même. Est-ce un rêve que j'ai fait? Je sens pourtant que ma tête brûle et que mon cœur tressaille, comme s'il voulait s'élancer hors de moi et se perdre dans une autre âme... Tiens, je te le dirai tout simplement, car tout est dans ce mot, mon cher ami, mon bon camarade, j'aime!

«J'aime un inconnu, un homme dont je n'ai pas vu la figure et dont je n'ai pas entendu la voix. Tu vas dire que je suis folle, tu auras bien raison: l'amour n'est-il pas une folie sérieuse? Écoute, Joseph, et ne doute pas de mon bonheur qui surpasse toutes les illusions de mon premier amour de Venise, un bonheur si enivrant qu'il m'empêche de sentir la honte de l'avoir si vite et si follement accepté, la crainte d'avoir mal placé mon affection, celle même de ne pas être payée de retour... Oh! c'est que je suis aimée, je le sens si bien!... Sois certain que je ne me trompe pas, et que j'aime, cette fois, véritablement, oserai-je dire éperdument? Pourquoi non? l'amour nous vient de Dieu. Il ne dépend pas de nous de rallumer dans notre sein, comme nous allumerions un flambeau sur l'autel. Tous mes efforts pour aimer Albert (celui dont je ne trace plus le nom qu'en tremblant!) n'avaient pas réussi à faire éclore cette flamme ardente et sacrée; depuis que je l'ai perdu, j'ai aimé son souvenir plus que je n'avais aimé sa personne. Qui sait de quelle manière je pourrais l'aimer, s'il m'était rendu?...»

A peine Consuelo eut-elle tracé ces derniers mots, qu'elle les effaça, pas assez peut-être pour qu'on ne put les lire encore, mais assez pour se soustraire à l'effroi de les avoir eus dans la pensée. Elle était vivement excitée; et la vérité de son inspiration amoureuse se trahissait, malgré elle, dans ce qu'elle avait de plus intime. Elle voulut en vain continuer d'écrire, afin de mieux s'expliquer à elle-même le mystère de son propre cœur. Elle ne trouvait rien à dire pour en rendre la nuance délicate que ces terribles mots: «Qui sait comment je pourrais aimer Albert, s'il m'était rendu?»

Consuelo ne savait pas mentir; elle avait cru aimer d'amour le souvenir d'un mort; mais elle sentait la vie déborder de son sein, et une passion réelle anéantir une passion imaginaire.

Elle essaya de relire tout ce qu'elle venait d'écrire, pour sortir de ce désordre d'esprit. En le relisant, elle n'y trouva précisément que désordre, et, désespérant de pouvoir goûter assez de calme pour se résumer, sentant que cet effort lui donnait la fièvre, elle froissa dans ses mains la feuille écrite, et la jeta sur la table, en attendant qu'elle pût la brûler. Tremblante comme une âme coupable, le visage en feu, elle marchait avec agitation, et ne se rendait plus compte de rien, sinon qu'elle aimait, et qu'il ne dépendait plus d'elle d'en douter.

On frappa à la porte de sa chambre à coucher, et elle rentra pour ouvrir à Karl. Il avait la figure échauffée, l'œil troublé, la mâchoire un peu lourde. Elle le crut malade de fatigue; mais elle comprit bientôt à ses réponses, qu'il avait un peu trop fêté, le matin en arrivant, le vin ou la bière de l'hospitalité. C'était là le seul défaut du pauvre Karl. Une certaine dose le rendait confiant à l'excès; une dose plus forte pouvait le rendre terrible. Heureusement il s'était tenu à la dose de l'expansion et de la bienveillance, et il lui en restait quelque chose, même après avoir dormi toute la journée. Il raffolait de M. le chevalier, il ne pouvait pas parler d'autre chose. M. le chevalier était si bon, si humain, si peu fier avec le pauvre monde! Il avait fait asseoir Karl vis-à-vis de lui, au lieu de lui permettre de le servir à table, et il l'avait contraint de partager son repas, et il lui avait versé du meilleur vin, trinquant avec lui à chaque verre, et lui tenant tête comme un vrai Slave.

«Quel dommage que ce ne soit qu'un Italien! disait Karl: il mériterait bien d'être Bohême; il porte aussi bien le vin que moi-même.

--Ce n'est peut-être pas beaucoup dire, répondit Consuelo, peu flattée de cette grande aptitude du chevalier à boire avec les valets.»

Mais elle se reprocha aussitôt de pouvoir considérer Karl comme inférieur à elle ou à ses amis, après les services qu'il lui avait rendus. D'ailleurs, c'était, sans doute, pour entendre parler d'elle que le chevalier avait recherché la société de ce serviteur dévoué. Les discours de Karl lui firent voir qu'elle ne se trompait pas.

«Oh! Signora, ajouta-t-il naïvement, ce digne jeune homme vous aime comme un fou, il ferait pour vous des crimes, des bassesses même!

--Je l'en dispenserais fort, répondit Consuelo, à qui ces expressions déplurent quoique sans doute Karl n'en comprit pas la portée. Pourrais-tu m'expliquer, lui dit-elle pour changer de propos, pourquoi je suis si bien enfermée ici?

--Oh! pour cela, Signora, si je le savais, on me couperait la langue plutôt que de me le faire dire; car j'ai donné ma parole d'honneur au chevalier de ne répondre à aucune de vos questions.

--Grand merci, Karl! Ainsi tu aimes beaucoup mieux le chevalier que moi?

--Oh! jamais! Je ne dis pas cela; mais puisqu'il m'a prouvé que c'était dans vos intérêts, je dois vous servir malgré vous.

--Comment t'a-t-il prouvé cela?

--Je n'en sais rien; mais j'en suis bien persuadé. De même, Signora, qu'il m'a chargé de vous enfermer, de vous surveiller, de vous tenir prisonnière, au secret, en un mot, jusqu'à ce que nous soyons arrivés.

--Nous ne restons donc pas ici?.

--Nous repartons dès la nuit. Nous ne voyagerons plus le jour, pour ne pas vous fatiguer, et pour d'autres raisons que je ne sais pas.

--Et tu vas être mon geôlier tout ce temps?

--Allons! M. le chevalier est facétieux. J'en prends mon parti, Karl; j'aime mieux avoir affaire à toi qu'à M. Schwartz.

--Et je vous garderai un peu mieux, répondit Karl en riant d'un air de bonhomie. Je vais, pour commencer, faire préparer votre dîner, Signora.

--Je n'ai pas faim, Karl.

--Oh! ce n'est pas possible: il faut que vous dîniez, et que vous dîniez très-bien, Signora, c'est ma consigne; c'est ma consigne, comme disait maître Schwartz.

--Si tu l'imites en tout, tu ne me forceras pas à manger. Il était fort aise de me faire payer, le lendemain, le dîner de la veille qu'il me réservait consciencieusement.

--Cela faisait ses affaires. Avec moi c'est différent, par exemple. Les affaires regardent M. le chevalier. Il n'est pas avare, celui-là; il verse l'or à pleines mains. Il faut qu'il soit fièrement riche, ou bien son patrimoine n'ira pas loin.»

Consuelo se fit apporter une bougie, et rentra dans la pièce voisine pour brûler son écrit. Mais elle le chercha en vain; il lui fut impossible de le retrouver.

XXIII.

Peu d'instants après, Karl rentra avec une lettre dont l'écriture était inconnue à Consuelo et dont voici à peu près le contenu:

«Je vous quitte pour ne vous revoir peut-être jamais. Je renonce à trois jours que j'aurais pu passer encore auprès de vous, trois jours que je ne retrouverai peut-être pas dans toute ma vie! J'y renonce volontairement. Je le dois. Vous apprécierez un jour la sainteté de mon sacrifice.

«Oui, je vous aime, je vous aime _éperdument_, moi aussi! Je ne vous connais pourtant guère plus que vous ne me connaissez. Ne me sachez donc aucun gré de ce que j'ai fait pour vous. J'obéissais à des ordres suprêmes, j'accomplissais le devoir de ma charge. Ne me tenez compte que de l'amour que j'ai pour vous, et que je ne puis vous prouver qu'en m'éloignant. Cet amour est violent autant qu'il est respectueux. Il sera aussi durable qu'il a été subit et irréfléchi. J'ai à peine vu vos traits, je ne sais rien de votre vie; mais j'ai senti que mon âme vous appartenait, et que je ne pourrais jamais la reprendre. Votre passé fût-il aussi souillé que votre front est pur, vous ne m'en serez pas moins respectable et chère. Je m'en vais le cœur plein d'orgueil, de joie et d'amertume. Vous m'aimez! Comment supporterai-je l'idée de vous perdre, si la terrible volonté qui dispose de vous et de moi m'y condamne?... Je l'ignore. En ce moment je ne puis pas être malheureux, malgré mon épouvante, je suis trop enivré de votre amour et du mien pour souffrir. Dussé-je vous chercher en vain toute ma vie, je ne me plaindrai pas de vous avoir rencontrée, et d'avoir goûté dans un baiser de vous un bonheur qui me laissera d'éternels regrets. Je ne pourrai pas non plus perdre l'espérance de vous retrouver un jour; et ne fut-ce qu'un instant, n'eussé-je jamais d'autre témoignage de votre amour que ce baiser si saintement donné et rendu, je me trouverai encore cent fois plus heureux que je ne l'avais été avant de vous connaître.

«Et maintenant, sainte fille, pauvre âme troublée, rappelle-toi aussi sans honte et sans effroi ces courts et divins moments où tu as senti mon amour passer dans ton cœur. Tu l'as dit, l'amour nous vient de Dieu, et il ne dépend pas de nous de l'étouffer ou de l'allumer malgré lui. Fussé-je indigne de toi, l'inspiration soudaine qui t'a forcée de répondre à mon étreinte n'en serait pas moins céleste. Mais la Providence qui te protège, n'a pas voulu que le trésor de ton affection tombât dans la fange d'un cœur égoïste et froid. Si j étais ingrat, ce ne serait de ta part qu'un noble instinct égaré, qu'une sainte inspiration perdue: je t'adore, et, quel que je sois, d'ailleurs, tu ne t'es pas fait d'illusion en te croyant aimée. Tu n'as pas été profanée par le battement de mon cœur, par l'appui de mon bras, par le souffle de mes lèvres. Notre mutuelle confiance, notre foi aveugle, notre impérieux élan nous a élevés en un instant à l'abandon sublime que sanctifie une longue passion, Pourquoi le regretter? Je sais bien qu'il y a quelque chose d'effrayant dans cette fatalité qui nous a poussés l'un vers l'autre. Mais c'est le doigt de Dieu, vois-tu! Nous ne pouvons pas le méconnaître. J'emporte ce terrible secret. Garde-le aussi, ne le confie à personne. _Beppo_ ne le comprendrait peut-être pas. Quel que soit cet ami, moi seul puis te respecter dans ta folie et te vénérer dans ta faiblesse, puisque cette faiblesse et cette folie sont les miennes. Adieu! c'est peut-être un adieu éternel. Et pourtant je suis libre selon le monde, il me semble que tu l'es aussi. Je ne puis aimer que toi, et vois bien que tu n'en aimes pas un autre... Mais notre sort ne nous appartient plus. Je suis engagé par des vœux éternels, et tu vas l'être sans doute bientôt; du moins tu es au pouvoir des invisibles, et c'est un pouvoir sans appel. Adieu donc... mon sein se déchire, mais Dieu me donnera la force d'accomplir ce sacrifice, et de plus rigoureux encore s'il en existe. Adieu... Adieu! O grand Dieu, ayez pitié de moi!»

Cette lettre sans signature était d'une écriture pénible ou contrefaite.

«Karl! s'écria Consuelo pâle et tremblante, c'est bien le chevalier qui t'a remis ceci?

--Oui, Signora.

--Et il l'a écrit lui-même?

--Oui, Signora, et non sans peine. Il a la main droite blessée.

--Blessée, Karl? gravement?

--Peut-être. La blessure est profonde, quoiqu'il ne paraisse guère y songer.

--Mais où s'est-il blessé ainsi?

--La nuit dernière, au moment où nous changions de chevaux, avant de gagner la frontière, le cheval de brancard a voulu s'emporter avant que le postillon fut monté sur son porteur. Vous étiez seule dans la voiture; le postillon et moi étions à quatre ou cinq pas. Le chevalier a retenu le cheval avec la force d'un diable et le courage d'un lion, car c'était un terrible animal...

--Oh! oui, j'ai senti de violentes secousses. Mais tu m'as dit que ce n'était rien.

--Je n'avais pas vu que monsieur le chevalier s'était fendu le dos de la main contre une boucle du harnais.

--Toujours pour moi! Et dis-moi, Karl, est-ce que le chevalier a quitté cette maison?

--Pas encore, Signora; mais on selle son cheval, et je viens de faire son porte-manteau. Il dit que vous n'avez rien à craindre maintenant, et la personne qui doit le remplacer auprès de vous est déjà arrivée. J'espère que nous le reverrons bientôt, car j'aurais bien du chagrin qu'il en fût autrement. Cependant il ne s'engage à rien, et à toutes mes questions il répond: _Peut-être!_

--Karl! où est le chevalier?

--Je n'en sais rien, Signora. Sa chambre est par ici. Voulez-vous que je lui dise de votre part...

--Ne lui dis rien, je vais écrire. Non... dis-lui que je veux le remercier... le voir un instant, lui presser la main seulement... Va, dépêche-toi, je crains qu'il ne soit déjà parti.»

Karl sortit; et Consuelo se repentit aussitôt de lui avoir confié ce message. Elle se dit que si le chevalier ne s'était jamais tenu près d'elle durant ce voyage que dans le cas d'absolue nécessité, ce n'était pas sans doute sans en avoir pris l'engagement avec les bizarres et redoutables invisibles. Elle résolut de lui écrire; mais à peine avait-elle tracé et déjà effacé quelques mots, qu'un léger bruit lui fit lever les yeux. Elle vit alors glisser un pan de boiserie qui faisait une porte secrète de communication avec le cabinet où elle avait déjà écrit et une pièce voisine, sans doute celle qu'occupait le chevalier. La boiserie ne s'écarta cependant qu'autant qu'il le fallut pour le passage d'une main gantée qui semblait appeler celle de Consuelo. Elle s'élança et saisit cette main en disant: «L'autre main, la main blessée!»

L'inconnu s'effaçait derrière le panneau de manière à ce qu'elle ne pût le voir. Il lui passa sa main droite, dont Consuelo s'empara, et défaisant précipitamment la ligature, elle vit la blessure qui était profonde en effet. Elle y porta ses lèvres et l'enveloppa de son mouchoir; puis tirant de son sein la petite croix en filigrane qu'elle chérissait superstitieusement, elle la mit dans cette belle main dont la blancheur était rehaussée par le pourpre du sang:

«Tenez, dit-elle, voici ce que je possède de plus précieux au monde, c'est l'héritage de ma mère, mon porte-bonheur qui ne m'a jamais quitté. Je n'avais jamais aimé personne au point de lui confier ce trésor. Gardez-le jusqu'à ce que je vous retrouve.»

L'inconnu attira la main de Consuelo derrière la boiserie qui le cachait, et la couvrit de baisers et de larmes. Puis, au bruit des pas de Karl, qui venait chez lui remplir son message, il la repoussa, et referma précipitamment la boiserie. Consuelo entendit le bruit d'un verrou. Elle écouta en vain, espérant saisir le son de la voix de l'inconnu. Il parlait bas, ou il s'était éloigné.

Karl revint chez Consuelo peu d'instants après.

«Il est parti, Signora, dit-il tristement; parti sans vouloir vous faire ses adieux, et en remplissant mes poches de je ne sais combien de ducats, pour les besoins imprévus de votre voyage, à ce qu'il a dit, vu que les dépenses régulières sont à la charge de ceux... à la charge de Dieu ou du diable, n'importe! Il y a là un petit homme noir qui ne desserre les dents que pour commander d'un ton clair et sec, et qui ne me plaît pas le moins du monde; c'est lui qui remplace le chevalier, et j'aurai l'honneur de sa compagnie sur le siège, ce qui ne me promet pas une conversation fort enjouée. Pauvre chevalier! fusse le ciel qu'il nous soit rendu!

--Mais sommes-nous donc obligés de suivre ce petit homme noir?

--On ne peut plus obligés, Signora. Le chevalier m'a fait jurer que je lui obéirais comme à lui-même. Allons, Signora, voilà votre dîner. Il ne faut pas le bouder, il a bonne mine. Nous partons à la nuit pour ne plus nous arrêter qu'où il plaira... à Dieu ou au diable, comme je vous le disais tout à l'heure.»

Consuelo, abattue et consternée, n'écouta plus le babil de Karl. Elle ne s'inquiéta de rien quant à son voyage et à son nouveau guide. Tout lui devenait indifférent, du moment que le cher inconnu l'abandonnait. En proie à une tristesse profonde, elle essaya machinalement de faire plaisir à Karl en goûtant à quelques mets. Mais ayant plus d'envie de pleurer que de manger, elle demanda une tasse de café pour se donner au moins un peu de force et de courage physique. Le café lui fut apporté.

«Tenez, Signora, dit Karl, le petit Monsieur a voulu le préparer lui-même, afin qu'il fût excellent. Cela m'a tout l'air d'un ancien valet de chambre ou d'un maître d'hôtel, et, après tout, il n'est pas si diable qu'il est noir; je crois qu'au fond c'est un bon enfant, quoiqu'il n'aime pas à causer. Il m'a fait boire de l'eau-de-vie de cent ans au moins, la meilleure que j'aie jamais bue. Si vous vouliez en essayer un peu, cela vous vaudrait mieux que ce café, quelque succulent qu'il puisse être...

--Mon bon Karl, va-t'en boire tout ce que tu voudras, et laisse-moi tranquille, dit Consuelo en avalant son café, dont elle ne songea guère à apprécier la qualité.»

A peine se fut-elle levée de table, qu'elle se sentit accablée d'une pesanteur d'esprit extraordinaire. Lorsque Karl vint lui dire que la voiture était prête, il la trouva assoupie sur sa chaise.

«Donne-moi le bras, lui dit-elle, je ne me soutiens pas. Je crois bien que j'ai la fièvre.»

Elle était si anéantie qu'elle vit confusément la voiture, son nouveau guide, et le concierge de la maison, auquel Karl ne put rien faire accepter de sa part. Dès qu'elle fut en route, elle s'endormit profondément. La voiture avait été arrangée et garnie de coussins comme un lit. A partir de ce moment, Consuelo n'eut plus conscience de rien. Elle ne sut pas combien de temps durait son voyage; elle ne remarqua même pas s'il faisait jour ou nuit, si elle faisait halte ou si elle marchait sans interruption. Elle aperçut Karl une ou deux fois à la portière, et ne comprit ni ses questions ni son effroi. Il lui sembla que le petit homme lui tâtait le pouls, et lui faisait avaler une potion rafraîchissante en disant:

«Ce n'est rien, Madame va très-bien.»

Elle éprouvait pourtant un malaise vague, un abattement insurmontable. Ses paupières appesanties ne pouvaient laisser passer son regard, et sa pensée n'était pas assez nette pour se rendre compte des objets qui frappaient sa vue. Plus elle dormait, plus elle désirait dormir. Elle ne songeait pas seulement à se demander si elle était malade, et elle ne pouvait répondre à Karl que les derniers mots qu'elle lui avait dits: «Laisse-moi tranquille, bon Karl.»

Enfin elle se sentit un peu plus libre de corps et d'esprit, et, regardant autour d'elle, elle comprit qu'elle était couchée dans un excellent lit, entre quatre vastes rideaux de satin blanc à franges d'or. Le petit homme du voyage, masqué de noir comme le chevalier, lui faisait respirer un flacon qui semblait dissiper les nuages de son esprit, et faire succéder la clarté du jour au brouillard dont elle était enveloppée.

«Êtes-vous médecin, Monsieur? dit-elle enfin avec un peu d'effort.

--Oui, madame la comtesse, j'ai cet honneur, répondit-il d'une voix qui ne lui sembla pas tout à fait inconnue.

--Ai-je été malade?

--Seulement un peu indisposée. Vous devez vous trouver beaucoup mieux?

--Je me sens bien, et je vous remercie de vos soins.

--Je vous présente mes devoirs, et ne paraîtrai plus devant Votre Seigneurie qu'elle ne me fasse appeler pour cause de maladie.

--Suis-je arrivée au terme de mon voyage?

--Oui, Madame.

--Suis-je libre ou prisonnière?

--Vous êtes libre, madame la comtesse, dans toute l'enceinte réservée à votre habitation.

--Je comprends, je suis dans une grande et belle prison, dit Consuelo en regardant sa chambre vaste et claire, tendue de lampas blanc à ramages d'or, et relevée de boiseries magnifiquement sculptées et dorées. Pourrai-je voir Karl?

--Je l'ignore, Madame, je ne ne suis pas le maître ici. Je me retire; vous n'avez plus besoin de mon ministère; et il m'est défendu de céder au plaisir de causer avec vous.»

L'homme noir sortit; et Consuelo, encore faible et nonchalante, essaya de se lever. Le seul vêtement qu'elle trouva sous sa main fut une longue robe en étoffe de laine blanche, d'un tissu merveilleusement souple, ressemblant assez à la tunique d'une dame romaine. Elle la prit, et en fit tomber un billet sur lequel était écrit en lettres d'or: «Ceci est la robe sans tache des néophytes. Si ton âme est souillée, cette noble parure de l'innocence sera pour toi la tunique dévorante de Déjanire.»

Consuelo, habituée à la paix de sa conscience (peut-être même à une paix trop profonde), sourit et passa la belle robe avec un plaisir naïf. Elle ramassa le billet pour le lire encore, et le trouva puérilement emphatique. Puis elle se dirigea vers une riche toilette de marbre blanc, qui soutenait une grande glace encadrée d'enroulements dorés d'un goût exquis. Mais son attention fut attirée par une inscription placée dans l'ornement qui couronnait ce miroir: «Si ton âme est aussi pure que mon cristal, tu t'y verras éternellement jeune et belle; mais si le vice a flétri ton cœur, crains de trouver en moi un reflet sévère de ta laideur morale.»

«Je n'ai jamais été ni belle ni coupable, pensa Consuelo: ainsi cette glace ment dans tous les cas.»