La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 60
La justice humaine, et la justice de Paris, c’est-à-dire la plus défiante, la plus spirituelle, la plus habile, la plus instruite de toutes les justices, trop spirituelle même, car elle interprète à chaque instant la loi, mettait enfin la main sur les fils de cette horrible intrigue. Le baron de Nucingen, en reconnaissant les effets du poison, et ne trouvant pas ses sept cent cinquante mille francs, pensa que l’un des personnages odieux qui lui déplaisaient beaucoup, Paccard ou Asie, était coupable du crime. Dans son premier moment de fureur, il courut à la Préfecture de Police. Ce fut un coup de cloche qui rassembla tous les Numéros de Corentin. La Préfecture, le Parquet, le Commissaire de police, le Juge de paix, le Juge d’Instruction, tout fut sur pied. A neuf heures du soir, trois médecins mandés assistaient à une autopsie de la pauvre Esther, et les perquisitions commençaient! Trompe-la-Mort, averti par Asie, s’écria:--L’on ne me sait pas ici, je puis _me dissimuler_! Il s’éleva par le châssis à tabatière de sa mansarde, et fut, avec une agilité sans pareille, debout sur le toit, où il se mit à étudier les alentours avec le sang-froid d’un couvreur.--Bon, se dit-il en apercevant à cinq maisons de là, rue de Provence, un jardin, j’ai mon affaire.
--Tu es servi! Trompe-la-Mort, lui répondit Contenson qui sortit de derrière un tuyau de cheminée. Tu expliqueras à monsieur Camusot quelle messe tu vas dire sur les toits, monsieur l’abbé, mais surtout pourquoi tu te sauvais...
--J’ai des ennemis en Espagne, dit Carlos Herrera.
--Allons-y par ta mansarde, lui dit Contenson.
Le faux Espagnol eut l’air de céder, mais, après s’être arc-bouté sur l’appui du châssis à tabatière, il prit et lança Contenson avec tant de violence que l’espion alla tomber au milieu du ruisseau de la rue Saint-Georges. Contenson mourut sur son champ d’honneur. Jacques Collin rentra tranquillement dans sa mansarde, où il se mit au lit.
--Donne-moi quelque chose qui me rende bien malade, sans me tuer, dit-il à Asie. Ne crains rien, je suis prêtre et je resterai prêtre. Je viens de me défaire, et naturellement, du seul homme qui pût me démasquer.
A sept heures du soir, la veille, Lucien était parti dans son cabriolet en poste avec un passe-port pris le matin pour Fontainebleau, où il coucha dans la dernière auberge du côté de Nemours. Vers six heures du matin, le lendemain, il s’en alla seul, à pied, dans la forêt où il marcha jusqu’à Bouron.--C’est là, se dit-il, en s’asseyant sur une des roches d’où se découvre le beau paysage de Bouron, l’endroit fatal où Napoléon espéra faire un effort gigantesque, l’avant-veille de son abdication.
Au jour, il entendit le bruit d’une voiture de poste et vit passer un briska où se trouvaient les gens de la jeune duchesse de Lenoncourt-Chaulieu et la femme de chambre de Clotilde de Grandlieu.
--Les voilà, se dit Lucien, allons, jouons bien cette comédie, et je suis sauvé, je serai le gendre du duc malgré lui.
Une heure après, la berline où étaient les deux femmes fit entendre ce roulement si facile à reconnaître d’une voiture de voyage élégante; les deux dames avaient demandé qu’on enrayât à la descente de Bouron, et le valet de chambre qui se trouvait derrière fit arrêter la berline. En ce moment, Lucien s’avança.
--Clotilde! cria-t-il en frappant à la glace.
--Non, dit la jeune duchesse à son amie, il ne montera pas dans la voiture, et nous ne serons pas seules avec lui, ma chère. Ayez un dernier entretien avec lui, j’y consens: mais ce sera sur la route où nous irons à pied, suivies de Baptiste..... La journée est belle, nous sommes bien vêtues, nous ne craignons pas le froid. La voiture nous suivra...
Et les deux femmes descendirent.
--Baptiste, dit la jeune duchesse, le postillon ira tout doucement, nous voulons faire un peu de chemin à pied, et vous nous accompagnerez.
Madeleine de Mortsauf prit Clotilde par le bras, et laissa Lucien lui parler. Ils allèrent ensemble ainsi jusqu’au petit village de Grey. Il était alors huit heures, et là, Clotilde congédia Lucien.
--Eh! bien, mon ami, dit-elle en terminant avec noblesse ce long entretien, je ne me marierai jamais qu’avec vous. J’aime mieux croire en vous qu’aux hommes, à mon père et à ma mère... On n’a jamais donné de si forte preuve d’attachement, n’est-ce pas?... Maintenant tâchez de dissiper les préventions fatales qui pèsent sur vous...
On entendit alors le galop de plusieurs chevaux, et la gendarmerie, au grand étonnement des deux dames, entoura le petit groupe.
--Que voulez-vous?... dit Lucien avec l’arrogance du dandy.
--Vous êtes monsieur Lucien de Rubempré? dit le Procureur du roi de Fontainebleau.
--Oui, monsieur.
--Vous irez coucher ce soir, à la Force, répondit-il, j’ai un mandat d’amener décerné contre vous.
--Qui sont ces dames?... s’écria le brigadier.
--Ah! oui, pardon, mesdames, vos passe-ports? car monsieur Lucien a des accointances, selon mes instructions, avec des femmes qui sont capables de...
--Vous prenez la duchesse de Lenoncourt pour une fille? dit Madeleine en jetant un regard de duchesse au Procureur du Roi. Baptiste, montrez nos passe-ports...
--Et de quel crime est accusé monsieur? dit Clotilde que la duchesse voulait faire remonter en voiture.
--D’un vol et d’un assassinat, répondit le brigadier de la gendarmerie.
Baptiste mit mademoiselle de Grandlieu complétement évanouie dans la berline.
A minuit, Lucien entrait à la Force où il fut mis au secret. L’abbé Carlos Herrera s’y trouvait de la veille, au soir.
FIN DU ONZIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
LA MAISON NUCINGEN 1
PIERRE GRASSOU 61
LES SECRETS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN 81
LES EMPLOYÉS OU LA FEMME SUPÉRIEURE 133
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES 336
PREMIÈRE PARTIE: Esther heureuse _Ib._
DEUXIÈME PARTIE: A combien l’amour revient aux vieillards 469
FIN DE LA TABLE.
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Corrections.
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De plus, les corrections suivantes ont été apportées.
Page 1: «sout» remplacé par «sont» (combien sont minces les cloisons). Page 6: «adord» remplacé par «abord» (D’abord, hommage au talent). Page 15: «Stendalh» remplacé par «Stendhal» (Stendhal a très-bien caractérisé l’_improper_). Page 16: «aveuture» remplacé par «aventure» (où il apprit l’aventure de Toby). Page 22: «dalhias» remplacé par «dahlias» (veux-tu des dahlias? Non). Page 23: «monna» remplacé par «Mona» (Ta Mona Lisa est suave). Page 27: «Wertbrust» remplacé par «Werbrust» (--Heu! heu! fit Werbrust). Page 41: «Mississpi» remplacé par «Mississipi» (le rôle du Mississipi du système de Law). Page 46: «accaparemment» remplacé par «accaparement» (l’instinct de l’accaparement). Page 46: «Méry» remplacé par «Merry» (Après l’affaire de Saint-Merry). Page 57: «Baudenord» remplacé par «Beaudenord» (averti par son cousin Beaudenord). Page 59: «et» remplacé par «est» (Le débiteur est plus fort que le créancier). Page 69: «un» remplacé par «une» (dans l’intérieur d’une prison). Page 70: «s’enthousiama» remplacé par «s’enthousiasma» (s’enthousiasma pour le Breton). Page 71: «arts» remplacé par «art» (il allait voir les objets d’art). Page 73: inséré «IMP.» (IMP. S. RAÇON). Page 98: «lympathiques» remplacé par «lymphatiques» (de verdir les figures lymphatiques). Page 115: «confierai» remplacé par «confierais» (Je vous confierais bien l’étrange situation). Page 138: «Dudhot» remplacé par «Duphot» (le tout logé rue Duphot). Page 138: «robe» remplacé par «roche» (qui tombent sur une roche nue). Page 143: «et» remplacé par «est» (La loi suprême de l’homme d’état est d’appliquer). Page 150: «dans» remplacé par «dans» (pouvait lutter avec l’étranger sans le secours trompeur des Douanes). Page 155: «millieu» remplacé par «milieu» (leur vendant au milieu d’une crise). Page 163: «Lupaulx» remplacé par «Lupeaulx» (des Lupeaulx ne s’occupait point de bagatelles). Page 183: «espionage» remplacé par «espionnage» (sentait l’espionnage et la police). Page 188: «dans» remplacé par «tant» (tant de maîtres et tant de régimes). Page 190: «personnnages» remplacé par «personnages» (et avec de grands personnages). Page 194: «noir» remplacé par «noire» (une redingote olive et une cravate noire). Page 198: «apppelle» remplacé par «appelle» (et ce que j’appelle un bon employé). Page 199: «consumme» remplacé par «consomme» (ne consomme pas de filet de cheval). Page 205: «Champ» remplacé par «Champs» (une femme en équipage aux Champs-Élysées). Page 215: «tête» remplacé par «tette» (au lieu d’aller au Veau-qui-tette). Page 225: «devait» remplacé par «devrait» (Flavie devrait bien vous faire faire). Page 226: «rihe» remplacé par «riche» (assez riche en niaiseries). Page 230: «noire» remplacé par «noir» (Cette raie au beurre noir). Page 234: «baeu» remplacé par «beau» (Vous avez beau vous trouver). Page 235: «lettre» remplacé par «lettres» (Un homme de lettres est professeur). Page 236: «Lupaulx» remplacé par «Lupeaulx» (avec plus d’agrément que n’en mettra des Lupeaulx). Page 249: «Roberspierre» remplacé par «Robespierre» deux fois («et dans laquelle Robespierre lui parlait» et «Robespierre me dit»). Page 258: «rappeller» remplacé par «rappeler» (vient de rappeler les vieilles traditions). Page 259: «st» remplacé par «ct» (--Est-elle fûtée, ct’Élisabeth). Page 278: «écrase» remplacé par «n’écrase» (Non, l’on n’écrase pas les petits). Page 278: «au» remplacé par «ou» (une seule ligne, ou tout au moins). Page 280: «metttant» remplacé par «mettant» (en mettant pour prix à votre nomination). Page 288: «ausssi» remplacé par «aussi» (par un regard aussi direct que la balle d’un pistolet). Page 299: «Bou» remplacé par «Bon» (BIXIOU: Bon!....). Page 301: «FEURY» remplacé par «FLEURY» (FLEURY.: Et l’âme est l’œil de quoi?). Page 316: «Doctine» remplacé par «Doctrine» (l’effrontée société de la Doctrine intitulée: _Aide-toi, le ciel t’aidera_). Page 319: «Célestin» remplacé par «Célestine» (dans les yeux de Célestine). Page 320: «de» remplacé par «du» (entre les mains du ministre). Page 324: «chambres» remplacé par «Chambres» (sans les deux Chambres, sans la liberté de la presse). Page 324: «Ya» remplacé par «Ja» (Ja, mein Herr!). Page 340: «voudrai-je» remplacé par «voudrais-je» (Aussi voudrais-je connaître celle de nos amies). Page 345: «tenait» remplacé par «tenaient» (la colonne où se tenaient les soi-disant amis). Page 347: «jaurai» remplacé par «jaurais» (Moi, j’aurais donné une tante). Page 348: «violemments» remplacé par «violemment» (les appétits brutaux si violemment comprimés). Page 352: «l’éégant» remplacé par «l’élégant» (trouvèrent l’élégant Rastignac à la même place). Page 359: «m’entendrai-je» remplacé par «m’entendrais-je» (encore m’entendrais-je avec un tigre). Page 374: inséré «ne» (elle ne se sentait attaquée en aucune partie vitale). Page 381: «nommé» remplacé par «nommée» (Une fille immonde, nommée la Torpille). Page 389: «mettent» remplacé par «mette» (ne mette les pieds dans l’appartement). Page 390: «gacieusement» remplacé par «gracieusement» (s’écria gracieusement Esther). Page 402: «Granlieu» remplacé par «Grandlieu» (où se trouve l’hôtel de Grandlieu). Page 408: «mademoisselle» remplacé par «mademoiselle» (mademoiselle de Rochefide (_aliàs_ Rochegude)). Page 410: «inimités» remplacé par «inimitiés» (Lucien expliqua d’ailleurs ces inimitiés). Page 422: «Rotschild» remplacé par «Rothschild» (le nom te Rothschild qui faille mile égus). Page 423: «occuper» remplacé par «occupé» (un moment où il était occupé à médicamenter). Page 425: «était» remplacé par «étais» (comme si j’étais un crétin). Page 427: «cette» remplacé par «cet» (vous ne ferez pas travailler cet homme-là). Page 430: «Gaudissard» remplacé par «Gaudissart» (Ni Gaudissart, ni personne). Page 441: «heureuse» remplacé par «heureuses» (des femmes qui sont bien heureuses). Page 442: «zoubhaiddais» remplacé par «zouhaiddais» (que che zouhaiddais ambloyer ein achent). Page 442: «relativemement» remplacé par «relativement» (relativement à une accointance). Page 447: «Raschild» remplacé par «Raschid» (Giafar de l’Aaroun al Raschid du Bagne). Page 448: «inpénétrable» remplacé par «impénétrable» (son regard impénétrable contre un regard). Page 448: «Rubembré» remplacé par «Rubempré» (monsieur de Rubempré demeure rue Taitbout). Page 450: «Mabile» remplacé par «Mabille» (cette vie mélangée de bals chez Mabille). Page 452: «fort» remplacé par «forte» (madame est forte comme Turc). Page 463: «patroné» remplacé par «patronné» (Cérizet, patronné pour la forme). Page 464: «mystérieusemeut» remplacé par «mystérieusement» (qui se fit mystérieusement annoncer). Page 474: «barole» remplacé par «baroles» (che zais tes baroles bir les vaire). Page 510: «cré tures» remplacé par «créatures» (nous autres pauvres créatures méprisées). Page 515: «indisgestion» remplacé par «indigestion» (pour donner une indigestion au baron). Page 523: «esquis» remplacé par «exquis» (avec le sens exquis de l’espion). Page 527: «offaient» remplacé par «offraient» (Ces yeux offraient des certificats). Page 530: «instuction» remplacé par «instruction» (à un juge d’instruction). Page 532: «obtenu» remplacé par «obtenus» (la tricherie des trois pouces obtenus par un talon). Page 547: «connnaissance» remplacé par «connaissance» (faire connaissance avec mon baron). Page 549: «abolitioniste» remplacé par «abolitionniste» (ses opinions d’abolitionniste). Page 551: «falfait» remplacé par «fallait» (il fallait attendre environ deux heures). Page 553: «studéfiant» remplacé par «stupéfiant» (pourquoi vous êtes si stupéfiant). Page 561: «jeuissant» remplacé par «jouissant» (la jeunesse en jouissant du repos). Page 561: «le» remplacé par «la» (enfin, pour la peindre, il suffit peut-être). Page 583: «tefiient» remplacé par «teffient» (tabbrentre quele teffient rigissime).
End of Project Gutenberg's La Comédie humaine, volume XI, by Honoré de Balzac