La Comédie humaine - Volume 18
Part 37
Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles que les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République, pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée d’Avonne par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, cette même taille à la fois robuste et flexible; ces bras charnus, cet œil allumé d’une paillette de feu, par l’air fier, les cheveux tordus à grosses poignées, le front masculin, la bouche rouge, aux lèvres retroussées par un sourire quasi féroce qu’Eugène Delacroix et David d’Angers ont tous deux admirablement saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente et brune Catherine vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, pénétrants et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son père une violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la craignait dans le cabaret.
—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine à la Péchina.
Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses sens avec une affusion d’eau froide.
—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs, par où vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil.
—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte...
—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc arrivé?
—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas, jetée comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme une perdue.
—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite en se rappelant d’avoir vu Nicolas.
—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce qu’il t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur comme d’un loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur Michaud?
—Oh! dit superbement la Péchina.
—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux qui nous persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté?
—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant.
—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?... répondit Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement de la Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils aiment la cuisine, il leur faut de nouvelles platées tous les jours. Où donc as-tu vu des bourgeois qui nous épousent, nous autres paysannes? Vois donc si Sarcus le Riche laisse son fils libre de se marier avec la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, qui pourtant est la fille d’un riche menuisier!... Tu n’es jamais allée au Tivoli de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu les verras là, les bourgeois! tu concevras alors qu’ils valent à peine l’argent qu’on leur soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette année à la foire?
—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement la Péchina.
—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On y est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes?
Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel beau brin de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez Socquard, en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette, en a souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel mais c’est que, ma fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces, on peut se croire en paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours aimé l’endroit où cette phrase a sonné dans mes oreilles comme une musique militaire. On donnerait son éternité pour entendre dire cela de soi, mon enfant, par l’homme qu’on aime?...
—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif.
—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne te manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance, quand on est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le fils à monsieur Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or, serait capable de te demander en mariage! Ce n’est pas tout, va! si tu savais ce qu’on trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit de Socquard vous ferait oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi que ça vous donne des rêves! on se sent plus légère... Tu n’as jamais bu de vin cuit!... Eh bien! tu ne connais pas la vie!
Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de temps en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré la curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève avait une fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin cuit ordonné par le médecin à son grand-père malade. Cette épreuve avait laissé dans le souvenir de la pauvre enfant une sorte de magie qui peut expliquer l’attention que Catherine obtint, et sur laquelle comptait cette atroce fille pour réaliser le plan dont une partie avait déjà réussi. Sans doute elle voulait faire arriver la victime, étourdie par sa chute, à cette ivresse morale, si dangereuse pour des filles qui vivent aux champs et dont l’imagination, privée de pâture, n’en est que plus ardente aussitôt qu’elle trouve à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle tenait en réserve, devait achever de faire perdre la tête à sa victime.
—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina.
—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant de côté pour voir si son frère arrivait, d’abord des _machins_ qui viennent des Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent par enchantement. Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça vous rend heureuse! on se voit riche, on se moque de tout.
—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina.
—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger: songe donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous regardent! Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères! Voir ça et mourir, on serait contente!
—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit la Péchina l’œil en feu.
—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce pauvre cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme une reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et autres à ton grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien de renier son pays. Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient donc à dire si ton grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?... Oh! si tu savais ce que c’est que de régner sur un homme, d’être sa folie et de pouvoir lui dire: —Va là, comme je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et il le fait! Et tu es _atournée_, vois-tu, ma petite, à démonter la tête à un bourgeois comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et qu’il a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du pavillon t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice.
Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement l’ambroisie des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la plaie secrète de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une pauvre paysanne, offrait le spectacle d’une effrayante précocité, comme beaucoup de créatures destinées à finir prématurément, ainsi qu’elles ont fleuri. Produit bizarre du sang monténégrin et du sang bourguignon, conçue et portée à travers les fatigues de la guerre, elle s’était sans doute ressentie de ces circonstances. Mince, fluette, brune comme une feuille de tabac, petite, elle possédait une force incroyable, mais cachée aux yeux des paysans, à qui les mystères des organisations nerveuses sont inconnus. On n’admet pas les nerfs dans le système médical des campagnes.
A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle eût à peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à son origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la fois sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain du tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée du masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la richesse de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux étoiles. Comme à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent peut-être des abris puissants, les paupières étaient armées de cils d’une longueur presque démesurée. Les cheveux, d’un noir bleuâtre, fins et longs, abondants, couronnaient de leurs grosses nattes un front coupé comme celui de la Junon antique. Ce magnifique diadème de cheveux, ces grands yeux arméniens, ce front céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une forme pure à sa naissance et d’une courbe élégante, se terminait par des espèces de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait parfois ces narines, et la physionomie contractait alors une expression furieuse. De même que le nez, tout le bas de la figure semblait inachevé, comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention à ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants, vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement voir une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui donnaient aux lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions du corail. La lumière passait si facilement à travers la conque des oreilles, qu’elle semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique roussi, révélait une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a dit Buffon, l’amour est dans le toucher, la douceur de cette peau devait être active et pénétrante comme la senteur des daturas. La poitrine, de même que le corps, effrayait par sa maigreur; mais les pieds et les mains, d’une petitesse provocante, accusaient une puissance nerveuse supérieure, une organisation vivace.
Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines, harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité par une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible corps écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La nature avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances de la conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un garçon. A voir cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen pour patrie, elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes arabes. La physionomie de la Péchina ne mentait pas. Elle avait l’âme de son regard de feu, l’esprit de ses lèvres brillantées par ses dents prestigieuses, la pensée de son front sublime, la fureur de ses narines toujours prêtes à hennir. Aussi l’amour, comme on le conçoit dans les sables brûlants, dans les déserts, agitait-il ce cœur âgé de vingt ans, en dépit des treize ans de l’enfant du Monténégro, qui, semblable à cette cime neigeuse, ne devait jamais se parer des fleurs du printemps.
Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui la passion sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses la fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau vient à la bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés de noir, que les gourmands connaissent par expérience, et sous la peau desquels la nature se plaît à mettre des saveurs et des parfums de choix. Pourquoi Nicolas, ce manouvrier vulgaire, pourchassait-il cette créature digne d’un poëte, quand tous les yeux de cette vallée en avaient pitié comme d’une difformité maladive? Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il pour elle une passion de jeune homme? Qui des deux était jeune ou vieillard? Le jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier? Comment les deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun et sinistre caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés par des sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par des questions sans réponse.
On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!... échappée à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève, l’année précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme mise comme madame de Montcornet. Cette fille presque avortée, d’une énergie monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble garde général, mais comme les enfants de cet âge savent aimer quand elles aiment, c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin, avec les forces de la jeunesse, avec le dévouement qui, chez les vraies vierges, enfantent de divines poésies. Catherine venait donc de passer ses grossières mains sur les cordes les plus sensibles de cette harpe, toutes montées à casser. Danser sous les yeux de Michaud, aller à la fête de Soulanges, y briller, s’inscrire dans le souvenir de ce maître adoré?... Quelles idées! Les lancer dans cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des charbons allumés sur de la paille exposée au soleil d’août?
—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive; mon lot est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde.
—Les hommes aiment les _chétiotes_, reprit Catherine. Tu me vois bien, moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à Godain qui est une vraie _guernouille_, je plais à ce petit Charles qui accompagne le comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te le répète, c’est les petits hommes qui m’aiment et qui disent à la Ville-aux-Fayes ou à Soulanges: Le beau brin de fille! en me voyant passer. Eh bien! toi, tu plairas aux beaux hommes...
—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie.
—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du canton, est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé de toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes. Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour nos vaches; j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné Socquard ce matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina cette expression délirante que connaissent toutes les femmes, je suis bonne enfant, nous allons le partager... tu te croiras aimée...
Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe pour poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc d’un gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina. Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour d’elle, finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde au vin cuit.
—Tiens, commence, dit-elle à la petite.
—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine après en avoir bu deux gorgées.
—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous luit dans l’estomac!
—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?... s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur...
—Tu n’aimes donc pas Nicolas?
—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne manque pourtant pas de créatures de bonne volonté.
—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite...
—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle.
—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine.
Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant cette horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa sur l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre; puis elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une dextérité qui trompa les calculs de Catherine, et se releva pour fuir. Catherine, restée à terre, étendit la main, prit la Péchina par le pied, la fit tomber tout de son long, la face contre terre. Cette chute affreuse arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine. Nicolas, qui, malgré la violence du coup, s’était remis, revint furieux et voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique étourdie par le vin, l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra par une étreinte de fer.
—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une voix qui passait péniblement par le larynx.
La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la mordit au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé se montrèrent sur la lisière du bois.
—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève à se relever.
—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix rauque.
—Après? dit la Péchina.
—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas d’un air sombre.
—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut encore plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas.
—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs, je ne sortirai plus sans mes ciseaux!
—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce Catherine.
—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez d’être arrêtés et envoyés en cour d’assises...
—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda Nicolas en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent. Vous jouez, n’est-ce pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne peut pas toujours travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur et à la Péchina?
—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que vous jouez! s’écria Blondet.
Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin.
—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras et en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas que nous nous amusions?...
—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par le déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme si elle allait s’évanouir.
—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en lançant à la comtesse un de ces regards de femme à femme qui valent des coups de poignard.
Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent, sans s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois personnages. Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra le regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus, large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur les lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait sa jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse.
—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé.
—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua l’abbé Brossette.
—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina quand le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait être entendue.
La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait un saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni la Péchina.
—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais, avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes.
—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme vivant! dit tout bas Blondet à la comtesse.
En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le corps et l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une colère qui a fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques leur somme de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui ne jaillit que sous la pression d’un fanatisme, la résistance ou la victoire, celle de l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à filets alternativement bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle plissait elle-même en se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était pas encore aperçue du désordre de sa robe souillée de terre, de sa collerette chiffonnée. En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha son peigne. Ce fut dans ce premier mouvement de trouble que Michaud, également attiré par les cris, se rendit sur le lieu de la scène. En voyant son Dieu, la Péchina retrouva toute son énergie.
—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle.
Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus que madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion de cette étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas.
—Le misérable! s’écria Michaud.
Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous comme aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature faisait ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur.
—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin regard à la Péchina.
—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons.
La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force pour marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait Michaud dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers et des gardes, où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait droit à la porte d’Avonne.
—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen de débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant est peut-être menacée de mort.
—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon, ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les allées du parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma femme, car il ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui nous soyons sûrs. Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux père nourricier, les vaches seront bien gardées, et la Péchina ne sortira plus qu’accompagnée.
—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense, reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas? Comment y arriverons-nous?
—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud. Nicolas doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au lieu de solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui les Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône.
—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin de Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble...
Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait au rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir, croyant qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit du spectacle qui s’offrit à ses regards.
Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient causer, et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment, ils avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir du monde et reconnaissant des voix bourgeoises.