La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 51

Chapter 513,824 wordsPublic domain

Esther n’écoutait plus Europe-Eugénie-Prudence Servien. La volonté d’un homme doué du génie de la corruption avait donc replongé dans la boue Esther avec la même force dont il avait usé pour l’en retirer. Ceux qui connaissent l’amour dans son infini savent qu’on n’en éprouve pas les plaisirs sans en accepter les vertus. Depuis la scène dans son taudis rue de Langlade, Esther avait complétement oublié son ancienne vie. Elle avait jusqu’alors vécu très-vertueusement, cloîtrée dans sa passion. Aussi, pour ne pas rencontrer d’obstacle, le savant corrupteur avait-il le talent de tout préparer de manière que la pauvre fille, poussée par son dévouement, n’eût plus qu’à donner son consentement à des friponneries consommées ou sur le point de se consommer. En révélant la supériorité de ce corrupteur, cette finesse indique le procédé par lequel il avait soumis Lucien. Créer des nécessités terribles, creuser la mine, la remplir de poudre, et, au moment critique, dire au complice: «Fais un signe de tête, tout saute!» Autrefois Esther, imbue de la morale particulière aux courtisanes, trouvait toutes ces gentillesses si naturelles qu’elle n’estimait une de ses rivales que par ce qu’elle savait faire dépenser à un homme. Les fortunes détruites sont les chevrons de ces créatures. Carlos, en comptant sur les souvenirs d’Esther, ne s’était pas trompé. Ces ruses de guerre, ces stratagèmes mille fois employés, non-seulement par ces femmes, mais encore par les dissipateurs, ne troublaient pas l’esprit d’Esther. La pauvre fille ne sentait que sa dégradation. Elle aimait Lucien, elle devenait la maîtresse en titre du baron de Nucingen: tout était là pour elle. Que le faux Espagnol prît l’argent des arrhes, que Lucien élevât l’édifice de sa fortune avec les pierres du tombeau d’Esther, qu’une seule nuit de plaisir coûtât plus ou moins de billets de mille francs au vieux banquier, qu’Europe en extirpât quelques centaines de mille francs par des moyens plus ou moins ingénieux, rien de tout cela n’occupait cette fille amoureuse; mais voici le cancer qui lui rongeait le cœur. Elle s’était vue pendant cinq ans blanche comme un ange! Elle aimait, elle était heureuse, elle n’avait pas commis la moindre infidélité. Ce bel amour pur allait être sali. Son esprit n’opposait pas ce contraste de sa belle vie inconnue à son immonde vie future. Ceci n’était en elle ni calcul ni poésie, elle éprouvait un sentiment indéfinissable et d’une puissance infinie: de blanche, elle devenait noire; de pure, impure; de noble, ignoble. Hermine par sa propre volonté, la souillure morale ne lui semblait pas supportable. Aussi, lorsque le baron l’avait menacée de son amour, l’idée de se jeter par la fenêtre lui était-elle venue à l’esprit. Lucien enfin était aimé absolument, et comme il est extrêmement rare que les femmes aiment un homme. Les femmes qui disent aimer, qui souvent croient aimer le plus, dansent, valsent, coquètent avec d’autres hommes, se parent pour le monde, y vont chercher leur moisson de regards convoiteurs; mais Esther avait accompli sans qu’il y eût sacrifice, les miracles du véritable amour. Elle avait aimé Lucien pendant six ans comme aiment les actrices et les courtisanes qui, roulées dans les fanges et les impuretés, ont soif des noblesses, des dévouements du véritable amour, et qui en pratiquent alors l’_exclusivité_ (ne faut-il pas faire un mot pour rendre une idée si peu mise en pratique?). Les nations disparues, la Grèce, Rome et l’Orient ont toujours sequestré la femme, la femme qui aime devrait se sequestrer d’elle-même. On peut donc concevoir qu’en sortant du palais fantastique où cette fête, ce poème s’était accompli pour entrer dans le _bedid balai_ d’un froid vieillard, Esther fut saisie d’une sorte de maladie morale. Poussée par une main de fer, elle avait eu de l’infamie jusqu’à mi-corps avant d’avoir pu réfléchir; mais depuis deux jours elle réfléchissait et se sentait un froid mortel au cœur.

A ces mots: «finir dans la rue» elle se leva brusquement et dit: --Finir dans la rue?... non, plutôt finir dans la Seine...

--Dans la Seine?... Et monsieur Lucien?... dit Europe.

Ce seul mot fit rasseoir Esther sur son fauteuil, où elle resta les yeux attachés à une rosace du tapis, le foyer du crâne absorbant les pleurs. A quatre heures, Nucingen trouva son ange plongé dans cet océan de réflexions, de résolutions, sur lequel flottent les esprits femelles, et d’où ils sortent par des mots incompréhensibles pour ceux qui n’y ont pas navigué de conserve.

--_Terittès fôdre vrond... ma pelle_, lui dit le baron en s’asseyant auprès d’elle. _Fus n’aurez blis te teddes... che m’endentrai affec Ichénie, et tans ein mois, fus guidderez cède abbardement bir endrer tans ein bedid balai... Oh! la cholie mainne. Tonnez que che la pèse._ (Esther laissa prendre sa main comme un chien donne la patte.)--_Ah! fus tonnez la mainne, mais bas le cuer... et cède le cuer que ch’aime..._

Ce fut dit avec un accent si vrai, que la pauvre Esther tourna ses yeux sur ce vieillard avec une expression de pitié qui le rendit quasi fou. Les amoureux, de même que les martyrs, se sentent frères de supplices! Rien au monde ne se comprend mieux que deux douleurs semblables.

--Pauvre homme! dit-elle, il aime.

En entendant ce mot, sur lequel il se méprit, le baron pâlit, son sang pétilla dans ses veines, il respirait l’air du ciel. A son âge, les millionnaires payent une semblable sensation d’autant d’or qu’une femme leur en demande.

--_Che fus âme audant que ch’aime ma file_... dit-il, _et che sens là_, reprit-il en mettant la main sur son cœur, _que che ne beux bas fus foir audrement que hireise_.

--Si vous vouliez n’être que mon père, je vous aimerais bien, je ne vous quitterais jamais, et vous vous apercevriez que je ne suis pas une femme mauvaise, ni vénale, ni intéressée, comme j’en ai l’air en ce moment...

--_Fus afez vaid tes bedides vollies_, reprit le baron, _gomme duttes les cholies phâmes, foillà tut. Ne barlons blis te cela. Nodre meddier, à nus, ed te cagner de l’archant pir fus... Soyez hireise: che feux pien êdre fodre bère bentant queques churs, gar che gombrends qu’il vaud fus aggoutimer à ma bofre gargasse._

--Vrai!... s’écria-t-elle en se levant et sautant sur les genoux de Nucingen, lui passant la main autour du cou et se tenant à lui.

--_Frai_, répondit-il en essayant de faire sourire sa figure.

Elle l’embrassa sur le front, elle crut à une transaction impossible: rester pure, et voir Lucien... Elle câlina si bien le banquier que la Torpille reparut. Elle ensorcela le vieillard, qui promit de rester père pendant quarante jours. Ces quarante jours étaient nécessaires à l’acquisition et à l’arrangement de la maison rue Saint-Georges. Une fois dans la rue, et en revenant chez lui, le baron se disait:--_Che sui ein chopard!_ En effet, s’il devenait enfant en présence d’Esther, loin d’elle il reprenait en sortant sa peau de Loup-cervier, absolument comme le Joueur redevient amoureux d’Angélique quand il n’a pas un liard.

--_Eine temi-million, et n’affoir bas engore si ceu qu’ede sa chambe, c’ede être bar drob pède; mès bersonne hireisement n’an saura rien_, disait-il vingt jours après. Et il prenait de belles résolutions d’en finir avec une femme qu’il avait achetée si cher; puis, quand il se trouvait en présence d’Esther, il passait à réparer la brutalité de son début tout le temps qu’il avait à lui donner.--_Che ne beux bas_, lui disait-il au bout du mois, _êdre le Bère Édernel_.

Vers la fin du mois de décembre 1829, à la veille d’installer Esther dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges, le baron pria du Tillet d’y amener Florine afin de voir si tout était en harmonie avec la fortune de Nucingen, si ces mots un _bedit balai_ avaient été réalisés par les artistes chargés de rendre cette volière digne de l’oiseau. Toutes les inventions trouvées par le luxe avant la révolution de 1830 faisaient de cette maison le type du bon goût. Grindot l’architecte y avait vu le chef-d’œuvre de son talent de décorateur. L’escalier refait en marbre, les stucs, les étoffes, les dorures sobrement appliquées, les moindres détails comme les grands effets surpassaient tout ce que le siècle de Louis XV a laissé dans ce genre à Paris.

--Voilà mon rêve: ça et la vertu! dit Florine en souriant. Et pour qui fais-tu ces dépenses? demanda-t-elle à Nucingen. Est-ce une vierge qui s’est laissé tomber du ciel?

--_C’ed eine phâme qui y remonde_, répondit le baron.

--Une manière de te poser en Jupiter, répliqua l’actrice. Et quand la verra-t-on?

--Oh! le jour où l’on pendra la crémaillère, s’écria du Tillet.

--_Bas affant_... dit le baron.

--Il faudra joliment se brosser, se ficeler, se damasquiner, reprit Florine. Oh! les femmes donneront-elles du mal à leurs couturières et à leurs coiffeurs pour cette soirée-là!... Et quand?...

--_Che ne suis bas le maidre._

--En voilà une de femme!... s’écria Florine. Oh! comme je voudrais la voir!...

--_Ed moi auzi_, répliqua naïvement le baron.

--Comment! la maison, la femme, les meubles, tout sera neuf?

--Même le banquier, dit du Tillet, car mon ami me semble bien jeune.

--Mais il lui faudra, dit Florine, retrouver ses vingt ans, au moins pour un instant.

Dans les premiers jours de 1830, tout le monde parlait à Paris de la passion de Nucingen et du luxe effréné de sa maison. Le pauvre baron, affiché, moqué, pris d’une rage facile à concevoir, mit alors dans sa tête un vouloir de financier d’accord avec la furieuse passion qu’il se sentait au cœur. Il désirait, en pendant la crémaillère, pendre aussi l’habit du père noble et toucher le prix de tant de sacrifices. Toujours battu par la Torpille, il se résolut à traiter l’affaire de son mariage par correspondance, afin d’obtenir d’elle un engagement chirographaire. Les banquiers ne croient qu’aux lettres de change. Donc, le Loup-cervier se leva, dans un des premiers jours de cette année, de bonne heure, s’enferma dans son cabinet et se mit à composer la lettre suivante, écrite en bon français; car, s’il le prononçait mal, il l’orthographiait très-bien.

«Chère Esther, fleur de mes pensées et seul bonheur de ma vie, quand je vous ai dit que je vous aimais comme j’aime ma fille, je vous trompais et me trompais moi-même. Je voulais seulement vous exprimer ainsi la sainteté de mes sentiments, qui ne ressemblent à aucun de ceux que les hommes ont éprouvés, d’abord parce que je suis un vieillard, puis parce que je n’avais jamais aimé. Je vous aime tant que, si vous me coûtiez ma fortune, je ne vous en aimerais pas moins. Soyez juste! La plupart des hommes n’auraient pas vu, comme moi, un ange en vous: je n’ai jamais jeté les yeux sur votre passé. Je vous aime à la fois comme j’aime ma fille Augusta, qui est mon unique enfant, et comme j’aimerais ma femme si ma femme avait pu m’aimer. Si le bonheur est la seule absolution d’un vieillard amoureux, demandez-vous si je ne joue pas un rôle ridicule. J’ai fait de vous la consolation, la joie de mes vieux jours. Vous savez bien que, jusqu’à ma mort, vous serez aussi heureuse qu’une femme peut l’être, et vous savez bien aussi qu’après ma mort vous serez assez riche pour que votre sort fasse envie à bien des femmes. Dans toutes les affaires que je fais depuis que j’ai eu le bonheur de vous parler, votre part se prélève, et vous avez un compte dans la Maison Nucingen. Dans quelques jours, vous entrez dans une maison qui, tôt ou tard, sera la vôtre, si elle vous plaît. Voyons, y recevrez-vous encore votre père en m’y recevant, ou serai-je enfin heureux?...

»Pardonnez-moi de vous écrire si nettement; mais quand je suis près de vous, je n’ai plus de courage, et je sens trop que vous êtes ma maîtresse. Je n’ai pas l’intention de vous offenser, je veux seulement vous dire combien je souffre et combien il est cruel à mon âge d’attendre, quand chaque jour m’ôte des espérances et des plaisirs. La délicatesse de ma conduite est d’ailleurs une garantie de la sincérité de mes intentions. Ai-je jamais agi comme un créancier? Vous êtes comme une citadelle, et je ne suis pas un jeune homme. Vous répondez à mes doléances qu’il s’agit de votre vie, et vous me le faites croire quand je vous écoute; mais ici je retombe en de noirs chagrins, en des doutes qui nous déshonorent l’un et l’autre. Vous m’avez semblé aussi bonne, aussi candide que belle; mais vous vous plaisez à détruire mes convictions. Jugez-en! Vous me dites que vous avez une passion dans le cœur, une passion impitoyable, et vous refusez de me confier le nom de celui que vous aimez... Est-ce naturel? Vous avez fait d’un homme assez fort un homme d’une faiblesse inouïe... Voyez où j’en suis arrivé! je suis obligé de vous demander quel avenir vous réservez à ma passion après cinq mois? Encore faut-il que je sache quel rôle je jouerai à l’inauguration de votre hôtel. L’argent n’est rien pour moi quand il s’agit de vous; je n’aurai pas la sottise de me faire à vos yeux un mérite de ce mépris; mais si mon amour est sans bornes, ma fortune est limitée, et je n’y tiens que pour vous. Eh! bien, si en vous donnant tout ce que je possède, je pouvais, pauvre, obtenir votre affection, j’aimerais mieux être pauvre et aimé de vous que riche et dédaigné. Vous m’avez si fort changé, ma chère Esther, que personne ne me reconnaît plus: j’ai payé dix mille francs un tableau de Joseph Bridau, parce que vous m’avez dit qu’il était homme de talent et méconnu. Enfin je donne à tous les pauvres que je rencontre cinq francs en votre nom. Eh! bien, que demande le pauvre vieillard qui se regarde comme votre débiteur quand vous lui faites l’honneur d’accepter quoi que ce soit?... il ne veut qu’une espérance, et quelle espérance, grand Dieu! N’est-ce pas plutôt la certitude de ne jamais avoir de vous que ce que ma passion en prendra? Mais le feu de mon cœur aidera vos cruelles tromperies. Vous me voyez prêt à subir toutes les conditions que vous mettrez à mon bonheur, à mes rares plaisirs; mais, au moins, dites-moi que le jour où vous prendrez possession de votre maison, vous accepterez le cœur et la servitude de celui qui se dit, pour le reste de ses jours,

»Votre esclave, »Frédéric de NUCINGEN.»

--Eh! il m’ennuie, ce pot à millions! s’écria Esther redevenue courtisane.

Elle prit du papier à poulet et écrivit, tant que le papier put la contenir, la célèbre phrase, devenue proverbe à la gloire de Scribe: _Prenez mon ours_. Un quart d’heure après, saisie par le remords, Esther écrivit la lettre suivante:

«Monsieur le baron,

»Ne faites pas la moindre attention à la lettre que vous avez reçue de moi, j’étais revenue à la folle nature de ma jeunesse; pardonnez-la donc, monsieur, à une pauvre fille qui doit être une esclave. Je n’ai jamais mieux senti la bassesse de ma condition que depuis le jour où je vous fus livrée. Vous avez payé, je me dois. Il n’y a rien de plus sacré que les dettes de déshonneur. Je n’ai pas le droit de _liquider_ en me jetant dans la Seine. On peut toujours payer une dette en cette affreuse monnaie, qui n’est bonne que d’un côté: vous me trouverez donc à vos ordres. Je veux payer dans une seule nuit toutes les sommes qui sont hypothéquées sur ce fatal moment, et j’ai la certitude qu’une heure de moi vaut des millions, avec d’autant plus de raison que ce sera la seule, la dernière. Après, je serai quitte, et pourrai sortir de la vie. Une honnête femme a des chances de se relever d’une chute; mais, nous autres, nous tombons trop bas. Aussi ma résolution est-elle si bien prise que je vous prie de garder cette lettre en témoignage de la cause de la mort de celle qui se dit pour un jour,

»Votre servante, »ESTHER.»

Cette lettre partie, Esther eut un regret. Dix minutes après, elle écrivit la troisième lettre que voici:

»Pardon, cher baron, c’est encore moi. Je n’ai voulu ni me moquer de vous ni vous blesser; je veux seulement vous faire réfléchir sur ce simple raisonnement: si nous restons ensemble dans les relations de père à fille, vous aurez un plaisir faible, mais durable; si vous exigez l’exécution du contrat, vous me pleurerez. Je ne veux plus vous ennuyer: le jour que vous aurez choisi le plaisir au lieu du bonheur sera sans lendemain pour moi.

»Votre fille, »ESTHER.»

A la première lettre, le baron entra dans une de ces colères froides qui peuvent tuer les millionnaires, il se regarda dans la glace, il sonna.

--_Hein pain de biets!_... cria-t-il à son nouveau valet de chambre.

Pendant qu’il prenait le bain de pieds, la seconde lettre vint, il la lut, et tomba sans connaissance. On porta le millionnaire dans son lit. Quand le financier revint à lui, madame de Nucingen, assise au pied du lit, lui dit:--Cette fille a raison! pourquoi voulez-vous acheter l’amour?.... cela se vend-il au marché? Voyons votre lettre? Le baron donna les divers brouillons qu’il avait faits, madame de Nucingen les lut en souriant. La troisième lettre arriva.

--C’est une fille étonnante! s’écria la baronne après avoir lu cette dernière lettre.

--_Que vaire montame?_ demanda le baron à sa femme.

--Attendre.

--_Addentre!_ reprit-il, _la nadure est imbidoyaple_...

--Tenez, mon cher, dit la baronne, vous avez fini par être excellent pour moi, je vais vous donner un bon conseil.

--_Vus esde ein ponne phâme!_... dit-il. _Vaides des teddes, chez les baye..._

--Ce qui vous est arrivé à la réception des lettres de cette fille touche plus une femme que des millions dépensés, ou que toutes les lettres, tant belles soient-elles; tâchez qu’elle l’apprenne indirectement, vous la posséderez peut-être! et.... n’ayez aucun scrupule, elle n’en mourra point, dit-elle en toisant son mari.

Madame de Nucingen ignorait entièrement la _nature-fille_.

--_Gomme montame ti Nichinguenne a te l’esbrit!_ se dit le baron, quand sa femme l’eut laissé seul. Mais, plus le banquier admira la finesse du conseil que la baronne venait de lui donner, moins il devina la manière de s’en servir; et non-seulement il se trouvait stupide, mais encore il se le disait à lui-même.

La stupidité de l’homme d’argent, quoique devenue quasi proverbiale, n’est cependant que relative. Il en est des facultés de notre esprit comme des aptitudes de notre corps. Le danseur a sa force aux pieds, le forgeron a la sienne dans les bras; le fort de la halle s’exerce à porter des fardeaux, le chanteur travaille son larynx, et le pianiste se cémente le poignet. Un banquier s’habitue à combiner les affaires, à les étudier, à faire mouvoir les intérêts, comme un vaudevilliste se dresse à combiner des situations, à étudier des sujets, à faire mouvoir des personnages. On ne doit pas plus demander au baron de Nucingen l’esprit de conversation qu’on ne doit exiger les images du poète dans l’entendement du mathématicien. Combien se rencontre-t-il par époque de poètes qui soient ou prosateurs ou spirituels dans le commerce de la vie à la manière de madame Cornuel? Buffon était lourd, Newton n’a pas aimé, lord Biron n’a guère aimé que lui-même, Rousseau fut sombre et quasi fou, La Fontaine était distrait. Également distribuée, la force humaine produit les sots, ou la médiocrité partout; inégale, elle engendre ces disparates auxquelles on donne le nom de _génie_, et qui, si elles étaient visibles, paraîtraient des difformités. La même loi régit le corps: une beauté parfaite est presque toujours accompagnée de froideur ou de sottise. Que Pascal soit à la fois un grand géomètre et un grand écrivain, que Beaumarchais soit un grand homme d’affaires, que Zamet soit un profond courtisan; ces rares exceptions confirment le principe de la spécialité des intelligences. Dans la sphère des calculs spéculatifs, le banquier déploie donc autant d’esprit, d’adresse, de finesse, de qualités, qu’un habile diplomate dans celle des intérêts nationaux. Sorti de son cabinet, s’il était remarquable, un banquier serait alors un grand homme. Nucingen multiplié par le prince de Ligne, par Mazarin ou par Diderot est une formule humaine presque impossible, et qui cependant s’est appelée Périclès, Aristote, Voltaire et Napoléon. Le rayonnement du soleil impérial ne doit pas faire tort à l’homme privé, l’Empereur avait du charme, il était instruit et spirituel. Monsieur de Nucingen, purement banquier, sans aucune invention hors de ses calculs, comme la plupart des banquiers, ne croyait qu’aux valeurs certaines. En fait d’art, il avait le bon sens de recourir, l’or à la main, aux experts en toute chose, prenant le meilleur architecte, le meilleur chirurgien, le plus fort connaisseur en tableaux, en statues, le plus habile avoué, dès qu’il s’agissait de bâtir une maison, de surveiller sa santé, d’une acquisition de curiosités ou d’une terre. Mais, comme il n’existe pas d’expert-juré pour les intrigues ni de connaisseur en passion, un banquier est très-mal mené quand il aime, et très-embarrassé dans le ménage de la femme. Nucingen n’inventa donc rien de mieux que ce qu’il avait déjà fait: donner de l’argent à un Frontin quelconque, mâle ou femelle, pour agir ou pour penser à sa place. Madame Saint-Estève pouvait seule exploiter le moyen trouvé par la baronne. Le banquier regretta bien amèrement de s’être brouillé avec l’odieuse marchande à la toilette. Néanmoins, confiant dans le magnétisme de sa caisse et dans les calmants signés _Garat_, il sonna son valet de chambre et lui dit de s’enquérir, rue Neuve-Saint-Marc, de cette horrible veuve, en la priant de venir. A Paris, les extrêmes se rencontrent par les passions. Le vice y soude perpétuellement le riche au pauvre, le grand au petit. L’impératrice y consulte mademoiselle Lenormand. Enfin le grand seigneur y trouve toujours un Ramponneau de siècle en siècle.

Le nouveau valet de chambre revint deux heures après.

--Monsieur le baron, dit-il, madame Saint-Estève est ruinée.

--_Ah! dant miè!_ dit le baron joyeusement, _che la diens!_

--La brave femme est, à ce qu’il paraît, un peu joueuse, reprit le valet. De plus, elle se trouve sous la domination d’un petit comédien des théâtres de la banlieue, que, par décence, elle fait passer pour son filleul. Il paraît qu’elle est excellente cuisinière, elle cherche une place.

--_Zes tiaples te chénies sipaldernes ont dous tisse manières te cagner te l’archant, ed tousse manières te le tébenser_, se dit le baron sans se douter qu’il se rencontrait avec Panurge.

Il renvoya son domestique à la recherche de madame Saint-Estève, qui ne vint que le lendemain. Questionné par Asie, le nouveau valet de chambre apprit à cet espion femelle les terribles résultats des lettres écrites par la maîtresse de monsieur le baron.

--Monsieur doit bien aimer cette femme-là, dit en terminant le valet de chambre, car il a failli mourir. Moi, je lui donnais le conseil de n’y pas retourner, il se verrait bientôt cajolé. Une femme qui coûte à monsieur le baron déjà cinq cent mille francs, dit-on, sans compter ce qu’il vient de dépenser dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges!... Mais cette femme-là veut de l’argent, et rien que de l’argent. En sortant de chez monsieur, madame la baronne disait en riant:--Si cela continue, cette fille-là me rendra veuve.

--Diable! répondit Asie, il ne faut jamais tuer la poule aux œufs d’or!

--Monsieur le baron n’espère plus qu’en vous, dit le valet de chambre.

--Ah! c’est que je me connais à faire marcher les femmes!...

--Allons, entrez, dit le valet de chambre en s’humiliant devant cette puissance occulte.