La Comédie humaine - Volume 18
Part 52
Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle ne dit plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous regarder. Vous n’avez ni âme, ni cœur, ni sentiment. Il n’y a que vous pour inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le malheur de rappeler à Caroline que c’est elle qui, le matin, a exigé cette partie au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit sa petite), vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides et piquantes.
Aussi acceptez-vous tout _pour ne pas aigrir le lait d’une femme qui nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites choses_, vous dit à l’oreille votre atroce belle-mère.
Vous avez au cœur toutes les furies d’Oreste.
A ces mots sacramentels dits par l’Octroi: —_Vous n’avez rien à déclarer?_...
—Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur et de poussière.
Elle rit, l’employé rit, il vous prend envie de verser votre famille dans la Seine.
Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse fille qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans votre tilbury quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là pour aller manger une matelote. Une idée! Madame Schontz s’inquiétait bien d’enfants, de son chapeau dont la dentelle a été mise en pièces dans les fourrés! elle ne s’inquiétait de rien, pas même de sa dignité, car elle indisposa le garde champêtre de Vincennes par la désinvolture de sa danse un peu risquée.
Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval normand, vous n’avez évité ni l’indisposition de votre animal, ni l’indisposition de votre femme.
Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où votre femme a raison, _comme toujours_!
—Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères.
Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant sa fille par ces terribles paroles: —Ils sont tous égoïstes, calme-toi; ton père était absolument comme cela.
LE CONCLUSUM.
Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de votre femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la cuisinière voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées, de fleurs rejetées.
Le coiffeur est là, l’artiste par excellence, autorité souveraine, à la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant et venant; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions bien ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre est un atelier d’où doit sortir une Vénus de salon.
Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce encore pour vous, pour elle seulement, ou pour autrui? Questions graves!
Vous n’y pensez seulement pas.
Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal; vous allez à pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d’affaires sur un terrain neutre avec un agent de change, un notaire ou un banquier à qui vous ne voudriez pas donner l’avantage d’aller les trouver chez eux.
Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes sont presque indéterminables, est la répugnance particulière que les hommes habillés et près d’aller en soirée manifestent pour les discussions ou pour répondre à des questions. Au moment du départ, il est peu de maris qui ne soient silencieux et profondément enfoncés dans des réflexions variables selon les caractères. Ceux qui répondent ont des paroles brèves et péremptoires.
En ce moment, les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes, elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la manière de dissimuler une queue de rose, de faire tomber une grappe de bruyère, de tourner une écharpe. Il ne s’agit jamais de ces brimborions, mais d’elles-mêmes. Suivant une jolie expression anglaise, elles pêchent les compliments à la ligne, et quelquefois mieux que des compliments.
Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière les saules de ces prétextes; mais votre femme vous est si connue, et vous avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages moraux et physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis brièvement, en conscience; et vous forcez alors Caroline d’arriver à ce mot décisif, cruel à dire pour toutes les femmes, même celles qui ont vingt ans de ménage:
—Il paraît que je ne suis pas à ton goût?
Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez le moins, les sous, les liards de votre bourse.
—Cette robe est délicieuse! —Je ne t’ai jamais vue si bien mise. —Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à ravir. —La coiffure est très-originale. —En entrant au bal, tout le monde t’admirera. —Non-seulement tu seras la plus belle, mais encore la mieux mise. —Elles enrageront toutes de ne pas avoir ton goût. —La beauté, nous ne la donnons pas; mais le goût est comme l’esprit, une chose dont nous pouvons être fiers...
—Vous trouvez? est-ce sérieusement, Adolphe?
Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour vous arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies, et pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien n’est trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière.
—Partons, dites-vous.
Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur, et se met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses plus glorieuses beautés.
—Partons, dites-vous.
—Vous êtes bien pressé, répond-elle.
Et elle se montre en minaudant, en s’exposant comme un beau fruit magnifiquement dressé dans l’étalage d’un marchand de comestibles. Comme vous avez très-bien dîné, vous l’embrassez alors au front, vous ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos opinions. Caroline devient sérieuse.
La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s’en allant; elle est le chef-d’œuvre auquel chacun a mis la main, et tous admirent l’œuvre commune.
Votre femme part enivrée d’elle-même et peu contente de vous. Elle marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché dans l’atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste bazar du Louvre, à l’Exposition. Votre femme trouve, hélas! cinquante femmes plus belles qu’elle; elles ont inventé des toilettes d’un prix fou, plus ou moins originales; et il arrive pour l’œuvre féminine ce qui arrive au Louvre pour le chef-d’œuvre: la robe de votre femme pâlit auprès d’une autre presque semblable, dont la couleur _plus voyante_ écrase la sienne. Caroline n’est rien, elle est à peine remarquée. Quand il y a soixante jolies femmes dans un salon, le sentiment de la beauté se perd, on ne sait plus rien de la beauté. Votre femme devient quelque chose de fort ordinaire. La petite ruse de son sourire perfectionné ne se comprend plus parmi les expressions grandioses, auprès de femmes à regards hautains et hardis. Elle est effacée, elle n’est pas invitée à danser. Elle essaye de se grimer pour jouer le contentement, et comme elle n’est pas contente, elle entend dire: «Madame Adolphe a bien mauvaise mine.» Les femmes lui demandent hypocritement si elle souffre; pourquoi ne pas danser. Elles ont un répertoire de malices couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance à faire damner un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à un démon.
Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas une des mille piqûres d’épingle par lesquelles on a tatoué l’amour-propre de votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l’oreille: —Qu’as-tu?
—Demandez _ma_ voiture.
Ce _ma_ est l’accomplissement du mariage. Pendant deux ans on a dit _la_ voiture de monsieur, _la_ voiture, _notre_ voiture, et enfin _ma_ voiture.
Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l’argent à regagner.
Ici l’on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour dire oui, disparaître et ne pas demander la voiture.
Vous avez un ami, vous l’envoyez danser avec votre femme, car vous en êtes à un système de concessions qui vous perdra: vous entrevoyez déjà l’utilité d’un ami.
Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y monte avec une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s’emmitoufle dans son capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se met en boule comme une chatte, et ne dit mot.
O maris! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer, tout raccommoder, et jamais l’impétuosité des amants qui se sont caressés par de flamboyants regards pendant toute la soirée n’y manque! Oui, vous pouvez la ramener triomphante, elle n’a plus que vous, il vous reste une chance, celle de violer votre femme. Ah! bah! vous lui dites, vous, imbécile, niais et indifférent: —Qu’as-tu?
AXIOME.
Un mari doit toujours savoir ce qu’a sa femme, car elle sait toujours ce qu’elle n’a pas.
—Froid, dit-elle.
—La soirée a été superbe.
—Ouh! ouh! rien de distingué! l’on a la manie, aujourd’hui, d’inviter tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque sur l’escalier; les toilettes s’abîment horriblement, la mienne est perdue.
—On s’est amusé.
—Vous autres, vous jouez et tout est dit. Une fois mariés, vous vous occupez de vos femmes comme les lions s’occupent de peinture.
—Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante en arrivant!
—Ah! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir, et vous me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais quelque chose sans raison. Vous avez de l’esprit, mais dans certains moments vous êtes vraiment singulier, je ne sais à quoi vous pensez...
Une fois sur ce terrain, la querelle s’envenime. Quand vous donnez la main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez une femme de bois; elle vous dit un merci par lequel elle vous met sur la même ligne que son domestique. Vous n’avez pas plus compris votre femme avant qu’après le bal, vous la suivez avec peine, elle ne monte pas l’escalier, elle vole. Il y a brouille complète.
La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce; elle est reçue à coups de _non_ et _oui_ secs comme des biscottes de Bruxelles, et qu’elle avale en vous regardant de travers. —Monsieur n’en fait jamais d’autres! dit-elle en grommelant.
Vous seul avez pu changer l’humeur de madame. Madame se couche, elle a une revanche à prendre; vous ne l’avez pas comprise. Elle ne vous comprend point. Elle se range dans son coin de la façon la plus déplaisante et la plus hostile; elle est enveloppée dans sa chemise, dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme un ballot d’horlogerie qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne vous dit ni bonsoir, ni bonjour, ni mon ami, ni Adolphe; vous n’existez pas, vous êtes un sac de farine.
Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette même chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb en saumon. Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur l’Équateur, vous ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse personnifiée qui paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux pieds, au besoin. Vous lui demanderiez cent fois ce qu’elle a, la Suisse vous répond par un _conclusum_, comme le _vorort_ ou comme la conférence de Londres.
Elle n’a rien, elle est fatiguée, elle dort.
Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d’ignorance, garnie de chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a commencé des rêves! Vous grognez, vous êtes perdu.
AXIOME.
Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs, c’est leurs petitesses qu’elles nous laissent à deviner.
Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu’elle se sent déjà très-indisposée; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez, et profère des malédictions sur votre corps endormi.
LA LOGIQUE DES FEMMES.
Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous vous êtes lourdement trompé, mon ami.
AXIOME.
Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés.
Le sentiment n’est pas le raisonnement, la raison n’est pas le plaisir, et le plaisir n’est certes pas une raison.
—Oh! monsieur!
Dites: —Ah! Oui, ah! Vous lancerez ce ah! du plus profond de votre caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou en rentrant dans votre cabinet, abasourdi.
Pourquoi? comment? qui vous a vaincu, tué, renversé? La logique de votre femme, qui n’est pas la logique d’Aristote, ni celle de Ramus, ni celle de Kant, ni celle de Condillac, ni celle de Robespierre, ni celle de Napoléon; mais qui tient de toutes logiques, et qu’il faut appeler la logique de toutes les femmes, la logique des femmes anglaises comme celle des Italiennes, des Normandes et des Bretonnes (oh! celles-ci sont invaincues), des Parisiennes, enfin des femmes de la lune, s’il y a des femmes dans ce pays nocturne avec lequel les femmes de la terre s’entendent évidemment, anges qu’elles sont!
La discussion s’est engagée après le déjeuner. Les discussions ne peuvent jamais avoir lieu qu’en ce moment dans les ménages.
Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec sa femme: elle a trop d’avantages contre lui, et peut trop facilement le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se trouve une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner est un repas assez gai, la gaîté n’est pas raisonneuse. Bref, vous n’entamez l’affaire qu’après avoir pris votre café à la crème ou votre thé.
Vous avez mis dans votre tête d’envoyer, par exemple, votre enfant au collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais avouer que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur ses deux jambes, porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme un têtard dans la maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule; il casse, brise ou salit les meubles, et les meubles sont chers; il fait sabre de tout, il égare vos papiers, il emploie à ses cocottes le journal que vous n’avez pas encore lu.
La mère lui dit: —Prends! à tout ce qui est à vous; mais elle dit: —Prends garde! à tout ce qui est à elle.
La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité. Sa mauvaise foi de bonne mère est à l’abri derrière son enfant, l’enfant est son complice. Tous deux s’entendent contre vous comme Robert Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L’enfant est une hache avec laquelle on fourrage tout chez vous. L’enfant va triomphalement ou sournoisement à la maraude dans votre garde-robe; il paraît caparaçonné de caleçons sales, il met au jour des choses condamnées aux gémonies de la toilette. Il apporte à une amie que vous cultivez, à l’élégante madame de Fischtaminel, des ceintures à comprimer le ventre, des bouts de bâtons à cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux entournures, des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies dans les bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un effet du cuir?
Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n’osez pas vous fâcher; vous riez aussi, mais quel rire! les malheureux le connaissent.
Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos rasoirs ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit drôle sourit et vous montre deux rangées de perles; si vous le grondez, il pleure. Accourt la mère! et quelle mère! une mère qui va vous haïr si vous ne cédez pas. Il n’y a pas de _mezzo termine_ avec les femmes: on est un monstre, ou le meilleur des pères.
Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses ordonnances sur le massacre des innocents, qui n’ont été surpassées que par celles du bon Charles X!
Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez, vous vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette phrase interjective:
—Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension.
—Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d’un petit ton doux.
—Charles a six ans, l’âge auquel commence l’éducation des hommes.
—A sept ans, d’abord, répond-elle. Les princes ne sont remis par leur gouvernante au gouverneur, qu’à sept ans. Voilà la loi et les prophètes. Je ne vois pas pourquoi l’on n’appliquerait pas aux enfants des bourgeois les lois suivies pour les enfants des princes. Ton enfant est-il plus avancé que les leurs? Le roi de Rome...
—Le roi de Rome n’est pas une autorité.
—Le roi de Rome n’est pas le fils de l’Empereur?... (Elle détourne la discussion.) En voilà bien d’une autre! Ne vas-tu pas accuser l’impératrice? elle a été accouchée par le docteur Dubois, en présence de...
—Je ne te dis pas cela...
—Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe.
—Je te dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever la voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu’il a quitté la France, ne saurait servir d’exemple.
—Cela n’empêche pas que le duc de Bordeaux n’ait été remis à sept ans à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.)
—Pour le duc de Bordeaux, c’est différent...
—Tu conviens donc alors qu’on ne peut pas mettre un enfant au collége avant l’âge de sept ans? dit-elle avec emphase. (Autre effet.)
—Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la différence entre l’éducation publique et l’éducation particulière.
—C’est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore Charles au collége, il faut être encore plus fort qu’il ne l’est pour y entrer.
—Charles est très-fort pour son âge.
—Charles?... oh! les hommes! Mais Charles est d’une constitution très-faible, il tient de vous. (Le _vous_ commence.) Si vous voulez vous défaire de votre fils, vous n’avez qu’à le mettre au collége... Mais il y a déjà quelque temps que je m’aperçois bien que cet enfant vous ennuie.
—Allons! mon enfant m’ennuie, à présent; te voilà bien! Nous sommes responsables de nos enfants envers eux-mêmes! il faut enfin commencer l’éducation de Charles; il prend ici les plus mauvaises habitudes; il n’obéit à personne; il se croit le maître de tout; il donne des coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver avec des égaux, autrement il aura le plus détestable caractère.
—Merci; j’élève donc mal mon enfant?
—Je ne dis pas cela; mais vous aurez toujours d’excellentes raisons pour le garder.
Ici le _vous_ s’échange, et la discussion acquiert un ton aigre de part et d’autre. Votre femme veut bien vous affliger du _vous_, mais elle se blesse de la réciprocité.
—Enfin, voilà votre mot! vous voulez m’ôter mon enfant, vous vous apercevez qu’il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant, vous voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre fils! Oh! j’ai bien assez d’esprit pour vous comprendre.
—Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau! Ne dirait-on pas qu’il n’y a pas de colléges? Les colléges sont vides, personne ne met ses enfants au collége.
—Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle. Je sais bien qu’il y a des colléges, mais on ne met pas des garçons au collége à six ans, et Charles n’ira pas au collége.
—Mais, ma chère amie, ne t’emporte pas.
—Comme si je m’emportais jamais! Je suis femme et sais souffrir.
—Raisonnons.
—Oui, c’est assez déraisonner.
—Il est temps d’apprendre à lire et à écrire à Charles; plus tard, il éprouverait des difficultés qui le rebuteraient.
Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption, et vous finissez par un: —Eh bien? armé d’une accentuation qui figure un point interrogeant extrêmement crochu.
—Eh bien! dit-elle, il n’est pas encore temps de mettre Charles au collége.
Il n’y a rien de gagné.
—Mais, ma chère, cependant M. Deschars a mis son petit Jules au collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras énormément d’enfants de six ans.
Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et quand vous jetez un autre:
—Eh bien?
—Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle.
—Mais Charles a des engelures ici.
—Jamais, dit-elle d’un air superbe.
La question se trouve, après un quart d’heure, arrêtée par une discussion accessoire sur: «Charles a-t-il eu ou n’a-t-il pas eu des engelures?»
Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous croyez plus l’un l’autre, il faut en appeler à des tiers.
AXIOME.
Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s’occupe jamais du fond et qui ne juge que la forme.
La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il est acquis à la discussion que Charles n’a jamais eu d’engelures.
Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes paroles: —Tu vois bien qu’il est impossible de mettre Charles au collége.
Vous sortez suffoqué de colère. Il n’y a aucun moyen de prouver à cette femme qu’il n’existe pas la moindre corrélation entre la proposition de mettre son enfant au collége et la chance d’avoir ou de ne pas avoir des engelures.
Le soir, devant vingt personnes, après le dîner vous entendez cette atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation par ces mots: —Il voulait mettre Charles au collége, mais il a bien vu qu’il fallait encore attendre.
Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant tout le monde, ils se font minotauriser six semaines après; mais ils gagnent ceci, que Charles est mis au collége le jour où il lui échappe une indiscrétion. D’autres cassent des porcelaines en se livrant à une rage intérieure. Les gens habiles ne disent rien et attendent.
La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits, à propos d’une promenade et d’un meuble à placer, d’un déménagement. Cette logique, d’une simplicité remarquable, consiste à ne jamais exprimer qu’une seule idée, celle qui formule leur volonté. Comme toutes les choses de la nature femelle, ce système peut se résoudre par ces deux termes algébriques: Oui. —Non. Il y a aussi quelques hochements de tête qui remplacent tout.
JÉSUITISME DES FEMMES.
Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont jésuites! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites lui-même ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, car il y a mille manières d’être jésuite, et la femme est si habile jésuite qu’elle a le talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On prouve à un jésuite, rarement, mais on lui prouve quelquefois qu’il est jésuite; essayez donc de démontrer à une femme qu’elle agit ou parle en jésuite; elle se ferait hacher avant d’avouer qu’elle est jésuite.
Elle, jésuite! elle, la loyauté, la délicatesse même! Elle, jésuite! Mais qu’entend-on par: Être jésuite? Connaît-elle ce que c’est que d’être jésuite? Qu’est-ce que les jésuites? Elle n’a jamais vu ni entendu de jésuites. «C’est vous qui êtes un jésuite!...» et elle vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous êtes un subtil jésuite.
Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet exemple constitue la plus horrible des petites misères de la vie conjugale, elle en est peut-être la plus grande.
Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de Caroline, qui se plaignait d’aller à pied; ou de ne pas pouvoir remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi que ce soit de sa toilette;
De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, —en lancier, —en artilleur de la garde nationale, —en Écossais, les jambes nues, avec une toque à plumes, —en jaquette, —en redingote, —en sarrau de velours, —en bottes, —en pantalon; de ne pas pouvoir lui acheter assez de joujoux, des souris qui trottent toutes seules, —de petits ménages complets, etc.;
Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel leurs politesses: —un bal, —une soirée, —un dîner; ou prendre une loge au spectacle, afin de ne plus se placer ignoblement aux galeries entre des hommes trop galants, ou grossiers à demi; d’avoir à chercher un fiacre à la sortie du spectacle: