La Comédie humaine - Volume 18
Part 57
Tous ceux qui vont au bal connaissent cette phase des grandes soirées où tout le monde n’est pas arrivé, mais où les salons sont déjà pleins, et qui cause un moment de terreur à la maîtresse de la maison. C’est, toute comparaison gardée, un instant semblable à celui qui décide de la victoire ou de la perte d’une bataille.
Vous comprenez alors comment ce qui devait être un secret bien gardé peut avoir aujourd’hui les honneurs de l’impression.
—Eh bien! Caroline?
—Eh bien! Stéphanie?
—Eh bien?
—Eh bien?
Un double soupir.
—Tu ne te souviens plus de nos conventions?
—Si...
—Pourquoi donc n’es-tu pas venue me voir?
—On ne me laisse jamais seule, nous avons à peine le temps de causer ici...
—Ah! si mon Adolphe prenait ces manières-là! s’écria Caroline.
—Tu nous as bien vus, Armand et moi, quand il me faisait ce qu’on nomme, je ne sais pourquoi, la cour...
—Oui, je l’admirais, je te trouvais bien heureuse, tu trouvais ton idéal, toi! un bel homme, toujours si bien mis, en gants jaunes, la barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus exquise, aux petits soins...
—Va, va, toujours.
—Enfin un homme comme il faut; son parler était d’une douceur féminine, pas la moindre brusquerie. Et des promesses de bonheur, de liberté! Ses phrases étaient plaquées de palissandre. Il meublait ses paroles de châles et de dentelles. On entendait rouler dans les moindres mots, des chevaux et des voitures. Ta corbeille était d’une magnificence millionnaire. Armand me faisait l’effet d’un mari de velours, d’une fourrure de plumes d’oiseaux dans laquelle tu allais t’envelopper.
—Caroline, mon mari prend du tabac.
—Eh bien! le mien fume...
—Mais le mien en prend, ma chère, comme en prenait, dit-on, Napoléon, et j’ai le tabac en horreur; il l’a su, le monstre, et s’en est passé pendant sept mois...
—Tous les hommes ont de ces habitudes, il faut absolument qu’ils prennent quelque chose.
—Tu n’as aucune idée des supplices que j’endure. La nuit, je suis réveillée en sursaut par un éternûment. En m’endormant, j’ai fait des mouvements qui m’ont mis le nez sur des grains de tabac semés sur l’oreiller, je les aspire, et je saute comme une mine. Il paraît que ce scélérat d’Armand est habitué à cette _surprise_, il ne s’éveille point. Je trouve du tabac partout, et je n’ai pas, après tout, épousé la Régie.
—Qu’est-ce que c’est que ce petit inconvénient, ma chère enfant, si ton mari est un bon enfant et d’un bon naturel!
—Ah bien! il est froid comme un marbre, compassé comme un vieillard, causeur comme une sentinelle, et c’est un de ces hommes qui disent oui à tout, mais qui ne font rien que ce qu’ils veulent.
—Dis-lui non.
—C’est essayé.
—Eh bien?
—Eh bien! il m’a menacée de réduire ma pension de ce qui lui serait nécessaire pour se passer de moi...
—Pauvre Stéphanie! ce n’est pas un homme, c’est un monstre...
—Un monstre calme et méthodique, à faux toupet, qui, tous les soirs...
—Tous les soirs?...
—Attends donc!... qui tous les soirs prend un verre d’eau pour y mettre sept fausses dents.
—Quel piége que ton mariage! Enfin Armand est riche?
—Qui sait?
—Oh! mon Dieu! mais tu me fais l’effet de devenir avant peu très-malheureuse... ou très-heureuse.
—Et toi, ma petite?
—Moi, jusqu’à présent je n’ai qu’une épingle qui me pique dans mon corset; mais c’est insupportable.
—Pauvre enfant! tu ne connais pas ton bonheur. Allons, dis.
Ici la jeune femme parla si bien à l’oreille de l’autre, qu’il fut impossible d’entendre un seul mot. La conversation recommença ou plutôt finit par une sorte de conclusion.
—Ton Adolphe est jaloux?
—De qui? nous ne nous quittons pas, et c’est là, ma chère, une misère. On n’y tient pas. Je n’ose pas bâiller, je suis toujours en représentation de femme aimante. C’est fatigant.
—Caroline?
—Eh bien?
—Ma petite, que vas-tu faire?
—Me résigner. Et toi?
—Combattre la Régie...
Cette petite misère tend à prouver qu’en fait de déceptions personnelles, les deux sexes sont bien quittes l’un envers l’autre.
LES AMBITIONS TROMPÉES.
§ I. —L’ILLUSTRE CHODOREILLE.
Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou moins foncée. Il avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle: supposez un peintre, un romancier, un journaliste, un poëte, un grand homme d’État.
Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque chose. Ceci donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris par tous les véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et qui s’y élancent un beau matin avec l’intention hydrophobique de renverser toutes les renommées, de se bâtir un piédestal avec des ruines à faire, jusqu’à ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit de formuler ce fait normal qui caractérise notre époque, prenons de tous ces personnages celui que l’auteur a nommé ailleurs UN GRAND HOMME DE PROVINCE.
Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un paquet de plumes et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs, après toutefois y avoir écrit sur chaque feuillet cinquante lignes pleines de style et d’imagination.
Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne, stimule bien des familles qui pourraient employer leurs membres utilement au fond des provinces, à les lancer dans l’enfer de Paris.
Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à toute sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs. Il a toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis vers, il passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable d’une charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit, laquelle a soulevé l’admiration du département.
Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que leur fils vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est difficile d’être un écrivain et de connaître la langue française avant une douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs (Ésope, Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine, Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des _Mille et une Nuits_) sont tous des hommes de génie autant que des colosses d’érudition.
Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles, revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique, apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient comme sur des raquettes; et, après cinq à six années d’exercices plus ou moins fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses parents, il _arrive à une certaine position_.
Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux a nommée la _camaraderie_, Adolphe voit son nom souvent cité parmi les noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, soit dans les annonces des journaux qui promettent de paraître. Les libraires impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse rubrique: SOUS PRESSE, qu’on pourrait appeler la ménagerie typographique des ours[5]. On comprend quelquefois Chodoreille parmi les hommes d’espérance de la jeune littérature.
[5] On appelle un _ours_ une pièce refusée à beaucoup de théâtres, et qui finit par être représentée dans certains moments où quelque directeur éprouve le besoin d’un ours. Ce mot a nécessairement passé de la langue des coulisses dans l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se promènent. On devrait appeler ours blanc celui de la librairie, et les autres des ours noirs.
Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se faire prendre pour un _bon enfant_; et à mesure qu’il perd des illusions sur la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et des années.
Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par des amis, léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade de chaque genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour Adolphe ce qu’est pour le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il met toujours en jeu, car pendant cinq ans _Tout pour une Femme_ (titre définitif) sera l’un des plus charmants ouvrages de notre époque.
En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, dans des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus tendre enfance.
Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon de casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent, il est admis dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue les cinq ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou du talent, il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il se permet dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou trois femmes célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs au mieux avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient être appelées _des chaussettes_, et il en est aux poignées de main et aux petits verres d’absinthe avec les astres des petits journaux.
Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, c’est la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon Buffon, serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.
Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline. Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés à polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon d’avis aux familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez ces deux lettres échangées entre deux amies différemment mariées, vous comprendrez qu’elle était nécessaire, autant que le récit par lequel jadis commençait tout bon mélodrame, et nommé l’avant-scène... Vous devinerez les savantes manœuvres du paon parisien faisant la roue au sein de sa ville natale et fourbissant dans des arrière-pensées matrimoniales les rayons d’une gloire qui, semblables à ceux du soleil, ne sont chauds et brillants qu’à de grandes distances.
DE MADAME CLAIRE DE LA ROULANDIÈRE, NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE, NÉE HEURTAUT.
«Viviers.
»Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de consoler celle qui restait en province!
»Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais si je puis être satisfaite en ayant le cœur _saturé_ de nos idées. Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président, l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité de mœurs. Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée de ma belle-mère ou de mon mari. Nous recevons tous les gens graves de la ville le soir. Ces messieurs font un whist à deux sous la fiche, et j’entends des conversations dans ce genre-ci: Monsieur Vitremont est mort, il laisse deux cent quatre-vingt mille francs de fortune... dit le substitut, un jeune homme de quarante-sept ans, amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien certain de cela?...
» —Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs, et il est acquis à la discussion que, _s’il n’y a pas deux cent quatre-vingt mille francs, on en sera bien près_...
»Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour avoir tenu le pain sous la clef, pour avoir _plaçoté_ ses économies, mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et tous les gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi des mains en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent quatre-vingt mille francs!... Et chacun a des parents malades de qui l’on dit: —Laissera-t-il quelque chose d’approchant? et l’on discute le _vif_ comme on a discuté le _mort_.
»On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des probabilités de vacance dans les places, et des probabilités de récolte.
»Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou, faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées, pouvais-je savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...
»Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes, dont l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que toi, je suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame la présidente _gros comme le bras_, et je me résigne à donner le bras à ce grand diable de monsieur de La Roulandière pendant quarante ans, à vivre menu de toute manière et à voir deux gros sourcils sur deux yeux vairons dans une figure jaune, laquelle ne saura jamais ce qu’est un sourire.
»Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais dans les _grandes_ quand je frétillais dans les _petites_, toi qui ne péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent mille francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme, un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes à talent que notre ville ait produits!... quelle chance!
»Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de Paris. Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie, aller dans tous les salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. Tu jouis des jouissances exquises de la société des deux ou trois femmes célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit, dit-on, où se disent ces mots qui nous arrivent ici comme des fusées à la Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui nous parlait tant Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous les illustres étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une des reines de Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu verras chez toi les lionnes, les lions de la littérature, du grand monde et de la finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés illustres et de ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels termes, que je te vois fêtée en fêtant.
»Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta tante Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari, vous devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres sans payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les inaugurations ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien, qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi m’oublies-tu!
»Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce qu’est un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes dames de Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais bien savoir _en quoi elles sont faites_; enfin n’oublie rien, si tu n’oublies pas que tu es aimée _quand même_ par ta pauvre
»CLAIRE JUGAULT.»
MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LA ROULANDIÈRE, A VIVIERS.
«Paris.
»Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs ta lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas écrite. Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une femme un appareil sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache pas pour s’amuser à les compter...
»Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu trop empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis heureuse!... Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est, hélas! à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins irritables, nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe, et j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui.
»Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te dise la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde misère habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs par an, il ne les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées à Paris. Nous sommes logés à un troisième étage de la rue Joubert, qui nous coûte douze cents francs, et il nous reste sur nos revenus environ huit mille cinq cents francs avec lesquels je tâche de nous faire vivre honorablement.
»Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps. Il a dû cette place à un placement. Nous avons employé les soixante-dix mille francs de succession de ma tante Carabès au cautionnement du journal, on nous donne neuf pour cent, et nous avons en outre des actions. Depuis cette affaire, conclue depuis dix mois, nos revenus ont doublé, l’aisance est venue. Je n’ai pas plus à me plaindre de mon mariage comme affaire d’argent que comme affaire de cœur. Mon amour-propre a seul souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas comprendre toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la première.
»Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente, je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un luxe effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre ma visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une heure insolemment indue.
»A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, fière de mon grand homme anonyme; il me donne un coup de coude et me dit en me désignant à l’avance un gros petit homme, assez mal vêtu: —«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept ou huit illustrations européennes de la France. J’apprête mon air admiratif, et je vois Adolphe saluant avec une sorte de bonheur le vrai grand homme, qui lui répond par le petit salut écourté qu’on accorde à un homme avec lequel on a sans doute à peine échangé quatre paroles en dix ans. Adolphe avait quêté sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te connaît pas? dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un autre, me répond Adolphe.
»Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des hommes d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix minutes devant quelque passage avec messieurs Armand du Cantal, Georges Beaunoir, Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais entendu parler. Mesdames Constantine Ramachard, Anaïs Crottat et Lucienne Vouillon viennent nous voir et me menacent de leur amitié _bleue_. Nous recevons à dîner des directeurs de journaux inconnus dans notre province. Enfin, j’ai eu le douloureux bonheur de voir Adolphe refusant une invitation à une soirée de laquelle j’étais exclue.
»Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne peut obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité connue, jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que de se caser dans les _utilités_ de la littérature. Il ne manquait pas d’esprit à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris, on doit posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes.
»J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver, comme tant de médiocrités, à une place quelconque, à un emploi de sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait si nous ne le ferons pas nommer député plus tard à Viviers?
»Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et amies qui nous conviennent, et voilà cette brillante existence que tu dorais de toutes les splendeurs sociales.
»De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape quelque coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer, où je me promenais, j’entends un des plus méchants hommes d’esprit, Léon de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez qu’il faut être bien Chodoreille pour aller découvrir au bord du Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah, a répondu l’autre, il est bourgeonné. Ils avaient entendu mon mari me donnant mon petit nom. Et moi, qui passais pour belle à Viviers, qui suis grande, bien faite et encore assez grasse pour faire le bonheur d’Adolphe! Voilà comment j’apprends qu’il en est à Paris de la beauté des femmes comme de l’esprit des hommes de province.
»Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je suis assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand homme un homme ordinaire.
»Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est encore moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de ma vie, suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un homme charmant.
»CAROLINE HEURTAUT.»
La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci: »J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera, grâce à ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes, se vengeait de son président sur l’avenir d’Adolphe.
§ II. —UNE NUANCE DU MÊME SUJET.
«(_Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un rhume, mais j’eus cette lettre._)»
Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les clercs de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu M. Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on sait, la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des Ghérardini de Florence.
Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.
«Ma chère amie,