La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 55

Chapter 553,733 wordsPublic domain

Le soir de cette journée où les véritables adversaires s’étaient rencontrés face à face et sur un terrain aplani, Lucien alla passer la soirée à l’hôtel de Grandlieu. La compagnie y était nombreuse. A la face de tout son salon, la duchesse garda pendant quelque temps Lucien auprès d’elle, en se montrant excellente pour lui.

--Vous êtes allé faire un petit voyage? lui dit-elle.

--Oui, madame la duchesse. Ma sœur, dans le désir de faciliter mon mariage, a fait de grands sacrifices, et j’ai pu acquérir la terre de Rubempré, la recomposer en entier. Mais j’ai trouvé dans mon avoué de Paris un homme habile, il a su m’éviter les prétentions que les détenteurs des biens auraient élevées en sachant le nom de l’acquéreur.

--Y a-t-il un château? dit Clotilde en souriant trop.

--Il y a quelque chose qui ressemble à un château; mais le plus sage sera de s’en servir comme de matériaux pour bâtir une maison moderne.

Les yeux de Clotilde jetaient des flammes de bonheur à travers ses sourires de contentement.

--Vous ferez ce soir un _rubber_ avec mon père, lui dit-elle tout bas. Dans quinze jours, j’espère que vous serez invité à dîner.

--Eh! bien, mon cher monsieur, dit le duc de Grandlieu, vous avez acheté, dit-on, la terre de Rubempré; je vous en fais mon compliment. C’est une réponse à ceux qui vous donnaient des dettes. Nous autres, nous pouvons, comme la France ou l’Angleterre, avoir une Dette Publique; mais, voyez-vous, les gens sans fortune, les commençants ne peuvent pas se donner ce ton-là...

--Eh! monsieur le duc, je dois encore cinq cent mille francs sur ma terre.

--Eh! bien, il faut épouser une fille qui vous les apporte; mais vous trouverez difficilement, pour vous, un parti de cette fortune dans notre faubourg, où l’on donne peu de dot aux filles.

--Mais elles ont assez de leur nom, répondit Lucien.

--Nous ne sommes que trois joueurs de wisk, Maufrigneuse, d’Espard et moi, dit le duc; voulez-vous être notre quatrième? dit-il à Lucien en lui montrant la table à jouer.

Clotilde vint à la table du jeu pour voir jouer son père.

--Elle veut que je prenne ça pour moi, dit le duc en tapotant les mains de sa fille et regardant de côté Lucien qui resta sérieux.

Lucien, le partenaire de monsieur d’Espard, perdit vingt louis.

--Ma chère mère, vint dire Clotilde à la duchesse, il a eu l’esprit de perdre.

A onze heures, après quelques paroles d’amour échangées avec mademoiselle de Grandlieu, Lucien revint, se mit au lit en pensant au triomphe complet qu’il devait obtenir dans un mois, car il ne doutait pas d’être accepté comme prétendu de Clotilde, et marié avant le carême de 1830. Le lendemain, à l’heure où Lucien fumait quelques cigarettes après déjeuner, en compagnie de Carlos devenu très-soucieux, on leur annonça monsieur de Saint-Estève (quelle épigramme!), qui désirait parler, soit à l’abbé Carlos Herrera, soit à monsieur Lucien de Rubempré.

--A-t-on dit, en bas, que je suis parti? s’écria l’abbé.

--Oui, monsieur, répondit le groom.

--Eh! bien, reçois cet homme, dit-il à Lucien; mais ne dis pas un seul mot compromettant, ne laisse pas échapper un geste d’étonnement, c’est l’ennemi.

--Tu m’entendras, dit Lucien.

Carlos se cacha dans une pièce contiguë, et par la fente de la porte il vit entrer Corentin, qu’il ne reconnut qu’à la voix, tant ce grand homme inconnu possédait le don de transformation! En ce moment, Corentin ressemblait à un vieux Chef de Division aux Finances.

--Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur, dit Corentin; mais...

--Excusez-moi de vous interrompre, monsieur, dit Lucien; mais...

--Mais, il s’agit de votre mariage avec mademoiselle Clotilde de Grandlieu, qui ne se fera pas, dit alors vivement Corentin. (Lucien s’assit et ne répondit rien.)--Vous êtes entre les mains d’un homme qui a le pouvoir, la volonté, la facilité de prouver au duc de Grandlieu que la terre de Rubempré sera payée avec le prix qu’un sot vous a donné de votre maîtresse, mademoiselle Esther... On trouvera facilement les minutes des jugements en vertu desquels mademoiselle Esther a été poursuivie, et l’on a les moyens de faire parler d’Estourny. Les manœuvres extrêmement habiles employées contre le baron de Nucingen seront mises à jour... En ce moment, tout peut s’arranger. Donnez une somme de cent mille francs et vous aurez la paix... Ceci ne me regarde en rien. Je suis le chargé d’affaires de ceux qui se livrent à ce _chantage_, voilà tout.

Corentin aurait pu parler une heure, Lucien fumait sa cigarette d’un air parfaitement insouciant.

--Monsieur, répondit-il, je ne veux pas savoir qui vous êtes, car les gens qui se chargent de commissions semblables ne se nomment d’aucune manière, pour moi, du moins. Je vous ai laissé parler tranquillement: je suis chez moi. Vous ne me paraissez pas dénué de sens, écoutez bien mon dilemme. (Une pause se fit, pendant laquelle Lucien opposa aux yeux de chat que Corentin dirigeait sur lui un regard couvert de glace.)--Ou vous vous appuyez sur des faits entièrement faux, et je ne dois en prendre aucun souci; ou vous avez raison, et alors, en vous donnant cent mille francs, je vous laisse le droit de me demander autant de cent mille francs que votre mandataire pourra trouver de Saint-Estèves à m’envoyer... Enfin, pour terminer d’un coup votre estimable négociation, sachez que moi, Lucien de Rubempré, je ne crains personne, attendu que je ne suis pour rien dans les tripotages dont vous me parlez; que, si la maison de Grandlieu fait la difficile, il y a d’autres jeunes personnes très-nobles à épouser, et qu’en somme il n’y a pas d’affront pour moi à rester garçon, surtout en faisant, comme vous le croyez, la traite des blanches avec de pareils bénéfices.

--Si monsieur l’abbé Carlos Herrera...

--Monsieur, dit Lucien en interrompant Corentin, l’abbé Carlos Herrera se trouve en ce moment sur la route d’Espagne! il n’a rien à faire à mon mariage, ni rien à voir dans mes intérêts. Cet homme d’État a bien voulu m’aider pendant longtemps de ses conseils, mais il a des comptes à rendre à Sa Majesté le roi d’Espagne; si vous avez à causer avec lui, je vous engage à prendre le chemin de Madrid.

--Monsieur, dit nettement Corentin, vous ne serez jamais le mari de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.

--Tant pis pour elle, répondit Lucien en poussant vers la porte Corentin avec impatience.

--Avez-vous bien réfléchi? dit froidement Corentin.

--Monsieur, je ne vous connais ni le droit de vous mêler de mes affaires ni celui de me faire perdre une cigarette, dit Lucien en jetant sa cigarette éteinte.

--Adieu, monsieur, dit Corentin. Nous ne nous reverrons plus... mais il y aura certes un moment de votre vie où vous donnerez la moitié de votre fortune pour avoir eu l’idée de me rappeler sur l’escalier.

En réponse à cette menace, l’abbé fit le geste de couper une tête.--A l’ouvrage, maintenant! s’écria-t-il en regardant Lucien devenu blême après cette terrible conférence.

Si, dans le nombre, assez restreint, des lecteurs qui s’occupent de la partie morale et philosophique d’un livre, il s’en trouvait un seul capable de croire à la satisfaction du baron de Nucingen, celui-là prouverait combien il est difficile de soumettre le cœur d’une fille à des maximes physiologiques quelconques. Esther avait résolu de faire payer cher au pauvre millionnaire ce que le millionnaire appelait son _chour te driomphe_. Aussi, dans les premiers jours de février 1830, la crémaillère n’avait-elle pas encore été pendue dans le _bedid balais_.--Mais, dit Esther confidentiellement à ses amies qui le redirent au baron, au Carnaval, j’ouvre mon établissement, et je veux rendre mon homme heureux comme _un coq en plâtre_. Ce mot devint proverbial dans le monde Fille. Le baron se livrait donc à beaucoup de lamentations. Comme les gens mariés, il devenait assez ridicule, il commençait à se plaindre devant ses intimes, et son mécontentement transpirait. Cependant Esther continuait consciencieusement son rôle de Pompadour du prince de la Spéculation. Elle avait déjà donné deux ou trois petites soirées uniquement pour introduire Lucien au Logis. Lousteau, Rastignac, du Tillet, Bixiou, Nathan, le comte de Brambourg, la fleur des roués, devinrent les habitués de la maison. Enfin Esther accepta, pour actrices dans la pièce qu’elle jouait, Tullia, Florentine, Fanny-Beaupré, Florine, deux actrices et deux danseuses, puis madame du Val-Noble. Rien n’est plus triste qu’une maison de courtisane sans le sel de la rivalité, le jeu des toilettes et la diversité des physionomies. En six semaines, Esther devint la femme la plus spirituelle, la plus amusante, la plus belle et la plus élégante des Pariahs femelles qui composent la classe des femmes entretenues. Placée sur son vrai piédestal, elle savourait toutes les jouissances de vanité qui séduisent les femmes ordinaires, mais en femme qu’une pensée secrète mettait au-dessus de sa caste. Elle gardait en son cœur une image d’elle-même qui tout à la fois la faisait rougir et dont elle se glorifiait, l’heure de son abdication était toujours présente à sa conscience; aussi vivait-elle comme double, en prenant son personnage en pitié. Ses sarcasmes se ressentaient de la disposition intérieure où la maintenait le profond mépris que l’ange d’amour, contenu dans la courtisane, portait à ce rôle infâme et odieux joué par le corps en présence de l’âme. A la fois le spectateur et l’acteur, le juge et le patient, elle réalisait l’admirable fiction des Contes Arabes, où se trouve presque toujours un être sublime caché sous une enveloppe dégradée, et dont le type est, sous le nom de Nabuchodonosor, dans le livre des livres, la Bible. Après s’être accordé la vie jusqu’au lendemain de l’infidélité, la victime pouvait bien s’amuser un peu du bourreau. D’ailleurs, les lumières acquises par Esther sur les moyens secrètement honteux auxquels le baron devait sa fortune colossale lui ôtèrent tout scrupule, elle se plut à jouer le rôle de la déesse Até, la Vengeance, selon le mot de Carlos. Aussi se faisait-elle tour-à-tour charmante et détestable pour ce millionnaire qui ne vivait que par elle. Quand le baron en arrivait à un degré de souffrance auquel il désirait quitter Esther, elle le ramenait à elle par une scène de tendresse.

Herrera, très-ostensiblement parti pour l’Espagne, était allé jusqu’à Tours. Il avait fait continuer le chemin à sa voiture jusqu’à Bordeaux, en y laissant un domestique de place chargé de jouer le rôle du maître, et de l’attendre dans un hôtel de Bordeaux. Puis, revenu par la diligence sous le costume d’un commis-voyageur, il s’était secrètement installé chez Esther, d’où, par Asie, par Europe et par Paccard, il dirigeait avec soin ses machinations, en surveillant tout, et particulièrement Peyrade.

Une quinzaine environ avant le jour choisi pour donner sa fête, et qui devait être le lendemain du premier bal de l’Opéra, la courtisane, que ses bons mots commençaient à rendre redoutable, se trouvait aux Italiens, dans le fond de la loge que le baron, forcé de lui donner une loge, lui avait obtenue au rez-de-chaussée, afin d’y cacher sa maîtresse et ne pas se montrer en public avec elle, à quelques pas de madame de Nucingen. Esther avait choisi sa loge de manière à pouvoir contempler celle de madame de Sérizy, que Lucien accompagnait presque toujours. La pauvre courtisane mettait son bonheur à regarder Lucien les mardis, les jeudis et les samedis, auprès de madame de Sérizy. Esther vit alors, vers les neuf heures et demie, Lucien entrant dans la loge de la comtesse le front soucieux, pâle, et la figure presque décomposée. Ces signes de désolation intérieure n’étaient visibles que pour Esther. La connaissance du visage d’un homme est, chez la femme qui l’aime, comme celle de la pleine mer pour un marin.--Mon Dieu! que peut-il avoir?... qu’est-il arrivé? Aurait-il besoin de parler à cet ange infernal, qui est un ange gardien pour lui, et qui vit caché dans une mansarde entre celle d’Europe et celle d’Asie? Occupée de pensées si cruelles, Esther entendait à peine la musique. Aussi peut-on facilement croire qu’elle n’écoutait pas du tout le baron, qui tenait entre ses deux mains une main de son _anche_, eu lui parlant dans son patois de juif polonais, dont les singulières désinences ne doivent pas donner moins de mal à ceux qui les lisent qu’à ceux qui les entendent.

--_Esder_, dit-il en lui lâchant la main, et la repoussant avec un léger mouvement d’humeur, _fus ne m’égoudez bas!_

--Baron, tenez, vous baragouinez l’amour comme vous baragouinez le français.

--_Terteifle!_

--Je ne suis pas ici dans mon boudoir, je suis aux Italiens. Si vous n’étiez pas une des caisses fabriquées par Huret ou par Fichet, qui s’est métamorphosée en homme par un tour de force de la Nature, vous ne feriez pas tant de tapage dans la loge d’une femme qui aime la musique. Je crois bien que je ne vous écoute pas! Vous êtes là, tracassant dans ma robe comme un hanneton dans du papier, et vous me faites rire de pitié. Vous me dites:--«_Fus êdes cholie, fis êdes à groguer..._» Vieux fat! si je vous répondais:--«Vous me déplaisez moins ce soir qu’hier, rentrons chez nous.» Eh! bien, à la manière dont je vous vois soupirer (car si je ne vous écoute pas, je vous sens), je vois que vous avez énormément dîné, votre digestion commence. Apprenez de moi (je vous coûte assez cher pour que je vous donne de temps en temps un conseil pour votre argent!) apprenez, mon cher, que quand on a des digestions embarrassées comme le sont les vôtres, il ne vous est pas permis de dire indifféremment, et à des heures indues, à votre maîtresse:--_Fus êdes cholie..._ Un vieux soldat est mort de cette fatuité-là _dans les bras de la Religion_, a dit Blondet... Il est dix heures, vous avez fini de dîner à neuf heures chez du Tillet avec votre pigeon, le comte de Brambourg, vous avez des millions et des truffes à digérer, repassez demain à dix heures!

--_Gomme fus êdes grielle!_... s’écria le baron qui reconnut la profonde justesse de cet argument médical.

--Cruelle!... fit Esther en regardant toujours Lucien. N’avez-vous pas consulté Bianchon, Desplein, le vieil Haudry... Depuis que vous entrevoyez l’aurore de votre bonheur, savez-vous de quoi vous me faites l’effet?...

--_Te guoi?_

--D’un petit bonhomme enveloppé de flanelle, qui, d’heure en heure, se promène de son fauteuil à sa croisée pour savoir si le thermomètre est à l’article _vers à soie_, la température que son médecin lui ordonne...

--_Dennez, fus èdes eine incrade!_ s’écria le baron au désespoir d’entendre une musique que les vieillards amoureux entendent cependant assez souvent aux Italiens.

--Ingrate! dit Esther. Et que m’avez-vous donné jusqu’à présent?... beaucoup de désagrément. Voyons, papa! puis-je être fière de vous? Vous! vous êtes fier de moi, je porte très-bien vos galons et votre livrée. Vous avez payé mes dettes!... soit. Mais vous avez _chippé_ assez de millions... (Ah! ah! ne faites pas la moue, vous en êtes convenu avec moi...) pour n’y pas regarder. Et c’est là votre plus beau titre de gloire... Fille et voleur, rien ne s’accorde mieux. Vous avez construit une cage magnifique pour un perroquet qui vous plaît... Allez demander à un ara du Brésil s’il doit de la reconnaissance à celui qui l’a mis dans une cage dorée...--Ne me regardez pas ainsi, vous avez l’air d’un bonze...--Vous montrez votre ara rouge et blanc à tout Paris. Vous dites: «Y a-t-il quelqu’un à Paris qui possède un pareil perroquet?... Et comme il jacasse! comme il rencontre bien dans ses mots!... Du Tillet entre, il lui dit:--Bonjour, petit fripon...» Mais vous êtes heureux comme un Hollandais qui possède une tulipe unique, comme un ancien nabab, pensionné en Asie par l’Angleterre, à qui un commis-voyageur a vendu la première tabatière suisse qui a joué trois ouvertures. Vous voulez mon cœur! Eh! bien, tenez, je vais vous donner les moyens de le gagner.

--_Tiddes, tiddes!... che verai dut bir fus... Ch’aime à èdre plagué bar fus!_

--Soyez jeune, soyez beau, soyez comme Lucien de Rubempré, que voilà chez votre femme, et vous obtiendrez _gratis_ ce que vous ne pourrez jamais acheter avec tous vos millions!...

--_Che fus guiddes, gar, fraimante! fus êdes ecgsegraple ce soir_... dit le Loup-cervier, dont la figure s’allongea.

--Eh! bien, bonsoir, répondit Esther. Recommandez à _Chorche_ de tenir la tête de votre lit très-haut, de mettre les pieds bien en pente, vous avez ce soir le teint à l’apoplexie... Cher, vous ne direz pas que je ne m’intéresse point à votre santé.

Le baron était debout et tenait le bouton de la porte.

--Ici, Nucingen!... fit Esther en le rappelant par un geste hautain.

Le baron se pencha vers elle avec une servilité canine.

--Voulez-vous me voir gentille pour vous et vous donner ce soir chez moi des verres d’eau sucrée en vous _choûchoûtant_, gros monstre?...

--_Fus me prissez le cueir..._

--_Briser le cuir_, ça se dit en un seul mot: _tanner!_... reprit-elle en se moquant de la prononciation du baron. Voyons, amenez-moi Lucien, que je l’invite à notre festin de Balthazar, et que je sois sûre qu’il n’y manquera pas. Si vous réussissez à cette petite négociation, je te dirai si bien que je t’aime, mon gros Frédéric, que tu le croiras...

--_Fus êdes eine engeanderesse_, dit le baron en baisant le gant d’Esther. _Che gonzentirais à andandre eine hire t’inchures, s’il y afait tuchurs eine garesse au poud..._

--Allons, si je ne suis pas obéie, je... dit-elle en menaçant le baron du doigt comme on fait avec les enfants.

Le baron hocha la tête en oiseau pris dans un traquenard et qui implore le chasseur.

--Mon Dieu! qu’a donc Lucien? se dit-elle quand elle fut seule en ne retenant plus ses larmes qui tombèrent, il n’a jamais été si triste!

Voici ce qui le soir même était arrivé à Lucien. A neuf heures, Lucien était sorti, comme tous les soirs, dans son coupé, pour aller à l’hôtel de Grandlieu. Réservant son cheval de selle et son cheval de cabriolet pour ses matinées, comme font tous les jeunes gens, il avait pris un coupé pour ses soirées d’hiver, et avait choisi chez le premier loueur de carrosses un des plus magnifiques avec de magnifiques chevaux. Tout lui souriait depuis un mois: il avait dîné trois fois à l’hôtel de Grandlieu, le duc était charmant pour lui; ses actions dans l’entreprise des _Omnibus_ vendues trois cent mille francs lui avaient permis de payer encore un tiers du prix de sa terre; Clotilde de Grandlieu, qui faisait de délicieuses toilettes, avait dix pots de fard sur la figure quand il entrait dans le salon, et avouait hautement d’ailleurs sa passion pour lui. Quelques personnes assez haut placées parlaient du mariage de Lucien et de mademoiselle de Grandlieu comme d’une chose probable. Le duc de Chaulieu, l’ancien ambassadeur en Espagne et ministre des Affaires étrangères pendant un moment, avait promis à la duchesse de Grandlieu de demander au roi le titre de marquis pour Lucien. Après avoir dîné chez madame de Sérizy, Lucien était donc allé, ce soir-là, de la rue de la Chaussée-d’Antin au faubourg Saint-Germain y faire sa visite de tous les jours. Il arrive, son cocher demande la porte, elle s’ouvre, il arrête au perron. Lucien, en descendant de voiture, voit dans la cour quatre équipages. En apercevant monsieur de Rubempré, l’un des valets de pied, qui ouvrait et fermait la porte du péristyle, s’avance, sort sur le perron et se met devant la porte, comme un soldat qui reprend sa faction.

--Sa Seigneurie n’y est pas! dit-il.

--Madame la duchesse reçoit, fit observer Lucien au valet.

--Madame la duchesse est sortie, répond gravement le valet.

--Mademoiselle Clotilde...

--Je ne pense pas que mademoiselle Clotilde reçoive monsieur en l’absence de madame la duchesse...

--Mais il y a du monde, repartit Lucien foudroyé.

--Je ne sais pas, répondit le valet de pied en tâchant d’être à la fois bête et respectueux.

Il n’y a rien de plus terrible que l’étiquette pour ceux qui l’admettent comme la loi la plus formidable de la société. Lucien devina facilement le sens de cette scène atroce pour lui: le duc et la duchesse ne voulaient pas le recevoir. Il sentit sa moelle épinière se gelant dans les anneaux de sa colonne vertébrale, et une petite sueur froide lui mit quelques perles au front. Ce colloque avait lieu devant son valet de chambre à lui, qui tenait la poignée de la portière et qui hésitait à la fermer; Lucien lui fit signe qu’il allait repartir; mais, en remontant, il entendit le bruit que font des gens en descendant un escalier, et un domestique vint crier successivement:--Les gens de monsieur le duc de Chaulieu!--Les gens de madame la vicomtesse de Grandlieu! Lucien ne dit qu’un mot à son domestique:--Vite aux Italiens!... Malgré sa prestesse, l’infortuné dandy ne put éviter le duc de Chaulieu et son fils le duc de Rhétoré, avec lesquels il fut forcé d’échanger des saluts, et qui ne lui dirent pas un mot. Une grande catastrophe à la cour, la chute d’un favori redoutable est souvent consommée au seuil d’un cabinet par le mot d’un huissier à visage de plâtre.

--Comment faire savoir ce désastre à l’instant à mon conseiller? se disait Lucien. Que se passe-t-il?... Il se perdait en conjectures. Voici ce qui venait d’avoir lieu. Le matin même, à onze heures, le duc de Grandlieu dit, en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait en famille, à Clotilde après l’avoir embrassée:--Mon enfant, jusqu’à nouvel ordre, ne t’occupe plus du sire de Rubempré. Puis il prit la duchesse par la main et l’emmena dans une embrasure de croisée, où il lui dit quelques mots à voix basse qui firent changer de couleur la pauvre Clotilde; car sa mère, qu’elle observait écoutant le duc, laissa paraître sur sa figure une vive surprise.

--Jean, dit le duc à l’un des domestiques, tenez, portez ce petit mot à monsieur le duc de Chaulieu, priez-le de vous donner réponse par oui ou non.--Je l’invite à venir dîner avec nous aujourd’hui, dit-il à sa femme.

Le déjeuner fut profondément triste: la duchesse parut pensive, le duc sembla fâché contre lui-même, et Clotilde eut beaucoup de peine à retenir ses larmes.

--Mon enfant, votre père a raison, obéissez-lui, lui dit-elle d’une voix attendrie. Je ne puis vous dire comme lui: «Ne pensez pas à Lucien!» Non, je comprends ta douleur. (Clotilde baisa la main de sa mère.)--Mais je te dirai, mon ange: «attends, sans faire une seule démarche, souffre en silence, puisque tu l’aimes, et sois confiante en la sollicitude de tes parents!» Les grandes dames, mon enfant, sont grandes parce qu’elles savent toujours faire leur devoir dans toutes les occasions, et avec noblesse.

--De quoi s’agit-il?... demanda Clotilde pâle comme un lys.

--De choses trop graves pour qu’on puisse t’en parler, mon cœur, répondit la duchesse; car, si elles sont fausses, ta pensée en serait inutilement salie; et si elles sont vraies, tu dois les ignorer.

A six heures, le duc de Chaulieu vint trouver dans son cabinet le duc de Grandlieu qui l’attendait.