La comtesse de Rudolstadt

Chapter 21

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«--Qui t'a donc enseigné à connaître si bien les anges et les démons?

«--C'est mon maître! répondit le somnambule avec un sourire enfantin où se peignit un naïf enthousiasme.

«--Et qui est ton maître? lui demandai-je.

«--Dieu, d'abord, et puis... le sublime cordonnier!

«--Comment l'appelles-tu, ce sublime cordonnier?

«--Oh! c'est un grand nom! mais il ne faut pas le dire, vois-tu; c'est un nom que ma mère ne connaît pas. Elle ne sait pas que j'ai deux livres dans le trou de la cheminée. Un que je ne lis pas, et un autre que je dévore depuis quatre ans, et qui est mon pain céleste, ma vie spirituelle, le livre de la vérité, le salut et la lumière de l'âme.

«--Et qui a fait ce livre?

«--Lui, le cordonnier de Gorlitz, Jacques Boehm!»

«Ici nous fûmes interrompus par l'arrivée de madame Schwartz, que j'eus bien de la peine à empêcher de se précipiter sur son fils pour l'embrasser. Cette femme adore sa progéniture: que ses péchés lui soient remis! Elle voulut lui parler; mais Gottlieb ne l'entendit pas, et je pus, seule, le déterminer à retourner à son lit, où l'on m'a assuré ce matin qu'il avait paisiblement continué son sommeil. Il ne s'est aperçu de rien, quoique son étrange maladie et l'alerte de cette nuit fassent aujourd'hui la nouvelle de tout Spandaw.

«Me voilà rentrée dans ma cellule après quelques heures d'une demi-liberté bien douloureuse et bien agitée. Je ne désire pas d'en ressortir à pareil prix. Pourtant j'aurais pu m'échapper peut-être!... Je ne songerai plus qu'à cela maintenant que je me sens ici sous la main d'un scélérat, et menacée de dangers pires que la mort, pires qu'une éternelle souffrance. J'y vais penser sérieusement désormais, et qui sait? j'y parviendrai peut-être! On dit qu'une volonté persévérante vient à bout de tout. Ô mon Dieu, protégez-moi!»

Le 5 mai.--«Depuis ces derniers événements, j'ai vécu assez tranquille. J'en suis venue à compter mes jours de repos comme des jours de bonheur, et à rendre grâces à Dieu, comme dans la prospérité on le remercie pour des années écoulées sans désastre. Il est certain qu'il faut connaître le malheur pour sortir de cette ingratitude apathique où l'on vit ordinairement. Je me reproche aujourd'hui d'avoir laissé passer tant de beaux jours de mon insouciante jeunesse sans en sentir le prix et sans bénir la Providence qui me les accordait. Je ne me suis point assez dit, dans ce temps-là, que je ne les méritais pas, et c'est pour cela, sans doute, que je mérite un peu les maux dont je suis accablée aujourd'hui.

«Je n'ai pas revu cet odieux recruteur, devenu pour moi plus effrayant qu'il ne le fut sur les bords de la Moldaw, alors que je le prenais tout simplement pour un ogre, mangeur d'enfants. Aujourd'hui je vois en lui un persécuteur plus abominable et plus dangereux encore. Quand je songe aux prétentions révoltantes de ce misérable, à l'autorité qu'il exerce autour de moi, à la facilité qu'il peut avoir de s'introduire la nuit dans ma cellule, sans que les Schwartz, animaux serviles et cupides, voulussent peut-être me protéger contre lui, je me sens mourir de honte et de désespoir... Je regarde ces barreaux impitoyables qui ne me permettraient pas de m'élancer par la fenêtre. Je ne puis me procurer de poison, je n'ai pas même une arme pour m'ouvrir la poitrine... Cependant j'ai quelques motifs d'espoir et de confiance que je me plais à invoquer dans ma pensée, car je ne veux pas me laisser affaiblir par la peur. D'abord Schwartz n'aime pas l'adjudant, qui, à ce que j'ai pu comprendre, exploite avant lui les besoins et les désirs de ses prisonniers, en leur vendant, au grand préjudice de Schwartz, qui voudrait en avoir le monopole, un peu d'air, un rayon de soleil, un morceau de pain en sus de la ration, et autres munificences du régime de la prison. Ensuite ces Schwartz, la femme surtout, commencent à avoir de l'amitié pour moi, à cause de celle que me porte Gottlieb, et à cause de l'influence salutaire qu'ils disent que j'ai sur son esprit. Si j'étais menacée, ils ne viendraient peut-être pas à mon secours; mais dès que je le serais sérieusement, je pourrais faire parvenir par eux mes plaintes au commandant de place. C'est un homme qui m'a paru doux et humain la seule fois que je l'ai vu... Gottlieb, d'ailleurs, sera prompt à me rendre ce service, et, sans lui rien expliquer, je me suis déjà concertée avec lui à cet effet. Il est tout prêt à porter une lettre que je tiens prête aussi. Mais j'hésite à demander secours avant le péril; car mon ennemi, s'il cesse de me tourmenter, pourrait tourner en plaisanterie une déclaration que j'aurais eu la pruderie ridicule de prendre au sérieux. Quoi qu'il en soit, je ne dors que d'un œil, et j'exerce mes forces musculaires pour un pugilat, s'il en est besoin. Je soulève mes meubles, je raidis mes bras contre les barreaux de fer de ma fenêtre, j'endurcis mes mains en frappant contre les murailles. Quiconque me verrait faire ces exercices me croirait folle ou désespérée. Je m'y livre pourtant avec le plus triste sang-froid, et j'ai découvert que ma force physique était bien plus grande que je ne le supposais. Dans l'état de sécurité où la vie ordinaire s'écoule, nous n'interrogeons pas nos moyens de défense, nous ne les connaissons pas. En me sentant forte, je me sens devenir brave, et ma confiance en Dieu s'accroît de mes efforts pour seconder sa protection. Je me rappelle souvent, ces beaux vers que le Porpora m'a dit avoir lus sur les murs d'un cachot de l'inquisition à Venise:

Di che mi fido, mi guarda Iddio; Di che non mi fido, mi guardero Io[9].

[Note 9: Que Dieu me préserve de ceux auxquels je me fie! Je me garderai, moi, de ceux dont je me méfie.»]

Plus heureuse que l'infortuné qui traça cette sombre invocation, je puis, du moins, me fier sans restriction à la chasteté et au dévouement de ce pauvre exalté de Gottlieb. Ses accès de somnambulisme n'ont pas reparu; sa mère le surveille d'ailleurs assidûment. Dans le jour, il vient causer avec moi dans ma chambre. Je n'ai pas voulu descendre sur l'esplanade depuis que j'y ai rencontré Mayer.

«Gottlieb m'a expliqué ses idées religieuses. Elles m'ont paru fort belles, quoique souvent bizarres, et j'ai voulu lire sa théologie de Boehm, puisque décidément il est Boehmiste, afin de savoir ce qu'il ajoutait de son cru aux rêveries enthousiastes de l'illustre cordonnier. Il m'a prêté ce livre précieux, et je m'y suis plongée à mes risques et périls. Je comprends maintenant comment cette lecture a troublé un esprit simple qui a pris au pied de la lettre les symboles d'un mystique un peu fou lui-même. Je ne me pique pas de les bien comprendre et de les bien expliquer; mais il me semble voir là un rayon de haute divination religieuse et l'inspiration d'une généreuse poésie. Ce qui m'a le plus frappée, c'est sa théorie sur le diable. «Dans le combat avec le Lucifer, Dieu ne l'a pas détruit. Homme aveugle, vous n'en voyez pas la raison. C'est que Dieu combattait contre Dieu. C'était la lutte d'une portion de la divinité contre l'autre.» Je me rappelle qu'Albert expliquait à peu près de même le règne terrestre et transitoire du principe du mal, et que le chapelain de Riesenburg l'écoutait avec horreur, et traitait cette croyance de _manichéisme_. Albert prétendait que notre christianisme était un manichéisme plus complet et plus superstitieux que le sien, puisqu'il consacrait l'éternité du principe du mal, tandis que, dans son système, il admettait la réhabilitation du mauvais principe, c'est-à-dire la conversion et la réconciliation. Le mal, suivant Albert, n'était que l'erreur, et la lumière divine devait un jour dissiper l'erreur et faire cesser le mal. J'avoue, mes amis, dussé-je vous sembler très-hérétique, que cette éternelle condamnation de Satan à susciter le mal, à l'aimer, et à fermer les yeux à la vérité, me paraissait aussi et me paraît toujours une idée impie.

«Enfin, Jacques Boehm me semble millénaire, c'est-à-dire partisan de la résurrection des justes et de leur séjour avec Jésus-Christ, sur une nouvelle terre, née de la dissolution de celle-ci, pendant mille ans d'un bonheur sans nuage et d'une sagesse sans voile; après quoi viendra la réunion complète des âmes avec Dieu, et les récompenses de l'éternité, plus parfaites encore que le _millenium_. Je me souviens bien d'avoir entendu expliquer ce symbole par le comte Albert, lorsqu'il me racontait l'histoire orageuse de sa vieille Bohême, et de ses chers Taborites, lesquels étaient imbus de ces croyances renouvelées des premiers temps du christianisme. Albert croyait à tout cela dans un sens moins matériel, et sans se prononcer sur la durée de la résurrection ni sur le chiffre de l'âge futur du monde. Mais il pressentait et voyait prophétiquement une prochaine dissolution de la société humaine, devant faire place à une ère de rénovation sublime; et Albert ne doutait pas que son âme, sortant des passagères étreintes de la mort, pour recommencer ici-bas une nouvelle série d'existences, ne fût appelée à contempler cette rémunération providentielle et ces jours, tour à tour terribles et magnifiques, promis aux efforts de la race humaine. Cette foi magnanime qui semblait monstrueuse aux orthodoxes de Riesenburg, et qui a passé en moi après m'avoir semblé d'abord si nouvelle et si étrange, c'est une foi de tous les temps et de tous les peuples; et, malgré les efforts de l'Église romaine pour l'étouffer, ou malgré son impuissance pour l'éclaircir et la purifier du sens matériel et superstitieux, je vois bien qu'elle a rempli et enthousiasmé beaucoup d'âmes ardemment pieuses. On dit même que de grands saints l'ont eue. Je m'y livre donc sans remords et sans effroi, certaine qu'une idée adoptée par Albert ne peut être qu'une idée grande. Elle me sourit, d'ailleurs, et répand toute une poésie céleste sur la pensée que je me fais de la mort et des souffrances qui en rapprocheront sans doute le terme pour moi. Ce Jacques Boehm me plaît. Ce disciple qui est là dans la sale cuisine des Schwartz, occupé de rêveries sublimes et entouré de visions célestes, tandis que ses parents pétrissent, trafiquent et s'abrutissent, me parait bien pur et bien touchant, avec son livre qu'il sait par cœur sans le bien comprendre, et son soulier qu'il a entrepris pour modeler sa vie sur celle de son maître, sans pouvoir en venir à bout. Infirme de corps et d'esprit, mais naïf, candide, et de mœurs angéliques! Pauvre Gottlieb, destiné sans doute à te briser en tombant du haut d'un rempart dans ton vol imaginaire à travers les cieux, ou à succomber sous le poids d'infirmités prématurées! tu auras passé sur la terre comme un saint méconnu, comme un ange exilé, sans avoir compris le mal, sans avoir connu le bonheur, sans avoir seulement senti la chaleur du soleil qui éclaire le monde, à force de contempler le soleil mystique qui brille dans ta pensée! Personne ne t'aura connu, personne ne t'aura plaint et admiré comme tu le mérites! Et moi qui, seule, ai surpris le secret de tes méditations, moi qui, en comprenant aussi le beau idéal, aurais eu des forces pour le chercher et le réaliser dans ma vie, je mourrai comme toi dans la fleur de ma jeunesse, sans avoir agi, sans avoir vécu. Il y a dans les fentes de ces murailles qui nous abritent et nous dévorent tous les deux, de pauvres petites plantes que le vent brise et que le soleil ne colore jamais. Elles s'y dessèchent sans fleurir et sans fructifier. Cependant elles semblent s'y renouveler; mais ce sont des semences lointaines que la brise apporte aux mêmes lieux, et qui essaient de croître et de vivre sur les débris des anciennes. Ainsi végètent les captifs, ainsi se repeuplent les prisons?

«Mais n'est-il pas étrange que je me trouve ici avec un extatique d'un ordre inférieur à celui d'Albert, mais attaché comme lui à une religion secrète, à une croyance raillée, persécutée ou méprisée? Gottlieb assure qu'il y a beaucoup d'autres Boehmistes que lui dans ce pays, que plusieurs cordonniers professent sa doctrine ouvertement, et que le fond de cette doctrine est implanté de tout temps dans les âmes populaires de nombreux philosophes et prophètes inconnus, qui ont jadis fanatisé la Bohême, et qui, aujourd'hui, couvent un feu sacré sous la cendre dans toute l'Allemagne. Je me souviens, en effet, des ardents cordonniers hussites dont Albert me racontait les prédications audacieuses et les exploits terribles au temps de Jean Ziska. Le nom même de Jacques Boehm atteste cette origine glorieuse. Moi, je ne sais pas bien ce qui se passe dans ces cerveaux contemplatifs de la patiente Germanie. Ma vie bruyante et dissipée m'éloignait d'un pareil examen. Mais Gottlieb et Zdenko fussent-ils les derniers disciples de la religion mystérieuse qu'Albert conservait comme un précieux talisman, je n'en sens pas moins que cette religion est la mienne, puisqu'elle proclame la future égalité entre tous les hommes et la future manifestation de la justice et de la bonté de Dieu sur la terre. Oh oui! il faut que je croie à ce règne de Dieu annoncé aux hommes par le Christ; il faut que je compte sur un bouleversement de ces iniques monarchies et de ces impures sociétés pour ne pas douter de la Providence en me voyant ici!

«De la prisonnière n° 2, aucune nouvelle. Si Mayer ne m'a pas fait un mensonge impudent en me rapportant ses paroles, c'est Amélie de Prusse qui m'accuse ainsi de trahison. Que Dieu lui pardonne de douter de moi, qui n'ai pas douté d'elle, malgré les mêmes accusations sur son compte! Je ne veux plus faire de démarches pour la voir. En cherchant à me justifier, je pourrais la compromettre encore, comme je l'ai fait déjà sans savoir comment.

«Mon rouge-gorge me tient fidèle compagnie. En voyant Gottlieb sans son chat dans ma cellule, il s'est familiarisé, avec lui, et le pauvre Gottlieb achève d'en devenir fou d'orgueil et de joie. Il l'appelle seigneur, et ne se permet pas de le tutoyer. C'est avec le plus profond respect et une sorte de tremblement religieux qu'il lui présente sa nourriture. Je fais de vains efforts pour lui persuader que ce n'est qu'un oiseau comme les autres; je ne lui ôterai pas l'idée que c'est un esprit céleste qui a pris cette forme. Je tâche de le distraire en lui donnant quelques notions de musique, et véritablement il a, j'en suis certaine, une très-belle intelligence musicale. Ses parents sont enchantés de mes soins, et ils m'ont offert de mettre une épinette dans une de leurs chambres où je pourrai donner des leçons à leur fils et travailler pour mon compte. Mais cette proposition qui m'eût comblée de joie il y a quelques jours, je n'ose l'accepter. Je n'ose même plus chanter dans ma cellule, tant je crains d'attirer par ici ce mélomane grossier, cet ex-professeur de trompette que Dieu confonde!»

Le 10 mai.--«Depuis longtemps je me demandais ce qu'étaient devenus ces amis inconnus, ces protecteurs merveilleux dont le comte de Saint-Germain m'avait annoncé l'intervention dans mes affaires, et qui ne s'en sont mêlés apparemment que pour hâter les désastres dont me menaçait la bienveillance royale. Si c'étaient là les conspirateurs dont je partage le châtiment, ils ont été tous dispersés et abattus, pensais-je, en même temps que moi, ou bien ils m'ont abandonnée sur mon refus de m'échapper des griffes de M. Buddenbrock, le jour où j'ai été transférée de Berlin à Spandaw. Eh bien, les voilà qui reparaissent, et ils ont pris Gottlieb pour leur émissaire. Les téméraires! puissent-ils ne pas attirer sur la tête de cet innocent les mêmes maux que sur la mienne!

«Ce matin Gottlieb m'a apporté furtivement un billet ainsi conçu:

«Nous travaillons à ta délivrance; le moment approche. Mais un nouveau danger te menace, qui retarderait le succès de notre entreprise. Méfie-toi de quiconque te pousserait à la fuite avant que nous t'ayons donné des avis certains et des détails précis. On te tend un piège. Sois sur tes gardes et persévère dans ta force.

«Tes frères:

«_Les Invisibles_.»

«Ce billet est tombé aux pieds de Gottlieb comme il traversait ce matin une des cours de la prison. Il croit fermement, lui, que cela est tombé du ciel et que le rouge-gorge s'en est mêlé. En le faisant causer, sans trop chercher à contrarier ses idées féeriques, j'ai pourtant appris des choses étranges, qui ont peut-être un fond de vérité. Je lui ai demandé s'il savait ce que c'était que les _Invisibles_.

«--Nul ne le sait, m'a-t-il répondu, bien que tout le monde feigne de le savoir.

«--Comment, Gottlieb, tu as donc entendu parler de gens qu'on appelle ainsi?

«--Dans le temps que j'étais en apprentissage chez le maître cordonnier de la ville, j'ai entendu beaucoup de choses là-dessus.

«--On en parle donc? le peuple les connaît?

«--Voici comment cela est venu à mes oreilles, et, de toutes les paroles que j'ai entendues, celles-là sont du petit nombre qui valent la peine d'être écoutées et retenues. Un pauvre ouvrier de nos camarades s'était blessé la main si grièvement, qu'il était question de la lui couper. Il était l'unique soutien d'une nombreuse famille qu'il avait assistée jusque-là avec beaucoup de courage et d'amour. Il venait nous voir avec sa main empaquetée, et, tristement, il nous disait en nous regardant travailler: «Vous êtes bien heureux, vous autres, d'avoir les mains libres! Pour moi, il faudra bientôt, je pense, que j'aille à l'hôpital et que ma vieille mère demande l'aumône pour que mes petits frères et mes petites sœurs ne meurent pas de faim.» On proposa une collecte; mais nous étions tous si pauvres, et moi, quoique né de parents riches, j'avais si peu d'argent à ma disposition, que nous ne réunîmes pas de quoi assister convenablement notre pauvre camarade. Chacun ayant vidé sa poche, chercha dans sa cervelle un moyen de tirer Franz de ce mauvais pas. Mais nul n'en trouvait, car Franz avait frappé à toutes les portes, et il avait été repoussé de partout. On dit que le roi est très-riche et que son père lui a laissé un gros trésor. Mais on dit aussi qu'il l'emploie à équiper des soldats; et comme c'était le temps de la guerre, que le roi était absent, et que tout le monde avait peur de manquer, le pauvre peuple souffrait beaucoup, et Franz ne pouvait trouver d'aide suffisante chez les bons cœurs. Quant aux mauvais cœurs ils n'ont jamais une obole à leur disposition. Tout à coup un jeune homme de l'atelier dit à Franz: «A ta place, je sais bien ce que je ferais! mais peut-être n'en auras-tu pas le courage.--Ce n'est pas le courage qui me manque, dit Franz; que faut-il faire?--Il faut t'adresser aux _Invisibles_.» Franz parut comprendre ce dont il s'agissait, car il secoua la tête d'un air de répugnance, et ne répondit rien. Quelques jeunes gens qui, comme moi, ne savaient ce que cela signifiait, en demandèrent l'explication, et il leur fut répondu de tous côtés: «Vous ne connaissez pas les Invisibles? On voit bien que vous êtes des enfants! Les Invisibles, ce sont des gens qu'on ne voit pas, mais qui agissent. Ils font toute sorte de bien et toute sorte de mal. On ne sait pas s'ils demeurent quelque part, mais il y en a partout. On dit qu'on en trouve dans les quatre parties du monde. Ce sont eux qui assassinent beaucoup de voyageurs et qui prêtent main-forte à beaucoup d'autres contre les brigands, selon que ces voyageurs sont jugés par eux dignes de châtiment ou de protection. Ils sont les instigateurs de toutes les révolutions: ils vont dans toutes les cours, dirigent toutes les affaires, décident la guerre ou la paix, rachètent les prisonniers, soulagent les malheureux, punissent les scélérats, font trembler les rois sur leurs trônes; enfin ils sont cause de tout ce qui arrive d'heureux et de malheureux dans le monde. Ils se trompent peut-être plus d'une fois; mais enfin on dit qu'ils ont bonne intention; et d'ailleurs qui peut dire si ce qui est malheur aujourd'hui ne sera pas la cause d'un grand bonheur demain?»

«Nous écoutions cela avec grand étonnement et grande admiration, poursuivit Gottlieb, et peu à peu j'en entendis assez pour pouvoir vous dire tout ce qu'on pense des Invisibles parmi les ouvriers et le pauvre peuple ignorant. Les uns disent que ce sont de méchantes gens, voués au diable qui leur communique sa puissance, le don de connaître les choses cachées, le pouvoir de tenter les hommes par l'appât des richesses et des honneurs dont ils disposent, la faculté de connaître l'avenir, de faire de l'or, de guérir les malades, de rajeunir les vieillards, de ressusciter les morts, d'empêcher les vivants de mourir, car ce sont eux qui ont découvert la pierre philosophale et l'élixir de longue vie. D'autres pensent que ce sont des hommes religieux et bienfaisants qui ont mis en commun leurs fortunes pour assister les malheureux, et qui s'entendent pour redresser les torts et récompenser la vertu. Dans notre atelier, chacun faisait son commentaire: «C'est l'ancien ordre des Templiers, disait l'un.--On les appelle aujourd'hui francs-maçons, disait l'autre.--Non, disait un troisième, ce sont les _Herrnhuters_ de Zinzendorf, autrement dit les frères Moraves, les anciens frères de l'Union, les anciens orphelins du mont Thabor; enfin c'est la vieille Bohême qui est toujours debout et qui menace en secret toutes les puissances de l'Europe, parce qu'elle veut faire de l'univers une république.»

«D'autres encore prétendaient que c'était seulement une poignée de sorciers, élèves et disciples de Paracelse, de Boehm, de Swedenborg, et _maintenant de Schroepfer le limonadier_ (voilà un beau rapprochement), qui, par des prestiges et des pratiques infernales, voulaient gouverner le monde et renverser les empires. La plupart s'accordaient à dire que c'était l'antique tribunal secret des francs-juges, qui ne s'était jamais dissous en Allemagne, et qui, après avoir agi dans l'ombre durant plusieurs siècles, commençait à relever la tête fièrement, et à faire sentir son bras de fer, son épée de feu, et ses balances de diamant.

«Quant à Franz, il hésitait à s'adresser à eux, parce que, disait-il, quand on avait accepté leurs bienfaits, on se trouvait lié à eux pour cette vie et pour l'autre, au grand préjudice du salut, et avec de grands périls pour ses proches. Cependant la nécessité l'emporta sur la crainte. Un de nos camarades, celui qui lui avait donné le conseil, et qui fut grandement soupçonné d'être affilié aux Invisibles, bien qu'il le niât fortement, lui donna en secret les moyens de faire ce qu'il appelait le signal de détresse. Nous n'avons jamais su en quoi consistait ce signal. Les uns ont dit que Franz avait tracé avec son sang sur sa porte un signe cabalistique. D'autres, qu'il avait été à minuit sur un tertre entre quatre chemins, au pied d'une croix où un cavalier noir lui était apparu. Enfin il en est qui ont parlé simplement d'une lettre qu'il aurait déposée dans le creux d'un vieux saule pleureur à l'entrée du cimetière. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fut secouru, que sa famille put attendre sa guérison sans mendier, et qu'il eut le moyen de se faire traiter par un habile chirurgien qui le tira d'affaire. Des Invisibles, il n'en dit jamais un mot, si ce n'est qu'il les bénirait toute sa vie. Et voila, ma sœur, comment j'ai appris pour la première fois l'existence de ces êtres terribles et bienfaisants.

«--Mais toi, qui es plus instruit que ces jeunes gens de ton atelier, dis-je à Gottlieb, que penses-tu des Invisibles? Sont-ce des sectaires, des charlatans, ou des conspirateurs?»

«Ici Gottlieb, qui s'était exprimé jusque là avec beaucoup de raison, retomba dans ses divagations accoutumées, et je ne pus rien en tirer, sinon que c'étaient des êtres d'une nature véritablement invisible, impalpable, et qui, comme Dieu et les anges, ne pouvaient tomber sous les sens, qu'en empruntant, pour communiquer avec les hommes, de certaines apparences.