La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 48
Pendant quelque temps Lucien fut assidu, par ordre de son terrible Mentor, auprès de madame de Sérizy. En effet, Lucien ne devait pas être soupçonné d’avoir une fille entretenue pour maîtresse. Il trouva d’ailleurs dans le plaisir d’être aimé, dans l’entraînement d’une vie mondaine, une force d’emprunt pour s’étourdir. Il obéissait à mademoiselle Clotilde de Grandlieu en ne la voyant plus qu’au Bois ou aux Champs-Élysées.
Le lendemain du jour où Esther fut enfermée dans la maison du Garde, l’être, pour elle problématique et terrible qui lui pesait sur le cœur, vint lui proposer de signer en blanc trois papiers timbrés, aggravés de ces mots tortionnaires: _Accepté pour soixante mille francs_, sur le premier;--_Accepté pour cent vingt mille francs_, sur le second;--_Accepté pour cent vingt mille francs_, sur le troisième. En tout trois cent mille francs d’acceptations. En mettant _bon pour_, vous faites un simple billet. Le mot _accepté_ constitue la lettre de change et vous soumet à la contrainte par corps. Ce mot fait encourir à celui qui le signe imprudemment cinq ans de prison, une peine que le tribunal de police correctionnelle n’inflige presque jamais, et que la cour d’assises applique à des scélérats. La loi sur la contrainte par corps est un reste des temps de barbarie qui joint à sa stupidité le rare mérite d’être inutile, en ce qu’elle n’atteint jamais les fripons (_Voir_ ILLUSIONS PERDUES).
--Il s’agit, dit l’Espagnol à Esther, de tirer Lucien d’embarras: nous avons soixante mille francs de dettes, et avec ces trois cent mille francs nous nous en tirerons peut-être.
Après avoir antidaté de six mois les lettres de change, l’abbé les fit tirer sur Esther par un _homme incompris de la police correctionnelle_, et dont les aventures, malgré le bruit qu’elles ont fait, furent bientôt oubliées, perdues, couvertes par le tapage de la grande symphonie de juillet 1830.
Ce jeune homme, un des plus audacieux chevaliers d’industrie, fils d’un huissier de Boulogne près Paris, se nomme Georges-Marie Destourny. Le père, obligé de vendre sa charge en des circonstances peu prospères, laissa, vers 1824, son fils sans aucune ressource après lui avoir donné cette brillante éducation, la folie des petits bourgeois pour leurs enfants. A vingt-trois ans, le jeune et brillant élève en droit avait déjà renié son père en écrivant ainsi son nom sur ses cartes:
GEORGES D’ESTOURNY.
Cette carte donnait à son personnage un parfum d’aristocratie. Ce fashionable eut l’audace de prendre tilbury, groom, et de hanter les clubs. Un mot expliquera tout: il faisait des affaires à la Bourse avec l’argent des femmes entretenues dont il était le confident. Enfin il succomba devant la Police correctionnelle, où il comparut accusé de se servir de cartes trop heureuses; il avait des complices, des jeunes gens corrompus par lui, ses séides obligés, les compères de son élégance et de son crédit. Obligé de fuir, il négligea de payer ses différences à la Bourse. Tout Paris, le Paris des loups-cerviers et des clubs, des boulevards et des industriels, tremblait encore de cette double affaire. Au temps de sa splendeur, Georges d’Estourny, joli garçon, bon enfant surtout, généreux comme un chef de voleurs, avait protégé la Torpille pendant quelques mois. Le faux Espagnol basa sa spéculation sur l’accointance d’Esther avec ce célèbre escroc, accident particulier aux femmes de cette classe. Georges d’Estourny, dont l’ambition s’était enhardie avec le succès, avait pris sous sa protection un homme venu du fond d’un département pour faire des affaires à Paris, et que le parti libéral voulait indemniser de condamnations encourues avec courage dans la lutte de la Presse contre le Gouvernement de Charles X, dont la persécution s’était ralentie pendant le ministère Martignac. On avait alors gracié le sieur Cérizet, ce gérant responsable, surnommé le Courageux-Cérizet. Or, Cérizet, patronné pour la forme par les sommités de la Gauche, fonda une maison qui tenait à la fois à l’agence d’affaires, à la Banque et à la maison de commission. Ce fut une de ces positions qui ressemblent, dans le commerce, à ces domestiques annoncés dans les Petites-Affiches, comme pouvant et sachant tout faire. Cérizet fut très-heureux de se lier avec Georges d’Estourny, qui le forma. Esther, en vertu de l’anecdote sur Ninon, pouvait passer pour être la fidèle dépositaire d’une portion de la fortune de Georges d’Estourny. Un endos en blanc signé _Georges d’Estourny_ rendit Carlos Herrera maître des valeurs qu’il avait créées. Ce faux n’avait aucun danger du moment où, soit mademoiselle Esther, soit quelqu’un pour elle, pouvait ou devait payer. Après avoir pris des renseignements sur la maison Cérizet, Jacques Collin y reconnut l’un de ces personnages obscurs décidés à faire fortune, mais... légalement. Cérizet, le vrai dépositaire de d’Estourny, restait nanti de sommes importantes alors engagées dans la Hausse, à la Bourse, et qui permettaient à Cérizet de se dire banquier. Tout cela se fait à Paris; on méprise un homme, on n’en méprise pas l’argent. L’abbé se rendit chez Cérizet dans l’intention de le travailler à sa manière, car il se trouvait par hasard maître de tous les secrets de ce digne associé de d’Estourny. Le Courageux-Cérizet demeurait dans un entresol, rue du Gros-Chenet, et l’abbé, qui se fit mystérieusement annoncer comme venant de la part de Georges d’Estourny, surprit le soi-disant banquier pâle de cette annonce. L’abbé vit, dans un modeste cabinet, un petit homme à cheveux rares et blonds, et reconnut en lui, d’après la description que lui en avait faite Lucien, le judas de David Séchard.
--Pouvons-nous parler ici sans crainte d’être entendus? dit l’Espagnol métamorphosé subitement en Anglais à cheveux rouges, à lunettes bleues, aussi propre, aussi net qu’un puritain allant au Prêche.
--Et pourquoi, monsieur? dit Cérizet. Qui êtes-vous?
--Monsieur William Barker, créancier de monsieur d’Estourny; mais je vais démontrer la nécessité de fermer vos portes, puisque vous le désirez. Nous savons, monsieur, quelles ont été vos relations avec les Petit-Claud, les Cointet et les Séchard d’Angoulême...
A ces mots, Cérizet s’élança vers la porte et la ferma, revint à une autre porte qui donnait dans une chambre à coucher, la verrouilla; puis il dit à l’inconnu:--Plus bas, monsieur! Et il examina le faux Anglais en lui disant:--Que voulez-vous de moi?...
--Mon Dieu! reprit William Barker, chacun pour soi, dans ce monde. Vous avez les fonds de ce drôle de d’Estourny... Rassurez-vous, je ne viens pas vous les demander; mais, pressé par moi, ce fripon qui mérite la corde, entre nous, m’a donné ces valeurs en me disant qu’il pouvait y avoir quelque chance de les réaliser; et, comme je ne veux pas poursuivre en mon nom, il m’a dit que vous ne me refuseriez pas le vôtre.
Cérizet regarda la lettre de change, et dit:--Mais il n’est plus à Francfort...
--Je le sais, répondit le faux Barker, mais il pouvait encore y être à la date de ces traites...
--Mais je ne veux pas être responsable, dit Cérizet...
--Je ne vous demande pas ce sacrifice, reprit le faux Anglais; vous pouvez être chargé de les recevoir. Acquittez-les, et je me charge d’opérer le recouvrement.
--Je suis étonné de voir à d’Estourny autant de défiance de moi, reprit Cérizet.
--Il sait bien des choses, répondit l’Espagnol; mais ne le blâmez pas d’avoir mis ses œufs dans plusieurs paniers.
--Est-ce que vous croiriez?... demanda le petit faiseur d’affaires en rendant au faux Anglais les lettres de change acquittées et en règle.
--... Je crois que vous garderez bien ses fonds? dit le faux Anglais, j’en suis sûr! ils sont déjà jetés sur le tapis vert de la Bourse.
--Ma fortune est intéressée à...
--A les perdre ostensiblement, dit William Barker.
--Monsieur!... s’écria Cérizet.
--Tenez, mon cher monsieur Cérizet, dit froidement Barker en interrompant Cérizet, vous me rendriez un service en me facilitant cette rentrée. Ayez la complaisance de m’écrire une lettre où vous disiez que vous me remettez ces valeurs acquittées pour le compte de d’Estourny, et que l’huissier poursuivant devra considérer le porteur de la lettre comme le possesseur de ces trois traites.
--Voulez-vous me dire vos noms?
--Pas de nom! répondit le faux Anglais. Mettez: _Le porteur de cette lettre et des valeurs_... Vous allez être bien payé de cette complaisance...
--Et comment?... dit Cérizet.
--Par un seul mot. Vous resterez en France, n’est-ce pas?...
--Oui, monsieur.
--Eh! bien, jamais Georges d’Estourny n’y rentrera.
--Et pourquoi?
--Il y a plus de cinq personnes qui, à ma connaissance, l’assassineraient, et il le sait.
--Je ne m’étonne plus qu’il me demande de quoi faire une pacotille pour les Indes! s’écria Cérizet. Et il m’a malheureusement obligé d’engager tout dans les fonds. Nous sommes déjà débiteurs de différences. Je vis au jour le jour.
--Tirez votre épingle du jeu!
--Ah! si j’avais su cela plus tôt! s’écria Cérizet. J’ai manqué ma fortune...
--Un dernier mot?... dit Barker. Discrétion!... vous en êtes capable; mais, ce qui peut-être est moins sûr, fidélité. Nous nous reverrons, et je vous ferai faire fortune.
Après avoir jeté dans cette âme de boue un espoir qui devait en assurer la discrétion pendant long-temps, Barker se rendit chez un huissier sur lequel il pouvait compter, et le chargea d’obtenir des jugements définitifs contre Esther.--On payera, dit-il à l’huissier, c’est une affaire d’honneur, nous voulons seulement être en règle. Il fit représenter mademoiselle Esther au Tribunal de Commerce pour que les jugements fussent contradictoires. L’huissier, prié d’agir poliment, mit sous enveloppe tous les actes de procédure, vint saisir lui-même le mobilier, rue Taitbout, où il fut reçu par Europe. La contrainte par corps une fois dénoncée, Esther fut ostensiblement sous le coup de trois cents et quelques mille francs de dettes indiscutables. Jacques Collin ne fit pas en ceci de grands frais d’invention. Ce vaudeville des fausses dettes se joue à Paris très-souvent. Il y existe des _sous_-Gobseck, des _sous_-Gigonnet qui, moyennant une prime, se prêtent à ce _calembour_, car ils plaisantent de ce tour. Tout, en France, se fait en riant. On rançonne ainsi, soit des parents récalcitrants, soit des passions qui lésineraient, mais qui tous, devant une nécessité flagrante ou quelque prétendu déshonneur, _s’exécutent_. Maxime de Trailles avait usé très-souvent de ce moyen, renouvelé des comédies du vieux répertoire. Seulement Carlos Herrera, qui voulait sauver et l’honneur de sa robe et celui de Lucien, avait eu recours à un faux sans aucun danger, mais assez souvent pratiqué pour qu’en ce moment la Justice s’en émeuve. Il se tient, dit-on, une Bourse des effets faux aux environs du Palais-Royal, où, pour trois francs, on vous donne une signature.
Avant d’entamer la question de ces cent mille écus destinés à faire sentinelle à la porte de la chambre à coucher, Carlos se promit de faire payer, au préalable, cent mille autres francs à monsieur de Nucingen. Voici comment. Par ses ordres, Asie se posa, vis-à-vis de l’amoureux baron, en vieille femme au courant des affaires de la belle inconnue. Jusqu’à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d’usuriers; mais on a oublié l’usurière, la madame _La Ressource_ d’aujourd’hui, personnage excessivement curieux, appelée décemment _marchande à la toilette_, et qu’allait jouer la féroce Asie, à qui Carlos trouva le physique de l’emploi.--Tu t’appelleras madame _de Saint-Estève_, lui dit-il. L’abbé voulut voir Asie habillée. La fausse entremetteuse vint en robe de damas à fleurs, provenant de rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette en dentelles magnifiques, mais éraillées, et un affreux chapeau; mais elle était chaussée en souliers de peau d’Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l’effet d’un bourrelet de soie noire à jour.
--Et la boucle de ma ceinture! dit-elle en montrant une orfévrerie suspecte que repoussait son ventre de cuisinière. Hein! quel genre! Et mon tour... comme il m’enlaidit gentiment!
--Sois mielleuse d’abord, lui dit Carlos, sois craintive presque, défiante comme une chatte; et fais surtout rougir le baron d’avoir employé la Police sans que tu paraisses avoir à trembler devant les agents. Enfin donne à entendre _à la pratique_, en termes plus ou moins clairs, que tu défies toutes les polices du monde de savoir où se trouve la belle. Cache bien tes traces... Quand le baron t’aura donné le droit de lui frapper sur le ventre en l’appelant:--Gros corrompu! deviens insolente et fais-le aller comme un laquais.
Menacé de ne plus revoir l’entremetteuse s’il se livrait au moindre espionnage, Nucingen voyait Asie en allant à la Bourse, à pied, mystérieusement, dans un misérable entresol de la rue Neuve-Saint-Marc, un appartement prêté; par qui? le baron ne put jamais obtenir la moindre lumière à ce sujet... Ces boueux sentiers, combien de fois les millionnaires amoureux les ont-ils côtoyés, et avec quelles délices! les pavés de Paris le savent. Madame de Saint-Estève fit arriver, d’espérance en désespoir, en relayant l’un par l’autre, le baron à vouloir être mis au courant de tout ce qui concernait l’inconnue, _à tout prix_!....
Pendant ce temps, l’huissier marchait, et marchait d’autant mieux que, ne trouvant aucune résistance chez Esther, il agissait dans les délais légaux, sans perdre vingt-quatre heures.
Lucien, conduit par l’abbé, visita cinq ou six fois la récluse à Saint-Germain. Le féroce conducteur de ces machinations avait jugé ces entrevues nécessaires pour empêcher Esther de dépérir, car sa beauté passait à l’état de capital. Au moment de quitter la maison du Garde, il amena Lucien et la pauvre courtisane au bord d’un chemin désert, à un endroit d’où l’on voyait Paris, et où personne ne pouvait les entendre. Tous trois ils s’assirent au soleil levant, sous un tronçon de peuplier abattu devant ce paysage, un des plus magnifiques du monde, et qui embrasse le cours de la Seine, Montmartre, Paris, Saint-Denis.
--Mes enfants, dit Carlos, votre rêve est fini. Toi, ma petite, tu ne reverras plus Lucien; ou, si tu le vois, tu dois l’avoir connu, il y a cinq ans, pendant quelques jours seulement.
--Voilà donc ma mort arrivée! dit-elle sans verser une larme.
--Eh! voilà cinq ans que tu es malade, reprit l’abbé. Suppose-toi poitrinaire, et meurs sans nous ennuyer de tes élégies. Mais tu vas voir que tu peux encore vivre, et très-bien!... Laisse-nous, Lucien, va cueillir des _sonnets_, dit-il en lui montrant un champ à quelques pas d’eux.
Lucien jeta sur Esther un regard mendiant, un de ces regards propres à ces hommes faibles et avides, pleins de tendresse dans le cœur et de lâcheté dans le caractère. Esther lui répondit par un signe de tête qui voulait dire:--Je vais écouter le bourreau pour savoir comment je dois poser ma tête sous la hache, et j’aurai le courage de bien mourir. Ce fut si gracieux et, en même temps, si plein d’horreur, que le poète pleura; Esther courut à lui, le serra dans ses bras, but cette larme et lui dit:--Sois tranquille! un de ces mots qui se disent avec les gestes et les yeux, avec la voix du délire.
Carlos se mit à expliquer nettement, sans ambiguïté, souvent avec d’horribles mots propres, la situation critique de Lucien, sa position à l’hôtel de Grandlieu, sa belle vie s’il triomphait, et enfin la nécessité pour Esther de se sacrifier à ce magnifique avenir.
--Que faut-il faire? s’écria-t-elle fanatisée.
--M’obéir aveuglément, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous plaindre? Il ne tiendra qu’à vous de vous faire un beau sort. Vous allez devenir ce que sont Tullia, Florine, Mariette et la Val-Noble, vos anciennes amies, la maîtresse d’un homme riche que vous n’aimerez pas. Une fois nos affaires faites, notre amoureux est assez riche pour vous rendre heureuse....
--Heureuse!... dit-elle en levant les yeux au ciel.
--Vous avez eu cinq ans de paradis, reprit-il. Ne peut-on vivre avec de pareils souvenirs?...
--Je vous obéirai, répondit-elle en essuyant une larme dans le coin de ses yeux. Ne vous inquiétez pas du reste! Vous l’avez dit, mon amour est une maladie mortelle.
--Ce n’est pas tout, reprit Carlos, il faut rester belle. A vingt-deux ans et demi, vous êtes à votre plus haut point de beauté, grâce à votre bonheur. Enfin, redevenez surtout la Torpille. Soyez espiègle, dépensière, rusée, sans pitié pour le millionnaire que je vous livre. Écoutez!... cet homme a été sans pitié pour bien du monde, il s’est engraissé des fortunes de la veuve et de l’orphelin, vous serez leur Vengeance!... Asie viendra vous prendre en fiacre, et vous serez à Paris ce soir. Si vous laissiez soupçonner vos liaisons depuis six ans avec Lucien, autant vaudrait lui tirer un coup de pistolet dans la tête. On vous demandera ce que vous êtes devenue: vous répondrez que vous avez été emmenée en voyage par un Anglais excessivement jaloux. Vous avez eu jadis assez d’esprit pour bien _blaguer_, retrouvez tout cet esprit-là...
Avez-vous jamais vu un radieux cerf-volant, ce géant des papillons de l’enfance, tout chamarré d’or, planant dans les cieux?... Les enfants oublient un moment la corde, un passant la coupe: le météore _donne_, en langage de collége, _une tête_, et il tombe avec une effrayante rapidité. Telle Esther en entendant Carlos.
DEUXIÈME PARTIE.
A COMBIEN L’AMOUR REVIENT AUX VIEILLARDS.
Depuis huit jours, Nucingen allait marchander la livraison de celle qu’il aimait, presque tous les jours, dans l’entresol de la rue Neuve-Saint-Marc. Là trônait Asie entre les plus belles parures arrivées à cette phase horrible où les robes ne sont plus des robes et ne sont pas encore des haillons. Le cadre était en harmonie avec la figure que cette femme se composait, car ces boutiques sont une des plus sinistres particularités de Paris. On y voit des défroques que la Mort y a jetées de sa main décharnée, et l’on entend alors le râle d’une phthisie sous un châle, comme on y devine l’agonie de la misère sous une robe lamée d’or. Les atroces débats entre le Luxe et la Faim sont écrits là sur de légères dentelles. On y retrouve la physionomie d’une reine sous un turban à plumes dont la pose rappelle et rétablit presque la figure absente. C’est le hideux dans le joli! Le fouet de Juvénal, agité par les mains officielles du commissaire-priseur, éparpille les manchons pelés, les fourrures flétries des Messalines aux abois. C’est un fumier de fleurs où, çà et là, brillent des roses coupées d’hier, portées un jour, et sur lequel est toujours accroupie une vieille, la cousine-germaine de l’usure, l’Occasion chauve, édentée, et prête à vendre le contenu, tant elle a l’habitude d’acheter le contenant, la robe sans la femme ou la femme sans la robe! Asie était là, comme l’argousin dans le Bagne, comme un vautour au bec rougi sur des cadavres, au sein de son élément; plus affreuse que ces sauvages horreurs qui font frémir les passants étonnés quelquefois de rencontrer un de leurs plus jeunes et frais souvenirs pendus dans le sale vitrage derrière lequel grimace une vraie Saint-Estève retirée.
D’irritations en irritations et de dix mille en dix mille francs, le banquier était arrivé à offrir soixante mille francs à madame de Saint-Estève, qui lui répondit par un refus grimacé à désespérer un macaque. Après une nuit agitée, après avoir reconnu combien Esther portait de désordre dans ses idées, après avoir réalisé des gains inattendus à la Bourse, il vint enfin un matin avec l’intention de lâcher les cent mille francs demandés par Asie, mais il voulait lui soutirer une foule de renseignements.
--Tu te décides donc, mon gros farceur? lui dit Asie en lui tapant sur l’épaule.
La familiarité la plus déshonorante est le premier impôt que ces sortes de femmes prélèvent sur les passions effrénées ou sur les misères qui se confient à elles; elles ne s’élèvent jamais à la hauteur du client, elles le font asseoir côte à côte auprès d’elles sur leur tas de boue. Asie, comme on le voit, obéissait admirablement à son maître.
--_Il le vaud pien_, dit Nucingen.
--Et tu n’es pas volé, répondit Asie. On a vendu des femmes plus cher que tu ne payeras celle-là, relativement. Il y a femme et femme! De Marsay a donné de Coralie soixante mille francs. Celle que tu veux a coûté cent mille francs de première main: mais pour toi, vois-tu, vieux corrompu, c’est une affaire de convenance.
--_Mèz ù ed-elle?_
--Ah! tu la verras. Je suis comme toi: donnant, donnant!... Ah! çà, mon cher, _ta passion_ a fait des folies. Ces jeunes filles, ça n’est pas raisonnable. La princesse est en ce moment ce que nous appelons une belle de nuit...
--_Eine pelle..._
--Allons, vas-tu faire le jobard?... Elle a Louchard à ses trousses. Je lui ai prêté, moi, cinquante mille francs...
--_Finte-sinte! tis tonc_, s’écria le banquier.
--Parbleu, vingt-cinq pour cinquante, ça va sans dire, répondit Asie. Cette femme-là, faut lui rendre justice, c’est la probité même! Elle n’avait plus que sa personne, elle m’a dit: Ma petite madame Saint-Estève, je suis poursuivie, il n’y a que vous qui puissiez m’obliger, donnez-moi vingt mille francs, et je vous les hypothèque sur mon cœur... Oh! elle a un joli cœur... Il n’y a que moi qui sache où elle est. Une indiscrétion me coûterait mes vingt mille francs... Auparavant, elle demeurait rue Taitbout. Avant de s’en aller de là... (--son mobilier était saisi...--rapport aux frais.--Ces gueux d’huissiers!...--Vous savez, vous qui êtes un fort de la Bourse!)--Eh! bien, pas bête, elle a loué pour deux mois son appartement à une Anglaise, une femme superbe qu’avait ce petit chose... Rubempré, pour amant, et il en était si jaloux qu’il la faisait promener la nuit... Mais, comme on va vendre le mobilier, l’Anglaise a déguerpi, d’autant plus qu’elle était trop chère pour un petit criquet comme Lucien...
--_Vus vaides la panque_, dit Nucingen.
--En nature, dit Asie. Je prête aux jolies femmes; et ça rend, car on escompte deux valeurs à la fois.
Asie s’amusait à _charger_ le rôle des revendeuses à la toilette qui sont bien âpres, mais plus patelines, plus douces que la Malaise, et qui justifient leur commerce par des raisons pleines de beaux motifs. Asie se posa comme ayant perdu ses illusions, cinq amants, ses enfants, et se laissant _voler_! Elle montra de temps en temps des reconnaissances du Mont-de-Piété, pour prouver combien son commerce comportait de mauvaises chances. Elle se donna pour gênée, endettée. Enfin, elle fut si naïvement hideuse que le baron finit par croire au personnage qu’elle représentait.
--_Eh! pien, si che lâge les sante mille, ù la ferrai-che?_ dit-il en faisant le geste d’un homme décidé à tous les sacrifices.
--Mon gros père, tu viendras ce soir, avec ta voiture, par exemple, en face le Gymnase. C’est le chemin, dit Asie. Tu t’arrêteras au coin de la rue Sainte-Barbe. Je serai là en vedette, nous irons trouver mon hypothèque à cheveux noirs... Oh! elle a de beaux cheveux, mon hypothèque! En ôtant son peigne, Esther se trouve à couvert comme sous un pavillon. Mais si tu te connais aux chiffres, tu m’as l’air assez jobard sur le reste; je te conseille de bien cacher la petite, car on te la fourre à Sainte-Pélagie, et vivement, le lendemain, si on la trouve... et... on la cherche.
--_Ne bourraid-on boind rageder les pilets?_ dit l’incorrigible Loup-cervier.
--L’huissier les a... mais il n’y a pas mèche. L’enfant a évu une passion et a mangé un dépôt qu’on lui redemande. Ah! dam! c’est un peu farceur un cœur de vingt-deux ans.
--_Pon, pon, ch’arrancherai ça_, dit Nucingen en prenant son air finaud. _Il ède pien endentu que che serai son brodecdère._