La Comédie humaine - Volume 18
Part 24
Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de l’air, mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?... devinez-les!
—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet en remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient ressortir le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, encaissée par les grands arbres de la forêt des Aigues.
Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut bientôt arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des comparses si nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre eux et les premiers rôles.
En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est serrée comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un homme qui se tenait dans une immobilité capable de piquer la curiosité d’un journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de cette statue animée ne l’avaient profondément intrigué.
Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de cet Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à porter le malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure rougie, violacée, rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau de feutre grossier, dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, garantissait des intempéries cette tête presque chauve; il s’en échappait deux flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé quatre francs à l’heure pour pouvoir copier cette neige éblouissante, et disposée comme celle de tous les Pères éternels classiques. A la manière dont les joues rentraient en continuant la bouche, on devinait que le vieillard édenté s’adressait plus souvent au tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche, clair-semée, donnait quelque chose de menaçant à son profil par la roideur des poils coupés courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme visage, inclinés comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse et la paresse; mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le regard jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon de cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans même un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, la blouse et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une papeterie.
En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité du type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries, les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument l’école du laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est qu’une flatteuse exception, une chimère à laquelle il s’efforce de croire.
—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être, à quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là mon semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et encore?...
Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent en plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter les excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de leur peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil contre la douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou des Russes.
—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas besoin d’aller en Amérique pour observer des sauvages.
Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna pas la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que les fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau.
—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda Blondet, après un gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut rien qui motivât cette profonde attention.
—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de ne pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer...
—Qui?...
—Une _loute_, mon cher monsieur. Si _alle_ nous entend, _alle_ est _capabe ed_ filer sous l’eau! Et, _gnia_ pas à dire, elle a sauté là, tenez!... Voyez-vous où l’eau _bouille_... Oh! elle guette un poisson; mais quand elle va vouloir rentrer, mon petit l’empoignera. C’est que, voyez-vous, la _loute_ est ce qu’il y a de plus rare. C’est un gibier scientifique, _ben_ délicat, tout de même; on me la payerait dix francs aux Aigues, vu que leur dame fait maigre, et c’est maigre demain. Dans les temps, défunt madame m’en a payé jusqu’à vingt francs et _a_ me rendait la peau!... Mouche, appela-t-il à voix basse, regarde bien...
De l’autre côté de ce bras de l’Avonne, Blondet vit deux yeux brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d’aunes; puis il aperçut le front brun, les cheveux ébouriffés d’un enfant d’environ douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer la loutre et avertir le vieillard qu’il ne la perdait pas de vue. Blondet, subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l’enfant, se laissa mordre par le démon de la chasse.
Ce démon à deux griffes, l’espérance et la curiosité, vous mène où il veut.
—La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C’est si beau, si doux! Ça se met aux casquettes...
—Vous croyez, vieillard? dit Blondet en souriant.
—Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que moi, quoique j’aie soixante-dix ans, répondit humblement et respectueusement le vieillard en prenant une pose de donneur d’eau bénite, et vous pourriez peut-être _ben_ me dire pourquoi ça plaît tant aux conducteurs et aux marchands de vin.
Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot _scientifique_, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna quelque raillerie chez ce vieux paysan; mais il fut détrompé par la naïveté de la pose et par la bêtise de l’expression.
—Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup _eu_ d’_loutes_, le pays leur est si favorable, reprit le bonhomme; mais on les a tant chassées, que c’est tout au plus si nous en apercevons la queue _d’eune_ par sept ans... Aussi _el’souparfait_ de la Ville-aux-Fayes... Monsieur le connaît-il? Quoique Parisien, c’est un brave jeune homme comme vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant mon talent pour prendre les _loutes_, car je les connais comme vous pouvez connaître votre alphabet, il m’a donc dit comme ça: —Père Fourchon, quand vous trouverez une _loute_, apportez-la-moi, _qui_ me dit, je vous la payerai bien, et si elle était tachetée de blanc _sul’dos_, _qui_ me dit, je vous en donnerais trente francs. V’là ce _qui_ me dit sur le port de la Ville-aux-Fayes, aussi vrai que je _crais_ en Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Il y a _core_ un savant, à Soulanges, M. Gourdon, _nout_ médecin, qui fait comme ils disent, un cabinet d’histoire naturelle, qu’il n’y a pas son pareil à Dijon, enfin le premier savant de ces pays-ci qui me la payerait bien cher!... Il sait empailler _les houmes_ et les bêtes! Et dont que mon garçon me soutient que c’te _loute_ a des poils blancs... Si c’est ça, que je lui ai dit, _el_ bon Dieu nous veut du bien, à ce matin! Voyez-vous l’eau qui bouille?... Oh! elle est là... Quoique ça vive dans une manière de terrier, ça reste des jours entiers sous l’eau. Ah! elle vous a entendu, mon cher monsieur, _alle_ se défie, car _gn’y_ a pas _d’animau_ plus fin que celui-là; c’est pire qu’une femme.
—C’est peut-être pour cela qu’on les appelle au féminin des loutres? dit Blondet.
—Dame, monsieur, vous qu’êtes de Paris, vous savez cela mieux que nous; mais vous auriez ben mieux fait pour nous, _ed’dormi_ la grasse matinée, car, voyez-vous c’te manière de flot? elle s’en va par en dessous... Va, Mouche! elle a entendu monsieur, la _loute_, et elle est capable de nous faire droguer jusqu’à _ménuit_, allons-nous-en... V’là nos trente francs qui nagent!...
Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. Cet enfant, à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des anges dans les tableaux du quinzième siècle, paraissait être en culotte, car son pantalon finissait au genou par des déchiquetures ornées d’épines et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait par deux cordes d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de toile de la même qualité que celle du pantalon du vieillard, mais épaissie par des raccommodages barbus, laissait voir une poitrine hâlée. Ainsi, le costume de Mouche l’emportait encore en simplicité sur celui du père Fourchon.
—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet; les gens de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement un bourgeois qui ferait envoler leur gibier!
Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum, il fut enchanté de cet épisode de sa promenade.
—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans rien demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si vous êtes sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva le doigt et fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne, qui vinrent expirer en cloches au milieu du bassin.
—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la gueuse, c’est _alle qu’a fait ces boutifes-là_. Comment s’arrangent-elles pour respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se moque de la science.
—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez et prenez la loutre.
—Et notre journée à Mouche et à moi?
—Que vaut-elle, votre journée?
—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le vieillard en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation qui révélait un surfaix énorme.
Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant:
—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la loutre.
—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos, car _el’souparfait_ m’disait _c’que nout Muséon_ n’en a qu’une de ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit _tout de même_, _nout souparfait_! et pas bête. Si je chasse à la _loute_, M. des Lupeaulx chasse à la fille de _môsieu_ Gaubertin, _qu’a eune fiare dot blanche sul’dos_. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander, allez vous _bouter au mitant_ de l’Avonne, à _c’te piarre_, là bas... Quand nous aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau, car voilà leur ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur trou pour pêcher, et une fois chargées de poisson, elles savent qu’elles iront mieux à la dérive. Quand je vous dis que c’est fin... Si j’avais appris la finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de mes rentes... J’ai su trop tard qu’il fallait _eurmonter_ le courant _ed’ grand_ matin pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on m’a jeté un sort à ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être plus fins que _c’te loute_.
—Et comment, mon vieux nécromancien?
—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ _pésans_, que nous finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand la _loute_ voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se jettera sur le bord; si elle prend la voie de _tarre_, elle est perdue. Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage: on pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous êtes aux Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y entêtait!
Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit de s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla se poster au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre.
—Là, bien! mon cher monsieur.
Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un heureux dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le temps que l’attente de l’action vive qui va succéder au profond silence de l’affût.
—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec le vieillard, _gnia_ tout de même une _loute_...
—Tu la vois!...
—La v’là!
Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage brun-rouge d’une loutre.
—_A va su me!_ dit le petit.
—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau pour la tenir au fin fond sans la lâcher...
Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée.
—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à Blondet, en se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots sur le bord, effrayez-la donc! la voyez-vous... _a_ nage _su_ vous.
Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant avec le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs plus grandes vivacités: —La voyez-vous là, _el_’ long des roches!
Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons du ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance.
—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le trou est là-bas, à _vout_ gauche.
Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé, Blondet prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.
—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt bon Dieu! la voilà qui passe entre vos jambes! Ah! _alle_ passe... _all_’ passe! dit le vieillard au désespoir.
Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan s’avança dans les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.
—Nous l’avons manquée par _vout_ faute! dit le père Fourchon, à qui Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un triton, mais comme un triton vaincu. La _garse_, elle est là, sous les rochers!... Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en regardant au loin et montrant quelque chose qui flottait... Nous aurons toujours la tanche, car c’est une vraie tanche!...
En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un autre cheval par la bride se montra galopant sur le chemin de Conches.
—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher, dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je _vas_ vous donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça m’évite du blanchissage!...
—Et les rhumes? dit Blondet.
—Ah! _ouin!_ Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, Mouche et moi, comme des pipes _ed’ major_! Appuyez-vous sur moi, mon cher monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas vous tenir sur _nous_ roches, vous qui savez tant de choses... Si vous restez longtemps ici, vous apprendrez _ben_ des choses dans _el’ livre ed’_ la nature, vous qui, dit-on, _escrivez_ dans les _papiers nouvelles_.
Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles, le valet de pied, l’aperçut.
—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous étiez sorti par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà trois fois qu’on sonne le second coup du déjeuner à grandes volées, après vous avoir appelé partout dans le parc, où monsieur le curé vous cherche encore.
—Quelle heure est-il donc, Charles?...
—Onze heures trois quarts!...
—Aide-moi à monter à cheval...
—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre du père Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait des bottes et du pantalon de Blondet.
Cette seule question éclaira le journaliste.
—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi, s’écria-t-il.
—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre du père Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger à Aigues, le père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois va voir les sources de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça si bien que monsieur le comte y est revenu trois fois, et lui a payé six journées pendant lesquelles ils ont regardé l’eau couler.
—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet, dans Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce temps-ci!... se dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant?
—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon, dit Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit cordier de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de Blangy. Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille si bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire un peu de corde; il vous demande alors la gratification due au maître par l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt francs. C’est le roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot honnête.
Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout ce qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis toutes les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père Fourchon lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences de Charles, il s’avoua _gaussé_ par le vieux mendiant bourguignon.
—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant au perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la campagne, et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé...
—Pourquoi donc?
—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air bête sous lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des supérieurs, et qui donna beaucoup à penser à Blondet.
—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa femme, dont le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque plus maintenant que l’abbé Brossette; va le chercher, Charles! dit-il au domestique.
III.—LE CABARET.
La porte dite de Blangy, due à Bouret, se composait de deux larges pilastres à bossages vermiculés, surmontés chacun d’un chien dressé sur ses pattes de derrière, et tenant un écusson entre ses pattes de devant. Le voisinage du pavillon où logeait le régisseur avait dispensé le financier de bâtir une loge de concierge. Entre ces deux pilastres, une grille somptueuse, dans le genre de celle forgée au temps de Buffon pour le Jardin des Plantes, s’ouvrait sur un bout de pavé conduisant à la route cantonale, jadis entretenue soigneusement par les Aigues, par la maison de Soulanges, et qui relie Conches, Cerneux, Blangy, Soulanges à la Ville-aux-Fayes, comme par une guirlande, tant cette route est fleurie d’héritages entourés de haies et parsemée de maisonnettes à rosiers, chèvrefeuilles et plantes grimpantes.
Là, le long d’une coquette muraille qui s’étendait jusqu’à un saut-de-loup par lequel le château plongeait sur la vallée jusqu’au delà de Soulanges, se trouvaient le poteau pourri, la vieille roue et les piquets à râteaux qui constituent la fabrique d’un cordier de village.
Vers midi et demi, au moment où Blondet s’asseyait à un bout de la table, en face de l’abbé Brossette, en recevant les caressants reproches de la comtesse, le père Fourchon et Mouche arrivaient à leur établissement. De là, le père Fourchon, sous prétexte de fabriquer des cordes, surveillait les Aigues, et pouvait y voir les maîtres entrant ou sortant. Aussi, les persiennes ouvertes, les promenades à deux, le plus petit incident de la vie au château, rien n’échappait à l’espionnage du vieillard, qui ne s’était établi cordier que depuis trois ans, circonstance minime que ni les gardes des Aigues, ni les domestiques, ni les maîtres n’avaient encore remarquée.
—Fais le tour par la porte de l’Avonne pendant que je vas serrer nos agrès, dit le père Fourchon, et quand tu leur auras dégoisé la chose, on viendra sans doute me chercher au Grand-I-Vert, où je vas me rafraîchir, car ça donne soif d’être sur l’eau comme ça! Si tu t’y prends comme je viens de te le dire, tu leur accrocheras un bon déjeuner; tâche de parler à la comtesse, et _tape su_ moi, de manière à ce qu’ils aient l’idée de me chanter un air de leur morale, quoi!... Y aura quelques verres de bon vin à _siffler_.
Après ces dernières instructions, que l’air narquois de Mouche rendait presque superflues, le vieux cordier, tenant sa loutre sous le bras, disparut dans le chemin cantonal.
A mi-chemin de cette jolie porte de village, se trouvait, au moment où Émile Blondet vint aux Aigues, une de ces maisons qui ne se voient qu’en France, partout où la pierre est rare. Les morceaux de briques ramassés de tous côtés, les gros cailloux sertis comme des diamants dans une terre argileuse qui formaient des murs solides, quoique rongés, le toit soutenu par de grosses branches et couvert en jonc et en paille, les grossiers volets, la porte, tout de cette chaumière provenait de trouvailles heureuses ou de dons arrachés par l’importunité.
Le paysan a pour sa demeure l’instinct qu’a l’animal pour son nid ou pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions de cette chaumière. D’abord la fenêtre et la porte regardaient au nord. La maison, assise sur une petite éminence dans l’endroit le plus caillouteux d’un terrain à vignes, devait être salubre. On y montait par trois marches industrieusement faites avec des piquets, avec des planches et remplies de pierrailles. Les eaux s’écoulaient donc rapidement. Puis, comme en Bourgogne la pluie vient rarement du nord, aucune humidité ne pouvait pourrir les fondations, quelque légères qu’elles fussent. Au bas, le long du sentier, régnait un rustique palis, perdu dans une haie d’aubépine et de ronces. Une treille, sous laquelle de méchantes tables, accompagnées de bancs grossiers, invitaient les passants à s’asseoir, couvrait de son berceau l’espace qui séparait cette chaumière du chemin. A l’intérieur, le haut du talus offrait pour décor des roses, des giroflées, des violettes, toutes les fleurs qui ne coûtent rien. Un chèvrefeuille et un jasmin attachaient leurs brindilles sur le toit déjà chargé de mousses, malgré son peu d’ancienneté.
A droite de sa maison, le possesseur avait adossé une étable pour deux vaches. Devant cette construction en mauvaises planches, un terrain battu servait de cour; et, dans un coin, se voyait un énorme tas de fumier. De l’autre côté de la maison et de la treille, s’élevait un hangar en chaume soutenu par deux troncs d’arbres, sous lequel se mettaient les ustensiles des vignerons, leurs futailles vides, des fagots de bois empilés autour de la bosse que formait le four, dont la bouche s’ouvre presque toujours, dans les maisons de paysans, sous le manteau de la cheminée.
A la maison attenait environ un arpent enclos d’une haie vive et plein de vignes, soignées comme le sont celles des paysans, toutes si bien fumées, provignées et bêchées, que leurs pampres verdoient les premiers à trois lieues à la ronde. Quelques arbres, des amandiers, des pruniers et des abricotiers montraient leurs têtes grêles, çà et là, dans cet enclos. Entre les ceps, le plus souvent on cultivait des pommes de terre ou des haricots. En hache, vers le village, et derrière la cour, dépendait encore de cette habitation un petit terrain humide et bas, favorable à la culture des choux, des oignons, légumes favoris de la classe ouvrière, et fermé d’une porte à claire-voie par où passaient les vaches, en pétrissant le sol et y laissant leurs bouses étalées.
Cette maison, composée de deux pièces au rez-de-chaussée, avait sa sortie sur le vignoble. Du côté des vignes, une rampe en bois, appuyée au mur de la maison et couverte d’une toiture en chaume, montait jusqu’au grenier, éclairé par un œil-de-bœuf. Sous cet escalier rustique, un caveau, tout en briques de Bourgogne, contenait quelques pièces de vin.