La comtesse de Rudolstadt

Chapter 13

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Ce langage bizarre émut Consuelo, bien qu'elle eût résolu de se méfier des captieuses déclamations des prétendus prophètes.

«Expliquez-vous, Monsieur le comte, dit-elle en s'efforçant de garder un ton calme et froid. Je sais bien que le rôle d'Albert n'est pas fini sur la terre, et que son âme n'a pas été anéantie par le souffle de la mort. Mais les rapports qui peuvent subsister entre elle et moi sont couverts d'un voile que ma propre mort peut seule soulever, s'il plaît à Dieu de nous laisser un vague souvenir de nos existences précédentes. Ceci est un point mystérieux, et il n'est au pouvoir de personne d'aider à l'influence céleste qui rapproche dans une vie nouvelle ceux qui se sont aimés dans une vie passée. Que prétendez-vous donc me faire accroire, en disant que certaines sympathies veillent sur moi pour opérer ce rapprochement?

--Je pourrais vous parler de moi seulement, répondit M. de Saint-Germain, et vous dire qu'ayant connu Albert de tout temps, aussi bien lorsque je servais sous ses ordres dans la guerre des Hussites contre Sigismond, que plus tard, dans la guerre de trente ans, lorsqu'il était...

--Je sais, Monsieur, que vous avez la prétention de vous rappeler toutes vos existences antérieures, comme Albert en avait la persuasion maladive et funeste. À Dieu ne plaise que j'aie jamais suspecté sa bonne foi à cet égard! mais cette croyance était tellement liée chez lui à un état d'exaltation délirante, que je n'ai jamais cru à la réalité de cette puissance exceptionnelle et peut-être inadmissible. Épargnez-moi donc l'embarras d'écouter les bizarreries de votre conversation sur ce chapitre. Je sais que beaucoup de gens, poussés par une curiosité frivole, voudraient être maintenant à ma place, et recueillir, avec un sourire d'encouragement et de crédulité simulée, les merveilleuses histoires qu'on dit que vous racontez si bien. Mais moi je ne sais pas jouer la comédie quand je n'y suis pas forcée, et je ne pourrais m'amuser de ce qu'on appelle vos rêveries. Elles me rappelleraient trop celles qui m'ont tant effrayée et tant affligée dans le comte de Rudolstadt. Daignez les réserver pour ceux qui peuvent les partager. Je ne voudrais pour rien au monde vous tromper en feignant d'y croire; et quand même ces rêveries ne réveilleraient en moi aucun souvenir déchirant, je ne saurais pas me moquer de vous. Veuillez donc répondre à mes questions, sans chercher à égarer mon jugement par des paroles vagues et à double sens. Pour aider à votre franchise, je vous dirai que je sais déjà que vous avez sur moi des vues particulières et mystérieuses. Vous devez m'initier à je ne sais quelle redoutable confidence, et des personnes d'un haut rang comptent sur vous pour me donner les premières notions de je ne sais quelle science occulte.

--Les personnes d'un haut rang divaguent parfois étrangement, madame la comtesse, répondit le comte avec beaucoup de calme. Je vous remercie de la loyauté avec laquelle vous me parlez, et je m'abstiendrai de toucher à des choses que vous ne comprendriez pas, faute peut-être de vouloir les comprendre. Je vous dirai seulement qu'il y a, en effet, une science occulte dont je me pique, et dans laquelle je suis aidé par des lumières supérieures. Mais cette science n'a rien de surnaturel, puisque c'est purement et simplement celle du cœur humain, ou, si vous l'aimez mieux, la connaissance approfondie de la vie humaine, dans ses ressorts les plus intimes et dans ses actes les plus secrets. Et pour vous prouver que je ne me vante pas, je vous dirai exactement ce qui se passe dans votre propre cœur depuis que vous êtes séparée du comte de Rudolstadt, si toutefois vous m'y autorisez.

--J'y consens, répondit Consuelo, car sur ce point je sais que vous ne pourrez m'abuser.

--Eh bien, vous aimez pour la première fois de votre vie, vous aimez complètement, véritablement: et celui que vous aimez ainsi, dans les larmes du repentir, car vous ne l'aimiez pas il y a un an, celui dont l'absence vous est amère, et dont la disparition a décoloré votre vie et désenchanté votre avenir, ce n'est pas le baron de Trenck, pour lequel vous n'avez qu'une amitié de reconnaissance et de sympathie tranquille; ce n'est pas Joseph Haydn, qui n'est pour vous qu'un jeune frère en Apollon; ce n'est pas le roi Frédéric, qui vous effraie et vous intéresse en même temps; ce n'est pas même le bel Anzoleto, que vous ne pouvez plus estimer; c'est celui que vous avez vu couché sur un lit de mort et revêtu des ornements que l'orgueil des nobles familles place jusque dans la tombe, sur le linceul des trépassés: c'est Albert de Rudolstadt.»

Consuelo fut un instant frappée de cette révélation de ses sentiments intimes dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Mais en songeant qu'elle avait raconté toute sa vie et mis à nu son propre cœur la nuit précédente, devant la princesse Amélie, en se rappelant tout ce que le prince Henri venait de lui faire pressentir des relations de la princesse avec une affiliation mystérieuse où le comte de Saint-Germain jouait un des principaux rôles, elle cessa de s'étonner, et avoua ingénument à ce dernier qu'elle ne lui faisait pas un grand mérite de savoir des choses récemment confiées à une amie indiscrète.

«Vous voulez parler de l'abbesse de Quedlimbourg, dit M. de Saint-Germain. Eh bien, voulez-vous croire à ma parole d'honneur?

--Je n'ai pas le droit de la révoquer en doute, répondit la Porporina.

--Je vous donne donc ma parole d'honneur, reprit le comte, que la princesse ne m'a pas dit un mot de vous, par la raison que jamais je n'ai eu l'avantage d'échanger une seule parole avec elle, non plus qu'avec sa confidente madame de Kleist.

--Cependant, Monsieur, vous avez des rapports avec elle, au moins indirectement?

--Quant à moi, tous ces rapports consistent à lui faire passer les lettres de Trenck et à recevoir les siennes pour lui par des tiers. Vous voyez que sa confiance en moi ne va pas bien loin, puisqu'elle se persuade que j'ignore l'intérêt qu'elle prend à notre fugitif. Du reste, cette princesse n'est point perfide; elle n'est que folle, comme les natures tyranniques le deviennent lorsqu'elles sont opprimées. Les serviteurs de la vérité ont beaucoup espéré d'elle, et lui ont accordé leur protection. Fasse le ciel qu'ils n'aient point à s'en repentir!

--Vous jugez mal une princesse intéressante et malheureuse, Monsieur le comte, et peut-être connaissez-vous mal ses affaires. Quant à moi, je les ignore...

--Ne mentez pas inutilement, Consuelo. Vous avez soupé avec elle la nuit dernière, et je puis vous dire toutes les circonstances.»

Ici le comte de Saint-Germain rapporta les moindres détails du souper de la veille, depuis les discours de la princesse et de madame de Kleist jusqu'à la parure qu'elles portaient, le menu du repas, la rencontre de la _balayeuse_, etc. Il ne s'arrêta pas là, et raconta de même la visite que le roi avait faite le matin à notre héroïne, les paroles échangées entre eux, la canne levée sur Consuelo, les menaces et le repentir de Frédéric, tout, jusqu'aux moindres gestes et à l'expression des physionomies, comme s'il eût assisté à cette scène. Il termina en disant:

«Et vous avez eu grand tort, naïve et généreuse enfant, de vous laisser prendre à ces retours d'amitié et de bonté que le roi sait avoir dans l'occasion. Vous vous en repentirez. Le tigre royal vous fera sentir ses ongles, à moins que vous n'acceptiez une protection plus efficace et plus honorable, une protection vraiment paternelle et toute-puissante, qui ne se bornera pas aux étroites limites du marquisat de Brandebourg, mais qui planera sur vous sur toute la surface de la terre, et qui vous suivrait jusque dans les déserts du nouveau monde.

--Je ne sache que Dieu, répondit Consuelo, qui puisse exercer une telle protection, et qui veuille l'étendre jusque sur un être aussi insignifiant que moi. Si je cours quelque danger ici, c'est en lui que je mets mon espoir. Je me méfierais de toute autre sollicitude dont je ne connaîtrais ni les moyens ni les motifs.

--La méfiance sied mal aux grandes âmes, reprit le comte; et c'est parce que madame de Rudolstadt est une grande âme, qu'elle a droit à la protection des véritables serviteurs de Dieu. Voilà donc le seul motif de celle qui vous est offerte. Quant à ses moyens, ils sont immenses, et diffèrent autant par leur puissance et leur moralité de ceux que possèdent les rois et les princes, que la cause de Dieu diffère, par sa sublimité, de celle des despotes et des glorieux de ce monde. Si vous n'avez d'amour et de confiance que dans la justice divine, vous êtes forcée de reconnaître son action dans les hommes de bien et d'intelligence, qui sont ici-bas les ministres de sa volonté et les exécuteurs de sa loi suprême. Redresser les torts, protéger les faibles, réprimer la tyrannie, encourager et récompenser la vertu, répandre les principes de la morale, conserver le dépôt sacré de l'honneur, telle a été de tout temps la mission d'une phalange illustre et vénérable, qui, sous divers noms et diverses formes, s'est perpétuée depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos jours. Voyez les lois grossières et antihumaines qui régissent les nations, voyez les préjugés et les erreurs des hommes, voyez partout les traces monstrueuses de la barbarie! Comment concevriez-vous que, dans un monde si mal géré par l'ignorance des masses et la perfidie des gouvernements, il pût éclore quelques vertus et circuler quelques doctrines vraies? Cela est, pourtant, et on voit des lis sans tache, des fleurs sans souillure, des âmes comme la vôtre, comme celle d'Albert, croître et briller sur la fange terrestre. Mais croyez-vous qu'elles pussent conserver leur parfum, se préserver des morsures immondes des reptiles, et résister aux orages, si elles n'étaient soutenues et préservées par des forces secourables, par des mains amies? Croyez-vous qu'Albert, cet homme sublime, étranger à toutes les turpitudes vulgaires, supérieur à l'humanité jusqu'à paraître insensé aux profanes, ait puisé en lui seul toute sa grandeur et toute sa foi? Croyez-vous qu'il fût un fait isolé dans l'univers, et qu'il ne se soit jamais retrempé à un foyer de sympathie et d'espérance? Et vous-même, pensez-vous que vous seriez ce que vous êtes, si le souffle divin n'eût passé de l'esprit d'Albert dans le vôtre? Mais maintenant que vous voilà séparée de lui, jetée dans une sphère indigne de vous, exposée à tous les petits, à toutes les séductions, fille de théâtre, confidente d'une princesse amoureuse, et réputée maîtresse d'un roi usé par la débauche et glacé par l'égoïsme, espérez-vous conserver la pureté immaculée de votre candeur primitive, si les ailes mystérieuses des archanges ne s'étendent sur vous comme une égide céleste? Prenez-y garde, Consuelo! ce n'est pas en vous-même, en vous seule, du moins, que vous puiserez la force dont vous avez besoin. La prudence même dont vous vous vantez sera facilement déjouée par les ruses de l'esprit de malice qui erre dans les ténèbres, autour de votre chevet virginal. Apprenez donc à respecter la sainte milice, l'invisible armée de la foi qui déjà forme un rempart autour de vous. On ne vous demande ni engagements, ni service; on vous ordonne seulement d'être docile et confiante quand vous sentirez les effets inattendus de l'adoption bienfaisante. Je vous en ai dit assez. C'est à vous de réfléchir mûrement à mes paroles; et lorsque le temps viendra, lorsque vous verrez des prodiges s'accomplir autour de vous, ressouvenez-vous que tout est possible à ceux qui croient et qui travaillent en commun, à ceux qui sont égaux et libres; oui, à ceux-là, rien n'est impossible pour récompenser le mérite; et si le vôtre s'élevait assez haut pour obtenir d'eux un prix sublime, sachez qu'ils pourraient même ressusciter Albert et vous le rendre.»

Ayant ainsi parlé d'un ton animé par une conviction enthousiaste, le domino rouge se leva, et, sans attendre la réponse de Consuelo, il s'inclina devant elle et sortit de la loge, où elle resta quelques instants immobile et comme perdue dans d'étranges rêveries.

XIII.

Ne songeant plus qu'à se retirer, Consuelo descendit enfin, et rencontra dans les corridors deux masques qui l'accostèrent, et dont l'un lui dit à voix basse:

«Méfie-toi du comte de Saint-Germain.»

Elle crut reconnaître la voix d'Uberti Porporino, son camarade, et le saisit par la manche de son domino en lui disant:

«Qui est le comte de Saint-Germain? je ne le connais pas.»

Mais l'autre masque, sans chercher à déguiser sa voix, que Consuelo reconnut aussitôt pour celle du jeune Benda, le mélancolique violoniste, lui prit l'autre main en lui disant:

«Méfie-toi des aventures et des aventuriers.»

Et ils passèrent outre assez précipitamment, comme s'ils eussent voulu éviter ses questions.

Consuelo s'étonna d'être si facilement reconnue après s'être donné tant de soins pour se bien déguiser; en conséquence, elle se hâta pour sortir. Mais elle vit bientôt qu'elle était observée et suivie par un masque qu'à sa démarche et à sa taille elle crut reconnaître pour M. de Poelnitz, le directeur des théâtres royaux et le chambellan du roi. Elle n'en douta plus lorsqu'il lui adressa la parole, quelque soin qu'il prit pour changer son organe et sa prononciation. Il lui tint des discours oiseux auxquels elle ne répondit pas, car elle vit bien qu'il désirait la faire parler. Elle réussit à se débarrasser de lui, et traversa la salle, afin de le dérouter s'il songeait à la suivre encore. Il y avait foule, et elle eut beaucoup de peine à gagner la sortie. En ce moment, elle se retourna pour s'assurer qu'elle n'était point remarquée, et fut assez surprise de voir, dans un coin, Poelnitz, ayant l'air de causer confidemment avec le domino rouge qu'elle supposait être le comte de Saint-Germain. Elle ignorait que Poelnitz l'eût connu en France; et, craignant quelque trahison de la part de l'_aventurier_, elle rentra chez elle dévorée d'inquiétude, non pas tant pour elle-même que pour la princesse, dont elle venait de livrer le secret, malgré elle, à un homme fort suspect.

À son réveil le lendemain, elle trouva une couronne de roses blanches suspendue au-dessus de sa tête, au crucifix qui lui venait de sa mère, et dont elle ne s'était jamais séparée. Elle remarqua en même temps que la branche de cyprès qui, depuis une certaine soirée de triomphe à Vienne, où elle lui avait été jetée sur le théâtre par une main inconnue, n'avait jamais cessé d'orner le crucifix, avait disparu. Elle la chercha en vain de tous côtés. Il semblait qu'en posant à la place cette fraîche et riante couronne, on eût enlevé à dessein ce lugubre trophée. Sa suivante ne put lui dire comment ni à quelle heure cette substitution avait été opérée. Elle prétendait n'avoir pas quitté la maison la veille, et n'avoir ouvert à personne. Elle n'avait pas remarqué, en préparant le lit de sa maîtresse, si la couronne y était déjà. En un mot, elle était si ingénument étonnée de cette circonstance, qu'il était difficile de suspecter sa bonne foi. Cette fille avait l'âme fort désintéressée; Consuelo en avait eu plus d'une preuve, et le seul défaut qu'elle lui connût, c'était une grande démangeaison de parler, et de prendre sa maîtresse pour confidente de toutes ses billevesées. Elle n'eût pas manqué cette occasion pour la fatiguer d'un long récit et des plus fastidieux détails, si elle eût pu lui apprendre quelque chose. Elle ne fit que se lancer dans des commentaires à perte de vue sur la mystérieuse galanterie de cette couronne; et Consuelo en fut bientôt si ennuyée, qu'elle la pria de ne pas s'en inquiéter davantage et de la laisser tranquille. Restée seule, elle examina la couronne avec le plus grand soin. Les fleurs étaient aussi fraîches que si on les eût cueillies un instant auparavant, et aussi parfumées que si l'on n'eût pas été en plein hiver. Consuelo soupira amèrement en songeant qu'il n'y avait guère d'aussi belles roses dans cette saison que dans les serres des résidences royales, et que sa soubrette pourrait bien avoir eu raison en attribuant cet hommage au roi. «Il ne savait pourtant pas combien je tenais à mon cyprès, pensa-t-elle; pourquoi me l'aurait-il fait enlever? N'importe; quelle que soit la main qui a commis cette profanation, maudite soit-elle!» Mais comme la Porporina jetait avec chagrin, cette couronne loin d'elle, elle en vit tomber une petite bande de parchemin qu'elle ramassa, et sur laquelle elle lut ces mots d'une écriture inconnue:

«Toute noble action mérite une récompense, et la seule récompense digne des grandes âmes, c'est l'hommage des âmes sympathiques. Que le cyprès disparaisse de ton chevet, généreuse sœur, et que ces fleurs ceignent ta tête, ne fût-ce qu'un instant. C'est ton diadème de fiancée, c'est le gage de ton éternel hymen avec la vertu, et celui de ton admission à la communion des croyants.»

Consuelo, stupéfaite, examina longtemps ces caractères, où son imagination s'efforçait en vain de saisir quelque vague ressemblance avec l'écriture du comte Albert. Malgré la méfiance que lui inspirait l'espèce d'initiation à laquelle on semblait la convier, malgré la répulsion qu'elle éprouvait pour les promesses de la magie, alors si répandues en Allemagne et dans toute l'Europe philosophique, enfin malgré les avertissements que ses amis lui avaient donnés de se tenir sur ses gardes, les dernières paroles du domino rouge et les expressions de ce billet anonyme enflammaient son imagination de cette curiosité riante qu'on pourrait appeler plutôt une attente poétique. Sans trop savoir pourquoi, elle obéissait à l'injonction affectueuse de ces amis inconnus. Elle posa la couronne sur ses cheveux épars, et fixa ses yeux sur une glace comme si elle se fût attendue à voir apparaître derrière elle une ombre chérie.

Elle fut tirée de sa rêverie par un coup de sonnette sec et brusque qui la fit tressaillir, et on vint l'avertir que M. de Buddenbrock avait un mot à lui dire sur-le-champ. Ce mot fut prononcé avec toute l'arrogance que l'aide du camp du roi mettait dans ses manières et dans son langage, lorsqu'il n'était plus sous les yeux de son maître.

«Mademoiselle, dit-il, lorsqu'elle l'eut rejoint dans le salon, vous allez me suivre tout de suite chez le roi. Dépêchez-vous, le roi n'attend pas.

--Je n'irai pas chez le roi en pantoufles et en robe de chambre, répondit la Porporina.

--Je vous donne cinq minutes pour vous habiller décemment, reprit Buddenbrock en tirant sa montre, et en lui faisant signe de rentrer dans sa chambre.»

Consuelo, effrayée, mais résolue d'assumer sur sa tête tous les dangers et tous les malheurs qui pourraient menacer la princesse et le baron de Trenck, s'habilla en moins de temps qu'on lui en avait donné, et reparut devant Buddenbrock avec une tranquillité apparente. Celui-ci avait vu au roi un air irrité, en donnant l'ordre d'amener la délinquante, et l'ire royale avait passé aussitôt en lui, sans qu'il sût de quoi il s'agissait. Mais en trouvant Consuelo si calme, il se rappela que le roi avait un grand faible pour cette fille: il se dit qu'elle pourrait bien sortir victorieuse de la lutte qui allait s'engager, et lui garder rancune de ses mauvais traitements. Il jugea à propos de redevenir humble avec elle, pensant qu'il serait toujours temps de l'accabler lorsque sa disgrâce serait consommée. Il lui offrit la main avec une courtoisie gauche et guindée, pour la faire monter dans la voiture qu'il avait amenée; et, prenant un air judicieux et fin:

«Voilà, Mademoiselle, lui dit-il en s'asseyant vis-à-vis d'elle, le chapeau à la main, une magnifique matinée d'hiver!

--Certainement, monsieur le baron, répondit Consuelo d'un air moqueur, le temps est magnifique pour faire une promenade hors des murs.»

En parlant ainsi, Consuelo pensait, avec un enjouement stoïque qu'elle pourrait bien passer, en effet, le reste de cette magnifique journée sur la route de quelque forteresse. Mais Buddenbrock, qui ne concevait pas la sérénité d'une résignation héroïque, crut qu'elle le menaçait de le faire disgracier et enfermer si elle triomphait de l'épreuve orageuse qu'elle allait affronter. Il pâlit, s'efforça d'être agréable, n'en put venir à bout, et resta soucieux et décontenancé, se demandant avec angoisse en quoi il avait pu déplaire à la Porporina.

Consuelo fut introduite dans un cabinet, dont elle eut le loisir d'admirer l'ameublement couleur de rose, fané, éraillé par les petits chiens qui s'y vautraient sans cesse, saupoudré de tabac, en un mot très-malpropre. Le roi n'y était pas encore, mais elle entendit sa voix dans la chambre voisine, et c'était une affreuse voix lorsqu'elle était en colère:

«Je vous dis que je ferai un exemple de ces canailles, et que je purgerai la Prusse de cette vermine qui la ronge depuis trop longtemps, criait-il en faisant craquer ses bottes, comme s'il eût arpenté l'appartement avec agitation.

--Et Votre Majesté rendra un grand service à la raison et à la Prusse, répondit son interlocuteur; mais ce n'est pas un motif pour qu'une femme...

--Si, c'est un motif, mon cher Voltaire. Vous ne savez donc pas que les pires intrigues et les plus infernales machinations éclosent dans ces petites cervelles-là?

--Une femme, Sire, une femme!...

--Eh bien, quand vous le répéterez encore une fois! Vous aimez les femmes, vous! vous avez eu le malheur de vivre sous l'empire d'un cotillon, et vous ne savez pas qu'il faut les traiter comme des soldats, comme des esclaves, quand elles s'ingèrent dans les affaires sérieuses.

--Mais Votre Majesté ne peut croire qu'il y ait rien de sérieux dans toute cette affaire? Ce sont des calmants et des douches qu'il faudrait employer avec les fabricants de miracles et adeptes du grand œuvre.

--Vous ne savez de quoi vous parlez, monsieur de Voltaire! Si je vous disais, moi, que ce pauvre La Mettrie a été empoisonné!

--Comme le sera quiconque mangera plus que son estomac ne peut contenir et digérer. Une indigestion est un empoisonnement.

--Je vous dis, moi, que ce n'est pas sa gourmandise seulement qui l'a tué. On lui a fait manger un pâté d'aigle, en lui disant que c'était du faisan.

--L'aigle prussienne est fort meurtrière, je le sais; mais c'est avec la foudre, et non avec le poison qu'elle frappe.

--Bien, bien! épargnez-vous les métaphores. Je gagerais cent contre un que c'est un empoisonnement. La Mettrie avait donné dans leurs extravagances, le pauvre diable, et il racontait à qui voulait l'entendre, moitié sérieusement, moitié en se moquant, qu'on lui avait fait voir des revenants et des démons. Ils avaient frappé de folie cet esprit si incrédule et si léger. Mais, comme il avait abandonné Trenck, après avoir été son ami, ils l'ont châtié à leur manière. A mon tour, je les châtierai, moi! et ils s'en souviendront. Quant à ceux qui veulent, à l'abri de ces supercheries infâmes, tramer des conspirations et déjouer la vigilance des lois...»