La Comédie humaine - Volume 18

Part 15

Chapter 153,913 wordsPublic domain

—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires, que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs. La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... Peut-être êtes-vous étudiant en médecine?

Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation, tout aussi bien que par une négation.

—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard, un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille, deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression, lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecins et remèdes n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras. Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien, presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins (car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par jour!... Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres, il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison, lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut d’une clairvoyance miraculeuse; son âme a été le théâtre de tous les prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les maladies...

Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.

—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius, suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, sans faire attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen Age racontent des possédés; eh bien, monsieur, la possession peut seule expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; elle ne les voyait point, et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées, quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple, elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé; puis elle ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté fortement et rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la cire à cacheter...

Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent. Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés, bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau, l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique, les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit; car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère, qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur... ce que je vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges aberrations des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry, tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors très-énergiquement nié par les académies; et sans mettre la bonne foi des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé cet état bizarre dans les _névroses_. La dernière consultation que ces messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes.

Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable confidence.

—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du faubourg du Roule; et comme ma fille ne peut supporter le changement, que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, l’on m’a fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à tant de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.

Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ, non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel:

—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, quoique différents; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée, comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère! Trop fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant, très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, il choisit ses malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... il se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je comprends pourquoi!...

—Pourquoi? dit Godefroid.

—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec ce qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... Et pensez, mon cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas! ce n’est plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps n’existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle pour un père! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des fleurs qu’elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous... Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais trop d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon petit-fils, et je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou quatre heures par nuit.

—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je serai votre voisin, et je vous aiderai...

Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car il ne croyait à rien de bon des hommes.

—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je puis vous aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils?

—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière du Palais.

—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...

Le vieillard garda le silence.

—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si votre fille est guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser cet Halpersohn.

—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée pour la soif!

—Vous garderez la poire...

—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon mouvement que vous venez d’avoir; mais nous verrons si vous m’accordez les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que j’attends de vous...

—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous, Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps, et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que moi... Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me permettre de vous être utile...

—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.

—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?

Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint de doute.

—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement effarouché, se dit l’Initié.

Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère, qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint l’adresse d’Halpersohn.

Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée, et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province, appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié de se munir d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en prendre chez lui.

Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n’était plus misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises, les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez fréquent.

Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des remercîments; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de surprise.

—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... Voilà de jolis rideaux de soie et un lit en acajou _qui n’est pas piqué des vers_!... il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine chez lui... De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire.

Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que son voisin gardait un chien chez lui.

—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...

—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers, allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! c’est à croire qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n’est pas sortie de sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux monsieur Bernard travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C’est crâne, çà! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!..... Vous allez les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est entrée; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir, elle n’en sortira que les pieds en avant.

—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?

—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il compose.

—Qui! monsieur?

—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, puis il a eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C’est une manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à soie...

—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit Godefroid.

—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda la veuve Vauthier.

—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.

—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là... Journaliste, par exemple, je ne dis pas...

Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement son petit appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme; il comprit que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans avoir la vocation, il eut la volonté.

Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments, et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit trois voyages; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838 commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la nuit.

Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance, causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége Louis-le-Grand à huit heures et demie.

Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.

—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au collége est venue.

Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, puis il ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette, boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.

—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier, dit monsieur Bernard.

—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez me payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra pas non plus ce matin: vous lui devez trente francs, et elle aime mieux ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...

En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages, y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet du boulevard Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique chevelure noire.

En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au moment où cet homme se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre.

—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances?

—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein...

—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.