Chapter 12
--Vous la prenez sans doute dans un scrupule de générosité dont Votre Majesté peut se dispenser. Elle croit m'être redevable d'un service que j'aurais rendu au dernier de ses sujets avec le même zèle. Qu'elle se regarde donc comme quitte envers moi, mille fois, et qu'elle me laisse partir au plus vite: ma liberté sera une récompense suffisante, et je n'en demande pas d'autre.
--Encore? dit le roi confondu de l'obstination hardie de cette jeune fille. Toujours le même langage? Vous n'en changerez pas avec moi? Ah! ce n'est pas du courage, cela! c'est de la haine!
--Et si cela était, reprit Consuelo, est-ce que Votre Majesté s'en soucierait le moins du monde?
--Juste ciel! que dites-vous là, pauvre petite fille! dit le roi avec un accent de douleur naïve. Vous ne comprenez pas ce que vous dites, malheureuse enfant! il n'y a qu'une âme perverse qui puisse être insensible à la haine de son semblable.
--Frédéric le Grand regarde-t-il la Porporina comme un être de la même nature que lui?
--Il n'y a que l'intelligence et la vertu qui élèvent certains hommes au-dessus des autres. Vous avez du génie dans votre art. Votre conscience doit vous dire si vous avez de la loyauté... Mais elle vous dit le contraire dans ce moment-ci, car vous avez l'âme remplie de fiel et de ressentiment.
--Et si cela était, la conscience du grand Frédéric n'aurait-elle rien à se reprocher pour avoir allumé ces mauvaises passions dans une âme habituellement paisible et généreuse?
--Allons! vous êtes en colère?» dit Frédéric en faisant un mouvement pour prendre la main de la jeune fille; mais il s'arrêta, retenu par cette gaucherie qu'un fond de mépris et d'aversion pour les femmes lui avait fait contracter.
Consuelo, qui avait exagéré son dépit pour refouler dans le cœur du roi un sentiment de tendresse prêt à faire explosion au milieu de la colère, remarqua combien il était timide, et perdit toutes ses craintes en voyant qu'il attendait ses avances. C'était une singulière destinée, que la seule femme capable d'exercer sur Frédéric une sorte de prestige ressemblant à l'amour, fût peut-être la seule dans tout son royaume qui n'eût voulu à aucun prix encourager cette disposition. Il est vrai que la répugnance et la fierté de Consuelo étaient peut-être son principal attrait aux yeux du roi. Cette âme rebelle tentait le despote comme la conquête d'une province; et sans qu'il s'en rendit compte, sans qu'il voulût mettre sa gloire à ce genre d'exploits frivoles, il sentait une admiration et une sympathie d'instinct pour un caractère fortement trempé qui lui semblait avoir, à quelque égard, une sorte de parenté avec le sien.
«Voyons, dit-il en fourrant brusquement dans la poche de son gilet la main qu'il avait avancée vers Consuelo, ne me dites plus que je ne me soucie pas d'être haï; car vous me feriez croire que je le suis et cette pensée me serait odieuse!
--Et cependant vous voulez qu'on vous craigne.
--Non, je veux qu'on me respecte.
--Et c'est à coups de canne que vos caporaux inspirent à vos soldats le respect de votre nom.
--Qu'en savez-vous? De quoi parlez-vous là? De quoi vous mêlez-vous?
--Je réponds _clair_ et _net_ à l'interrogatoire de Votre Majesté.
--Vous voulez que je vous demande pardon d'un moment d'emportement provoqué par votre folie?
--Au contraire; si vous pouviez briser sur ma tête la canne-sceptre qui gouverne la Prusse, je prierais Votre Majesté de ramasser ce jonc.
--Bah! quand je vous aurais un peu caressé les épaules avec, comme c'est une canne que Voltaire m'a donnée, vous n'en auriez peut-être que plus d'esprit et de malice. Tenez, j'y tiens beaucoup, à cette canne-là; mais il vous faut une réparation, je le vois bien.»
En parlant ainsi, le roi ramassa sa canne, et se mit en devoir de la briser. Mais il eut beau s'aider du genou, le jonc plia et ne voulut point rompre.
«Voyez, dit le roi en la jetant dans le feu, ma canne n'est pas, comme vous le prétendez, l'image de mon sceptre. C'est celle de la Prusse fidèle, qui plie sous ma volonté, et qui ne sera point brisée par elle. Faites de même, Porporina, et vous vous en trouverez bien.
--Et quelle est donc la volonté de Votre Majesté à mon égard? Voilà un beau sujet pour exercer l'autorité et pour troubler la sérénité d'un grand caractère!
--Ma volonté est que vous renonciez à quitter Berlin, la trouvez-vous offensante?»
Le regard vif et presque passionné de Frédéric expliquait assez cette espèce de réparation. Consuelo sentit renaître ses terreurs, et, feignant de ne pas comprendre:
«Pour cela, répondit-elle, je ne m'y résignerai jamais. Je vois trop qu'il faudrait payer cher l'honneur d'amuser quelquefois Votre Majesté par mes roulades. Le soupçon pèse ici sur tout le monde. Les êtres les plus intimes et les plus obscurs ne sont point à l'abri d'une accusation, et je ne saurais vivre ainsi.
--Vous êtes mécontente de votre traitement, reprit le roi. Allons! il sera augmenté.
--Non, Sire. Je suis satisfaite de mon traitement, je ne suis pas cupide. Votre Majesté le sait.
--C'est vrai. Vous n'aimez pas l'argent, c'est une justice à vous rendre. On ne sait ce que vous aimez, d'ailleurs!
--La liberté, Sire.
--Et qui gêne votre liberté? Vous me cherchez querelle, et vous n'avez aucun motif à faire valoir. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de clair.
--Oui, Sire.
--Oui? c'est bien décidé?
--Oui, Sire.
--En ce cas, allez au diable!»
Le roi prit son chapeau, sa canne qui, en roulant sur les chenets, n'avait pas brûlé, et, tournant le dos, s'avança vers la porte. Mais, au moment de l'ouvrir, il se retourna vers Consuelo, et lui montra un visage si ingénument triste, si paternellement affligé, si différent, en un mot, de son terrible front royal, ou de son amer sourire de philosophe sceptique, que la pauvre enfant se sentit émue et repentante. L'habitude qu'elle avait prise avec le Porpora de ces orages domestiques, lui fit oublier qu'il y avait pour elle dans le cœur de Frédéric quelque chose de personnel et de farouche, qui n'était jamais entré dans l'âme chastement et généreusement ardente de son père adoptif. Elle se détourna pour cacher une larme furtive, qui s'échappait de sa paupière; mais le regard du lynx n'est pas plus rapide que ne le fut celui du roi. Il revint sur ses pas, et, levant de nouveau sa canne sur Consuelo, mais cette fois avec l'air de tendresse dont il eût joué avec l'enfant de ses entrailles:
«Détestable créature! lui dit-il, d'une voix émue et caressante, vous n'avez pas la moindre amitié pour moi!
--Vous vous trompez beaucoup, monsieur le baron, répondit la bonne Consuelo, fascinée par cette demi-comédie, qui réparait si adroitement le véritable accès de colère brutale de Frédéric. J'ai autant d'amitié pour le capitaine Kreutz que j'ai d'éloignement pour le roi de Prusse.
--C'est que vous ne comprenez pas, c'est que vous ne pouvez pas comprendre le roi de Prusse, reprit Frédéric. Ne parlons donc pas de lui. Un jour viendra, quand vous aurez habité ce pays assez longtemps pour en connaître l'esprit et les besoins, où vous rendrez plus de justice à l'homme qui s'efforce de le gouverner comme il convient. En attendant, soyez un peu plus aimable avec ce pauvre baron, qui s'ennuie si profondément de la cour et des courtisans, et qui venait chercher ici un peu de calme et de bonheur, auprès d'une âme pure et d'un esprit candide. Je n'avais qu'une heure pour en profiter, et vous n'avez fait que me quereller. Je reviendrai une autre fois, à condition que vous me recevrez un peu mieux. J'amènerai _Mopsule_ pour vous divertir, et, si vous êtes bien sage, je vous ferai cadeau d'un beau petit lévrier blanc qu'elle nourrit dans ce moment. Il faudra en avoir grand soin! Ah! j'oubliais! Je vous ai apporté des vers de ma façon, des strophes sur la musique; vous pourrez y adapter un air, et ma sœur Amélie s'amusera à le chanter.»
Le roi s'en alla tout doucement, après être revenu plusieurs fois sur ses pas en causant avec une familiarité gracieuse, et en prodiguant à l'objet de sa bienveillance de frivoles cajoleries. Il savait dire des riens quand il le voulait, quoique en général sa parole fût concise, énergique et pleine de sens. Nul homme n'avait plus de ce qu'on appelait _du fond_ dans la conversation, et rien n'était plus rare à cette époque que ce ton sérieux et ferme dans les entretiens familiers. Mais avec Consuelo, il eût voulu être bon enfant, et il réussissait assez à s'en donner l'air, pour qu'elle en fut parfois naïvement émerveillée. Quand il fut parti, elle se repentit, comme à l'ordinaire, de ne pas avoir réussi à le dégoûter d'elle et de la fantaisie de ces dangereuses visites. De son côté, le roi s'en alla à demi mécontent de lui-même. Il aimait Consuelo à sa manière, et il eût voulu lui inspirer en réalité l'attachement et l'admiration que ses faux amis les beaux esprits jouaient auprès de lui. Il eût donné peut-être beaucoup, lui qui n'aimait guère à donner, pour connaître une fois dans sa vie le plaisir d'être aimé de bonne foi et sans arrière-pensée. Mais il sentait bien que cela n'était pas facile à concilier avec l'autorité dont il ne voulait pas se départir; et, comme un chat rassasié qui joue avec la souris prête à fuir, il ne savait trop s'il voulait l'apprivoiser ou l'étrangler. «Elle va trop loin, et cela finira mal, se disait-il en remontant dans sa voiture; si elle continue à faire la mauvaise tête, je serai forcé de lui faire commettre quelque faute, et de l'envoyer dans une forteresse pendant quelque temps, afin que le régime émousse ce fier courage. Pourtant j'aimerais mieux l'éblouir et la gouverner par le prestige que j'exerce sur tant d'autres. Il est impossible que je n'en vienne pas à bout avec un peu de patience. C'est un petit travail qui m'irrite et qui m'amuse en même temps. Nous verrons bien! Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne faut pas qu'elle parte maintenant, pour aller se vanter de m'avoir dit mes vérités impunément. Non, non! elle ne me quittera que soumise ou brisée...» Et puis le roi qui avait bien d'autres choses dans l'esprit, comme on peut croire, ouvrit un livre pour ne pas perdre cinq minutes à d'inutiles rêveries, et descendit de sa voiture sans trop se rappeler dans quelles idées il y était monté.
La Porporina, inquiète et tremblante, se préoccupa un peu plus longtemps des dangers de sa situation. Elle se reprocha beaucoup de n'avoir pas insisté jusqu'au bout sur son départ, et de s'être laissé engager tacitement à y renoncer. Mais elle fut tirée de ses méditations par un envoi d'argent et de lettres que madame de Kleist lui faisait passer pour M. de Saint-Germain. Tout cela était destiné à Trenck, et Consuelo devait en accepter la responsabilité; elle devait au besoin accepter aussi le rôle d'amante du fugitif, pour couvrir le secret de la princesse Amélie. Elle se voyait donc embarquée dans une situation désagréable et dangereuse, d'autant plus qu'elle ne se sentait pas très-rassurée sur la loyauté de ces agents mystérieux avec lesquels on la mettait en relation, et qui semblaient vouloir s'immiscer par contre-coup dans ses propres secrets. Elle s'occupa de son déguisement pour le bal de l'Opéra, où elle avait accepté le rendez-vous avec Saint-Germain, tout en se disant avec une terreur résignée qu'elle était sur le bord d'un abîme.
XII.
Aussitôt après l'opéra, la salle fut nivelée, illuminée, décorée suivant l'usage, et le grand bal masqué, appelé à Berlin la _redoute_, fut ouvert à minuit précis. La société y était passablement mêlée, puisque les princes et peut-être même les princesses du sang royal s'y trouvaient confondus avec les acteurs et les actrices de tous les théâtres. La Porporina s'y glissa seule, déguisée en religieuse, costume qui lui permettait de cacher son cou et ses épaules sous le voile, et sa taille sous une robe très ample. Elle sentait la nécessité de se rendre méconnaissable pour échapper aux commentaires que pourrait faire naître sa rencontre avec M. de Saint-Germain; et elle n'était pas fâchée d'éprouver la perspicacité de ce dernier, qui s'était vanté à elle de la reconnaître quelque déguisée qu'elle fût. Elle avait donc composé seule, et sans mettre même sa suivante dans la confidence, cet habit simple et facile: et elle était sortie bien enveloppée d'une longue pelisse qu'elle ne déposa qu'en se trouvant au milieu de la foule. Mais elle n'eut pas fait le tour de la salle, qu'elle remarqua une circonstance inquiétante. Un masque de sa taille, et qui paraissait être de son sexe, revêtu d un costume de nonne exactement semblable au sien, vint se placer devant elle à plusieurs reprises, en lui faisant des plaisanteries sur leur identité.
«Chère sœur, lui disait cette nonne, je voudrais bien savoir laquelle de nous est l'ombre de l'autre; et comme il me semble que tu es plus légère et plus diaphane que moi, je demande à te toucher la main pour m'assurer si tu es ma sœur jumelle ou mon spectre.»
Consuelo repoussa ces attaques, et s'efforça de gagner sa loge afin d'y changer de costume, ou de faire au sien quelque modification qui empêchât l'équivoque. Elle craignait que le comte de Saint-Germain, au cas où il aurait eu, en dépit de ses précautions, quelque révélation sur son déguisement, n'allât s'adresser à son Sosie et lui parler des secrets qu'il lui avait annoncés la veille. Mais elle n'eut point ce loisir. Déjà un capucin s'était mis à sa poursuite, et bientôt, il s'empara, bon gré, mal gré, de son bras.
«Vous ne m'éviterez pas, ma sœur, lui dit-il à voix basse, je suis votre père confesseur, et je vais vous dire vos péchés. Vous êtes la princesse Amélie.
--Tu es un novice, frère, répondit Consuelo en contrefaisant sa voix comme il est d'usage au bal masqué. Tu connais bien mal tes pénitentes.
--Oh! il est très-inutile de contrefaire ta voix, sœur. Je ne sais pas si tu as le costume de ton ordre, mais tu es l'abbesse de Quedlimbourg, et tu peux bien en convenir avec moi qui suis ton frère Henri.»
Consuelo reconnaissait effectivement la voix du prince, qui lui avait parlé souvent, et qui avait une espèce de grasseyement assez remarquable. Pour s'assurer que son Sosie était bien la princesse, elle nia encore, et le prince ajouta:
«J'ai vu ton costume chez le tailleur; et comme il n'y a pas de secrets pour les princes, j'ai surpris le tien. Allons, ne perdons pas le temps à babiller. Vous ne pouvez avoir la prétention de m'intriguer, ma chère sœur, et ce n'est nullement pour vous tourmenter que je m'attache à vos pas. J'ai des choses sérieuses à vous dire. Venez un peu à l'écart avec moi.»
Consuelo se laissa emmener par le prince, bien résolue à lui montrer ses traits plutôt que d'abuser de sa méprise pour surprendre des secrets de famille. Mais, au premier mot qu'il lui adressa lorsqu'ils eurent gagné une loge, elle devint attentive malgré elle, et crut avoir le droit d'écouter jusqu'au bout.
«Prenez garde d'aller trop vite avec la Porporina, dit le prince à sa prétendue sœur. Ce n'est pas que je doute de sa discrétion ni de la noblesse de son cœur. Les personnages les plus importants de _l'ordre_ s'en portent garants; et dussiez-vous me plaisanter encore sur la nature de mes sentiments pour elle, je vous dirai encore que je partage votre sympathie pour cette aimable personne. Mais ni ces personnages ni moi ne sommes d'avis que vous vous compromettiez vis-à-vis d'elle avant que l'on se soit assuré de ses dispositions. Telle entreprise qui saisira d'emblée une imagination ardente comme la vôtre et un esprit justement irrité comme le mien, peut épouvanter au premier abord une fille timide, étrangère sans doute à toute philosophie et à toute politique. Les raisons qui ont agi sur vous ne sont pas celles qui feront impression sur une femme placée dans une sphère si différente. Laissez donc à Trismégiste ou à Saint-Germain le soin de cette initiation.
--Mais Trismégiste n'est-il pas parti? dit Consuelo, qui était trop bonne comédienne pour ne pas pouvoir imiter la voix rauque et changeante de la princesse Amélie.
--S'il est parti, vous devez le savoir mieux que moi, puisque cet homme n'a de rapports qu'avec vous. Pour moi, je ne le connais pas. Mais M. de Saint-Germain me parait l'ouvrier le plus habile et le plus extraordinairement versé dans la science qui nous occupe. Il s'est fait fort de nous attacher cette belle cantatrice et de la soustraire aux dangers qui la menacent.
--Est-elle réellement en danger? demanda Consuelo.
--Elle y sera si elle persiste à repousser les soupirs de _M. le Marquis_.
--Quel marquis? demanda Consuelo étonnée.
--Vous êtes bien distraite, ma sœur! Je vous parle de Fritz ou du _grand lama_.
--Oui, du marquis de Bandebourg! reprit la Porporina, comprenant enfin qu'il s'agissait du roi. Mais vous êtes donc bien sûr qu'il pense à cette petite fille?
--Je ne dirai pas qu'il l'aime, mais il en est jaloux. Et puis, ma sœur, il faut bien reconnaître que vous la compromettez, cette pauvre fille, en la prenant pour votre confidente... Allons! je ne sais rien de cela, je n'en veux rien savoir; mais, au nom du ciel, soyez prudente, et ne laissez pas soupçonner à _nos amis_ que vous soyez mue par un autre sentiment que celui de la liberté politique. Nous avons résolu d'adopter votre comtesse de Rudolstadt. Quand elle sera initiée et liée par des serments, des promesses et des menaces, vous ne risquerez plus rien avec elle. Jusque-là, je vous en conjure, abstenez-vous de la voir et de lui parler de vos affaires et des nôtres... Et pour commencer, ne restez pas dans ce bal où votre présence n'est guère convenable, et où le _grand lama_ saura certainement que vous êtes venue. Donnez-moi le bras jusqu'à la sortie. Je ne puis vous reconduire plus loin. Je suis censé garder les arrêts à Potsdam, et les murailles du palais ont des yeux qui perceraient un masque de fer.»
En ce moment on frappa à la porte de la loge, et comme le prince n'ouvrait pas, on insista.
«Voilà un drôle bien impertinent de vouloir entrer dans une loge où se trouve une dame!» dit le prince en montrant son masque barbu à la lucarne de la loge.
Mais un domino rouge, à face blême, dont l'aspect avait quelque chose d'effrayant, lui apparut, et lui dit avec un geste singulier:
«_Il pleut._»
Cette nouvelle parut faire grande impression sur le prince.
«Dois-je donc sortir ou rester? demanda-t-il au domino rouge.
--Vous devez chercher, répondit ce domino, une nonne toute semblable à celle-ci, qui erre dans la cohue. Moi, je me charge de madame,» ajouta-t-il en désignant Consuelo, et en entrant dans la loge que le prince lui ouvrait avec empressement.
Ils échangèrent bas quelques paroles, et le prince sortit sans adresser un mot de plus à la Porporina.
«Pourquoi, dit le domino rouge en s'asseyant dans le fond de la loge, et en s'adressant à Consuelo, avez-vous pris un déguisement tout pareil à celui de la princesse? C'est l'exposer, ainsi que vous, à des méprises fatales. Je ne reconnais là ni votre prudence ni votre dévouement.
--Si mon costume est pareil à celui d'une autre personne, je l'ignore entièrement, répondit Consuelo, qui se tenait sur ses gardes avec ce nouvel interlocuteur.
--J'ai cru que c'était une plaisanterie de carnaval arrangée entre vous deux. Puisqu'il n'en est rien, madame la comtesse, et que le hasard seul s'en est mêlé, parlons de vous, et abandonnons la princesse à son destin.
--Mais si quelqu'un est en danger, Monsieur, il ne me semble pas que le rôle de ceux qui parlent de dévouement soit de rester les bras croisés.
--La personne qui vient de vous quitter veillera sur cette auguste tête folle. Sans doute, vous n'ignorez pas que la chose l'intéresse plus que nous, car cette personne vous fait la cour _aussi?_
--Vous vous trompez, Monsieur, et je ne connais pas cette personne plus que vous. D'ailleurs, votre langage n'est ni celui d'un ami, ni celui d'un plaisant. Permettez donc que je retourne au bal.
--Permettez-moi de vous demander auparavant un portefeuille qu'on vous a chargée de me remettre.
--Nullement, je ne suis chargée de rien pour qui que ce soit.
--C'est bien; vous devez parler ainsi. Mais avec moi, c'est inutile: je suis le comte de Saint-Germain.
--Je n'en sais rien.
--Quand même j'ôterais mon masque, comme vous n'avez vu mes traits que par une nuit obscure, vous ne me reconnaîtriez pas. Mais voici une lettre de créance.»
Le domino rouge présenta à Consuelo une feuille de musique accompagnée d'un signe qu'elle ne pouvait méconnaître. Elle remit le portefeuille, non sans trembler, et en ayant soin d'ajouter:
«Prenez acte de ce que je vous ai dit. Je ne suis chargée d'aucun message pour vous; c'est moi, moi seule, qui fais parvenir ces lettres et les traites qui y sont jointes à la personne que vous savez.
--Ainsi, c'est vous qui êtes la maîtresse du baron de Trenck?»
Consuelo, effrayée du mensonge pénible qu'on exigeait d'elle, garda le silence.
«Répondez, madame, reprit le domino rouge; le baron ne nous cache point qu'il reçoive des consolations et des secours d'une personne qui l'aime. C'est donc bien vous qui êtes l'amie du baron?
--C'est moi, répondit Consuelo avec fermeté, et je suis aussi surprise que blessée de vos questions. Ne puis-je être l'amie du baron sans m'exposer aux expressions brutales et aux soupçons outrageants dont il vous plaît de vous servir avec moi?
--La situation est trop grave pour que vous deviez vous arrêter à des mots. Écoutez bien: vous me chargez d'une mission qui me compromet, et qui m'expose à des dangers personnels de plus d'un genre. Il peut y avoir sous jeu quelque trame politique, et je ne me soucie pas de m'en mêler. J'ai donné ma parole aux amis de M. de Trenck de le servir dans une affaire d'amour. Entendons-nous bien: je n'ai pas promis de servir _l'amitié_. Ce mot est trop vague, et me laisse des inquiétudes. Je vous sais incapable de mentir. Si vous me dites positivement que de Trenck est votre amant, et si je puis en informer Albert de Rudolstadt...
--Juste ciel! Monsieur, ne me torturez pas ainsi; Albert n'est plus!...
--Au dire des hommes, il est mort, je le sais; mais pour vous comme pour moi il est éternellement vivant.
--Si vous l'entendez dans un sens religieux et symbolique, c'est la vérité; mais si c'est dans un sens matériel...
--Ne discutons pas. Un voile couvre encore votre esprit, mais ce voile sera soulevé. Ce qu'il m'importe de savoir à présent, c'est votre position à l'égard de Trenck. S'il est votre amant, je me charge de cet envoi d'où sa vie dépend peut-être; car il est privé de toutes ressources. Si vous refusez de vous prononcer, je refuse d'être votre intermédiaire.
--Eh bien, dit Consuelo avec un pénible effort, il est mon amant. Prenez le portefeuille, et hâtez-vous de le lui faire tenir.
--Il suffit, dit M. de Saint-Germain en prenant le portefeuille. Maintenant, noble et courageuse fille, laisse-moi te dire que je t'admire et te respecte. Ceci n'est qu'une épreuve à laquelle j'ai voulu soumettre ton dévouement et ton abnégation. Va, je sais tout! Je sais fort bien que tu mens par générosité, et que tu as été saintement fidèle à ton époux. Je sais que la princesse Amélie, tout en se servant de moi, ne daigne pas m'accorder sa confiance, et qu'elle travaille à s'affranchir de la tyrannie du _grand lama_ sans cesser de faire la princesse et la réservée. Elle est dans son rôle, et elle ne rougit pas de t'exposer, toi, pauvre fille sans aveu (comme disent les gens du monde), à un malheur éternel; oui, au plus grand des malheurs! celui d'empêcher la brillante résurrection de ton époux, et de plonger son existence présente dans les limbes du doute et du désespoir. Mais heureusement, entre l'âme d'Albert et la tienne, une chaîne de mains invisibles est tendue incessamment pour mettre en rapport celle qui agit sur la terre à la lumière du soleil, et celle qui travaille dans un monde inconnu, à l'ombre du mystère, loin du regard des vulgaires humains.»