La comtesse de Rudolstadt

Chapter 20

Chapter 203,951 wordsPublic domain

«Ce n'était qu'un prétexte pour être seul avec moi, et Gottlieb s'étant éloigné, je me trouvai face à face... devine avec qui, ami Beppo? Avec le gracieux et féroce recruteur que nous avons si mal à propos rencontré dans les sentiers du Boehmer-Wald, il y a deux ans, avec M. Mayer en personne. Je ne pouvais plus le méconnaître; sauf qu'il a pris encore plus d'embonpoint, c'est le même homme, avec son air avenant, sans façon, son regard faux, sa perfide bonhomie, et son _broum, broum_ éternel, comme s'il faisait une étude de trompette avec sa bouche. De la musique militaire, il avait passé dans la fourniture de chair à canon; et de là, pour récompense de ses loyaux et honorables services, le voilà officier de place, ou plutôt geôlier militaire, ce qui, après tout, lui convient aussi bien que le métier de geôlier ambulant dont il s'acquittait avec tant de grâce.

«--Mademoiselle, m'a-t-il dit en français, je suis votre humble serviteur! Vous avez là pour vous promener une petite plate-forme tout à fait gentille! de l'air, de l'espace, une belle vue! Je vous en fais mon compliment. Il me paraît que vous la _passez douce_ en prison! avec cela qu'il fait un temps magnifique, et qu'il y a vraiment du plaisir à être à Spandaw par un si beau soleil, _broum! broum!_»

«Ces insolentes railleries me causaient un tel dégoût, que je ne lui répondais pas. Il n'en fut pas déconcerté, et reprenant la parole en italien:

«--Je vous demande pardon; je vous parlais une langue que vous n'entendez peut-être point. J'oubliais que vous êtes italienne, cantatrice italienne, n'est-ce pas? une voix superbe, à ce qu'on dit. Tel que vous me voyez, je suis un mélomane renforcé. Aussi je me sens disposé à rendre votre existence aussi agréable que me le permettra ma consigne. Ah ça, où diable ai-je eu le bonheur de vous voir? Je connais votre figure... mais parfaitement, d'honneur!

«--C'est sans doute au théâtre de Berlin, où j'ai chanté cet hiver.

«--Non! j'étais en Silésie; j'étais sous-adjudant à Glatz. Heureusement ce démon de Trenck a fait son équipée pendant que j'étais en tournée... je veux dire en mission, sur les frontières de la Saxe: autrement je n'aurais pas eu d'avancement, et je ne serais pas ici, où je me trouve très-bien à cause de la proximité de Berlin; car c'est une bien triste vie, Mademoiselle, que celle d'un officier de place. Vous ne pouvez pas vous figurer comme on s'ennuie, quand on est loin d'une grande ville, dans un pays perdu; pour moi qui aime la musique de passion... Mais où diantre ai-je donc eu le plaisir de vous rencontrer?

«--Je ne me rappelle pas, Monsieur, avoir jamais eu cet honneur.

«--Je vous aurai vue sur quelque théâtre, en Italie ou à Vienne... Vous avez beaucoup voyagé? combien avez-vous fait de théâtres?»

«Et comme je ne lui répondais pas, il reprit avec son insouciance effrontée:--N'importe! cela me reviendra. Que vous disais-je? ah! vous ennuyez-vous aussi, vous?

«--Non, Monsieur.

«--Mais est-ce que vous n'êtes pas au secret? c'est bien vous qu'on appelle la Porporina?

«Oui, Monsieur.

«--C'est cela! prisonnière n° 3. Eh bien, vous ne désirez pas un peu de distraction? de la société?

«--Nullement, Monsieur, répondis-je avec empressement, pensant qu'il allait me proposer la sienne.

«--Comme il vous plaira. C'est dommage. Il y a ici une autre prisonnière fort bien élevée... une femme charmante, ma foi, qui, j'en suis sûr, eût été enchantée de faire connaissance avec vous.

«--Puis-je vous demander son nom, Monsieur?

«--Elle s'appelle Amélie.

«--Amélie qui?

«--Amélie... _broum! broum!_ ma foi, je n'en sais rien. Vous êtes curieuse, à ce que je vois; c'est la maladie des prisons.»

«J'en étais à me repentir d'avoir repoussé les avances de M. Mayer; car après avoir désespéré de connaître cette mystérieuse Amélie, et y avoir renoncé, je me sentais de nouveau entraînée vers elle par un sentiment de commisération, et aussi par le désir d'éclaircir mes soupçons. Je tâchai donc d'être un peu plus aimable avec ce repoussant Mayer, et bientôt il me fit l'offre de me mettre en rapport avec la prisonnière n° 2; c'est ainsi qu'il désigne cette Amélie.

«--Si cette infraction à mon arrêt ne vous compromet pas, Monsieur, répondis-je, et que je puisse être utile à cette dame qu'on dit malade de tristesse et d'ennui...

«--_Broum! broum!_ Vous prenez donc les choses au pied de la lettre, vous? vous êtes encore bonne enfant! C'est ce vieux cuistre de Schwartz qui vous aura fait peur de la consigne. La consigne! est-ce que ce n'est pas là une chimère? c'est bon pour les portiers, pour les guichetiers; mais nous autres officiers (et en disant ce mot, le Mayer se rengorgea comme un homme qui n'est pas encore habitué à porter un titre aussi honorable), nous fermons les yeux sur les infractions innocentes. Le roi lui-même les fermerait, s'il était à notre place. Tenez, quand vous voudrez obtenir quelque chose, Mademoiselle, ne vous adressez qu'à moi, et je vous promets que vous ne serez pas contrariée et opprimée inutilement. Je suis naturellement indulgent et humain, moi, Dieu m'a fait comme cela; et puis j'aime la musique... Si vous voulez me chanter quelque chose de temps en temps, le soir, par exemple, je viendrai vous écouter d'ici, et avec cela vous ferez de moi tout ce que vous voudrez.

«--J'abuserai le moins possible de votre obligeance, monsieur Mayer.

«--Mayer! s'écria l'adjudant en interrompant avec brusquerie le _broum... broum..._ qui voltigeait encore sur ses lèvres noires et gercées. Pourquoi m'appelez-vous Mayer! Je ne m'appelle pas Mayer. Où diable avez-vous péché ce nom de Mayer?

«--C'est une distraction, monsieur l'adjudant, répondis-je, je vous en demande pardon... J'ai eu un maître de chant qui s'appelait ainsi, et j'ai pensé à lui toute la matinée.

«--Un maître de chant? ce n'est pas moi. Il y a beaucoup de Mayer en Allemagne. Mon nom est Nanteuil. Je suis d'origine française!

«--Eh bien, monsieur l'officier, comment m'annoncerai-je à cette dame? Elle ne me connaît pas, et refusera peut-être ma visite, comme tout à l'heure j'ai failli refuser de la connaître. On devient si sauvage quand on vit seul!

«--Oh! quelle qu'elle soit, cette belle dame sera charmée de trouver à qui parler, je vous en réponds. Voulez-vous lui écrire un mot?

«--Mais je n'ai pas de quoi écrire.

«--C'est impossible; vous n'avez donc pas le sou?

«--Quand j'aurais de l'argent, M. Schwartz est incorruptible; et, d'ailleurs, je ne sais pas corrompre.

«--Eh bien, tenez, je vous conduirai ce soir au n° 2 moi-même... après, toutefois, que vous m'aurez chanté quelque chose.»

«Je fus effrayée de l'idée que M. Mayer, ou M. Nanteuil, comme il lui plaît de s'appeler maintenant, voulait peut-être s'introduire dans ma chambre, et j'allais refuser, lorsqu'il me fit mieux comprendre ses intentions, soit qu'il n'eût pas songé à m'honorer de sa visite, soit qu'il lût mon épouvante et ma répugnance sur ma figure.

«--Je vous écouterai de la plate-forme qui domine la tourelle que vous habitez, dit-il. La voix monte, et j'entendrai fort bien. Puis, je vous ferai ouvrir les portes et conduire par une femme. Je ne vous verrai pas. Il ne serait pas convenable, au fait, que j'eusse l'air de vous pousser moi-même à la désobéissance, quoique après tout, _broum... broum_... en pareille occasion, il y ait un moyen bien simple de se tirer d'affaire... On fait sauter la tête de la prisonnière n° 3, d'un coup de pistolet, et on dit qu'on l'a surprise en flagrant délit de tentative d'évasion. Eh! eh! l'idée est drôle, n'est-ce pas? En prison, il faut toujours avoir des idées riantes. Votre serviteur très-humble, mademoiselle Porporina, à ce soir.»

«Je me perdais en commentaires sur l'obligeance prévenante de ce misérable, et, malgré moi, j'avais une peur affreuse de lui. Je ne pouvais croire qu'une âme si étroite et si basse aimât la musique au point de n'agir ainsi que pour le plaisir de m'entendre. Je supposais que la prisonnière en question n'était autre que la princesse de Prusse, et que, par l'ordre du roi, on me ménageait une entrevue avec elle, afin de nous épier et de surprendre les secrets d'État dont on croit qu'elle m'a fait la confidence. Dans cette pensée, je redoutais l'entrevue autant que je la désirais; car j'ignore absolument ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette prétendue conspiration dont on m'accuse d'être complice.

«Néanmoins, regardant comme de mon devoir de tout braver pour porter quelque secours moral à une compagne d'infortune, quelle qu'elle fût, je me mis à chanter à l'heure dite, pour les oreilles de fer-blanc de monsieur l'adjudant. Je chantai bien pauvrement: l'auditoire ne m'inspirait guère; j'avais encore un peu de fièvre, et d'ailleurs je sentais bien qu'il ne m'écoutait que pour la forme; peut-être même ne m'écoutait-il pas du tout. Quand onze heures sonnèrent, je fus prise d'une terreur assez puérile. Je m'imaginai que M. Mayer avait reçu l'ordre secret de se débarrasser de moi, et qu'il allait me tuer tout de bon, comme il me l'avait prédit sous forme d'agréable plaisanterie, aussitôt que je ferais un pas hors de ma cellule. Lorsque ma porte s'ouvrit, je tremblais de tous mes membres. Une vieille femme, fort malpropre et fort laide (beaucoup plus laide et plus malpropre encore que madame Schwartz), me fit signe de la suivre, et monta devant moi un escalier étroit et raide pratiqué dans l'intérieur du mur. Quand nous fûmes en haut, je me trouvai sur la plate-forme de la tour, à trente pieds environ au-dessus de l'esplanade où je me promène dans la journée, et à quatre-vingts ou cent pieds au-dessus du fossé qui baigne toute cette portion des bâtiments sur une assez longue étendue. L'affreuse vieille qui me guidait me dit de l'attendre là un instant, et disparut je ne sais par où. Mes inquiétudes s'étaient dissipées, et j'éprouvais un tel bien-être à me trouver dans un air pur, par un clair de lune magnifique, et à une élévation considérable qui me permettait de contempler enfin un vaste horizon, que je ne m'inquiétai pas de la solitude où on me laissait. Les grandes eaux mortes où la citadelle enfonce ses ombres noires et immobiles, les arbres et les terres que je voyais vaguement au loin sur le rivage, l'immensité du ciel, et jusqu'au libre vol des chauves-souris errantes dans la nuit, mon Dieu! que tout cela me semblait grand et majestueux, après deux mois passés à contempler des pans de mur et à compter les rares étoiles qui passent dans l'étroite zone de firmament qu'on aperçoit de ma cellule! Mais je n'eus pas le loisir d'en jouir longtemps. Un bruit de pas m'obligea de me retourner, et toutes mes terreurs se réveillèrent lorsque je me vis face à face avec M. Mayer.

«--Signora, me dit-il, je suis désespéré d'avoir à vous apprendre que vous ne pouvez pas voir la prisonnière numéro 2, du moins quant à présent. C'est une personne fort capricieuse, à ce qu'il me paraît. Hier, elle montrait le plus grand désir d'avoir de la société; mais tout à l'heure, je viens de lui proposer la vôtre, et voici ce qu'elle m'a répondu: «La prisonnière numéro 3, celle qui chante dans la tour, et que j'entends tous les soirs? Oh! je connais bien sa voix, et vous n'avez pas besoin de me dire son nom. Je vous suis infiniment obligée de la compagne que vous voulez me donner. J'aimerais mieux ne revoir jamais âme vivante que de subir la vue de cette malheureuse créature. Elle est la cause de tous mes maux, et fasse le ciel qu'elle les expie aussi durement que j'expie moi-même l'amitié imprudente que j'ai eue pour elle!» Voilà, Signora, l'opinion de ladite dame sur votre compte. Reste à savoir si elle est méritée ou non; cela regarde, comme on dit, le tribunal de votre conscience. Quant à moi, je ne m'en mêle pas, et je suis prêt à vous reconduire chez vous quand bon semblera.

«--Tout de suite, Monsieur, répondis-je, extrêmement mortifiée d'avoir été accusée de trahison devant un misérable de l'espèce de celui-là, et ressentant au fond du cœur beaucoup d'amertume contre celle des deux Amélie qui me témoigne tant d'injustice ou d'ingratitude.

«--Je ne vous presse pas à ce point, reprit le nouvel adjudant. Vous me paraissez prendre plaisir à regarder la lune. Regardez-la donc tout à votre aise. Cela ne coûte rien, et ne fait de tort à personne.»

«J'eus l'imprudence de profiter encore un instant de la condescendance de ce drôle. Je ne pouvais pas me décider à m'arracher si vite au beau spectacle dont j'allais être privée peut-être pour toujours; et malgré moi, le Mayer me faisait l'effet d'un méchant laquais trop honoré d'attendre mes ordres. Il profita de mon mépris pour s'enhardir à vouloir faire la conversation.

«--Savez-vous, Signora, me dit-il, que vous chantez diablement bien? Je n'ai rien entendu de plus fort en Italie, où j'ai pourtant suivi les meilleurs théâtres et passé en revue les premiers artistes. Où avez-vous débuté? Depuis combien de temps courez-vous le pays? Vous avez beaucoup voyagé?»

«Et comme je feignais de ne pas entendre ses interrogations, il ajouta sans se décourager:

«--Vous voyagez quelquefois à pied, habillée en homme?»

«Cette demande me fit tressaillir, et je me hâtai de répondre négativement. Mais il ajouta:

«--Allons! vous ne voulez pas en convenir; mais moi, je n'oublie rien, et j'ai bien retrouvé dans ma mémoire une plaisante aventure que vous ne pouvez pas avoir oubliée non plus.

«--Je ne sais de quoi vous voulez parler, Monsieur, repris-je en quittant les créneaux de la tour pour reprendre le chemin de ma cellule.

«--Un instant, un instant! dit Mayer. Votre clef est dans ma poche, et vous ne pouvez pas rentrer comme cela sans que je vous reconduise. Permettez-moi donc, _ma belle enfant_, de vous dire deux mots...

«--Pas un de plus, Monsieur; je désire rentrer chez moi, et je regrette d'en être sortie.

«--Pardine! vous faites bien la mijaurée! comme si on ne savait pas un peu de vos aventures! Vous pensiez donc que j'étais assez simple pour ne pas vous reconnaître quand vous arpentiez le Boehmer-Wald avec un petit brun pas trop mal tourné? À d'autres! J'enlevais bien le jouvenceau pour les armées du roi de Prusse; mais la jouvencelle n'eût pas été pour son nez; oui-dà! quoiqu'on dise que vous avez été de son goût, et que c'est pour avoir essayé de vous en vanter que vous êtes venue ici! Que voulez-vous? La fortune a des caprices contre lesquels il est fort inutile de regimber. Vous voilà tombée de bien haut! mais je vous conseille de ne pas faire la fière et de vous contenter de ce qui se présente. Je ne suis qu'un petit officier de place, mais je suis plus puissant ici qu'un roi que personne ne connaît et que personne ne craint, parce qu'il y commande de trop haut et de trop loin pour y être obéi. Vous voyez bien que j'ai le pouvoir d'éluder la consigne et d'adoucir vos arrêts. Ne soyez pas ingrate, et vous verrez que la protection d'un adjudant vaut à Spandaw autant que celle d'un roi à Berlin. Vous m'entendez? Ne courez pas, ne criez pas, ne faites pas de folies. Ce serait du scandale en pure perte; je dirai ce que je voudrai, et vous, on ne vous croira pas. Allons, je ne veux pas vous effrayer. Je suis d'un naturel doux et compatissant. Seulement, faites vos réflexions; et quand je vous reverrai, rappelez-vous que je puis disposer de votre sort, vous jeter dans un cachot, ou vous entourer de distractions et d'amusements, vous faire mourir de faim sans qu'on m'en demande compte, ou vous faire évader sans qu'on me soupçonne; réfléchissez, vous dis-je, je vous en laisse le temps...» Et comme je ne répondais pas, atterrée que j'étais de ne pouvoir me soustraire à l'outrage de pareilles prétentions et à l'humiliation cruelle de les entendre exprimer, cet odieux homme ajouta, croyant sans doute que j'hésitais: «Et pourquoi ne vous prononceriez-vous pas tout de suite? Faut-il vingt-quatre heures pour reconnaître le seul parti raisonnable qu'il y ait à prendre, et pour répondre à l'amour d'un galant homme, encore jeune, et assez riche pour vous faire habiter, en pays étranger, une plus jolie résidence que ce vilain château-fort?»

«En parlant ainsi, l'ignoble recruteur se rapprochait de moi, et faisait mine, avec son air à la fois gauche et impudent, de vouloir me barrer le passage et me prendre les mains. Je courus vers les créneaux de la tour, bien déterminée à me précipiter dans le fossé, plutôt que de me laisser souiller par la moins significative de ses caresses. Mais en ce moment un spectacle bizarre frappa mes yeux, et je me hâtai d'attirer l'attention de l'adjudant sur cet objet, afin de la détourner de moi. Ce fut mon salut, mais hélas! il a failli en coûter la vie à un être qui vaut peut-être mieux que moi!

«Sur le rempart élevé qui borde l'autre rive du fossé, en face de l'esplanade, une figure, qui paraissait gigantesque, courait ou plutôt voltigeait sur le parapet avec une rapidité et une adresse qui tenaient du prodige. Arrivé à l'extrémité de ce rempart, qui est flanqué d'une tour à chaque bout, le fantôme s'élança sur le toit de la tour, qui se trouvait de niveau avec la balustrade, et gravissant ce cône escarpé avec la légèreté d'un chat, parut se perdre dans les airs.

«--Que diable est-ce là? s'écria l'adjudant, oubliant son rôle de galant pour reprendre ses soucis de geôlier.

Un prisonnier qui s'évade, le diable m'emporte! Et la sentinelle endormie, par le corps de Dieu! Sentinelle! cria-t-il d'une voix de Stentor, prenez garde à vous! alerte, alerte! Et, courant vers un créneau où est suspendue une cloche d'avertissement, il la mit en mouvement avec une vigueur digne d'un aussi remarquable professeur de musique infernale. Je n'ai rien entendu de plus lugubre que ce tocsin interrompant de son timbre mordant et âpre l'auguste silence de la nuit. C'était le cri sauvage de la violence et de la brutalité, troublant l'harmonie des libres respirations de l'onde et de la brise. En un instant, tout fut en émoi dans la prison. J'entendis le bruit sinistre des fusils agités dans la main des sentinelles, qui faisaient claquer la batterie et couchaient en joue, au hasard, le premier objet qui se présenterait. L'esplanade s'illumina d'une lueur rouge qui fit pâlir les beaux reflets azurés de la lune. C'était M. Schwartz qui allumait un fanal. Des signaux se répondirent d'un rempart à l'autre, et les échos se les renvoyèrent d'une voix plaintive et affaiblie. Le canon d'alarme vint bientôt jeter sa note terrible et solennelle dans cette diabolique symphonie. Des pas lourds retentissaient sur les dalles. Je ne voyais rien; mais j'entendais tous ces bruits, et mon cœur était serré d'épouvante. Mayer m'avait quittée avec précipitation; mais je ne songeais pas à me réjouir d'en être délivrée: je me reprochais amèrement de lui avoir signalé, sans savoir de quoi il s'agissait, l'évasion de quelque malheureux prisonnier. J'attendais, glacée de terreur, la fin de l'aventure, frémissant à chaque coup de fusil tiré par intervalles, écoutant avec anxiété si les cris du fugitif blessé ne m'annonceraient pas son désastre.

«Tout cela dura plus d'une heure; et, grâce au ciel, le fugitif ne fut ni aperçu ni atteint. Pour m'en assurer, j'avais été rejoindre les Schwartz sur l'esplanade. Ils étaient tellement troublés et agités eux-mêmes, qu'ils ne songèrent pas à s'étonner de me voir hors de ma cellule, au milieu de la nuit. Peut-être aussi avaient-ils été d'accord avec Mayer pour m'en laisser sortir cette nuit-là. Schwartz, après avoir couru comme un fou et s'être assuré qu'aucun des captifs confiés à sa garde ne lui manquait, commençait à se tranquilliser un peu; mais sa femme et lui étaient frappés d'une consternation douloureuse, comme si le salut d'un homme était, à leurs yeux, une calamité publique et privée, un énorme attentat contre la justice céleste. Les autres guichetiers, les soldats qui allaient et venaient tout effarés, échangeaient avec eux des paroles qui exprimaient le même désespoir, la même terreur: à leurs yeux, c'est apparemment le plus noir des crimes que la tentative d'une évasion. Ô Dieu de bonté! qu'ils me parurent affreux, ces mercenaires dévoués au barbare emploi de priver leurs semblables du droit sacré d'être libres! Mais tout à coup il sembla que la suprême équité eût résolu d'infliger un châtiment exemplaire à mes deux gardiens. Madame Schwartz, étant rentrée un instant dans son bouge, en ressortit avec de grands cris:

«--Gottlieb! Gottlieb! disait-elle d'une voix étouffée. Arrêtez! ne tirez pas, ne tuez pas mon fils! c'est lui; bien certainement c'est lui!»

«Au milieu de l'agitation des deux Schwartz, je compris, par leurs discours entrecoupés, que Gottlieb ne se trouvait ni dans son lit, ni dans aucun coin de leur demeure, et que probablement il avait repris, sans qu'on s'en aperçût, ses anciennes habitudes de courir, en dormant, sur les toits. Gottlieb était somnambule!

«Aussitôt que cet avis eut circulé dans la citadelle, l'émotion se calma peu à peu. Chaque geôlier avait eu le temps de faire sa ronde et de constater qu'aucun prisonnier n'avait disparu. Chacun retournait à son poste avec insouciance. Les officiers étaient enchantés de ce dénouement; les soldats riaient de leur alarme; madame Schwartz, hors d'elle-même, courait de tous côtés, et son mari explorait tristement le fossé, craignant que la commotion des coups de canon et de la fusillade n'y eût fait tomber le pauvre Gottlieb, réveillé en sursaut dans sa course périlleuse. Je le suivis dans cette exploration. Le moment eût été bon, peut-être, pour tenter de m'évader moi-même; car il me sembla voir des portes ouvertes et des gens distraits; mais je ne m'arrêtai pas à cette pensée, absorbée que j'étais par celle de retrouver le pauvre malade qui m'a témoigné tant d'affection.

«Cependant M. Schwartz, qui ne perd jamais tout à fait la tête, voyant poindre le jour, me pria de retourner chez moi, vu qu'il était tout à fait contraire à sa consigne de me laisser errer ainsi à des heures indues. Il me reconduisit, afin de me renfermer à clef; mais le premier objet qui frappa mes regards en rentrant dans ma chambre fut Gottlieb, paisiblement endormi sur mon fauteuil. Il avait eu le bonheur de se réfugier là avant que l'alarme fût tout à fait répandue dans la forteresse, ou bien son sommeil avait été si profond et sa course si agile, qu'il avait pu échapper à tous les dangers. Je recommandai à son père de ne pas l'éveiller brusquement, et promis de veiller sur lui jusqu'à ce que madame Schwartz fût avertie de cette heureuse nouvelle.

«Lorsque je fus seule avec Gottlieb, je posai doucement la main sur son épaule, et lui parlant à voix basse, j'essayai de l'interroger. J'avais ouï dire que les somnambules peuvent se mettre en rapport avec des personnes amies et leur répondre avec lucidité. Mon essai réussit à merveille.

«--Gottlieb, lui dis-je, où as-tu donc été cette nuit?

«--Cette nuit? répondit-il; il fait déjà nuit? Je croyais voir briller le soleil du matin sur les toits.

«--Tu as donc été sur les toits?

«--Sans doute. Le rouge-gorge, ce bon petit ange, est venu m'appeler à ma fenêtre; je me suis envolé avec lui, et nous avons été bien haut, bien loin dans le ciel, tout près des étoiles, et presque dans la demeure des anges. Nous avons bien, en partant, rencontré Belzébuth qui courait sur les toitures et sur les parapets pour nous attraper. Mais il ne peut pas voler, lui! parce que Dieu le condamne à une longue pénitence, et il regarde voler les anges et les oiseaux sans pouvoir les atteindre.

«--Et après avoir couru dans les nuages, tu es redescendu ici, pourtant?

«--Le rouge-gorge m'a dit: Allons voir ma sœur qui est malade, et je suis revenu avec lui te trouver dans ta cellule.

«--Tu pouvais donc entrer dans ma cellule, Gottlieb?

«--Sans doute, j'y suis venu plusieurs fois te veiller depuis que tu es malade. Le rouge-gorge vole les clefs sous le chevet de ma mère, et Belzébuth a beau faire, il ne peut pas la réveiller une fois que l'ange l'a endormie, en voltigeant invisible autour de sa tête.