La Comédie humaine - Volume 18

Part 39

Chapter 393,820 wordsPublic domain

Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis dans Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il employait donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il lui promettait la richesse, il lui promettait la licence dont avait joui la Tonsard; enfin il promettait à son futur beau-père une rente énorme, cinq cents francs par an de son cabaret, jusqu’au payement, en se fiant sur un entretien qu’il avait eu avec monsieur Brunet pour payer en papiers timbrés. Garçon taillandier à l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le charron tant que l’ouvrage abondait; mais il se louait pour les corvées chèrement rétribuées. Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs placés chez Gaubertin à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un malheureux, logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la moisson. Il portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches, le billet de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts et de ses économies.

—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la prudente observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime mieux que le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de le donner goutte à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces _Arminacs_ que le diable a lâchés sur nous...

Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.

—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement le blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas pendant le silence profond qui accueillit cette horrible menace.

—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant sa moustache.

En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut mis le pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit dans cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût vus, que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de leur conscience.

—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?... demanda Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté la tentative de Vatel.

Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, fit claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la table.

—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et j’_assinerais_ le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus de réparation, monsieur Sarcus les accorderait...

—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le tapage que ça peut faire, dit Godain.

Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six pouces, à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette, gardait le silence d’un air dubitatif.

—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs, qu’est-ce qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour vingt écus de ma mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons du tapage pour trois cents francs, et monsieur Gourdon pourra bien leur aller dire aux Aigues que la mère a la cuisse déhanchée.

—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à Paris.

—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain.

—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les choses iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait assisté la justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça irait encore; monsieur Soudry représente le gouvernement, et il ne veut pas de bien au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si vous les attaquez, auront la malice de se défendre, et ils diront: la femme était en faute, elle avait un arbre, autrement elle aurait laissé visiter son fagot sur le chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui est arrivé malheur, elle ne peut s’en prendre qu’à son délit. Non, ce n’est pas une affaire sûre...

—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait _assiner_? dit Courtecuisse, il m’a payé.

—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir _s’il y a gras_.

—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette grosse dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui donnant une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.

En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon:

Ein bel androi de sai vie Ça quai toule ein jour Ai changé l’ea de bréehie Au vin de Mador[3].

[3] Un bel endroit de sa vie Fut qu’à table un jour Il changea l’eau du pot En vin de Madère.

Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage devait particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en fausset.

—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton père est rouge comme un gril, et le petit _bresille_ comme un sarment.

—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!... Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault; salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés! vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je vous l’ai dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous fouetter avec la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois! les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les finesses...

Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de l’honorable orateur.

—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si j’étais pas Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! je crois bien que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis jeune!... Dis donc, Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais jeune! Décidément le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... Faut faire une révolution, rien que pour vider les caves!...

—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.

—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous interdire le glanage.

—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix dominée par les notes aiguës des quatre femmes.

—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui auront des certificats d’indigence qui glaneront.

—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des autres communes ne seront pas reçus.

—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En voilà des farces d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un déchaîné des enfers, que ce général de maire?...

—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon charron qui parlait d’un peu près à Catherine.

—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un certificat.

—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi? disait la belle cabaretière à Mouche.

Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, pencha la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille: —Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez me crânement nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai sa cachette; il en a _eune_.

—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à laquelle participaient tous les buveurs.

—Chut! v’là Groison! cria la vieille.

Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le passé, sans certificat d’indigence.

—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le Tapissier est allé voir _el parfait_ et lui demander des troupes pour maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous sommes! s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit sur sa langue par le vin d’Espagne.

Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, rendit tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable de les massacrer sans pitié.

—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, où j’étais en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les paysans ont été sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant résister à la troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, onze en prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est le soldat, vous êtes des _péquins_, on a le droit de vous sabrer, et hue!...

—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma mère, à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en mangera, le Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils sont mieux nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en hiver.

—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement vous serez éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On ne travaille pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y a pas sa liberté.

—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent leur peau pour délivrer le pays de cette bête de Gévaudan qui s’est terrée à la porte d’Avonne.

—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.

—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants. Faut nous _enmalheurer_, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez mieux que des glanes...

—Vous êtes des _halle-taupiers_, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.

—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît plus.

—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois qui se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa faute! il veut tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira: _Zut!_

—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est malheureux, il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour un gouvernement qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais gouvernement...

—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes que monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos droits.

—C’est sur le _journiau_ de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...

Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que bien des _à parte_ rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au milieu du cabaret, en se levant.

—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus de malice, il a la sienne et celle du vin...

—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, les chiens couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! on en viendra bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre espion, notre singe.

—Qui ça?

—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut nous nourrir d’hosties.

—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé, faut se défaire de ce _mangeux_ de bon Dieu, v’là l’ennemi.

—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant par un bon charivari s’il était pris en _riolle_, son évêque serait forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la dévote, elle sauverait la patrie. Et _ran tan plan_!

—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du coup, tu serais la maîtresse ici...

—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je me soucie bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y avons pas de curé qui nous trifouille la conscience avec sa _grelotte_.

—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou, qui connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit, nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais...

—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre en se levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine lui avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter, on descendra Michaud! mais vous êtes des _veules_ et des _drogues_!

—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs, je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de loger un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants d’officiers!...

—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un peu fils de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.

Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de charmilles et autres facultés _tonsardes_. En allant dans les maisons bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille, le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait de sa finesse.

—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.

—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis. Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! mais les pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre, à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les terres pour rien, comme les a eues Rigou; tandis que si vous les mettez dans la gueule des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent pour Rigou. Voyez Courtecuisse...

Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des députés, les conversations particulières.

—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria Fourchon, qui seul avait compris son petit-fils.

En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; la belle Tonsard le héla.

—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage?

Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs mines sérieuses.

—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; mais les mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...

—Et comment? dit Godain.

—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit le meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous ne serez pas empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne fassent comme celui de Blangy.

—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.

—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Conches y prévenir les amis...

Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette chanson soldatesque:

Toi qui connais les hussards de la garde, Connais-tu pas l’ trombon du régiment?

—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Conches, ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.

—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la rosse une bonne foi c’te cane-là.

—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, va voir le père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne coûte rien, sa salive.

—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter.

—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au chancelier de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir raison de _ses_ paysans.

—Ses paysans!... cria-t-on.

—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?

Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien maire.

Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:

—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos maîtres?...

Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.

—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton coup de ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les quatre doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.

—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.

XIII.—L’USURIER DES CAMPAGNES.

Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la guerre une sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien. Jamais la police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent au service de la haine.

A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur lui quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville fit évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire. Ses intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea nécessaire de lui faire une part en l’initiant à la conspiration ourdie contre les Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle, Rigou voulut mettre, selon son expression, le général au pied du mur.

Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en osier, peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues. Monsieur le maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par le perron du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée. Tout acquise à l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui s’était hâté de prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François que _madame était sortie_.

Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir le visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de voir l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour se rafraîchir, se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,» peut-être eût-elle évité de mettre entre le maire et le château la haine froide et réfléchie que portaient les libéraux aux royalistes, augmentée des excitants du voisinage de la campagne, où le souvenir d’une blessure d’amour-propre est toujours ravivé.

Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le mérite, tout en éclairant sa participation au complot nommé _la grande affaire_ par ses deux associés, de peindre un type excessivement curieux, celui d’existences campagnardes particulières à la France, et qu’aucun pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs, de cet homme, rien n’est indifférent, ni sa maison, ni sa manière de souffler le feu, ni sa façon de manger; ses mœurs, ses opinions, tout servira puissamment à l’histoire de cette vallée. Ce renégat explique enfin l’utilité de la médiocratie, il en est à la fois la théorie et la pratique, l’alpha et l’oméga, le _summum_.

Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà peints dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province, le père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel; puis Gobseck l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que la puissance et dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est leur crû; puis le baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent à la hauteur de la politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir de ce portrait de la parcimonie domestique, le vieil Hochon d’Issoudun, et de cet autre avare par esprit de famille, le petit la Baudraye de Sancerre. Eh bien! les sentiments humains, et surtout l’avarice, ont des nuances si diverses dans les divers milieux de notre société, qu’il restait encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre des études de mœurs. Il restait Rigou! l’avare égoïste, c’est-à-dire plein de tendresse pour ses jouissances, sec et froid pour autrui, enfin l’avarice ecclésiastique, le moine demeuré moine pour exprimer le jus du citron appelé le bien-vivre, et devenu séculier pour happer la monnaie publique. Expliquons d’abord le bonheur continu qu’il trouvait à dormir sous son toit.

Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet dans sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche de la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de jardins, ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons sont assises le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste motte de terre se trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère, et dont le cimetière enveloppe, comme dans beaucoup de villages, le chevet de l’église.

Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère, jadis construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur un terrain acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la vue plongeait sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux, situées entre les deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère de l’église. Du côté opposé, s’étendait une prairie, acquise par le dernier curé, peu de temps avant sa mort, et entourée de murs par le défiant Rigou.

Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie comme autrefois entre la maison curiale et l’église.