La Comédie humaine - Volume 18

Part 17

Chapter 173,848 wordsPublic domain

—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ, tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai représenté la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance publique, et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions... non je n’ai plus que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention que vous avez eue de fermer la porte du chenil où mon petit-fils et moi nous couchons, cette petite chose a été pour moi le verre d’eau dont parle Bossuet... Oui, j’ai retrouvé dans mon cœur... dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus de larmes, comme mon corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la dernière goutte de cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir en beau toutes les actions humaines, et je venais vous tendre cette main, que je ne tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose céleste de la croyance au bien...

—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons du bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet de votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci...

—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien! cela me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime. Ainsi, vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage à la compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué. Vous me faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement vous y mettez de la grâce.

—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis libraire? demanda Godefroid au vieillard.

—Oui, répondit-il.

—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous _donner_ au-dessus de ce que vous _offrent_ ces messieurs, il faudrait me dire les conditions que vous avez faites avec eux.

—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de se voir l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner. Savez-vous quel est l’ouvrage?

—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.

—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon petit-fils Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier n’apportera les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer... Monsieur... monsieur qui?

—Godefroid.

—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par moi en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante de la propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le droit d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la France. Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous ces traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez, dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé provisoirement: _Esprit des lois nouvelles_; il embrasse les lois organiques aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, sur quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au bien de mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous demander comment un libraire a pu entortiller un vieux magistrat; mais, monsieur, vous connaissez mon histoire, et cet homme est un usurier; il a le coup d’œil et le savoir-faire de ces gens-là... Son argent a toujours talonné mes besoins... Il s’est toujours trouvé le jour où le désespoir me livrait sans défense.

—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout bonnement un espion dans la mère Vauthier; mais les conditions, voyons?... dites-les nettement.

—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui par trois lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs sont hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, dont je ne peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, et les lettres de change sont protestées, il y a jugement contradictoire... Voilà, monsieur, les complications de la misère... Dans la plus modeste évaluation, la première édition de cette œuvre immense, l’œuvre de dix ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, vaudrait bien dix mille francs... Eh bien, il y a cinq jours, Morand me proposait mille écus et mes lettres de change acquittées pour la toute propriété... Comme je ne saurais trouver trois mille deux cent quarante francs, il faudra, si vous ne vous interposez entre eux et moi, leur céder... Ils ne se sont pas contentés de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de garantie, des lettres de change protestées, et arrivées à l’exercice de la contrainte par corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé leurs fonds; si je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux est un ancien marchand de papier, et Dieu sait combien ils peuvent restreindre les frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils savent que le placement de dix mille exemplaires est assuré.

—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!...

—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai sauvé bien des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma fille, de qui je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car je ne travaille que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a que les malheureux qui puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui je trouve que jadis j’étais trop sévère.

—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas disposer de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites dettes; mais je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer de votre ouvrage sans que j’en sois averti; car il est impossible de faire une affaire aussi importante que celle-là sans consulter les gens du métier. Mes patrons sont puissants, et je puis vous promettre le succès si vous pouvez me promettre le plus profond secret, même avec vos enfants, et me tenir votre promesse...

—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma pauvre Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur d’un père, éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire n’est plus rien pour qui voit la tombe entr’ouverte.

—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment en moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours s’il arrive... Je vais employer pour vous toute cette journée.

—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur... monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!...

—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!...

Le vieillard fit un geste de surprise.

—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour bien connaître les piéges qui vous étaient tendus...

—Qui donc êtes-vous?...

—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez de vous offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, me nommer Godefroid de Bouillon.

L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. Il tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin lui présentait.

—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.

—Permettez-le moi?...

—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir; vous verrez ma fille, si son état le permet...

C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le vieillard eut la satisfaction de se voir compris.

Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid paya la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de lecture qui fut envoyée quelques instants après. Les livres et les fleurs, c’était le pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, qui se contentait de si peu d’aliments.

En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme celle de Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid, qui s’en alla vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au cœur encore plus de curiosité que de bienfaisance. Cette malade entourée de luxe dans une affreuse misère lui faisait oublier les détails horribles de la plus bizarre de toutes les affections nerveuses, et qui fort heureusement est une violente exception constatée par quelques historiens; un de nos plus babillards chroniqueurs, Tallemant des Réaux, en cite un exemple. On aime à se figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs plus terribles souffrances; aussi Godefroid se promettait-il comme un plaisir de pénétrer dans cette chambre, où le médecin, le père et le fils étaient seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit par se gourmander de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce sentiment si naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait son bienfaisant ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de nouvelles plaies.

On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime du sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique des peines et des douceurs.

Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais, dès le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir ses malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir le lendemain avant neuf heures.

En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur la parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles, Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion sur les prix de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit qu’un volume in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille exemplaires, ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans les meilleures conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer des prix auxquels les libraires de jurisprudence vendaient leurs volumes, afin d’être dans le cas de soutenir une discussion avec les libraires qui tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, s’il se rencontrait avec eux.

Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse par les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut combien ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il est vrai que le froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et les voitures ne faisaient aucun bruit sur les pavés.

—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant Godefroid; si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, j’aurais fait du feu.

—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier le suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard...

—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le second jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur achèverait la conversation que nous avions commencée.

—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la veuve. Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir si vous n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la chèvre et le chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce qui me regarde, vous m’avez trahi... mon affaire est tout à fait manquée...

—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant votre déjeuner...

—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit jour...

Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, le servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard; tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides que leur combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient tranquilles. Mais Godefroid ne connaissait pas encore la nature parisienne quand elle se déguise en veuve Vauthier. Cette femme voulait avoir l’argent de Godefroid et l’argent de son propriétaire. Elle courut aussitôt chez son monsieur Barbet, pendant que Godefroid changeait de vêtements pour se présenter chez la fille de monsieur Bernard.

Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la porte de son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était un samedi, le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit habillé d’une petite redingote en velours noir, d’une cravate en soie bleue, d’un pantalon noir assez propre; mais son étonnement de trouver le jeune homme si différent de lui-même, cessa tout à coup lorsqu’il fut dans la chambre de la malade: il comprit la nécessité pour le père et pour le fils d’être bien vêtus.

En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu le matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui sert aux recherches et aux élégances de la richesse.

Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie verte d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à la chambre, dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette à fond blanc semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de beaux rideaux doublés en soie blanche, formaient comme deux jolis bosquets, tant les jardinières étaient abondamment garnies. Des stores empêchaient de voir du dehors cette richesse, si rare dans ce quartier. La boiserie, peinte à la colle en blanc pur, était rehaussée par quelques filets d’or.

A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à fond jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors. Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui travaillait comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.

Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, et composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant une tour en porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de deux candélabres dans le même style et des chinoiseries précieuses. Le garde-cendre, les chenets, les pelles, les pincettes, tout était du plus grand prix.

La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre, d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.

Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits blanc et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. Il y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, où se trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui se repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite table excessivement commode et appropriée aux besoins de la malade était devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe et drapé de rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé de livres, d’une corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces choses, Godefroid aurait difficilement vu la malade sans les deux bougies du flambeau mobile.

Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui, pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, dont les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient que l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient la malade une partie de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer en voyant un miroir portatif au pied du lit.

Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets, amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet amour paternel allait jusqu’au délire.

Le vieillard se leva de dessus une magnifique bergère Louis XV, blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté des gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec ce luxe, et il prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!...

—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en prenant Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé.

Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la cheminée.

—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein d’indulgence pour nous...

Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond de Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. Les bras amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et fin, comme deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne point tenir de place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade étaient placés derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée par un rideau de soie.

—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue depuis six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que vous avez excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé votre visite... Non, c’était une curiosité pareille à celle de notre mère Ève... Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime tant, suffisent bien certainement à remplir le désert d’une âme maintenant à peu près sans corps; mais cette âme est restée femme, après tout, et vous ne serez pas étonné de l’intérêt que j’ai pris à votre visite... Vous me ferez le plaisir de prendre une tasse de thé avec nous...

—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la grâce d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.

Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table en marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des candélabres de la cheminée.

—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé dans une heure.

Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste répondit par un signe.

—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas d’autres serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais plus supporter d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon père ne veut pas que Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis trente ans, vienne dans ma chambre.

—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il scie le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions; il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est toute la nature...

—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison...

—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon père l’aurait renouvelée.

—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu ne peux pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!... Il leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. Songe à la poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire faire ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous t’avons évité le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait pour nous servir, ce serait fini dans un mois...

—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre santé. Monsieur votre père a raison.

—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.

Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la vie s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda, par des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, était arrivée à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses dents.

—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur qui m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours pour supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence, il y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai des jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde... reprit-elle en souriant.

—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours, car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre... c’est une musique: Rubini n’est pas plus enchanteur...

—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec une teinte de tristesse. Quelque riches que nous soyons, il m’est impossible de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, ce plaisir dont elle est folle.

—Pardon, fit Godefroid.

—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.

—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous aura crié _casse-cou_ plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard de notre conversation...

Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, qui, voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit un doigt sur la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à l’héroïsme qu’il partageait avec son fils depuis sept ans.

Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de chamois descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie de diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard sur le pied du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans l’œuvre d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid regardait cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était pas vendue ou au Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au vieillard.

—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de votre visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres de sa maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, ont complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance.

—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et en penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur est pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt ans, monsieur, je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, un bal... Et notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, et surtout de musique. Je devine tout par la pensée! Je lis beaucoup. Puis mon père me raconte les choses du monde...

En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour plier un genou devant ce pauvre vieillard.

—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais être guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, comme je vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais donner une autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que mon vieux père... que mon excellent fils... mais aussi pour entendre Lablache, Rubini, Tamburini, la Grisi et _I Puritani_... Mais...

—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique, nous sommes perdus! dit le vieillard en souriant.

Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait toujours évidemment la malade.

—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais donne-moi l’accordéon...