La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 50

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--Eh! bien, si madame Auguste veut être payée et conserver la pratique, elle devra faire un mémoire de trente mille francs depuis quatre ans. Même accord avec la marchande de modes. Le bijoutier, Samuel Frisch, le juif de la rue Sainte-Avoie, te prêtera des reconnaissances, nous _devons_ lui _devoir_ vingt-cinq mille francs, et nous aurons eu six mille francs de nos bijoux du Mont-de-Piété. Nous rendrons les bijoux au bijoutier, il y aura moitié pierres fausses; aussi, le baron ne doit-il pas trop les regarder. Enfin, tu dois faire _cracher_ encore cent cinquante mille francs au baron d’ici à huit jours.

--Madame devra m’aider un petit peu, répondit Europe, parlez-lui, car elle reste là comme une hébétée, et m’oblige à déployer plus d’esprit que trois auteurs pour une pièce.

--Si Esther tombait dans le bégueulisme, tu m’en préviendrais, dit Carlos. Nucingen lui doit un équipage et des chevaux, elle voudra choisir et acheter tout elle-même. Ce sera le marchand de chevaux et le carrossier du loueur où est Paccard que vous choisirez. Nous aurons là d’admirables chevaux, très-chers, qui boiteront un mois après, et nous les changerons.

--On pourrait tirer six mille francs au moyen d’un mémoire de parfumeur, dit Europe.

--Oh! fit-il en hochant la tête, allez doucement, de concessions en concessions. Nucingen n’a passé que le bras dans la machine, il nous faut la tête. J’ai besoin, outre tout cela, de cinq cent mille francs.

--Vous pourrez les avoir, répondit Europe. Madame s’adoucirait pour ce gros imbécile vers six cent mille, et lui en demanderait quatre cents pour le bien aimer.

--Écoute ceci, ma fille, dit Carlos. Le jour où je toucherai les derniers cent mille francs, il y aura pour toi vingt mille francs.

--A quoi cela peut-il me servir? dit Europe en laissant aller ses bras en personne pour qui l’existence est impossible.

--Tu pourras retourner à Valenciennes, acheter un bel établissement, et devenir honnête femme, si tu veux; tous les goûts sont dans la nature, Paccard y pense quelquefois; il n’a rien sur l’épaule, presque rien sur la conscience, vous pourrez vous convenir, répliqua Carlos.

--Retourner à Valenciennes!... Y pensez-vous, monsieur? s’écria Europe effrayée.

Née à Valenciennes et fille de tisserands très-pauvres, Europe fut envoyée à sept ans dans une filature où l’Industrie moderne avait abusé de ses forces physiques, de même que le Vice l’avait dépravée avant le temps. Corrompue à douze ans, mère à treize ans, elle se vit attachée à des êtres profondément dégradés. A propos d’un assassinat, elle avait comparu, comme témoin d’ailleurs, devant la Cour d’Assises. Vaincue à seize ans par un reste de probité, par la terreur que cause la Justice, elle fit condamner l’accusé, par son témoignage, à vingt ans de travaux forcés. Ce criminel, un de ces repris de justice dont l’organisation implique de terribles vengeances, avait dit en pleine audience à cette enfant:--Dans dix ans, comme à présent, Prudence (Europe s’appelait Prudence Servien), je reviendrai pour te _terrer_, dussé-je être _fauché_. Le président de la Cour essaya bien de rassurer Prudence Servien en lui promettant l’appui, l’intérêt de la Justice; mais la pauvre enfant fut frappée d’une si profonde terreur qu’elle tomba malade et resta près d’un an à l’hôpital. La Justice est un être de raison représenté par une collection d’individus sans cesse renouvelés, dont les bonnes intentions et les souvenirs sont, comme eux, excessivement ambulatoires. Les Parquets, les Tribunaux ne peuvent rien prévenir en fait de crimes, ils sont inventés pour les accepter tout faits. Sous ce rapport, une police préventive serait un bienfait pour un pays; mais le mot police effraie aujourd’hui le législateur, qui ne sait plus distinguer entre ces mots: _Gouverner_,--_administrer_,--_faire les lois_. Le législateur tend à tout absorber dans l’État, comme s’il pouvait agir. Le forçat devait toujours penser à sa victime, et se venger alors que la Justice ne songerait plus ni à l’un ni à l’autre. Prudence, qui comprit instinctivement, en gros si vous voulez, son danger, quitta Valenciennes, et vint à dix-sept ans à Paris pour s’y cacher. Elle y fit quatre métiers, dont le meilleur fut celui de comparse à un petit théâtre. Elle fut rencontrée par Paccard, à qui elle raconta ses malheurs. Paccard, le bras droit, le Séide de Jacques Collin, parla de Prudence à son maître; et quand le maître eut besoin d’une esclave, il dit à Prudence: «Si tu veux me servir comme on doit servir le diable, je te débarrasserai de Durut.» Durut était le forçat, l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de Prudence Servien. Sans ces détails, beaucoup de critiques auraient trouvé l’attachement d’Europe un peu fantastique. Enfin personne n’aurait compris le coup de théâtre que Carlos allait produire.

--Oui, ma fille, tu pourras retourner à Valenciennes... Tiens, lis. Et il tendit le journal de la veille en montrant du doigt l’article suivant: TOULON.--_Hier, a eu lieu l’exécution de Jean-François Durut... Dès le matin la garnison_, etc.

Prudence lâcha le journal; ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps; elle retrouvait la vie, car elle n’avait pas, disait-elle, trouvé de goût au pain depuis la menace de Durut.

--Tu le vois, j’ai tenu ma parole. Il a fallu quatre ans pour faire tomber la tête de Durut en l’attirant dans un piége... Eh! bien, achève ici mon ouvrage, tu te trouveras à la tête d’un petit commerce dans ton pays, riche de vingt mille francs, et la femme de Paccard, à qui je permets la vertu comme retraite.

Europe reprit le journal, et lut avec des yeux vivants tous les détails que les journaux donnent, sans se lasser, sur l’exécution des forçats depuis vingt ans; le spectacle imposant, l’aumônier qui a toujours converti le patient, le vieux criminel qui exhorte ses ex-collègues, l’artillerie braquée, les forçats agenouillés; puis les réflexions banales, qui ne changent rien au régime des bagnes, où grouillent dix-huit mille crimes.

--Il faut réintégrer Asie au logis, dit Carlos.

Asie s’avança, ne comprenant rien à la pantomime d’Europe.

--Pour la faire revenir cuisinière ici, vous commencerez par servir au baron un dîner comme il n’en aura jamais mangé, reprit-il; puis vous lui direz qu’Asie a perdu son argent au jeu et s’est remise en maison. Nous n’aurons pas besoin de chasseur: Paccard sera cocher, les cochers ne quittent pas leur siége où ils ne sont guère accessibles, l’espionnage l’atteindra moins là. Madame lui fera porter une perruque poudrée, un tricorne en gros feutre galonné; ça le changera, je le peindrai d’ailleurs.

--Nous allons avoir des domestiques avec nous? dit Asie en louchant.

--Nous aurons d’honnêtes gens, répondit Carlos.

--Tous têtes faibles! répliqua la mulâtresse.

--Si le baron loue un hôtel, Paccard a un ami capable d’être concierge, reprit Carlos. Il ne nous faudra plus qu’un valet de pied et une fille de cuisine, vous pourrez bien surveiller deux étrangers...

Au moment où Carlos allait sortir, Paccard se montra.

--Restez, il y a du monde dans la rue, dit le chasseur.

Ce mot si simple fut effrayant. Carlos monta dans la chambre d’Europe, et y resta jusqu’à ce que Paccard fût venu le chercher avec une voiture de louage qui entra dans la maison. Carlos baissa les stores et fut mené d’un train à déconcerter toute espèce de poursuite. Arrivé au faubourg Saint-Antoine, il se fit descendre à quelques pas d’une place de fiacre où il se rendit à pied, et rentra quai Malaquais, en échappant ainsi aux curieux.

--Tiens, enfant, dit-il à Lucien en lui montrant quatre cents billets de mille francs, voici, j’espère, un à-compte sur le prix de la terre de Rubempré. Nous allons en risquer cent mille. On vient de lancer les Omnibus, les Parisiens vont se prendre à cette nouveauté-là, dans trois mois nous triplerons nos fonds. Je connais l’affaire: on donnera des dividendes superbes pris sur le capital, pour faire mousser les actions. Une idée renouvelée de Nucingen. En refaisant la terre de Rubempré, nous ne paierons pas tout sur-le-champ. Tu vas aller trouver des Lupeaulx, et tu le prieras de te recommander lui-même à un avoué nommé Desroches, un drôle fûté que tu iras voir à son Étude; tu lui diras d’aller à Rubempré, d’étudier le terrain, et tu lui promettras vingt mille francs d’honoraires s’il peut, en t’achetant pour huit cent mille francs de terre autour des ruines du château, te constituer trente mille livres de rente.

--Comme tu vas!... Tu vas! tu vas!...

--Je vais toujours. Ne plaisantons point. Tu t’en iras mettre cent mille écus en bons du Trésor, afin de ne pas perdre d’intérêts; tu peux les laisser à Desroches, il est aussi honnête homme que madré... Cela fait, cours à Angoulême, obtiens de ta sœur et de ton beau-frère qu’ils prennent sur eux un petit mensonge officieux. Tes parents peuvent dire t’avoir donné six cent mille francs pour faciliter ton mariage avec Clotilde de Grandlieu, ça n’est pas déshonorant.

--Nous sommes sauvés! s’écria Lucien ébloui.

--Toi, oui! reprit Carlos; mais encore ne le seras-tu qu’en sortant de Saint-Thomas-d’Aquin avec Clotilde pour femme...

--Que crains-tu? dit Lucien en apparence plein d’intérêt.

--Il y a des curieux à ma piste... Il faut que j’aie l’air d’un vrai prêtre, et c’est bien ennuyeux! Le diable ne me protégera plus, en me voyant un bréviaire sous le bras.

En ce moment le baron de Nucingen, qui s’en alla donnant le bras à son caissier, atteignait à la porte de son hôtel.

--_Chai pien beur_, dit-il en rentrant, _t’affoir vaid eine vichu gambagne... Pah! nus raddraberons ça..._

--_Le malheir esd que monnesser le paron s’esd avviché_, répondit le bon Allemand en ne s’occupant que du décorum.

--_Ui, ma maîdresse an didre toid êdre tans eine bosission tigne te moi_, répondit ce Louis XIV de comptoir.

Sûr d’avoir tôt ou tard Esther, le baron redevint le grand financier qu’il était. Il reprit si bien la direction de ses affaires que son caissier, en le trouvant le lendemain, à six heures, dans son cabinet, vérifiant des valeurs, se frotta les mains.

--_Técitément, monnessier le paron a vaid eine égonomie la nuid ternière_, dit-il avec un sourire d’Allemand, moitié fin, moitié niais.

Si les gens riches à la manière du baron de Nucingen ont plus d’occasions que les autres de perdre de l’argent, ils ont aussi plus d’occasions d’en gagner, alors même qu’ils se livrent à leurs folies. Quoique la politique financière de la fameuse Maison de Nucingen se trouve expliquée ailleurs, il n’est pas inutile de faire observer que de si considérables fortunes ne s’acquièrent point, ne se constituent point, ne s’agrandissent point, ne se conservent point, au milieu des révolutions commerciales, politiques et industrielles de notre époque, sans qu’il y ait d’immenses pertes de capitaux, ou, si vous voulez, des impositions frappées sur les fortunes particulières. On verse très-peu de nouvelles valeurs dans le trésor commun du globe. Tout accaparement nouveau représente une nouvelle inégalité dans la répartition générale. Ce que l’État demande, il le rend; mais ce qu’une Maison Nucingen prend, elle le garde. Ce coup de Jarnac échappe aux lois, par la raison qui eût fait de Frédéric II un Jacques Collin, un Mandrin, si, au lieu d’opérer sur les provinces à coups de batailles, il eût travaillé dans la contrebande ou sur les valeurs mobilières. Forcer les États européens à emprunter à vingt ou dix pour cent, gagner ces dix ou vingt pour cent avec les capitaux du public, rançonner en grand les industries en s’emparant des matières premières, tendre au fondateur d’une affaire une corde pour le soutenir hors de l’eau jusqu’à ce qu’on ait repêché son entreprise asphyxiée, enfin toutes ces batailles d’écus gagnées constituent la haute politique de l’argent. Certes, il s’y rencontre pour le banquier, comme pour le conquérant, des risques; mais il y a si peu de gens en position de livrer de tels combats que les moutons n’ont rien à y voir. Ces grandes choses se passent entre bergers. Aussi, comme les _exécutés_ (le terme consacré dans l’argot de la Bourse) sont coupables d’avoir voulu trop gagner, prend-on généralement très-peu de part aux malheurs causés par les combinaisons des Nucingens. Qu’un spéculateur se brûle la cervelle, qu’un agent de change prenne la fuite, qu’un notaire emporte les fortunes de cent ménages, ce qui est pis que de tuer un homme; qu’un banquier liquide; toutes ces catastrophes, oubliées à Paris en quelques mois, sont bientôt couvertes par l’agitation quasi marine de cette grande cité. Les fortunes colossales des Jacques Cœur, des _Médici_, des _Ango_ de Dieppe, des _Auffredi_ de La Rochelle, des _Fugger_, des _Tiepolo_, des _Corner_, furent jadis loyalement conquises par des priviléges dus à l’ignorance où l’on était des provenances de toutes les denrées précieuses; mais, aujourd’hui, les clartés géographiques ont si bien pénétré les masses, la concurrence a si bien limité les profits, que toute fortune rapidement faite est: ou l’effet d’un hasard et d’une découverte, ou le résultat d’un vol légal. Perverti par de scandaleux exemples, le bas commerce a répondu, surtout depuis dix ans, à la perfidie des conceptions du haut commerce, par des attentats odieux sur les matières premières. Partout où la chimie est pratiquée, on ne boit plus de vin; aussi l’industrie vinicole succombe-t-elle. On vend du sel falsifié pour échapper au Fisc. Les tribunaux sont effrayés de cette improbité générale. Enfin le commerce français est en suspicion devant le monde entier, et l’Angleterre se démoralise également. Le mal vient, chez nous, de la loi politique. La Charte a proclamé le règne de l’argent, le succès devient alors la raison suprême d’une époque athée. Aussi la corruption des sphères élevées, malgré des résultats éblouissants d’or et leurs raisons spécieuses, est-elle infiniment plus hideuse que les corruptions ignobles et quasi personnelles des sphères inférieures, dont quelques détails servent de comique, terrible si vous voulez, à cette Scène. Les ministères, que toute pensée effraie, ont banni du théâtre les éléments du comique actuel. La bourgeoisie, moins libérale que Louis XIV, tremble de voir venir son _Mariage de Figaro_, défend de jouer le Tartufe politique, et, certes, ne laisserait pas jouer _Turcaret_ aujourd’hui, car Turcaret est devenu souverain. Dès lors, la comédie se raconte et le Livre devient l’arme moins rapide, mais plus sûre, des poètes.

Durant cette matinée, au milieu des allées et venues des audiences, des ordres donnés, des conférences de quelques minutes, qui font du cabinet de Nucingen une espèce de Salle-des-Pas-Perdus financière, un de ses Agents de change lui annonça la disparition d’un membre de la Compagnie, un des plus habiles, un des plus riches, Jacques Falleix, frère de Martin Falleix, et le successeur de Jules Desmarets. Jacques Falleix était l’Agent de change en titre de la maison Nucingen. De concert avec du Tillet et les Keller, le baron avait aussi froidement conjuré la ruine de cet homme que s’il se fût agi de tuer un mouton pour la Pâque.

--_Il ne bouffaid bas dennir_, répondit tranquillement le baron.

Jacques Falleix avait rendu d’énormes services à l’agiotage. Dans une crise, quelques mois auparavant, il avait _sauvé la place_ en manœuvrant avec audace. Mais demander de la reconnaissance aux Loups-cerviers, n’est-ce pas vouloir attendrir, en hiver, les loups de l’Ukraine?

--Pauvre homme! répondit l’Agent de change, il se doutait si peu de ce dénoûment-là qu’il avait meublé, rue Saint-Georges, une petite maison pour sa maîtresse; il y a dépensé cent cinquante mille francs en peintures, en mobilier. Il aimait tant madame du Val-Noble!... Voilà une femme obligée de quitter tout cela... Tout y est dû.

--_Pon! pon!_ se dit Nucingen, _foilà pien le gas de rébarer mes berdes de cede nuid_...--_Il n’a rienne bayé?_ demanda-t-il à l’Agent de change.

--Eh! répondit l’agent, quel est le fournisseur malappris qui n’eût pas fait crédit à Jacques Falleix? Il paraît qu’il y a une cave exquise. Par parenthèse, la maison est à vendre, il comptait l’acheter. Le bail est à son nom. Quelle sottise! Argenterie, mobilier, vins, voiture, chevaux, tout va devenir une valeur de la masse, et qu’est-ce que les créanciers en auront?

--_Fennez temain_, dit Nucingen, _c’haurai été foir dout cela, et zi l’on ne téclare boint te falite, qu’on arranche les avvaires à l’amiaple, che vous charcherai t’ovvrir eine brix résonnaple te ce mopilier, en brenant le pail_...

--Ça pourra se faire très-bien, dit l’Agent de change. Allez-y ce matin, vous trouverez l’un des associés de Falleix avec les fournisseurs qui voudraient se créer un privilége; mais la Val-Noble a leurs factures au nom de Falleix.

Le baron de Nucingen envoya sur-le-champ un de ses commis chez son notaire, Jacques Falleix lui avait parlé de cette maison, qui valait tout au plus soixante mille francs, et il voulut être immédiatement propriétaire, afin d’en exercer le privilége à raison des loyers.

Le caissier (honnête homme!) vint savoir si son maître perdait quelque chose à la faillite de Falleix.

--_Au gondraire, mon pon Volfgang, che fais raddraber sante mile vrans._

--_Hai! gommand?_

--_Hé! ch’aurai la bedide maison gue ce bofre tiaple de Valeix brébarait à sa maîdresse tebuis un an. Ch’aurai le doute en ovvrand cinquande mile vrans aux gréanciers, et maître Gartot, mon nodaire, fa affoir mes ortres pir la méson, gar le brobriédaire ed chêné... Che le saffais, mais je n’affais blis la déde à moi. Tans beu, ma tiffine Esder habidera ein bedid balai... Valeix m’y ha menné: c’esde eine merfeille, et à teux bas d’ici... Ça me fa gomme ein cant._

La faillite de Falleix forçait le baron d’aller à la Bourse; mais il lui fut impossible de quitter la rue Saint-Lazare sans passer par la rue Taitbout; il souffrait déjà d’être resté quelques heures sans Esther, il aurait voulu la garder à ses côtés. Le gain qu’il comptait faire avec les dépouilles de son Agent de change lui rendait la perte des quatre cent mille francs déjà dépensés excessivement légère à porter. Enchanté d’annoncer à _zon anche_ sa translation de la rue Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle serait dans _eine bedid balai_, où des souvenirs ne s’opposeraient plus à leur bonheur, les pavés lui semblaient doux aux pieds, il marchait en jeune homme dans un rêve de jeune homme. Au détour de la rue des Trois-Frères, au milieu de son rêve et du pavé, le baron vit venir à lui Europe, la figure renversée.

--_U fas-ti?_ dit-il.

--Hé! monsieur, j’allais chez vous... Vous aviez bien raison hier! Je conçois maintenant que la pauvre madame devait se laisser mettre en prison pour quelques jours. Mais les femmes se connaissent-elles en finance?... Quand les créanciers de madame ont su qu’elle était revenue chez elle, tous ont fondu sur nous comme sur une proie... Hier, à sept heures du soir, monsieur, on est venu apposer d’affreuses affiches pour vendre son mobilier samedi... Mais ceci n’est rien... Madame, qui est tout cœur, a voulu, dans le temps, obliger ce monstre d’homme, vous savez!

--_Quel monsdre?_

--Eh! bien, celui qu’elle aimait, ce d’Estourny, oh! il était charmant. Il jouait, voilà tout.

--_Ile jhouait afec tes cardes pissaudées..._

--Eh! bien! Et vous?... dit Europe, que faites-vous à la Bourse? Mais laissez-moi dire. Un jour, pour empêcher Georges, soi-disant, de se brûler la cervelle, elle a mis au Mont-de-Piété toute son argenterie, ses bijoux qui n’étaient pas payés. En apprenant qu’elle _avait donné quelque chose_ à un créancier, tous sont venus lui faire une scène... On la menace de la Correctionnelle... Votre ange sur ce banc-là!... n’est-ce pas à faire dresser une perruque de dessus la tête?... Elle fond en larmes, elle parle d’aller se jeter à la rivière... Oh! elle ira.

--_Si che fais fous foir, attieu la Pirse! s’écria Nucingen. Ed ile ed imbossiple que che n’y ale bas, gar ch’y cagnerai queque chausse bir elle.... Fa la galmer: che bayerai ses teddes, ch’irai la foir à quadre heires. Mais, Ichénie, tis-lui qu’elle m’aime ein beu..._

--Comment, un peu, mais beaucoup!... Tenez, monsieur, il n’y a que la générosité pour gagner le cœur des femmes... Certainement, vous auriez économisé peut-être une centaine de mille francs en la laissant aller en prison. Eh! bien, vous n’auriez jamais eu son cœur... Comme elle me le disait:--Eugénie, il a été bien grand, bien large... C’est une belle âme!

--_Elle a tidde ça, Ichénie?_ s’écria le baron.

--Oui, monsieur, à moi-même.

--_Diens, foissi tix luis..._

--Merci... Mais elle pleure en ce moment, elle pleure depuis hier autant que sainte Madeleine a pleuré pendant un mois... Celle que vous aimez est au désespoir, et pour des dettes qui ne sont pas les siennes, encore! Oh! les hommes! ils grugent autant les femmes que les femmes grugent les vieux... allez!

--_Elles sont tuttes gomme ça!... S’encacher!... Eh! l’on ne s’encache chamais... Qu’èle ne zigne blus rien. Che baye, mais si elle tonne angore eine zignadire... Che..._

--Que feriez-vous? dit Europe en se posant.

--_Mon Tié! che né augun bouffoir sur èle... Che fais me mêdre à la déde de ses bedides affres... Fa, fa la gonzoler, et lû tire que tans ein mois elle habidera ein bedid balai._

--Vous avez fait, monsieur le baron, des placements à gros intérêts dans le cœur d’une femme! Tenez... je vous trouve rajeuni, moi qui ne suis que la femme de chambre, et j’ai souvent vu ce phénomène... c’est le bonheur... le bonheur a un certain reflet... Si vous avez quelques débours, ne les regrettez pas... vous verrez ce que ça rapporte. D’abord, je l’ai dit à madame: elle serait la dernière des dernières, _une traînée_, si elle ne vous aimait pas, car vous la retirez d’un enfer... Une fois qu’elle n’aura plus de soucis, vous la connaîtrez. Entre nous, je puis vous l’avouer, la nuit où elle pleurait tant... Que voulez-vous?... on tient à l’estime d’un homme qui va nous entretenir... elle n’osait pas vous dire tout cela... elle voulait se sauver.

--_Se soffer!_ s’écria le baron effrayé de cette idée. _Mais la Pirse, la Pirse. Fa, fa, che n’andre boint... Mais que che la foye à la venêdre... sa fue me donnera tu cuer..._

Esther sourit à monsieur de Nucingen quand il passa devant la maison, et il s’en alla pesamment en se disant:--_Cède ein anche!_ Voici comment s’y était pris Europe pour obtenir ce résultat impossible. Vers deux heures et demie, Esther avait fini de s’habiller comme quand elle attendait Lucien, elle était délicieuse; en la voyant ainsi, Prudence lui dit, en regardant à la fenêtre: «Voilà monsieur!» La pauvre fille se précipita, croyant voir Lucien, et vit Nucingen.

--Oh! quel mal tu me fais! dit-elle.

--Il n’y avait que ce moyen-là de vous donner l’air de faire attention à un pauvre vieillard qui va payer vos dettes, répondit Europe, car enfin elles vont être toutes payées.

--Quelles dettes? s’écria cette créature qui ne pensait qu’à retenir son amour à qui des mains terribles donnaient la volée.

--Celles que monsieur Carlos a faites à madame.

--Comment! voici près de quatre cent cinquante mille francs! s’écria Esther.

--Vous en avez encore pour cent cinquante mille francs; mais il a très-bien pris tout cela, le baron... il va vous tirer d’ici, vous mettre _tans ein bedid balai_... Ma foi! vous n’êtes pas malheureuse!... A votre place, puisque vous tenez cet homme-là par le bon bout, quand vous aurez satisfait Carlos, je me ferais donner une maison et des rentes. Madame est certes la plus belle femme que j’aie vue, et la plus engageante, mais la laideur vient si vite! j’ai été fraîche et belle, et me voilà. J’ai vingt-trois ans, presque l’âge de madame, et je parais dix ans de plus... Une maladie suffit... Eh! bien, quand on a une maison à Paris et des rentes, on ne craint pas de finir dans la rue...