La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 56
--Dis donc, Henri... (Ces deux ducs se tutoyaient et s’appelaient par leurs prénoms. C’est une de ces nuances inventées pour marquer les degrés de l’intimité, repousser les envahissements de la familiarité française et humilier les amours-propres.)--Dis-donc, Henri, je suis dans un embarras si grand, que je ne peux prendre conseil que d’un vieil ami qui connaisse bien les affaires et tu en as la triture. Ma fille Clotilde aime, comme tu le sais, ce petit Rubempré qu’on m’a quasi contraint de lui promettre pour mari. J’ai toujours été contre ce mariage; mais, enfin, madame de Grandlieu n’a pas su se défendre de l’amour de Clotilde. Quand ce garçon a eu acheté sa terre, quand il l’a eu payée aux trois quarts, il n’y a plus eu d’objections de ma part. Voici que j’ai reçu hier au soir une lettre anonyme (tu sais le cas qu’on en doit faire) où l’on m’affirme que la fortune de ce garçon provient d’une source impure, et qu’il nous ment en nous disant que sa sœur lui donne les fonds nécessaires à ses acquisitions. On me somme, au nom du bonheur de ma fille et de la considération de notre famille, de prendre des renseignements, en m’indiquant les moyens de m’éclairer. Tiens, lis d’abord.
--Je partage ton opinion sur les lettres anonymes, mon cher Ferdinand, dit le duc de Chaulieu après avoir lu la lettre; mais, tout en les méprisant, on doit s’en servir. Il en est de ces lettres, absolument comme des espions. Ferme ta porte à ce garçon, et voyons à prendre des renseignements... Eh! bien, j’ai ton affaire. Tu as pour avoué Derville, un homme en qui nous avons toute confiance; il a les secrets de bien des familles, il peut bien porter celui-là. C’est un homme probe, un homme de poids, un homme d’honneur; il est fin, rusé; mais il n’a que la finesse des affaires, tu ne dois l’employer que pour obtenir un témoignage auquel tu puisses avoir égard. Nous avons au Ministère des Affaires Étrangères, par la Police du Royaume, un homme unique pour découvrir les secrets d’État, nous l’envoyons souvent en mission. Préviens Derville qu’il aura, pour cette affaire, un lieutenant. Notre espion est _un monsieur_ qui se présentera décoré de la croix de la Légion-d’Honneur, il aura l’air d’un diplomate. Ce drôle sera le chasseur, et Derville assistera tout simplement à la chasse. Ton avoué te dira si la montagne accouche d’une souris, ou si tu dois rompre avec ce petit Rubempré. En huit jours, tu sauras à quoi t’en tenir.
--Le jeune homme n’est pas encore assez marquis pour se formaliser de ne pas me trouver chez moi pendant huit jours, dit le duc de Grandlieu.
--Surtout si tu lui donnes ta fille, dit l’ancien ministre. Si la lettre anonyme a raison, qué que ça te fait! Tu feras voyager Clotilde avec ma belle-fille Madeleine, qui veut aller en Italie....
--Tu me tires de peine!.... dit le duc de Grandlieu, je ne sais encore si je dois te remercier...
--Attendons l’événement.
--Ah! fit le duc de Grandlieu, quel est le nom de ce monsieur? il faut l’annoncer à Derville... Envoie-le-moi demain, sur les quatre heures, j’aurai Derville, je les mettrai tous deux en rapport.
--Le nom vrai, dit l’ancien ministre, est, je crois, Corentin... (un nom que tu ne dois pas avoir entendu), mais ce monsieur viendra chez toi bardé de son nom ministériel. Il se fait appeler monsieur de Saint-quelque chose...--Ah! Saint-Yves! Sainte-Valère, l’un ou l’autre,--tu peux te fier à lui, Louis XVIII s’y fiait entièrement.
Après cette conférence, le majordome reçut l’ordre de fermer la porte à monsieur de Rubempré, ce qui venait d’être fait.
Lucien se promenait dans le foyer des Italiens comme un homme ivre. Il se voyait la fable de tout Paris. Il avait dans le duc de Rhétoré l’un de ces ennemis impitoyables et auxquels il faut sourire sans pouvoir s’en venger, car leurs atteintes sont conformes aux lois du monde. Le duc de Rhétoré savait la scène qui venait de se passer sur le perron de l’hôtel de Grandlieu. Lucien, qui sentait la nécessité d’instruire de ce désastre subit son conseiller-privé-intime-actuel, craignit de se compromettre en se rendant chez Esther, où peut-être il trouverait du monde. Il oubliait qu’Esther était là, tant ses idées se confondaient; et, au milieu de tant de perplexités, il lui fallut causer avec Rastignac, qui, ne sachant pas encore la nouvelle, le félicitait sur son prochain mariage. En ce moment, Nucingen se montra souriant à Lucien, et lui dit:--_Fûlez-fus me vaire le blésir te fennir foir montame te Jamby qui feut fus einfider elle-même à la bentaison te nodre gremaillière..._
--Volontiers, baron, répondit Lucien à qui le financier apparut comme un ange sauveur.
--Laissez-nous, dit Esther à monsieur de Nucingen quand elle le vit entrant avec Lucien, allez voir madame de Val-Noble que j’aperçois dans une loge des troisièmes avec son Nabab... Il pousse bien des Nabab dans les Indes, ajouta-t-elle en regardant Lucien d’un air d’intelligence.
--Et, celui-là, dit Lucien en souriant, ressemble terriblement au vôtre.
--Et, dit Esther en répondant à Lucien par un autre signe d’intelligence tout en continuant de parler au baron, amenez-la-moi avec son Nabab, il a grande envie de faire votre connaissance, on le dit puissamment riche. La pauvre femme m’a déjà chanté je ne sais combien d’élégies, elle se plaint que ce Nabab ne va pas; et si vous le débarrassiez de son _lest_, il serait peut-être plus leste.
--_Fûs nus brenez tonc bir tes follères_, dit le baron.
--Qu’as-tu, mon Lucien?... dit-elle dans l’oreille de son ami en la lui effleurant avec ses lèvres dès que la porte de la loge fut fermée.
--Je suis perdu! On vient de me refuser l’entrée de l’hôtel de Grandlieu, sous prétexte qu’il n’y avait personne, le duc et la duchesse y étaient, et cinq équipages piaffaient dans la cour...
--Comment, le mariage manquerait! dit Esther d’une voix émue, car elle entrevoyait le paradis.
--Je ne sais pas encore ce qui se trame contre moi...
--Mon Lucien, lui répondit-elle d’une voix adorablement câline, pourquoi te chagriner? tu feras un plus beau mariage plus tard.... Je te gagnerai deux terres....
--Donne à souper, ce soir, afin que je puisse parler secrètement à Carlos, et surtout invite le faux Anglais et la Val-Noble. Ce Nabab a causé ma ruine, il est notre ennemi, nous le tiendrons, et nous... Mais Lucien s’arrêta en faisant un geste de désespoir.
--Eh! bien, qu’y a-t-il? demanda la pauvre fille qui se sentait comme dans un brasier.
--Oh! madame de Sérizy me voit! s’écria Lucien, et pour comble de malheur, le duc de Rhétoré, l’un des témoins de ma déconvenue, est avec elle.
En effet, en ce moment même, le duc de Rhétoré jouait avec la douleur de la comtesse de Sérizy.
--Vous laissez Lucien se montrer dans la loge de mademoiselle Esther, disait le jeune duc en montrant et la loge et Lucien. Vous qui vous intéressez à lui, vous devriez l’avertir que cela ne se fait pas. On peut souper chez elle, on peut même y.... mais, en vérité, je ne m’étonne plus du refroidissement des Grandlieu pour ce garçon, je viens de le voir refusé à la porte, sur le perron....
--Ces filles-là sont bien dangereuses, dit madame de Sérizy qui tenait sa lorgnette braquée sur la loge d’Esther.
--Oui, dit le duc, autant pour ce qu’elles peuvent que pour ce qu’elles veulent...
--Elles le ruineront! dit madame de Sérizy, car elles sont, m’a-t-on dit, aussi coûteuses quand on ne les paye pas que quand on les paye.
--Pas pour lui!.... répondit le jeune duc en faisant l’étonné. Elles sont loin de lui coûter de l’argent, elles lui en donneraient au besoin, elles courent toutes après lui.
La comtesse eut autour de la bouche un petit mouvement nerveux qui ne pouvait pas être compris dans la catégorie de ses sourires.
--Eh! bien, dit Esther, viens souper à minuit. Amène Blondet et Rastignac. Ayons au moins deux personnes amusantes, et ne soyons pas plus de neuf.
--Il faudrait trouver un moyen d’envoyer chercher Europe par le baron, sous prétexte de prévenir Asie, et tu lui dirais ce qui vient de m’arriver, afin que Carlos en soit instruit avant d’avoir le Nabab sous sa coupe.
--Ce sera fait, dit Esther.
Ainsi Peyrade allait probablement se trouver, sans le savoir, sous le même toit avec son adversaire. Le tigre venait dans l’antre du lion et d’un lion accompagné de ses gardes.
Quand Lucien rentra dans la loge de madame de Sérizy, au lieu de tourner la tête vers lui, de lui sourire et de ranger sa robe pour lui faire place à côté d’elle, elle affecta de ne pas faire la moindre attention à celui qui entrait, elle continua de lorgner dans la salle; mais Lucien s’aperçut au tremblement des jumelles que la comtesse était en proie à l’une de ces agitations formidables par lesquelles s’expient les bonheurs illicites. Il n’en descendit pas moins sur le devant de la loge, à côté d’elle, et se campa dans l’angle opposé, laissant entre la comtesse et lui un petit espace vide; il s’appuya sur le bord de la loge, y mit son coude droit, et le menton sur sa main gantée; puis, il se posa de trois quarts, attendant un mot. Au milieu de l’acte, la comtesse ne lui avait encore rien dit, et ne l’avait pas encore regardé.
--Je ne sais pas, lui dit-elle, pourquoi vous êtes ici; votre place est dans la loge de mademoiselle Esther...
--J’y vais, dit Lucien qui sortit sans regarder la comtesse.
--Ah! ma chère, dit madame de Val-Noble en entrant dans la loge d’Esther avec Peyrade que le baron de Nucingen ne reconnut pas, je suis enchantée de te présenter monsieur Samuel Johnson; il est admirateur des talents de monsieur de Nucingen.
--Vraiment, monsieur, dit Esther en souriant à Peyrade.
--_O, yes, bocop_, dit Peyrade.
--Eh! bien, baron, voilà un français qui ressemble au vôtre, à peu près comme le bas-breton ressemble au bourguignon. Ça va bien m’amuser de vous entendre causer finances... Savez-vous ce que j’exige de vous, monsieur Nabab, pour faire connaissance avec mon baron? dit-elle en souriant.
--_O!... jé... vôs mercie, vôs mé présenterez au sir berronet._
--Oui, reprit-elle. Il faut me faire le plaisir de souper chez moi... Il n’y a pas de poix plus forte que la cire du vin de Champagne pour lier les hommes, elle scelle toutes les affaires, et surtout celles où l’on s’enfonce. Venez ce soir, vous trouverez de bons garçons! Et quant à toi, mon petit Frédéric, dit-elle à l’oreille du baron, vous avez votre voiture, courez rue Saint-Georges et ramenez-moi Europe, j’ai deux mots à lui dire pour mon souper... J’ai retenu Lucien, il nous amènera deux gens d’esprit...--Nous ferons poser l’Anglais, dit-elle à l’oreille de madame de Val-Noble.
Peyrade et le baron laissèrent les deux femmes seules.
--Ah! ma chère, si tu fais jamais poser ce gros infâme-là, tu auras de l’esprit, dit la Val-Noble.
--Si c’était impossible, tu me le prêterais huit jours, répondit Esther en riant.
--Non, tu ne le garderais pas une demi-journée, répliqua madame de Val-Noble, je mange un pain trop dur, mes dents s’y cassent. Je ne veux plus, de ma vie vivante, me charger de faire le bonheur d’aucun Anglais... C’est tous égoïstes froids, des pourceaux habillés...
--Comment, pas d’égards? dit Esther en souriant.
--Au contraire, ma chère, ce monstre-là ne m’a pas encore dit _toi_.
--Dans aucune situation? dit Esther.
--Le misérable m’appelle toujours madame, et garde le plus beau sang-froid du monde au moment où tous les hommes sont plus ou moins gentils. L’amour, tiens, ma foi, c’est pour lui, comme de se faire la barbe. Il essuie ses rasoirs, il les remet dans l’étui, se regarde dans la glace, et a l’air de se dire:--Je ne me suis pas coupé. Puis il me traite avec un respect à rendre une femme folle. Cet infâme milord Pot-au-Feu ne s’amuse-t-il pas à faire cacher ce pauvre Théodore, et à le laisser debout dans mon cabinet de toilette pendant des demi-journées. Enfin il s’étudie à me contrarier en tout. Et avare... comme Gobseck et Gigonnet ensemble. Il me mène dîner, il ne me paye pas la voiture qui me ramène, si par hasard je n’ai pas demandé la mienne.
--Hé! bien, dit Esther, que te donne-t-il pour ce service-là?
--Mais, ma chère, absolument rien. Cinq cents francs, tout sec, par mois, et il me paye la remise. Mais, ma chère, qu’est-ce que c’est?... une voiture comme celles qu’on loue aux épiciers le jour de leur mariage pour aller à la Mairie, à l’Église et au Cadran-Bleu... Il me taonne avec le respect. Si j’essaie d’avoir mal aux nerfs et d’être mal disposée, il ne se fâche pas, il me dit:--_Ie veuie qué milédy fesse sa petite voloir, por que rienne n’est pius détestabel,--no gentlemen--qué dé dire à ioune genti phâme: «Vos été ioune bellôt dé cottône, ioune merchendise!... Hé! hé! vos étez à ein member of society de temprence, and anti-Slavery.»_ Et mon drôle reste pâle, sec, froid, en me faisant ainsi comprendre qu’il a du respect pour moi comme il en aurait pour un nègre, et que cela ne tient pas à son cœur, mais à ses opinions d’abolitionniste.
--Il est impossible d’être plus infâme, dit Esther, mais je le ruinerais, ce chinois-là!
--Le ruiner? dit madame de Val-Noble, il faudrait qu’il m’aimât!... Mais toi-même, tu ne voudrais pas lui demander deux liards. Il t’écouterait gravement, et te dirait, avec ces formes britanniques qui font trouver les _giffles_ aimables, qu’il te paye assez cher, _por le petit chose qu’été lé amor dans son paour existence_.
--Dire que, dans notre état, ou peut rencontrer des hommes comme celui-là, s’écria Esther.
--Ah! ma chère, tu as eu de la chance, toi!... soigne bien ton Nucingen.
--Mais il a une idée, ton Nabab!
--C’est ce que me dit Adèle, répondit madame de Val-Noble.
--Tiens, cet homme-là, ma chère, aura pris le parti de se faire haïr par une femme, et de se faire renvoyer en tant de temps, dit Esther.
--Ou bien, il veut faire des affaires avec Nucingen, et il m’aura prise en sachant que nous étions liées, c’est ce que croit Adèle, répondit madame de Val-Noble. Voilà pourquoi je te le présente ce soir. Ah! si je pouvais être certaine de ses projets, comme je m’entendrais joliment avec toi et Nucingen!
--Tu ne t’emportes pas, dit Esther, tu ne lui dis pas son fait de temps en temps?
--Tu l’essayerais, tu es bien fine... eh! bien, malgré ta gentillesse, il te tuerait avec ses sourires glacés. Il te répondrait: _Yeu souis anti-slaveri, et vos étés libre_... Tu lui dirais les choses les plus drôles, il te regarderait et dirait: _Véry good!_ et tu t’apercevrais que tu n’es pas autre chose, à ses yeux, qu’un polichinelle.
--Et la colère?
--Même chose! Ce serait un spectacle pour lui. On peut l’opérer à gauche, sous le sein, on ne lui fera pas le moindre mal; ses viscères doivent être en fer-blanc. Je le lui ai dit. Il m’a répondu:--_Yeu souis trei-contente de cette dispeusitionne physicale..._ Et toujours poli. Ma chère, il a l’âme gantée... Je continue encore quelques jours d’endurer ce martyre pour satisfaire ma curiosité. Sans cela, j’aurais fait déjà souffleter milord par Philippe, qui n’a pas son pareil à l’épée, il n’y a plus que cela...
--J’allais te le dire! s’écria Esther; mais tu devrais auparavant savoir s’il sait boxer, car ces vieux Anglais, ma chère, ça garde un fond de malice.
--Celui-là n’a pas son double!... Non, si tu le voyais me demandant mes ordres, et à quelle heure il peut se présenter, pour venir me surprendre (bien entendu!), et déployant les formules de respect, soi-disant des _gentlemen_, tu dirais: Voilà une femme adorée, et il n’y a pas une femme qui n’en dirait autant...
--Et l’on nous envie, ma chère! fit Esther.
--Ah! bien!... s’écria madame de Val-Noble. Tiens, nous avons toutes plus ou moins, dans notre vie, appris le peu de cas qu’on fait de nous; mais, ma chère, je n’ai jamais été si cruellement, si profondément, si complétement méprisée par la brutalité, que je le suis par le respect de cette grosse outre pleine de Porto. Quand il est gris, il s’en va, _por ne pas êté displaisante_, dit-il à Adèle, et ne pas être à deux _pouissances_ à la fois: la femme et le vin. Il abuse de mon fiacre, il s’en sert plus que moi... Oh! si nous pouvions le faire rouler ce soir sous la table... mais il boit dix bouteilles, et il n’est que gris: il a l’œil trouble et il y voit clair.
--C’est comme ces gens dont les fenêtres sont sales à l’extérieur, dit Esther, et qui du dedans voient ce qui se passe dehors..... Je connais cette propriété de l’homme: du Tillet a cette qualité-là, superlativement.
--Tâche d’avoir du Tillet, et à eux deux Nucingen, s’ils pouvaient le fourrer dans quelques-unes de leurs combinaisons, je serais au moins vengée!... ils le réduiraient à la mendicité! Ah! ma chère, tomber à un hypocrite de protestant, après ce pauvre Falleix, qui était si drôle, si bon enfant, si _gouailleur_!... Avons-nous ri!... On dit les Agents de change tous bêtes... Eh! bien, celui-là n’a manqué d’esprit qu’une fois...
--Quand il t’a laissée sans le sou, c’est ce qui t’a fait connaître les désagréments du plaisir.
Europe, amenée par monsieur de Nucingen, passa sa tête vipérine par la porte; et, après avoir entendu quelques phrases que lui dit sa maîtresse à l’oreille, elle disparut.
A onze heures et demie du soir, cinq équipages étaient arrêtés rue Saint-Georges, à la porte de l’illustre courtisane: c’était celui de Lucien qui vint avec Rastignac, Blondet et Bixiou, celui de du Tillet, celui du baron de Nucingen, celui du Nabab et celui de Florine que du Tillet raccola. La triple clôture des fenêtres était déguisée par les plis des magnifiques rideaux de la Chine. Le souper devait être servi à une heure, les bougies flambaient, le petit salon et la salle à manger déployaient leurs somptuosités. On se promit une de ces nuits de débauche auxquelles ces trois femmes et ces hommes pouvaient seuls résister. On joua d’abord, car il fallait attendre environ deux heures.
--Jouez-vous, mylord?... dit du Tillet à Peyrade.
--_Ie aye jouié avec O’Connell, Pitt, Fox, Canning, lort Brougham, lort..._
--Dites tout de suite une infinité de lords, lui dit Bixiou.
--_Lort Fitz-William, lort Ellenborough, lort Hertfort, lort..._
Bixiou regarda les souliers de Peyrade et se baissa.
--Que cherches-tu... lui dit Blondet.
--Parbleu, le ressort qu’il faut pousser pour arrêter la machine, dit Florine.
--Jouez-vous vingt francs la fiche?... dit Lucien.
--_Ie ioue tot ce que vos vodrez peirdre..._
--Est-il fort?... dit Esther à Lucien, ils le prennent tous pour un Anglais!...
Du Tillet, Nucingen, Peyrade et Rastignac se mirent à une table de wisk. Florine, madame de Val-Noble, Esther, Blondet, Bixiou restèrent autour du feu à causer. Lucien passa le temps à feuilleter un magnifique ouvrage à gravures.
--Madame est servie, dit Paccard dans une magnifique tenue.
Peyrade fut mis à gauche de Florine et flanqué de Bixiou à qui Esther avait recommandé de faire boire outre mesure le Nabab en le défiant. Bixiou possédait la propriété de boire indéfiniment. Jamais, dans toute sa vie, Peyrade n’avait vu pareille splendeur, ni goûté pareille cuisine, ni vu de si jolies femmes.
--J’en ai ce soir pour les mille écus que me coûte déjà la Val-Noble, pensa-t-il, et d’ailleurs je viens de leur gagner mille francs.
--Voilà un exemple à suivre, lui cria madame de Val-Noble qui se trouvait à côté de Lucien et qui montra par un geste les magnificences de la salle à manger.
Esther avait mis Lucien à côté d’elle et lui tenait le pied entre les siens sous la table.
--Entendez-vous? dit la Val-Noble en regardant Peyrade qui faisait l’aveugle, voilà comment vous devriez m’arranger une maison! Quand on revient des Indes avec des millions et qu’on veut faire des affaires avec des Nucingen, on se met à leur niveau.
--_Ie souis of society de temprence..._
--Alors vous allez boire joliment, dit Bixiou, car c’est bien chaud les Indes, mon oncle?...
La plaisanterie de Bixiou pendant le souper fut de traiter Peyrade comme un de ses oncles revenus des Indes.
--_Montame ti Fal-Nople m’a tidde que fus afiez tes itées_... demanda Nucingen en examinant Peyrade.
--Voilà ce que je voulais entendre, dit du Tillet à Rastignac, les deux baragouins ensemble.
--Vous verrez qu’ils finiront par se comprendre, dit Bixiou qui devina ce que du Tillet venait de dire à Rastignac.
--_Sir Beronette, ie aye conciu eine litle spécouléchienne, ô! very comfortable... bocob treiz-profitable, ant ritche de bénéfices..._
--Vous allez voir, dit Blondet à du Tillet, qu’il ne parlera pas une minute sans faire arriver le parlement et le gouvernement anglais.
--_Ce êdre dans lé China... por le opiume..._
--_Ui, che gonnais_, dit aussitôt Nucingen en homme qui possédait son Globe commercial, _mais le Coufernement Enclès avait un moyen t’agtion te l’obium pir s’oufrir la Chine, et ne nus bermeddrait boint_...
--Nucingen lui a pris la parole sur le gouvernement, dit du Tillet à Blondet.
--Ah! vous avez fait le commerce de l’opium, s’écria madame de Val-Noble, je comprends maintenant pourquoi vous êtes si stupéfiant, il vous en est resté dans le cœur...
--_Foyez!_ cria le baron au soi-disant marchand d’opium et lui montrant madame de Val-Noble, _fus êdes gomme moi: chamais les milionaires ne beufent se vaire amer tes phâmes_.
--_Ie aimé bocop et sôvent, milédi_, répondit Peyrade.
--Toujours à cause de la tempérance, dit Bixiou qui venait d’entonner à Peyrade sa troisième bouteille de vin de Bordeaux, et qui lui fit entamer une bouteille de vin de Porto.
_O!_ s’écria Peyrade, _it is very vine de Pôrtiugal of Engleterre_.
Blondet, du Tillet et Bixiou échangèrent un sourire. Peyrade avait la puissance de tout travestir en lui, même l’esprit. Il y a peu d’Anglais qui ne vous soutiennent que l’or et l’argent sont meilleurs en Angleterre que partout ailleurs. Les poulets et les œufs venant de Normandie et envoyés au marché de Londres autorisent les Anglais à soutenir que les poulets et les œufs de Londres sont supérieurs (_very fines_) à ceux de Paris qui viennent des mêmes pays. Esther et Lucien restèrent stupéfaits devant cette perfection de costume, de langage et d’audace. On buvait, on mangeait, tant et si bien en causant et en riant, qu’on atteignit à quatre heures du matin. Bixiou crut avoir remporté l’une de ces victoires si plaisamment racontées par Brillat-Savarin. Mais, au moment où il se disait en offrant à boire à son oncle: «J’ai vaincu l’Angleterre!...» Peyrade répondit à ce féroce railleur un:--_Toujours, mon garçon!_ qui ne fut entendu que de Bixiou.
--Eh! les autres, il est Anglais comme moi!... Mon oncle est un Gascon! je ne pouvais pas en avoir d’autre!
Bixiou se trouvait seul avec Peyrade, ainsi personne n’entendit cette révélation. Peyrade tomba de sa chaise à terre. Aussitôt Paccard s’empara de Peyrade et le monta dans une mansarde où il s’endormit d’un profond sommeil. A six heures du soir, le Nabab se sentit réveiller par l’application d’un linge mouillé avec lequel on le débarbouillait, et il se trouva sur un mauvais lit de sangle, face à face, avec Asie masquée et en domino noir.
--Ah! çà, papa Peyrade, comptons-nous deux! dit-elle.
--Où suis-je?... dit-il en regardant autour de lui.
--Écoutez-moi, ça vous dégrisera, répondit Asie. Si vous n’aimez pas madame de Val-Noble, vous aimez votre fille, n’est-ce pas?
--Ma fille? s’écria Peyrade en rugissant.
--Oui, mademoiselle Lydie...
--Eh! bien.
--Eh! bien, elle n’est plus rue des Moineaux, elle est enlevée.
Peyrade laissa échapper un soupir semblable à celui des soldats qui meurent d’une vive blessure sur le champ de bataille.
--Pendant que vous contrefaisiez l’Anglais, on contrefaisait Peyrade. Votre petite Lydie a cru suivre son père, elle est en lieu sûr... oh! vous ne la trouverez jamais! à moins que vous ne répariez le mal que vous avez fait...
--Quel mal?