La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 58

Chapter 583,904 wordsPublic domain

--Madame, dit Corentin, nous ne sommes pas des Turcs, nous vous demandons seulement de nous jurer devant ces messieurs que vous n’avez pas recueilli plus de cent mille écus en argent de la succession de votre beau-père, et nous nous entendrons bien...

--Donnez auparavant votre parole d’honneur, dit l’ancien avoué d’Angoulême à Derville, que vous êtes avoué.

--Voici mon passe-port, dit Derville à Cachan en lui tendant un papier plié en quatre, et monsieur n’est pas, comme vous pourriez le croire, un inspecteur-général des domaines, rassurez-vous, ajouta Derville. Nous avions seulement un intérêt puissant à savoir la vérité sur la succession Séchard, et nous la savons... Derville prit madame Ève par la main, et l’emmena très-courtoisement au bout du salon.--Madame, lui dit-il à voix basse, si l’honneur et l’avenir de la maison de Grandlieu n’étaient intéressés dans cette question, je ne me serais pas prêté à ce stratagème inventé par ce monsieur décoré; mais vous l’excuserez, il s’agissait de découvrir le mensonge à l’aide duquel monsieur votre frère a surpris la religion de cette noble famille. Gardez-vous bien maintenant de laisser croire que vous avez donné douze cent mille francs à monsieur votre frère pour acheter la terre de Rubempré...

--Douze cent mille francs! s’écria madame Séchard en pâlissant. Et où les a-t-il pris, lui, le malheureux?...

--Ah! voilà, dit Derville, j’ai peur que la source de cette fortune ne soit bien impure.

Ève eut des larmes aux yeux que ses voisins aperçurent.

--Nous vous avons rendu peut-être un grand service, lui dit Derville, en vous empêchant de tremper dans un mensonge dont les suites peuvent être très-dangereuses.

Derville laissa madame Séchard assise, pâle, des larmes sur les joues, et salua la compagnie.

--A Mansle! dit Corentin au petit garçon qui conduisait le cabriolet.

La diligence allant de Bordeaux à Paris, qui passa dans la nuit, eut une place; Derville pria Corentin de le laisser en profiter, en objectant ses affaires; mais, au fond, il se défiait de son compagnon de voyage, dont la dextérité diplomatique et le sang-froid lui parurent être de l’habitude. Corentin resta trois jours à Mansle sans trouver d’occasion pour partir; il fut obligé d’écrire à Bordeaux et d’y retenir une place pour Paris, où il ne put revenir que neuf jours après son départ.

Pendant ce temps-là, Peyrade allait tous les matins, soit à Passy, soit à Paris, chez Corentin, savoir s’il était revenu. Le huitième jour, il laissa, dans l’un et l’autre domicile, une lettre écrite en chiffres à eux, pour expliquer à son ami le genre de mort dont il était menacé, l’enlèvement de Lydie et l’affreuse destinée à laquelle ses ennemis le vouaient. Attaqué comme jusqu’alors il avait attaqué les autres, Peyrade, privé de Corentin, mais aidé par Contenson, n’en resta pas moins sous son costume de Nabab. Encore que ses invisibles ennemis l’eussent découvert, il pensait assez sagement pouvoir saisir quelques lueurs en demeurant sur le terrain même de la lutte. Contenson avait mis en campagne toutes ses connaissances à la piste de Lydie, il espérait découvrir la maison dans laquelle elle était cachée; mais, de jour en jour, l’impossibilité, de plus en plus démontrée, de savoir la moindre chose, ajouta d’heure en heure au désespoir de Peyrade. Le vieil espion se fit entourer d’une garde de douze ou quinze agents les plus habiles. On surveillait les alentours de la rue des Moineaux et la rue Taitbout où il vivait en Nabab chez madame de Val-Noble. Pendant les trois derniers jours du délai fatal accordé par Asie pour rétablir Lucien sur l’ancien pied à l’hôtel de Grandlieu, Contenson ne quitta pas le vétéran de l’ancienne Lieutenance-générale de police. Ainsi, la poésie de terreur que les stratagèmes des tribus ennemies en guerre répandent au sein des forêts de l’Amérique, et dont a tant profité Cooper, s’attachait aux plus petits détails de la vie parisienne. Les passants, les boutiques, les fiacres, une personne debout à une croisée, tout offrait aux Hommes-Numéros à qui la défense de la vie du vieux Peyrade était confiée, l’intérêt énorme que présentent dans les romans de Cooper un tronc d’arbre, une habitation de castors, un rocher, la peau d’un bison, un canot immobile, un feuillage à fleur d’eau.

--Si l’Espagnol est parti, vous n’avez rien à craindre, disait Contenson à Peyrade en lui faisant remarquer la profonde tranquillité dont ils jouissaient.

--Et s’il n’est pas parti? répondait Peyrade.

--Il a emmené un de mes hommes derrière sa calèche; mais, à Blois, mon homme, forcé de descendre, n’a pu ni remonter ni rattraper la voiture.

Cinq jours après le retour de Derville, un matin, Lucien reçut la visite de Rastignac.

--Je suis, mon cher, au désespoir d’avoir à m’acquitter d’une négociation qu’on m’a confiée à cause de notre connaissance intime. Ton mariage est rompu sans que tu puisses jamais espérer de le renouer. Ne remets plus les pieds à l’hôtel de Grandlieu. Pour épouser Clotilde, il faut attendre la mort de son père, et il est devenu trop égoïste pour mourir de sitôt. Les vieux joueurs de wisk tiennent long-temps... sur leur bord... de table. Clotilde va partir pour l’Italie avec Madeleine de Lenoncourt-Chaulieu. La pauvre fille t’aime tant, mon cher, qu’il a fallu la surveiller; elle voulait venir te voir, elle avait fait son petit projet d’évasion.... C’est une consolation dans ton malheur.

Lucien ne répondait pas, il regardait Rastignac.

--Après tout, est-ce un malheur!... lui dit son compatriote, tu trouveras bien facilement une autre fille aussi noble et plus belle que Clotilde!.... Madame de Sérizy te mariera par vengeance, elle ne peut pas souffrir les Grandlieu, qui n’ont jamais voulu la recevoir; elle a une nièce, la petite Clémence du Rouvre...

--Mon cher, depuis notre dernier souper je ne suis pas bien avec madame de Sérizy, elle m’a vu dans la loge d’Esther, elle m’a fait une scène, et je l’ai laissée faire.

--Une femme de plus de quarante ans ne se brouille pas pour longtemps avec un jeune homme aussi beau que toi, dit Rastignac. Je connais un peu ces couchers de soleil! Ça dure dix minutes à l’horizon, et dix ans dans le cœur d’une femme.

--Voici huit jours que j’attends une lettre d’elle.

--Vas-y!

--Maintenant, il le faudra bien.

--Viens-tu, du moins, chez la Val-Noble? son Nabab rend à Nucingen le souper qu’il en a reçu.

--J’en suis et j’irai, dit Lucien d’un air grave.

Le lendemain de la confirmation de son malheur, dont Carlos fut instruit aussitôt, Lucien vint avec Rastignac et Nucingen chez le faux Nabab.

A minuit, l’ancienne salle à manger d’Esther réunissait presque tous les personnages de ce drame dont l’intérêt, caché sous le lit même de ces existences torrentielles, n’était connu que d’Esther, de Lucien, de Peyrade, du mulâtre Contenson et de Paccard, qui vint servir sa maîtresse. Asie avait été priée par madame du Val-Noble, à l’insu de Peyrade et de Contenson, de venir aider sa cuisinière. En se mettant à table, Peyrade, qui donna cinq cents francs à madame du Val-Noble pour bien faire les choses, trouva dans sa serviette un petit papier sur lequel il lut ces mots écrits au crayon: _Les dix jours expirent au moment où vous vous mettez à table_. Peyrade passa le papier à Contenson, qui se trouvait derrière lui, en lui disant en anglais:--Est-ce toi qui as fourré là mon nom? Contenson lut à la lueur des bougies ce _Mane_, _Tecel_, _Pharès_, et mit le papier dans sa poche, mais il savait combien il est difficile de vérifier une écriture au crayon et surtout une phrase tracée en lettres majuscules, c’est-à-dire avec des lignes pour ainsi dire mathématiques, puisque les lettres capitales se composent uniquement de courbes et de droites, dans lesquelles il est impossible de reconnaître les habitudes de la main, comme dans l’écriture dite cursive.

Ce souper fut sans aucune gaieté. Peyrade était en proie à une préoccupation visible. Des jeunes _viveurs_ qui savaient égayer un souper, il ne se trouvait là que Lucien et Rastignac. Lucien était fort triste et songeur. Rastignac, qui venait de perdre, avant souper, deux mille francs, buvait et mangeait avec l’idée de se rattraper après le souper. Les trois femmes, frappées de ce froid, se regardèrent. L’ennui dépouilla les mets de leur saveur. Il en est des soupers comme des pièces de théâtre et des livres, ils ont leurs hasards. A la fin du souper on servit des glaces, dites _plombières_. Tout le monde sait que ces sortes de glaces contiennent de petits fruits confits très-délicats placés à la surface de la glace qui se sert dans un petit verre, sans y affecter la forme pyramidale. Ces glaces avaient été commandées par madame du Val-Noble chez Tortoni, dont le célèbre établissement se trouve au coin de la rue Taitbout et du boulevard. La cuisinière fit appeler le mulâtre pour payer la note du glacier. Contenson, à qui l’exigence du garçon ne parut pas naturelle, descendit et l’aplatit par ce mot:--Vous n’êtes donc pas de chez Tortoni?... et il remonta sur-le-champ. Mais Paccard avait déjà profité de cette absence pour distribuer les glaces aux convives. A peine le mulâtre atteignait-il la porte de l’appartement qu’un des agents qui surveillaient la rue des Moineaux cria dans l’escalier:--Numéro vingt-sept.

--Qu’y a-t-il? répondit Contenson en redescendant avec rapidité jusqu’au bas de la rampe.

--Dites au papa que sa fille est rentrée, et dans quel état! bon Dieu! qu’il vienne, elle se meurt.

Au moment où Contenson rentra dans la salle à manger, le vieux Peyrade, qui d’ailleurs avait notablement bu, gobait la petite cerise de sa plombière. On portait la santé de madame du Val-Noble, le Nabab remplit son verre d’un vin dit de Constance, et le vida. Quelque troublé que fût Contenson par la nouvelle qu’il allait apprendre à Peyrade, il fut, en rentrant, frappé de la profonde attention avec laquelle Paccard regardait le Nabab. Les deux yeux du valet de madame de Champy ressemblaient à deux flammes fixes. Cette observation, malgré son importance, ne devait cependant pas retarder le mulâtre, et il se pencha vers son maître au moment où Peyrade replaçait son verre vide sur la table.

--Lydie est à la maison, dit Contenson, et dans un bien triste état.

Peyrade lâcha le plus français de tous les jurons français avec un accent méridional si prononcé que le plus profond étonnement parut sur la figure de tous les convives. En s’apercevant de sa faute, Peyrade avoua son déguisement en disant à Contenson en bon français:--Trouve un fiacre!... je fiche le camp.

Tout le monde se leva de table.

--Qui donc êtes-vous? s’écria Lucien.

--_Ui!_... dit le baron.

--Bixiou m’avait soutenu que vous saviez faire l’Anglais mieux que lui, et je ne voulais pas le croire, dit Rastignac.

--C’est quelque banqueroutier découvert, dit du Tillet à haute voix, je m’en doutais!...

--Quel singulier pays que Paris!... dit madame du Val-Noble. Après avoir fait faillite dans son quartier, un marchand y reparaît en nabab ou en dandy aux Champs-Élysées impunément!... Oh! j’ai du malheur, la faillite est mon insecte.

--On dit que toutes les fleurs ont le leur, dit tranquillement Esther, le mien ressemble à celui de Cléopâtre, un aspic.

--Ce que je suis!... dit Peyrade à la porte. Ah! vous le saurez, car, si je meurs, je sortirai de mon tombeau pour vous venir tirer par les pieds pendant toutes les nuits!...

En disant ces derniers mots, il regardait Esther et Lucien; puis il profita de l’étonnement général pour disparaître avec une excessive agilité, car il voulut courir chez lui sans attendre le fiacre. Dans la rue, Asie, enveloppée d’une coiffe noire comme en portaient alors les femmes pour sortir du bal, arrêta l’espion par le bras, au seuil de la porte cochère.

--Envoie chercher les sacrements, papa Peyrade, lui dit-elle de cette voix qui déjà lui avait prophétisé le malheur.

Une voiture était là, Asie y monta, la voiture disparut comme emportée par le vent. Il y avait cinq voitures, les hommes de Peyrade ne purent rien savoir.

En arrivant à sa maison de campagne dans une des places les plus retirées et les plus riantes de la petite ville de Passy, rue des Vignes, Corentin, qui passait pour un négociant dévoré par la passion du jardinage, trouva les chiffres de son ami Peyrade. Au lieu de se reposer, il remonta dans le fiacre qui l’avait amené, se fit conduire rue des Moineaux et n’y trouva que Katt. Il apprit de la Flamande la disparition de Lydie et demeura surpris du défaut de prévoyance que Peyrade et lui avaient eu.

--_Ils_ ne me connaissent pas encore, se dit-il. Ces gens-là sont capables de tout, il faut savoir s’ils tueront Peyrade, car alors je ne me montrerai plus...

Plus sa vie est infâme, plus l’homme y tient; elle est alors une protestation, une vengeance de tous les instants. Corentin descendit, s’en alla chez lui se déguiser en petit vieillard souffreteux, à petite redingote verdâtre, à petite perruque en chiendent, et revint à pied, ramené par son amitié pour Peyrade. Il voulait donner des ordres à ses Numéros les plus dévoués et les plus habiles. En longeant la rue Saint-Honoré pour venir de la place Vendôme à la rue Saint-Roch, il marcha derrière une fille en pantoufles, et habillée comme l’est une femme pour la nuit. Cette fille, qui portait une camisole blanche, et sur la tête un bonnet de nuit, laissait échapper de temps en temps des sanglots mêlés à des plaintes involontaires; Corentin la devança de quelques pas et reconnut Lydie.

--Je suis l’ami de votre père, monsieur Canquoëlle, dit-il de sa voix naturelle.

--Ah! voici donc quelqu’un à qui je puis me fier!... dit-elle.

--N’ayez pas l’air de me connaître, reprit Corentin, car nous sommes poursuivis par de cruels ennemis, et forcés de nous déguiser. Mais racontez-moi ce qui vous est arrivé...

--Oh! monsieur, dit la pauvre fille, cela se dit et ne se raconte pas... Je suis déshonorée, perdue, sans pouvoir m’expliquer comment!...

--D’où venez-vous?...

--Je ne sais pas, monsieur! Je me suis sauvée avec tant de précipitation, j’ai fait tant de rues, tant de détours, en me croyant suivie... Et quand je rencontrais quelqu’un d’honnête, je demandais le chemin pour aller sur les boulevards, afin de gagner la rue de la Paix! Enfin, après avoir marché pendant..... Quelle heure est-il?

--Onze heure et demie! dit Corentin.

--Je me suis sauvée à la tombée de la nuit, voici donc cinq heures que je marche!... s’écria Lydie.

--Allons, vous allez vous reposer, vous trouverez votre bonne Katt...

--Oh! monsieur, il n’y a plus de repos pour moi! Je ne veux pas d’autre repos que celui de la tombe; et j’irai l’attendre dans un couvent, si l’on me juge digne d’y entrer...

--Pauvre petite! vous avez bien résisté?

--Oui, monsieur. Ah! si vous saviez au milieu de quelles créatures abjectes on m’a mise...

--On vous a sans doute endormie?

--Ah! c’est cela! dit la pauvre Lydie. Encore un peu de force, et j’atteindrai la maison. Je me sens défaillir, et mes idées ne sont pas très-nettes... Tout à l’heure je me croyais dans un jardin...

Corentin porta Lydie dans ses bras, où elle perdit connaissance, et il la monta par les escaliers.

--Katt! cria-t-il.

Katt parut et jeta des cris de joie.

--Ne vous hâtez pas de vous réjouir! dit sentencieusement Corentin, cette jeune fille est bien malade.

Quand Lydie eut été posée sur son lit, lorsqu’à la lueur de deux bougies allumées par Katt, elle reconnut sa chambre, elle eut le délire. Elle chanta des ritournelles d’airs gracieux, et tour à tour vociféra certaines phrases horribles qu’elle avait entendues! Sa belle figure était marbrée de teintes violettes. Elle mêlait les souvenirs de sa vie si pure à ceux de ces dix jours d’infamie. Katt pleurait. Corentin se promenait dans la chambre en s’arrêtant par moments pour examiner Lydie.

--Elle paye pour son père! dit-il. Y aurait-il une Providence?--Oh! ai-je eu raison de ne pas avoir de famille..... Un enfant! c’est, ma parole d’honneur, comme le dit je ne sais quel philosophe, un otage qu’on donne au malheur!...

--Oh! dit la pauvre enfant en se mettant sur son séant et laissant ses beaux cheveux déroulés, au lieu d’être couchée ici, Katt, je devrais être couchée sur le sable au fond de la Seine...

--Katt, au lieu de pleurer et de regarder votre enfant, ce qui ne la guérira pas, vous devriez aller chercher un médecin, celui de la Mairie d’abord, puis messieurs Desplein et Bianchon... Il faut sauver cette innocente créature...

Et Corentin écrivit les adresses des deux célèbres docteurs. En ce moment, l’escalier fut grimpé par un homme à qui les marches en étaient familières, la porte s’ouvrit. Peyrade, en sueur, la figure violacée, les yeux presque ensanglantés, soufflant comme un dauphin, bondit de la porte de l’appartement à la chambre de Lydie en criant:--Où est ma fille?

Il vit un triste geste de Corentin, le regard de Peyrade suivit le geste. On ne peut comparer l’état de Lydie qu’à celui d’une fleur, amoureusement cultivée par un botaniste, tombée de sa tige, écrasée par les souliers ferrés d’un paysan. Transportez cette image dans le cœur même de la Paternité, vous comprendrez le coup que reçut Peyrade, à qui de grosses larmes vinrent aux yeux.

--On pleure, c’est mon père, dit l’enfant.

Lydie put encore reconnaître son père; elle se souleva, vint se mettre aux genoux du vieillard au moment où il tomba sur un fauteuil.

--Pardon, papa!... dit-elle d’une voix qui perça le cœur de Peyrade au moment où il sentit comme un coup de massue appliqué sur son crâne.

--Je meurs... ah! les gredins! fut son dernier mot.

Corentin voulut secourir son ami, il en reçut le dernier soupir.

--Mort empoisonné!... se dit Corentin.--Bon, voici le médecin, s’écria-t-il en entendant le bruit d’une voiture.

Contenson, qui se montra débarbouillé de sa mulâtrerie, resta comme changé en statue de bronze en entendant dire à Lydie:--Tu ne me pardonnes donc pas, mon père?... Ce n’est pas ma faute! (Elle ne s’apercevait pas que son père était mort.)--Oh! quels yeux il me fait!... dit la pauvre folle...

--Il faut les lui fermer, dit Contenson, qui plaça feu Peyrade sur le lit.

--Nous faisons une sottise, dit Corentin, emportons-le chez lui; sa fille est à moitié folle, elle le deviendrait tout à fait en s’apercevant de sa mort, elle croirait l’avoir tué.

En voyant emporter son père, Lydie resta comme hébétée.

--Voilà mon seul ami!... dit Corentin en paraissant ému quand Peyrade fut exposé sur son lit dans sa chambre. Il n’a eu dans toute sa vie qu’une seule pensée cupide! et ce fut pour sa fille!... Que cela te serve de leçon, Contenson. Chaque état a son honneur. Peyrade a eu tort de se mêler des affaires particulières, nous n’avons qu’à nous occuper des affaires publiques. Mais, quoi qu’il puisse arriver, je jure, dit-il avec un accent, un regard et un geste qui frappèrent Contenson d’épouvante, de venger mon pauvre Peyrade! Je découvrirai les auteurs de sa mort et ceux de la honte de sa fille!... Et, par mon propre égoïsme, par le peu de jours qui me restent, et que je risque dans cette vengeance, tous ces gens-là finiront leurs jours à quatre heures, en pleine santé, rasés, net, en place de Grève!...

--Et je vous y aiderai! dit Contenson ému.

Rien n’est en effet plus émouvant que le spectacle de la passion chez un homme froid, compassé, méthodique, en qui, depuis vingt ans, personne n’avait aperçu le moindre mouvement de sensibilité. C’est la barre de fer en fusion, qui fond tout ce qu’elle rencontre. Aussi Contenson eut-il une révolution d’entrailles.

--Pauvre père Canquoëlle! reprit-il en regardant Corentin, il m’a souvent régalé... Et tenez...--il n’y a que des gens vicieux qui sachent faire de ces choses-là,--souvent il m’a donné dix francs pour aller au jeu...

Après cette oraison funèbre, les deux vengeurs de Peyrade allèrent chez Lydie en entendant Katt et le Médecin de la Mairie dans les escaliers.

--Va chez le commissaire de police, dit Corentin, le procureur du roi ne trouverait pas en ceci les éléments d’une poursuite; mais nous allons faire faire un rapport à la Préfecture, ça pourra servir peut-être à quelque chose.--Monsieur, dit Corentin au médecin de la Mairie, vous allez trouver dans cette chambre un homme mort, je ne crois pas sa mort naturelle, vous ferez l’autopsie en présence de monsieur le commissaire de police, qui, sur mon invitation, va venir. Tâchez de découvrir les traces du poison; vous serez d’ailleurs assisté dans quelques instants de messieurs Desplein et Bianchon, que j’ai mandés pour examiner la fille de mon meilleur ami dont l’état est pire que celui du père, quoiqu’il soit mort...

--Je n’ai pas besoin, dit le médecin de la Mairie, de ces messieurs pour faire mon métier...

--Ah! bon, pensa Corentin.--Ne nous heurtons pas, monsieur, reprit Corentin. En deux mots, voici mon opinion. Ceux qui viennent de tuer le père ont aussi déshonoré la fille.

Au jour, Lydie avait fini par succomber à sa fatigue; elle dormait quand l’illustre chirurgien et le jeune médecin arrivèrent. Le médecin chargé de constater les décès avait alors ouvert Peyrade et cherchait les causes de la mort.

--En attendant que l’on éveille la malade, dit Corentin aux deux célèbres docteurs, voudriez-vous aider un de vos confrères dans une constatation qui certainement aura de l’intérêt pour vous, et votre avis ne sera pas de trop au procès-verbal.

--Votre parent est mort d’apoplexie, dit le médecin, il y a les preuves d’une congestion cérébrale effrayante...

--Examinez, messieurs, dit Corentin, et cherchez s’il n’y a pas dans la Toxicologie des poisons qui produisent le même effet.

--L’estomac, dit le médecin, était absolument plein de matières; mais, à moins de les analyser avec des appareils chimiques, je ne vois aucune trace de poison.

--Si les caractères de la congestion cérébrale sont bien reconnus, il y a là, vu l’âge du sujet, une cause suffisante de mort, dit Desplein en montrant l’énorme quantité d’aliments...

--Est-ce ici qu’il a mangé? demanda Bianchon.

--Non, dit Corentin, il est venu du boulevard ici rapidement, et il a trouvé sa fille violée...

--Voilà le vrai poison, s’il aimait sa fille, dit Bianchon.

--Quel serait le poison qui pourrait produire cet effet-là? demanda Corentin sans abandonner son idée.

--Il n’y en a qu’un, dit Desplein après avoir examiné tout avec soin. C’est un poison de l’archipel de Java, pris à des arbustes assez peu connus encore, de la nature des _Strychnos_, et qui servent à empoisonner ces armes si dangereuses... les _Kris_ malais... On le dit, du moins...

Le commissaire de police arriva, Corentin lui fit part de ses soupçons, le pria de rédiger un rapport en lui disant dans quelle maison et avec quels gens Peyrade avait soupé; puis il l’instruisit du complot formé contre les jours de Peyrade et des causes de l’état où se trouvait Lydie. Après, Corentin passa dans l’appartement de la pauvre fille, où Desplein et Bianchon examinaient la malade; mais il les rencontra sur le pas de la porte.

--Eh! bien, messieurs! demanda Corentin.

--Placez cette fille-là dans une maison de santé, si elle ne recouvre pas la raison en accouchant, si toutefois elle devient grosse, elle finira ses jours folle-mélancolique. Il n’y a pas, pour la guérison, d’autre ressource que dans le sentiment maternel, s’il se réveille...

Corentin donna quarante francs en or à chaque docteur, et se tourna vers le commissaire de police, qui le tirait par la manche.

--Le médecin prétend que la mort est naturelle, dit le fonctionnaire, et je puis d’autant moins faire un rapport qu’il s’agit du père Canquoëlle, il se mêlait de bien des affaires, et nous ne saurions pas trop à qui nous nous attaquerions... Ces gens-là meurent souvent _par ordre_...

--Je me nomme Corentin, dit Corentin à l’oreille du commissaire de police.

Le commissaire laissa échapper un mouvement de surprise.