Chapter 11
«Comme il n'y a rien _là_ de surnaturel, je veux savoir si c'est un laquais somnambule ou un page espiègle. Baisse ton voile, Porporina, il ne faut pas qu'on te voie dans ma compagnie. Quant à toi, de Kleist, tu peux te trouver mal si cela t'amuse. Je t'avertis que je ne m'occupe pas de toi. Allons, brave Rudolstadt, toi qui as affronté de pires aventures, suis-moi si tu m'aimes.»
Amélie marcha d'un pas assuré vers l'entrée de l'escalier; Consuelo la suivit sans qu'elle lui permit de tenir le flambeau à sa place; et madame de Kleist, aussi effrayée de rester seule que d'avancer, se traîna derrière elles en se cramponnant au mantelet de la Porporina.
Le balai infernal ne se faisait plus entendre, et la princesse arriva jusqu'à la rampe au-dessus de laquelle elle avança son flambeau pour mieux voir à distance. Mais, soit qu'elle fût moins calme qu'elle ne voulait le paraître, soit qu'elle eût aperçu quelque objet terrible, la main lui manqua, et le flambeau de vermeil, avec la bougie et sa collerette du cristal découpée, allèrent tomber avec fracas au fond de la spirale retentissante. Alors madame de Kleist, perdant la tête et ne se souciant pas plus de la princesse que de la comédienne, se mit à courir jusqu'à ce qu'elle eût rencontré dans l'obscurité la porte des appartements de sa maîtresse, où elle chercha un refuge, tandis que celle-ci, partagée entre une émotion insurmontable et la honte de s'avouer vaincue, reprenait avec Consuelo le même chemin, d'abord lentement, et puis peu à peu en doublant le pas; car d'autres pas se faisaient entendre derrière les siens, et ce n'étaient pas ceux de la Porporina, qui marchait sur la même ligne qu'elle, plus résolument peut-être, quoiqu'elle ne fit aucune bravade. Ces pas étranges, qui de seconde en seconde, se rapprochaient de leurs talons, résonnaient dans les ténèbres comme ceux d'une vieille femme chaussée de mules, et claquaient sur les dalles, tandis que le balai faisait toujours son office et se heurtait lourdement à la muraille, tantôt à droite, tantôt à gauche. Ce court trajet parut bien long à Consuelo. Si quelque chose peut vaincre le courage des esprits vraiment fermes et sains, c'est un danger qui ne peut être ni prévu ni compris. Elle ne se piqua point d'une audace inutile, et ne détourna pas la tête une seule fois. La princesse prétendit ensuite l'avoir fait inutilement dans les ténèbres; personne ne pouvait démentir ni constater le fait. Consuelo se souvint seulement qu'elle n'avait pas ralenti sa marche, qu'elle ne lui avait pas adressé un mot durant cette retraite forcée, et qu'en rentrant un peu précipitamment dans son appartement, elle avait failli lui pousser la porte sur le visage, tant elle avait hâte de la refermer. Cependant Amélie ne convint pas de sa faiblesse, et reprit assez vite son sang-froid pour railler madame de Kleist, qui était presque en convulsions, et pour lui faire, sur sa lâcheté et son manque d'égards, des reproches très-amers. La bonté compatissante de Consuelo, qui souffrait de l'état violent de la favorite, ramena quelque pitié dans le cœur de la princesse. Elle daigna s'apercevoir que madame de Kleist était incapable de l'entendre, et qu'elle était pâmée sur un sofa, la figure enfoncée dans les coussins. L'horloge sonna trois heures avant que cette pauvre personne eût parfaitement repris ses esprits; sa terreur se manifestait encore par des larmes. Amélie était lasse de n'être plus princesse, et ne se souciait plus de se déshabiller seule et de se servir elle-même, outre qu'elle avait peut-être l'esprit frappé de quelque pressentiment sinistre. Elle résolut donc de garder madame de Kleist jusqu'au jour.
«Jusque-là, dit-elle, nous trouverons bien quelque prétexte pour colorer l'affaire, si mon frère en entend parler. Quant à toi, Porporina, ta présence ici serait bien plus difficile à expliquer, et je ne voudrais pour rien au monde qu'on te vît sortir de chez moi. Il faut donc que tu te retires seule, et dès à présent, car on est fort matinal dans cette chienne d'hôtellerie. Voyons, de Kleist, calme-toi, je te garde, et si tu peux dire un mot de bon sens, explique-nous par où tu es entrée et dans quel coin tu as laissé ton chasseur, afin que la Porporina s'en serve pour retourner chez elle.»
La peur rend si profondément égoïste, que madame de Kleist, enchantée de ne plus avoir à affronter les terreurs de la galerie, et se souciant fort peu de l'angoisse que Consuelo pourrait éprouver en faisant seule ce trajet, retrouva toute sa lucidité pour lui expliquer le chemin qu'elle avait à prendre et le signal qu'elle aurait à donner pour rejoindre son serviteur affidé à la sortie du palais, dans un endroit bien abrité et bien désert, où elle lui avait commandé d'aller l'attendre.
Munie de ces instructions, et bien certaine cette fois de ne pas s'égarer dans le palais, Consuelo prit congé de la princesse, qui ne s'amusa nullement à la reconduire le long de la galerie. La jeune fille partit donc seule, à tâtons, et gagna le redoutable escalier sans encombre. Une lanterne suspendue, qui brûlait en bas, l'aida à descendre, ce qu'elle fit sans mauvaise rencontre, et même sans frayeur. Cette fois elle s'était armée de volonté; elle sentait qu'elle remplissait un devoir envers la malheureuse Amélie, et, dans ces cas-là, elle était toujours courageuse et forte. Enfin, elle parvint à sortir du palais par la petite porte mystérieuse dont madame de Kleist lui avait remis la clef, et qui donnait sur un coin d'arrière-cour. Lorsqu'elle fut tout à fait dehors, elle longea le mur extérieur pour chercher le chasseur. Dès qu'elle eut articulé le signal convenu, une ombre, se détachant du mur, vint droit à sa rencontre, et un homme, enveloppé d'un large manteau, s'inclina devant elle, et lui présenta le bras en silence dans une attitude respectueuse.
XI.
Consuelo se souvint que madame de Kleist, pour mieux dissimuler ses fréquentes visites secrètes à la princesse Amélie, venait souvent à pied le soir au château, la tête enveloppée d'une épaisse coiffe noire, la taille d'une mante de couleur sombre, et le bras appuyé sur celui de son domestique. De cette façon, elle n'était point remarquée des gens du château, et pouvait passer pour une de ces personnes dans la détresse qui se cachent de mendier, et qui reçoivent ainsi quelques secours de la libéralité des princes. Mais malgré toutes les précautions de la confidente et de sa maîtresse, leur secret était un peu celui de la comédie; et si le roi n'en prenait pas d'ombrage, c'est qu'il est de petits scandales qu'il vaut mieux tolérer qu'ébruiter en les combattant. Il savait bien que ces deux dames s'occupaient ensemble de Trenck plus que de magie; et bien qu'il condamnât presque également ces deux sujets d'entretien, il fermait les yeux et savait gré intérieurement à sa sœur d'y porter une affectation de mystère qui mettait sa responsabilité à couvert aux yeux de certaines gens. Il voulait bien feindre d'être trompé; il ne voulait pas avoir l'air d'approuver l'amour et les folies de sa sœur. C'était donc sur le malheureux Trenck que sa sévérité s'était appesantie, et encore avait-il fallu l'accuser de crimes imaginaires pour que le public ne pressentît pas les véritables motifs de sa disgrâce.
La Porporina, pensant que le serviteur de madame de Kleist devait aider à son incognito, en lui donnant le bras de même qu'à sa maîtresse, n'hésita point à accepter ses services, et à s'appuyer sur lui pour marcher sur le pavé enduit de glace. Mais elle n'eut pas fait trois pas ainsi, que cet homme lui dit d'un ton dégagé:
«Eh bien, ma belle comtesse, dans quelle humeur avez-vous laissé votre fantasque Amélie?»
Malgré le froid et la bise, Consuelo sentit le sang lui monter aux joues. Selon toute apparence, ce valet la prenait pour sa maîtresse, et trahissait ainsi une intimité révoltante avec elle. La Porporina, saisie de dégoût, retira son bras de celui de cet homme, en lui disant sèchement:
«Vous vous trompez.
--Je n'ai pas l'habitude de me tromper, reprit l'homme au manteau avec la même aisance. Le public peut ignorer que la divine Porporina est comtesse de Rudolstadt; mais le comte de Saint-Germain est mieux instruit.
--Qui êtes-vous donc, dit Consuelo bouleversée de surprise; n'appartenez-vous pas à la maison de madame la comtesse de Kleist?
--Je n'appartiens qu'à moi-même, et ne suis serviteur que de la vérité, reprit l'inconnu. Je viens de dire mon nom; mais je vois qu'il est ignoré de madame de Rudolstadt.
--Seriez-vous donc le comte de Saint-Germain en personne?
--Et quel autre pourrait vous donner un nom que le public ignore? Tenez, madame la comtesse, voici deux fois que vous avez failli tomber en deux pas que vous avez faits sans mon aide. Daignez reprendre mon bras. Je sais fort bien le chemin de votre demeure, et je me fais un devoir et un honneur de vous y reconduire saine et sauve.
--Je vous remercie de votre bonté, monsieur le comte, répondit Consuelo, dont la curiosité était trop excitée pour refuser l'offre de cet homme intéressant et bizarre: aurez-vous celle de me dire pourquoi vous m'appelez ainsi?
--Parce que je désire obtenir votre confiance d'emblée en vous montrant que j'en suis digne. Il y a longtemps que je sais votre mariage avec Albert, et je vous ai gardé à tous deux un secret inviolable, comme je le garderai tant que ce sera votre volonté.
--Je vois que ma volonté à cet égard est fort peu respectée par M. Supperville, dit Consuelo qui se pressait d'attribuer à ce dernier les notions de M. de Saint-Germain sur sa position.
--N'accusez pas ce pauvre Supperville, reprit le comte. Il n'a rien dit, si ce n'est à la princesse Amélie, pour lui faire sa cour. Ce n'est pas de lui que je tiens le fait.
--Et de qui donc, en ce cas, Monsieur?
--Je le tiens du comte Albert de Rudolstadt lui-même. Je sais bien que vous allez me dire qu'il est mort pendant qu'on achevait la cérémonie religieuse de votre hyménée; mais je vous répondrai qu'il n'y a pas de mort, que personne, que rien ne meurt, et que l'on peut s'entretenir encore avec ce que le vulgaire appelle les trépassés, quand on connaît leur langage et les secrets de leur vie.
--Puisque vous savez tant de choses, Monsieur, vous n'ignorez peut-être pas que de semblables assertions ne me peuvent aisément convaincre, et qu'elles me font beaucoup de mal, en me présentant sans cesse l'idée d'un malheur que je sais être sans remède, en dépit des promesses menteuses de la magie.
--Vous avez raison d'être en garde contre les magiciens et les imposteurs. Je sais que Cagliostro vous a effrayée d'une apparition au moins intempestive. Il a cédé à la gloriole de vous montrer son pouvoir, sans s'inquiéter de la disposition de votre âme et de la sublimité de sa mission. Cagliostro n'est cependant pas un imposteur, tant s'en faut! Mais c'est un vaniteux, et c'est par là qu'il a mérité souvent le reproche de charlatanisme.
--Monsieur le comte, on vous fait le même reproche; et comme cependant on ajoute que vous êtes un homme supérieur, je me sens le courage de vous dire franchement les préventions qui combattent mon estime pour vous.
--C'est parler avec la noblesse qui convient à Consuelo, répondit M. de Saint-Germain avec calme, et je vous sais gré de faire cet appel à ma loyauté. J'en serai digne, et je vous parlerai sans mystère. Mais nous voici à votre porte, et le froid, ainsi que l'heure avancée, me défendent de vous retenir ici plus longtemps. Si vous voulez apprendre des choses de la dernière importance, et d'où votre avenir dépend, permettez-moi de vous entretenir en liberté.
--Si Votre Seigneurie veut venir me voir dans la journée, je l'attendrai chez moi à l'heure qu'elle m'indiquera.
--Il faut que je vous parle demain; et demain vous recevrez la visite de Frédéric, que je ne veux pas rencontrer, parce que je ne fais aucun cas de lui.
--De quel Frédéric voulez-vous parler, monsieur le comte?
--Oh! ce n'est pas de notre ami Frédéric de Trenck que nous avons réussi à tirer de ses mains. C'est de ce méchant petit roi de Prusse qui vous fait la cour. Tenez, il y aura demain grande redoute à l'Opéra: soyez-y. Quelque déguisement que vous preniez, je vous reconnaîtrai et me ferai reconnaître de vous. Dans cette cohue, nous trouverons l'isolement et la sécurité. Autrement, mes relations avec vous amasseraient de grands malheurs sur des têtes sacrées. A demain donc, madame la comtesse!»
En parlant ainsi, le comte de Saint-Germain salua profondément Consuelo et disparut, la laissant pétrifiée de surprise au seuil de sa demeure.
«Il y a décidément, dans ce royaume de la raison, une conspiration permanente contre la raison, se disait la cantatrice en s'endormant. A peine ai-je échappé à un des périls qui menacent la mienne, qu'un autre se présente. La princesse Amélie m'avait donné l'explication des dernières énigmes, et je me croyais bien tranquille; mais, au même instant, nous rencontrons, ou du moins nous entendons la balayeuse fantastique, qui se promène dans ce château du doute, dans cette forteresse de l'incrédulité, aussi tranquillement qu'elle l'eût fait il y a deux cents ans. Je me débarrasse de la frayeur que me causait Cagliostro, et voici un autre magicien qui parait encore mieux instruit de mes affaires. Que ces devins tiennent registre de tout ce qui concerne la vie des rois et des personnages puissants ou illustres, je le conçois; mais que moi, pauvre fille humble et discrète, je ne puisse dérober aucun fait de ma vie à leurs investigations, voilà qui me confond et m'inquiète malgré moi. Allons, suivons le conseil de la princesse. Comptons que l'avenir expliquera encore ce prodige, et, en attendant, abstenons-nous de juger. Ce qu'il y aurait de plus extraordinaire peut-être dans celui-ci, c'est que la visite du roi, prédite par M. de Saint-Germain, eût lieu effectivement demain. Ce sera la troisième fois seulement que le roi sera venu chez moi. Ce M. de Saint-Germain serait-il son confident? On dit qu'il faut se méfier surtout de ceux qui parlent mal du maître. Je tâcherai de ne pas l'oublier.»
Le lendemain, à une heure précise, une voiture sans livrée et sans armoiries entra dans la cour de la maison qu'habitait la cantatrice, et le roi, qui l'avait fait prévenir, deux heures auparavant, d'être seule et de l'attendre, pénétra dans ses appartements le chapeau sur l'oreille gauche, le sourire sur les lèvres, et un petit panier à la main.
«Le capitaine Kreutz vous apporte des fruits de son jardin, dit-il. Des gens malintentionnés prétendent que cela vient des jardins de Sans-Souci, et que c'était destiné au dessert du roi. Mais le roi ne pense point à nous, Dieu merci, et le petit baron vient passer une heure ou deux avec sa petite amie.»
Cet agréable début, au lieu de mettre Consuelo à son aise, la troubla étrangement. Depuis qu'elle conspirait contre sa volonté en recevant les confidences de la princesse Amélie, elle ne pouvait plus braver avec une impassible franchise le royal inquisiteur. Il eût fallu désormais le ménager, le flatter peut-être, détourner ses soupçons par d'adroites agaceries. Consuelo sentait que ce rôle ne lui convenait pas, quelle le jouerait mal, surtout s'il était vrai que Frédéric eût _du goût_ pour elle, comme on disait à la cour, où l'on eût cru rabaisser la majesté royale en se servant du mot d'amour à propos d'une comédienne. Inquiète et troublée, Consuelo remercia gauchement le roi de l'excès de ses bontés, et tout aussitôt la physionomie du roi changea, et devint aussi morose qu'elle s'était annoncée radieuse.
«Qu'est-ce, dit-il brusquement en fronçant le sourcil. Avez-vous de l'humeur? êtes-vous malade? pourquoi m'appelez-vous _sire_? Ma visite vous dérange de quelque amourette?
--Non, Sire, répondit la jeune fille en reprenant la sérénité de la franchise. Je n'ai ni amourette ni amour.
--A la bonne heure! Quand cela serait, après tout, que m'importe? mais j'exigerais que vous m'en fissiez l'aveu.
--L'aveu? M. le capitaine veut dire la confidence, sans doute?
--Expliquez la distinction.
--Monsieur le capitaine la comprend de reste.
--Comme vous voudrez; mais distinguer n'est pas répondre. Si vous étiez amoureuse, je voudrais le savoir.
--Je ne comprends pas pourquoi.
--Vous ne le comprenez pas du tout? regardez-moi donc en face. Vous avez le regard bien vague aujourd'hui!
--Monsieur le capitaine, il me semble que vous voulez singer le roi. On dit, que quand il interroge un accusé, il lui lit dans le blanc des yeux. Croyez-moi, ces façons-là ne vont qu'à lui; et encore, s'il venait chez moi pour me les faire subir, je le prierais de retourner à ses affaires.
--C'est cela; vous lui diriez: «Va te promener, Sire.»
--Pourquoi non? La place du roi est sur son cheval ou sur son trône, et s'il avait le caprice de venir chez moi, je serais en droit de ne pas le souffrir maussade.
--Vous auriez raison; mais dans tout cela vous ne me répondez pas. Vous ne voulez pas me prendre pour le confident de vos prochaines amours?
--Il n'y a point de prochaines amours pour moi, je vous l'ai dit souvent, baron.
--Oui, en riant, parce que je vous interrogeais de même; mais si je parle sérieusement à cette heure?
--Je réponds de même.
--Savez-vous que vous êtes une singulière personne?
--Pourquoi cela?
--Parce que vous êtes la seule femme de théâtre qui ne soit pas occupée de belles passions ou de galanterie.
--Vous avez une mauvaise idée des femmes de théâtre, monsieur le capitaine!
--Non! j'en ai connu de sages; mais elles visaient à de riches mariages, et vous, on ne sait à quoi vous songez.
--Je songe à chanter ce soir.
--Ainsi vous vivez au jour le jour?
--Désormais, je ne vis pas autrement.
--Il n'en a donc pas été toujours ainsi?
--Non, Monsieur.
--Vous avez aimé?
--Oui, Monsieur.
--Sérieusement.
--Oui, Monsieur.
--Et longtemps?
--Oui, Monsieur.
--Et qu'est devenu votre amant?
--Mort!
--Mais vous en êtes consolée?
--Non.
--Oh! vous vous en consolerez bien?
--Je crains que non.
--Cela est étrange. Ainsi, vous ne voulez pas vous marier.
--Jamais.
--Et vous n'aurez pas d'amour?
--Jamais.
--Pas même un ami?
--Pas même un ami comme l'entendent les belles dames.
--Bast, si vous alliez à Paris, et que le roi Louis XV, ce galant chevalier...
--Je n'aime pas les rois, monsieur le capitaine, et je déteste les rois galants.
--Ah! je comprends; vous aimez mieux les pages. Un joli cavalier, comme Trenck, par exemple!
--Je n'ai jamais songé à sa figure.
--Et cependant vous avez conservé des relations avec lui!
--Si cela était, elles seraient de pure et honnête amitié.
--Vous convenez donc que ces relations subsistent?
--Je n'ai pas dit cela, répondit Consuelo, qui craignit de compromettre la princesse par ce seul indice.
--Alors vous le niez.
--Je n'aurais pas de raisons pour le nier, si cela était; mais d'où vient que le capitaine Kreutz m'interroge de la sorte? Quel intérêt peut-il prendre à tout cela?
--Le roi en prend apparemment, repartit Frédéric en ôtant son chapeau et en le posant brutalement sur la tête d'une Polymnie en marbre blanc dont le buste antique ornait la console.
--Si le roi me faisait l'honneur de venir chez moi, dit Consuelo en surmontant la terreur qui s'emparait d'elle, je penserais qu'il désire entendre de la musique, et je me mettrais à mon clavecin pour lui chanter l'air d'_Ariane abandonnée_...
--Le roi n'aime pas les prévenances. Quand il interroge, il veut qu'on lui réponde clair et net. Qu'est-ce que vous avez été faire cette nuit dans le palais du roi? Vous voyez bien que le roi a le droit de venir faire le maître chez vous, puisque vous allez chez lui à des heures indues sans sa permission?»
Consuelo trembla de la tête aux pieds; mais elle avait heureusement dans toutes sortes de dangers une présence d'esprit qui l'avait toujours sauvée comme par miracle. Elle se rappela que Frédéric plaidait souvent le faux pour savoir le vrai, et qu'il passait pour arracher les aveux par la surprise plus que par tout autre moyen. Elle se tint sur ses gardes, et, souriant à travers sa pâleur, elle répondit:
«Voilà une singulière accusation, et je ne sais ce qu'on peut répondre à des demandes fantastiques.
--Vous n'êtes plus laconique comme tout à l'heure, reprit le roi; comme on voit bien que vous mentez! Vous n'avez pas été cette nuit au palais? répondez oui ou non?
--Eh bien, non! dit Consuelo avec courage, préférant la honte d'être convaincue de mensonge, à la lâcheté de livrer le secret d'autrui pour se disculper.
--Vous n'en êtes pas sortie à trois heures du matin, toute seule?
--Non, répondit Consuelo, qui retrouvait ses forces en voyant une imperceptible irrésolution dans la physionomie du roi, et qui jouait déjà la surprise avec supériorité.
--Vous avez osé dire trois fois non! s'écria le roi d'un air courroucé et avec des regards foudroyants.
--J'oserai le dire une quatrième fois, si Votre Majesté l'exige, répondit Consuelo, résolue de faire face à l'orage jusqu'au bout.
--Oh! je sais bien qu'une femme soutiendrait le mensonge dans les tortures, comme les premiers chrétiens y soutenaient ce qu'ils croyaient être la vérité. Qui pourra se flatter d'arracher une réponse sincère à un être féminin? Écoutez, Mademoiselle, j'ai eu jusqu'ici de l'estime pour vous, parce que je pensais que vous faisiez seule exception aux vices de votre sexe. Je ne vous croyais ni intrigante, ni perfide, ni effrontée. J'avais dans votre caractère une confiance qui allait jusqu'à l'amitié...
--Et maintenant, Sire...
--Ne m'interrompez pas. Maintenant, j'ai mon opinion, et vous en sentirez les effets. Mais écoutez-moi bien. Si vous aviez le malheur de vous immiscer dans de petites intrigues de palais, d'accepter certaines confidences déplacées, de rendre certains services dangereux, vous vous flatteriez vainement de me tromper longtemps, et je vous chasserais d'ici aussi honteusement que je vous y ai reçue avec distinction et bonté.
--Sire, répondit Consuelo avec audace, comme le plus cher et le plus constant de mes vœux est de quitter la Prusse, quels que soient le prétexte de mon renvoi et la dureté de votre langage, je reçois avec reconnaissance l'ordre de mon départ.
--Ah! vous le prenez ainsi, s'écria Frédéric transporté de colère, et vous osez me parler de la sorte!»
En même temps il leva sa canne comme s'il eût voulu frapper Consuelo; mais l'air de mépris tranquille avec lequel elle attendit cet outrage le fit rentrer en lui-même, et il jeta sa canne loin de lui, en disant d'une voix émue:
«Tenez, oubliez les droits que vous avez à la reconnaissance du capitaine Kreutz, et parlez au roi avec le respect convenable; car si vous me poussez à bout, je suis capable de vous corriger comme un enfant mutin.
--Sire, je sais qu'on bat les enfants dans votre auguste famille, et j'ai ouï dire que Votre Majesté, pour se soustraire à de tels traitements, avait autrefois essayé de prendre la fuite. Ce moyen sera plus facile à une zingara comme moi qu'il ne l'a été au prince royal Frédéric. Si Votre Majesté ne me fait pas sortir de ses États dans les vingt-quatre heures, j'aviserai moi-même à la rassurer sur mes intrigues, en quittant la Prusse sans passe-port, fallût-il fuir à pied et en sautant les fossés, comme font les déserteurs et les contrebandiers.
--Vous êtes une folle! dit le roi en haussant les épaules et en marchant à travers la chambre pour cacher son dépit et son repentir. Vous partirez, je ne demande pas mieux, mais sans scandale et sans précipitation. Je ne veux pas que vous me quittiez ainsi, mécontente de moi et de vous-même. Où diable avez-vous pris l'insolence dont vous êtes douée? et quel diable me pousse à la débonnaireté dont j'use avec vous?