La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 53

Chapter 533,667 wordsPublic domain

Par un effet du hasard, ce tapis, dû à l’un de nos plus ingénieux dessinateurs, se trouvait assorti aux caprices de la draperie chinoise. Les murs avaient été peints par Diaz et représentaient de délicieuses scènes, toutes voluptueuses, qui ressortaient sur des ébènes sculptés, acquis à prix d’or chez du Sommerard, et formant des panneaux où de simples filets d’or attiraient sobrement la lumière. Maintenant vous pouvez juger du reste.

--Vous avez bien fait de m’amener ici, dit Esther, il me faudra bien huit jours pour m’habituer à ma maison, et ne pas avoir l’air d’une parvenue...

--_Ma mèson!_ répétait joyeusement le baron. _Fus accebdez donc?..._

--Mais oui, mille fois oui, animal-bête, dit-elle en souriant.

--_Hânimâle édait azez..._

--Bête est pour la caresse, reprit-elle en le regardant.

Le pauvre Loup-cervier prit la main d’Esther et la mit sur son cœur: il était assez animal pour sentir, mais trop bête pour trouver un mot.

--_Foyez gomme il pat... bir un bedid mote te dentresse!..._ reprit-il. Et il emmena sa déesse (_téesse_) dans la chambre à coucher.

--Oh! madame, dit Eugénie, je ne peux pas rester là, ça parle trop au cœur...

--Eh! bien, dit Esther, je veux rendre heureux le magicien qui opère de tels prodiges. Allons, mon gros éléphant, après le dîner nous irons ensemble au spectacle. J’ai une fringale de spectacle.

Il y avait précisément six ans qu’Esther n’était allée à un théâtre. Tout Paris se portait alors à la Porte-Saint-Martin, pour y voir une de ces pièces auxquelles la puissance des acteurs communique une expression de réalité terrible, _Richard d’Arlington_. Comme toutes les natures ingénues, Esther aimait autant à trembler qu’à se laisser aller aux larmes du bonheur.--Nous irons voir Frédérick-Lemaître, dit-elle, j’adore cet acteur-là!

--_C’edde ein trame sôfâche_, dit Nucingen qui se vit contraint en un moment de s’afficher.

Le baron envoya son domestique prendre une des deux loges d’Avant-scène aux premières. Autre originalité parisienne! Quand le Succès, aux pieds d’argile, emplit une salle, il y a toujours une loge d’Avant-scène à louer dix minutes avant le lever du rideau; les directeurs la gardent pour eux quand il ne s’est pas présenté pour la prendre, une passion à la Nucingen. Cette loge est, comme la primeur de Chevet, l’impôt prélevé sur les fantaisies de l’Olympe parisien.

Il est inutile de parler du service. Il y avait trois services: le petit service, le moyen service, le grand service. Le dessert du grand service était, en entier, assiettes et plats, de vermeil sculpté. Le banquier, pour ne pas paraître écraser la table de valeurs d’or et d’argent, avait joint à tous ces services une délicieuse porcelaine de la plus charmante fragilité, genre Saxe, et qui coûtait plus qu’un service d’argenterie. Quant au nappage, le linge de Saxe, le linge d’Angleterre, de Flandre et de France rivalisaient de coquetterie avec leurs fleurs damassées.

Au dîner, ce fut le tour au baron d’être surpris en goûtant la cuisine d’Asie.

--_Che gomprents_, dit-il, _birquoi fus la nommez Acie: c’ed eine guizine aciadique_.

--Ah! je commence à croire qu’il m’aime, dit Esther à Europe, il a dit quelque chose qui ressemble à un mot.

--_Il y en a blisieurs_, dit-il.

--Eh! bien, il est encore plus Turcaret qu’on le dit, s’écria la rieuse courtisane à cette réponse digne des naïvetés célèbres échappées au banquier.

La cuisine avait été faite pour donner une indigestion au baron, afin qu’il s’en allât chez lui de bonne heure; aussi fut-ce tout ce qu’il rapporta de sa première entrevue avec Esther en fait de plaisir. Au spectacle, il fut obligé de boire un nombre infini de verres d’eau sucrée, en laissant Esther seule pendant les entr’actes. Par une rencontre si prévisible qu’on ne saurait la nommer un hasard, Tullia, Mariette et madame du Val-Noble se trouvaient au spectacle ce jour-là. _Richard d’Arlington_ fut un de ces succès fous, et mérités d’ailleurs, comme il ne s’en voit qu’à Paris. En voyant ce drame, tous les hommes concevaient qu’on pût jeter sa femme légitime par la fenêtre, et toutes les femmes aimaient à se voir injustement victimées. Les femmes se disaient:--C’est trop fort, nous ne sommes que poussées... mais ça nous arrive souvent!..... Or une créature de la beauté d’Esther, mise comme Esther, ne pouvait pas _flamber_ impunément à l’Avant-scène de la Porte-Saint-Martin. Aussi, dès le second acte, y eut-il dans la loge des deux danseuses une sorte de révolution causée par la constatation de l’identité de la belle inconnue avec la Torpille.

--Ah! çà! d’où sort-elle? dit Mariette à madame du Val-Noble, je la croyais noyée...

--Est-ce elle? elle me paraît trente-sept fois plus jeune et plus belle qu’il y a six ans.

--Elle s’est peut-être conservée comme madame d’Espard et madame Zayonchek, dans la glace, dit le comte de Brambourg.

Ce parvenu avait conduit les trois femmes au spectacle, dans une loge du rez-de-chaussée.

--N’est-ce pas le rat que vous vouliez m’envoyer pour empaumer mon oncle? dit Philippe à Tullia.

--Précisément, dit Tullia. Du Bruel, allez donc à l’Orchestre, voir si c’est bien elle.

--_Fait-elle sa tête!_ s’écria madame du Val-Noble en se servant d’une admirable expression du vocabulaire des filles.

--Oh! s’écria le comte de Brambourg, elle en a le droit, car elle est avec mon ami, le baron de Nucingen. J’y vais.

--Est-ce que ce serait cette prétendue Jeanne-d’Arc qui a conquis Nucingen, et avec laquelle on nous _embête_ depuis trois mois?... dit Mariette.

--Bonsoir, mon cher baron, dit Philippe Bridau en entrant dans la loge d’Esther. Vous voilà donc marié avec mademoiselle Esther?... Mademoiselle, je suis un pauvre officier que vous deviez jadis tirer d’un mauvais pas, à Issoudun... Philippe Bridau...

--Connais pas, dit Esther en braquant ses jumelles sur la salle.

--_Montemiselle_, répondit le baron, _ne s’abbelle blis Esder, di gourt; elle ha nom matame te Jamby_ (Champy), _eine bedid pien que che lui ai agedé_...

--Si vous faites bien les choses, dit le comte, ces dames disent que madame Champy _fait trop sa tête_... Si vous ne voulez pas vous souvenir de moi, daignerez-vous reconnaître Mariette, Tullia, madame du Val-Noble, dit le colonel en faveur auprès du Dauphin.

--Si ces dames sont bonnes pour moi, je suis disposée à leur être très-agréable, répondit sèchement madame de Champy.

--Bonnes! dit Philippe, elles sont excellentes, elles vous surnomment Jeanne-d’Arc.

--_Eh! pien, si ces tames feulent fus dennir gombagnie_, dit Nucingen, _che fus laiserai sèle, gar chai drob manché. Vodre foidire fientra vus brentre afec vos chens... Tiaple t’Acie!..._

--Pour la première fois, vous me laisseriez seule! dit Esther. Allons donc! il faut savoir mourir sur votre bord. J’ai besoin de mon homme pour sortir. Si j’étais insultée, je crierais donc pour rien?...

L’égoïsme du vieux millionnaire dut céder devant les obligations de l’amoureux. Le baron souffrit et resta. Esther avait ses raisons pour garder le baron. Si elle devait recevoir les visites de ses anciennes connaissances, elle ne devait pas être questionnée aussi sérieusement en compagnie qu’elle l’aurait été seule. Philippe Bridau se hâta de revenir dans la loge des danseuses.

--Ah! c’est elle qui hérite de _ma_ maison de la rue Saint-Georges! dit au comte de Brambourg avec amertume madame du Val-Noble qui, dans le langage de ces sortes de femmes, se trouvait _à pied_.

--Probablement, répondit-il. Du Tillet m’a dit que le baron y avait dépensé trois fois autant que votre pauvre Falleix.

--Allons donc la voir, dit Tullia.

--Ma foi! non, répliqua Mariette, elle est trop belle... J’irai la voir chez elle.

--Je me trouve assez bien pour me risquer, répondit Tullia.

Tullia vint donc au premier entr’acte, et renouvela connaissance avec Esther, qui se tint dans les généralités.

--Et d’où reviens-tu, ma chère enfant? demanda la danseuse qui n’en pouvait mais de curiosité.

--Oh! je suis restée pendant cinq ans dans un château des Alpes avec un Anglais jaloux comme un tigre, un nabab; je l’appelais un _nabot_, car il n’était pas si grand que le bailli de Ferrette. Et je suis retombée à un banquier, _de caraïbe en syllabe_, comme dit Florine. Aussi, maintenant que me voilà revenue à Paris, ai-je des envies de m’amuser qui me vont rendre un vrai Carnaval. J’aurai maison ouverte. Ah! il faut me refaire de cinq ans de solitude, et je commence à me rattraper. Cinq ans d’Anglais, c’est trop; d’après les affiches, on doit n’y être que six semaines.

--Est-ce le baron qui t’a donné cette dentelle?

--Non, c’est un reste de Nabab... Ai-je du malheur, ma chère! il était jaune comme un rire d’ami devant un succès. J’ai cru qu’il mourrait en dix mois. Bah! il était fort comme une Alpe. Il faut se défier de tous ceux qui se disent malades du foie... Je ne veux plus entendre parler de foie. J’ai eu trop de foi aux proverbes..... Ce nabab m’a volée: il est mort sans faire de testament, et la famille m’a mise à la porte comme si j’avais eu la peste. Aussi j’ai dit à ce gros-là:--Paye pour deux! Vous avez bien raison de m’appeler une Jeanne d’Arc, j’ai perdu l’Angleterre! et je mourrai peut-être brûlée.

--D’amour! dit Tullia.

--Et vive! répondit Esther que ce mot rendit songeuse.

Le baron riait de toutes ces niaiseries au gros sel, mais il ne les comprenait pas toujours sur-le-champ, en sorte que son rire ressemblait à ces fusées oubliées qui partent après un feu d’artifice.

Nous vivons tous dans une sphère quelconque, et les habitants de toutes les sphères sont doués d’une dose égale de curiosité. Le lendemain, à l’Opéra, l’aventure du retour d’Esther fut la nouvelle des coulisses. Le matin, de deux heures à quatre heures, tout le Paris des Champs-Élysées avait reconnu la Torpille, et savait enfin quel était l’objet de la passion du baron de Nucingen.

--Savez-vous, disait Blondet à de Marsay dans le foyer de l’Opéra, que la Torpille a disparu le lendemain du jour où nous l’avons reconnue ici pour être la maîtresse du petit Rubempré?

A Paris, comme en province, tout se sait. La police de la rue de Jérusalem n’est pas si bien faite que celle du monde, où chacun s’espionne sans le savoir. Aussi Carlos avait-il bien deviné quel était le danger de la position de Lucien pendant et après la rue Taitbout.

Il n’existe pas de situation plus horrible que celle où se trouvait madame du Val-Noble, et le mot _être à pied_ la rend à merveille. L’insouciance et la prodigalité de ces femmes les empêchent de songer à l’avenir. Dans ce monde exceptionnel, beaucoup plus comique et spirituel qu’on ne le pense, les femmes qui ne sont pas belles de cette beauté positive, presque inaltérable et facile à reconnaître, les femmes qui ne peuvent être aimées enfin que par caprice, pensent seules à leur vieillesse et se font une fortune: plus elles sont belles, plus imprévoyantes elles sont.--Tu as donc peur de devenir laide, que tu te fais des rentes?... est un mot de Florine à Mariette qui peut faire comprendre une des causes de cette prodigalité. Dans le cas d’un spéculateur qui se tue, d’un prodigue à bout de ses sacs, ces femmes tombent donc avec une effroyable rapidité d’une opulence effrontée à une profonde misère. Elles se jettent alors dans les bras de la marchande à la toilette, elles vendent à vil prix des bijoux exquis, elles font des dettes, surtout pour rester dans un luxe apparent qui leur permette de retrouver ce qu’elles viennent de perdre: une caisse où puiser. Ces hauts et bas de leur vie expliquent assez bien la cherté d’une liaison presque toujours ménagée, en réalité, comme Asie avait _agrafé_ (autre mot du vocabulaire) Nucingen avec Esther. Aussi ceux qui connaissent bien leur Paris savent-ils parfaitement à quoi s’en tenir en retrouvant aux Champs-Élysées, ce bazar mouvant et tumultueux, telle femme en voiture de louage, après l’avoir vue, un an, six mois auparavant, dans un équipage étourdissant de luxe et de la plus belle tenue.--Quand on tombe à Sainte-Pélagie, il faut savoir rebondir au bois de Boulogne, disait Florine en riant avec Blondet du petit vicomte de Portenduère. Quelques femmes habiles ne risquent jamais ce contraste. Elles restent ensevelies en d’affreux hôtels garnis, où elles expient leurs profusions par des privations comme en souffrent les voyageurs égarés dans un Sahara quelconque; mais elles n’en conçoivent pas la moindre velléité d’économie. Elles se hasardent aux bals masqués, elles entreprennent un voyage en province, elles se montrent bien mises sur les boulevards par les belles journées. Elles trouvent d’ailleurs entre elles le dévouement que se témoignent les classes proscrites. Les secours à donner coûtent peu de chose à la femme heureuse, qui se dit en elle-même:--Je serai comme ça dimanche. La protection la plus efficace est néanmoins celle de la marchande à la toilette. Quand cette usurière se trouve créancière, elle remue et fouille tous les cœurs de vieillards en faveur de son hypothèque à brodequins et à chapeaux. Incapable de prévoir le désastre d’un des plus riches et des plus habiles Agents de change, madame du Val-Noble fut donc prise en plein désordre. Elle employait l’argent de Falleix à ses caprices, et s’en remettait sur lui pour les choses utiles et pour son avenir.--Comment, disait-elle à Mariette, s’attendre à cela de la part d’un homme qui paraissait si _bon enfant_?

Dans presque toutes les classes de la société, le _bon enfant_ est un homme qui a de la largeur, qui prête quelques écus par ci par là sans les redemander, qui se conduit toujours d’après les règles d’une certaine délicatesse, en dehors de la moralité vulgaire, obligée, courante. Il y a des gens dits vertueux et probes qui, semblablement à Nucingen, ont ruiné leurs bienfaiteurs, et il y a des gens sortis de la Police Correctionnelle qui sont d’une ingénieuse probité pour une femme. La vertu complète, le rêve de Molière, Alceste, est excessivement rare; elle se rencontre néanmoins. Le _bon enfant_ est le produit d’une certaine grâce dans le caractère qui ne prouve rien: un homme est ainsi comme le chat est soyeux, comme une pantoufle est faite pour être prête au pied. Donc, dans l’acception du mot bon enfant par les femmes entretenues, Falleix devait avertir sa maîtresse de la faillite et lui laisser de quoi vivre. D’Estourny, le galant escroc, était un bon enfant; il trichait au jeu, mais il avait mis de côté trente mille francs pour sa maîtresse. Aussi, dans les soupers de carnaval, les femmes répondaient-elles à ses accusateurs: «C’EST ÉGAL!... vous aurez beau dire, Georges était un bon enfant, et il avait de belles manières, il méritait un meilleur sort!» Les filles se moquent des lois, elles adorent une certaine délicatesse. Elles savent se vendre, comme Esther, pour un beau idéal secret, leur religion à elles.

Après avoir à grand’peine sauvé quelques bijoux du naufrage, madame du Val-Noble succombait sous le poids terrible de cette accusation:--Elle a ruiné Falleix! Elle atteignait à l’âge de trente ans, et quoiqu’elle fût dans tout le développement de sa beauté, néanmoins elle pouvait d’autant mieux passer pour une vieille femme que, dans ces crises, une femme a contre soi toutes ses rivales. Mariette, Florine et Tullia recevaient bien leur amie à dîner, lui donnaient bien quelques secours; mais, ne connaissant pas le chiffre de ses dettes, elles n’osaient sonder la profondeur de ce gouffre. Six ans d’intervalle constituaient un point d’aiguille un peu trop long dans les fluctuations de la mer parisienne, entre la Torpille et madame du Val-Noble, pour que la _femme à pied_ s’adressât à la femme en voiture; mais la Val-Noble savait Esther trop généreuse pour ne pas songer parfois qu’elle avait, selon son mot, hérité d’elle, et venir à elle dans une rencontre qui semblerait fortuite, quoique cherchée. Pour faire arriver ce hasard, madame du Val-Noble, mise en femme comme il faut, se promenait aux Champs-Élysées tous les jours, ayant au bras Théodore Gaillard, qui a fini par l’épouser et qui, dans cette détresse, se conduisait très-bien avec son ancienne maîtresse, il lui donnait des loges et la faisait inviter à toutes les _parties_. Elle se flattait que, par un beau temps, Esther se promènerait, et qu’elles se trouveraient face à face. Esther avait Paccard pour cocher, car sa maison fut, en cinq jours, organisée par Asie, par Europe et Paccard, d’après les instructions de Carlos, de manière à faire de la maison rue Saint-Georges une place forte. De son côté, Peyrade, mu par sa haine profonde, par son désir de vengeance, et surtout dans le dessein d’établir sa chère Lydie, prit pour but de promenade les Champs-Élysées, dès que Contenson lui dit que la maîtresse de monsieur de Nucingen y était visible. Peyrade se mettait si parfaitement en Anglais, et parlait si bien en français avec les gazouillements que les Anglais introduisent dans notre langage; il savait si purement l’anglais, il connaissait si complétement les affaires de ce pays, où par trois fois, la police de Paris l’avait envoyé, en 1779 et 1786, qu’il soutint son rôle d’Anglais chez des ambassadeurs et à Londres, sans éveiller de soupçons. Peyrade, qui tenait beaucoup de Musson, le fameux mystificateur, savait se déguiser avec tant d’art que Contenson, un jour ne le reconnut pas. Accompagné de Contenson déguisé en mulâtre, Peyrade examinait, de cet œil qui semble inattentif, mais qui voit tout, Esther et ses gens. Il se trouva donc naturellement dans la contre-allée où les gens à équipage se promènent quand il fait sec et beau, le jour où Esther y rencontra madame du Val-Noble. Peyrade, suivi de son mulâtre en livrée, marcha sans affectation, et en vrai nabab qui ne pense qu’à lui-même, sur la ligne des deux femmes, de manière à saisir à la volée quelques mots de leur conversation.

--Eh! bien, ma chère enfant, disait Esther à madame du Val-Noble, venez me voir. Nucingen se doit à lui-même de ne pas laisser sans un liard la maîtresse de son Agent de change...

--D’autant plus qu’on dit qu’il l’a ruiné, dit Théodore Gaillard, et que nous pourrions bien le faire _chanter_...

--Il dîne chez moi demain, viens, ma bonne, dit Esther. Puis elle lui dit à l’oreille:--J’en fais ce que je veux, il n’a pas encore ça! Elle mit un de ses ongles tout ganté sous la plus jolie de ses dents, et fit ce geste assez connu dont la signification énergique veut dire: _rien du tout!_

--Tu le tiens...

--Ma chère, il n’a encore que payé mes dettes...

--Est-il petite-poche! s’écria Suzanne du Val-Noble.

--Oh! reprit Esther, j’en avais à faire reculer un ministre des finances. Maintenant, je veux trente mille francs de rente, _avant la lettre_!... Oh! il est charmant, je n’ai pas à me plaindre... Il va... Dans huit jours, nous pendons la crémaillère, tu en seras... Le matin, il doit m’offrir le contrat de la maison de la rue Saint-Georges. Décemment, on ne peut pas habiter une pareille maison sans trente mille francs de rentes à soi... pour les retrouver en cas de malheur. J’ai connu la misère, et je n’en veux plus. Il y a de certaines connaissances dont on a trop tout de suite.

--Toi qui disais: «_La fortune, c’est moi!_» comme tu as changé! s’écria Suzanne.

--C’est l’air de la Suisse, on y devient économe... Tiens, vas-y, ma chère! _fais-y un Suisse_, et tu en feras peut-être un mari! car ils ne savent pas encore ce que sont des femmes comme nous... Dans tous les cas, tu en reviendras avec l’amour des rentes sur le Grand-Livre, un amour honnête et délicat! Adieu.

Esther remonta dans sa belle voiture attelée des plus magnifiques chevaux gris-pommelés qui fussent alors à Paris.

--La femme qui monte en voiture, dit alors Peyrade en anglais à Contenson, est bien, mais j’aime encore mieux celle qui se promène, tu vas la suivre et savoir qui elle est.

--Voici ce que cet Anglais vient de dire en anglais, dit Théodore Gaillard en répétant à madame du Val-Noble la phrase de Peyrade.

Avant de se risquer à parler anglais, Peyrade avait lâché dans cette langue un mot qui fit faire à Théodore Gaillard un mouvement de physionomie par lequel il s’était assuré que le journaliste savait l’anglais. Madame du Val-Noble alla dès lors très-lentement chez elle, rue Louis-le-Grand, dans un hôtel garni décent, en regardant de côté pour voir si le mulâtre la suivait. Cet établissement appartenait à une madame Gérard que, dans ses jours de splendeur, madame du Val-Noble avait obligée, et qui lui témoignait de la reconnaissance en la logeant d’une façon convenable. Cette bonne femme, bourgeoise honnête et pleine de vertus, pieuse même, acceptait la courtisane comme une femme d’un ordre supérieur; elle la voyait toujours au milieu de son luxe, elle la prenait pour une reine déchue; elle lui confiait ses filles; et, chose plus naturelle qu’on ne le pense, la courtisane était aussi scrupuleuse en les menant au spectacle que le serait une mère, elle était aimée des deux demoiselles Gérard. Cette brave et digne hôtesse ressemblait à ces sublimes prêtres qui voient encore une créature à sauver, à aimer, dans ces femmes mises hors la loi. Madame du Val-Noble respectait cette honnêteté, souvent elle l’enviait en causant le soir, et en déplorant ses malheurs. «--Vous êtes encore belle, vous pouvez faire une bonne fin,» disait madame Gérard. Madame du Val-Noble n’était d’ailleurs tombée que relativement. La toilette de cette femme, si gaspilleuse et si élégante, était encore assez bien fournie pour lui permettre de paraître, à l’occasion, comme le jour de Richard d’Arlington à la Porte-Saint-Martin, dans tout son éclat. Madame Gérard payait encore assez gracieusement les voitures dont la femme à pied avait besoin pour aller dîner en ville, pour se rendre au spectacle et en revenir.

--Eh! bien, ma chère madame Gérard, dit-elle à cette honnête mère de famille, mon sort va changer, je crois...

--Allons, madame, tant mieux; mais soyez sage, pensez à l’avenir... Ne faites plus de dettes. J’ai tant de mal à renvoyer ceux qui vous cherchent!...

--Eh! ne vous inquiétez pas de ces _chiens_-là, qui tous ont gagné des sommes énormes avec moi. Tenez, voici des billets de Variétés pour vos filles, une bonne loge aux deuxièmes. Si quelqu’un me demandait ce soir et que je ne fusse pas rentrée, on laisserait monter tout de même. Adèle, mon ancienne femme de chambre, y sera; je vais vous l’envoyer.

Madame du Val-Noble, qui n’avait ni tante ni mère, se trouvait forcée de recourir à sa femme de chambre (aussi à pied!) pour faire jouer le rôle d’une Saint-Estève auprès de l’inconnu dont la conquête allait lui permettre de remonter à son rang. Elle alla dîner avec Théodore Gaillard, qui, pour ce jour-là, se trouvait avoir une _partie_, c’est-à-dire un dîner offert par Nathan, qui payait un pari perdu, une de ces débauches dont on dit aux invités:--_Il y aura des femmes._