La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 47

Chapter 473,810 wordsPublic domain

--Si madame sort cette nuit sans elle, dit Georges à son maître dont les yeux brillaient comme des escarboucles, elle viendra sur les dix heures.

--_Pon! ti fientras m’habiler à neiff eires... me goîver; gar che feusse êdre auzi pien que bossiple... Che grois que che gombaraidrai teffant ma maidresse, u l’archante ne seraid bas l’archante..._

De midi à une heure, le baron teignit ses cheveux et ses favoris. A neuf heures, le baron, qui prit un bain avant le dîner, fit une toilette de marié, se parfuma, s’adonisa. Madame de Nucingen, avertie de cette métamorphose, se donna le plaisir de voir son mari.

--Mon Dieu! dit-elle, êtes-vous ridicule!... Mais mettez donc une cravate de satin noir, à la place de cette cravate blanche qui fait paraître vos favoris encore plus durs. Et, d’ailleurs, c’est _Empire_, c’est vieux bonhomme, et vous vous donnez l’air d’un ancien Conseiller au Parlement. Otez donc vos boutons en diamant, qui valent chacun cent mille francs; cette singesse vous les demanderait, vous ne pourriez pas les refuser; et pour les offrir à une fille, autant les mettre à mes oreilles.

Le pauvre financier, frappé de la justesse des remarques de sa femme, lui obéissait en rechignant.

--_Ritiquile! ritiquile!... Che ne fous ai chamais tidde que visse édiez ritiquile quand vis vis meddiez te fodre miex bir fodre bedid mennesier de Rasdignac._

--Je l’espère bien que vous ne m’avez jamais trouvée ridicule. Suis-je femme à faire de pareilles fautes d’orthographe dans une toilette? Voyons, tournez-vous!... Boutonnez votre habit jusqu’en haut, comme fait le duc de Maufrigneuse, en laissant libres les deux dernières boutonnières d’en haut. Enfin, tâchez de vous rendre jeune.

--Monsieur, dit Georges, voici mademoiselle Eugénie.

--_Attieu, montame..._ s’écria le banquier. Il reconduisit sa femme jusqu’au delà des limites de leurs appartements respectifs, pour être certain qu’elle n’écouterait pas la conférence. En revenant, il prit par la main Europe, et l’amena dans sa chambre avec une sorte de respect ironique:--_Hé! pien, ma beddide, fus êdes pien héreize, gar vis êdes au serfice te la blis cholie phâme de l’inifers... Fodre fordine éd vaidde, si vis foulez barler bir moi, êdre tans mes eindereds._

--C’est ce que je ne ferais pas pour dix mille francs, s’écria Europe. Vous comprenez, monsieur le baron, que je suis avant tout une honnête fille...

--_Ui. Ghe gomde pien bayer fodre onêdedé. C’ed ce g’on abbèle, tans le gommerce, la guriosidé._

--Ensuite, ce n’est pas tout, dit Europe. Si monsieur ne plaît pas à madame, et il y a de la chance! elle se fâche, je suis renvoyée, et ma place me vaut mille francs par an.

--_Le gabidal te mile vrancs ed te fint mile vrancs, et si che fus les tonne, fus ne berterez rien._

--Ma foi, si vous le prenez sur ce ton-là, mon gros père, dit Europe, ça change joliment la question. Où sont-ils?...

--_Foissi_, répondit le baron en montrant un à un les billets de banque.

Il regarda chaque éclair que chaque billet faisait jaillir des yeux d’Europe, et qui révélait la concupiscence à laquelle il s’attendait.

--Vous payez la place, mais l’honnêteté, la conscience?... dit Europe en levant sa mine fûtée et lançant au baron un regard _seria-buffa_.

--_La gonzience ne faud bas la blace; mais, meddons saint mîlle vrancs de blis_, dit-il en ajoutant cinq billets de mille francs.

--Non, vingt mille francs pour la conscience, et cinq mille pour la place, si je la perds...

--_Gomme fus futrez..._ dit-il en ajoutant les cinq billets. _Mais bir les cagner, il vaut me gager tans la jampre te da maidresse bentant la nouid, quand elle sera séle..._

--Si vous voulez m’assurer de ne jamais dire qui vous a introduit, j’y consens. Mais je vous préviens d’une chose: madame est forte comme Turc, elle aime monsieur de Rubempré comme une folle, et vous lui remettriez un million en billets de banque, que vous ne lui feriez pas commettre une infidélité!... C’est bête, mais elle est ainsi quand elle aime, elle est pire qu’une honnête femme, quoi? Quand elle va se promener dans les bois avec monsieur, il est rare que monsieur reste à la maison; elle y est allée ce soir, je puis donc vous cacher dans ma chambre. Si madame revient seule, je vous viendrai chercher; vous vous tiendrez dans le salon, je ne fermerai pas la porte de la chambre, et le reste... dame! le reste, ça vous regarde... Préparez-vous!

--_Che te tonnerai les fint-sainte mile vrancs tans le salon... tonnant, tonnant._

--Ah! dit Europe, vous n’êtes pas plus défiant que ça?... Excusez du peu...

--_Di auras pien des ogassions te me garodder... Ni verons gonnaissance..._

--Eh! bien, soyez rue Taitbout à minuit; mais prenez alors trente mille francs sur vous. L’honnêteté d’une femme de chambre se paie, comme les fiacres, beaucoup plus cher, passé minuit.

--_Bar britence, che de tonnerai ein pon sur la Panque..._

--Non, non, dit Europe, des billets, ou rien ne va...

A une heure du matin, le baron de Nucingen, caché dans la mansarde où couchait Europe, était en proie à toutes les anxiétés d’un homme en bonne fortune. Il vivait, son sang lui semblait bouillant à ses orteils, et sa tête allait éclater comme une machine à vapeur trop chauffée.

--_Che chouissais moralement pire blis de sant mille égus_, dit-il à du Tillet en lui racontant cette aventure. Il écouta les moindres bruits de la rue, il entendit, à deux heures du matin, la voiture de sa maîtresse dès le boulevard. Son cœur battit à soulever la soie du gilet, quand la grande porte tourna sur ses gonds: il allait donc revoir la céleste, l’ardente figure d’Esther!... Il reçut dans le cœur le bruit du marchepied et le claquement de la portière. L’attente du moment suprême l’agitait plus que s’il se fût agi de perdre sa fortune.

--_Ha!_ s’écria-t-il, _c’esde fifre ça! C’esde trob fifre même, che ne serai gabaple te rienne te dude!_

Un quart d’heure après, Europe monta.

--Madame est seule, descendez... Surtout, ne faites pas de bruit, gros éléphant!

--_Cros élevant!_ répéta-t-il en riant et marchant comme sur des barres de fer rouge.

Europe allait en avant, un bougeoir à la main.

--_Diens, gonde-les_, dit le baron en tendant à Europe les billets de banque quand il fut dans le salon.

Europe prit les trente billets d’un air sérieux, et sortit en enfermant le banquier. Nucingen alla droit dans la chambre, où il trouva la belle Anglaise qui lui dit:--Serait-ce toi, Lucien?...

--_Non, pelle envant_, s’écria Nucingen qui n’acheva pas.

Il resta stupide en voyant une femme absolument le contraire d’Esther: du blond là où il avait vu du noir, de la faiblesse là où il admirait de la force! la douce nuit là où scintillait le soleil de l’Arabie.

--Ah çà! d’où venez-vous?... qui êtes-vous?... dit l’Anglaise en sonnant sans que les sonnettes fissent aucun bruit.

--_Chai godonné les sonneddes, mais n’ayez poind beurre... chez fais m’en aller_, dit-il. _Foilà drende mile vrancs te cheddés tans l’eau. Fus êdes pien la maîdresse te mennesier Licien te Ripembré?_

--Un peu, mon neveu, dit l’Anglaise qui parlait bien le français. _Mais ki ed-dû, doi?_ fit-elle en imitant le parler de Nucingen.

--_Ein ôme pien addrabé!_... répondit-il piteusement.

--_Esd-on addrabé bir afoir eine cholie phâme?_ demanda-t-elle en plaisantant.

--_Bermeddez-moi te fis enfoyer temain eine barure, bir fus rabbeler le paron ti Nichenguenne._

--_Gonnais bas!_... fit-elle en riant comme une folle; mais la parure sera bien reçue, mon gros violateur de domicile.

--_Fis le gonnaidrez? Attié, montame. Fis êdes un morzo te roi; mais je ne soui qu’ein bofre panquier té soizande ans bassés, et fis m’affez vaide combrentre gombien la phâme que ch’aime a te buissance, buisque fodre paudé sirhimaine n’a bas pi me la vaire ûplier..._

--_Tiens, ce êdre chentile ze que fis me tides là_, répondit l’Anglaise.

--_Ze n’esd pas si chentile que zelle qui me l’einsbire..._

--Vous parliez de _drande_ mille francs... à qui les avez-vous donnés?

--_A fodre goguine te phâme te jampre..._

L’Anglaise sonna, Europe n’était pas loin.

--Oh! s’écria Europe, un homme dans la chambre de madame, et qui n’est pas monsieur!... Quelle horreur!

--Vous a-t-il donné trente mille francs pour y être introduit?

--Non, madame; car, à nous deux, nous ne les valons pas...

Et Europe se mit à crier au voleur d’une si dure façon, que le banquier effrayé gagna la porte, d’où Europe le fit rouler par les escaliers...

--Gros scélérat, lui cria-t-elle, vous me dénoncez à ma maîtresse! Au voleur!... au voleur!

L’amoureux baron, au désespoir, put regagner sans avanie sa voiture qui stationnait sur le boulevard; mais il ne savait plus à quel espion se vouer.

--Est-ce que, par hasard, madame voudrait m’ôter mes profits?... dit Europe en revenant comme une furie vers l’Anglaise.

--Je ne sais pas les usages de France, dit l’Anglaise.

--Mais c’est que je n’ai qu’un mot à dire à monsieur pour faire mettre madame à la porte demain, répondit insolemment Europe.

--_Cedde zagrée fâme te jampre_, dit le baron à Georges qui demanda naturellement à son maître s’il était content, _m’a ghibbé drande mile vrancs..., mais c’esd te ma vôde, ma drès crande vôde!..._

--Ainsi la toilette de monsieur ne lui a pas servi. Diable! je ne conseille pas à monsieur de prendre pour rien ses pastilles...

--_Chorche, che meirs te tesesboir... Chai vroit... Chai de la classe au cuer... Plis d’Esder, mon hami._

Georges était toujours l’ami de son maître dans les grandes circonstances.

Deux jours après cette scène, que la jeune Europe venait de dire beaucoup plus plaisamment qu’on ne peut la raconter, car elle y ajouta sa mimique, le faux Espagnol déjeunait en tête-à-tête avec Lucien.

--Il ne faut pas, mon petit, que la police ni personne mette le nez dans nos affaires, lui dit-il à voix basse en allumant un cigare à celui de Lucien. C’est malsain. J’ai trouvé un moyen audacieux, mais infaillible, de faire tenir tranquille notre baron et ses agents. Tu vas aller chez madame de Sérizy, tu seras très-gentil pour elle. Tu lui diras, dans la conversation, que, pour être agréable à Rastignac, qui depuis long-temps a trop de madame de Nucingen, tu consens à lui servir de manteau pour cacher une maîtresse. Monsieur de Nucingen, devenu très-amoureux de la femme que cache Rastignac (ceci la fera rire) s’est avisé d’employer la Police pour t’espionner, toi, bien innocent des roueries de ton compatriote, et dont les intérêts chez les Grandlieu pourraient être compromis. Tu prieras la comtesse de te donner l’appui de son mari, qui est Ministre d’État, pour aller à la Préfecture de Police. Une fois là, devant monsieur le Préfet, plains-toi, mais en homme politique et qui va bientôt entrer dans la vaste machine du gouvernement pour en être un des plus importants pistons. Tu comprendras la Police en homme d’État, tu l’admireras, y compris le Préfet. Les plus belles mécaniques font des taches d’huile ou crachent. Ne te fâche que tout juste. Tu n’en veux pas du tout à monsieur le Préfet; mais engage-le à surveiller son monde, et plains-le d’avoir à gronder ses gens. Plus tu seras doux, gentilhomme, plus le Préfet sera terrible contre ses agents. Nous serons alors tranquilles, et nous pourrons faire revenir Esther, qui doit bramer comme les daims dans sa forêt.

Le Préfet d’alors était un ancien magistrat. Les anciens magistrats font des Préfets de police beaucoup trop jeunes. Imbus du Droit, à cheval sur la Légalité, leur main n’est pas leste à l’Arbitraire que nécessite assez souvent une circonstance critique où l’action de la Préfecture doit ressembler à celle d’un pompier chargé d’éteindre un feu. En présence du Vice-Président du Conseil-d’État, le Préfet reconnut à la Police plus d’inconvénients qu’elle n’en a, déplora les abus, et se souvint alors de la visite que le baron de Nucingen lui avait faite et des renseignements qu’il avait demandés sur Peyrade. Le Préfet, tout en promettant de réprimer les excès auxquels se livraient les agents, remercia Lucien de s’être adressé directement à lui, lui promit le secret, et eut l’air de comprendre cette intrigue. De belles phrases sur la Liberté individuelle, sur l’inviolabilité du domicile furent échangées entre le Ministre d’État et le Préfet, à qui monsieur de Sérizy fit observer que si les grands intérêts du royaume exigeaient parfois de secrètes illégalités, le crime commençait à l’application de ces moyens d’État aux intérêts privés.

Un matin, au moment où Peyrade allait à son cher café David où il se régalait de voir des bourgeois comme un artiste s’amuse à voir pousser des fleurs, un gendarme habillé en bourgeois l’accosta dans la rue.

--J’allais chez vous, lui dit-il à l’oreille, j’ai ordre de vous amener à la Préfecture.

Peyrade prit un fiacre et monta, sans faire la moindre observation, en compagnie du gendarme.

Le Préfet de Police traita Peyrade comme s’il eût été le dernier argousin du Bagne, en se promenant dans une allée du petit jardin de la Préfecture de Police qui, dans ce temps, s’étendait le long du quai des Orfévres.

--Ce n’est pas sans raison, monsieur, que, depuis 1809, vous avez été mis en dehors de l’administration... Ne savez-vous pas à quoi vous nous exposez et vous vous exposez vous-même?...

La mercuriale fut terminée par un coup de foudre. Le Préfet annonça durement au pauvre Peyrade que non-seulement son secours annuel était supprimé, mais encore qu’il serait, lui, l’objet d’une surveillance spéciale. Le vieillard reçut cette douche de l’air le plus calme du monde. Il n’y a rien d’immobile et d’impassible comme un homme foudroyé. Peyrade avait perdu tout son argent au jeu. Le père de Lydie comptait sur sa place, et il se voyait sans autre ressource que les aumônes de son ami Corentin.

--J’ai été Préfet de Police, je vous donne complétement raison, dit tranquillement le vieillard au fonctionnaire posé dans sa majesté judiciaire et qui fit alors un haut-le-corps assez significatif. Mais permettez-moi, sans vouloir en rien m’excuser, de vous faire observer que vous ne me connaissez point, reprit Peyrade en jetant une fine œillade au Préfet. Vos paroles sont, ou trop dures pour l’ancien Commissaire Général de Police en Hollande, ou pas assez sévères pour un simple mouchard.

Le Préfet gardait le silence.

--Seulement, monsieur le Préfet, souvenez-vous de ce que je vais avoir l’honneur de vous dire. Sans que je me mêle en rien de _votre police_ ni de ma justification, vous aurez l’occasion de voir que, dans cette affaire, il y a quelqu’un qu’on trompe: en ce moment, c’est votre serviteur; plus tard, vous direz: C’était moi.

Et il salua le Préfet, qui resta pensif pour cacher son étonnement.

Le vieillard revint chez lui, les bras et les jambes cassés, saisi d’une rage froide contre le baron de Nucingen. Cet épais financier pouvait seul avoir trahi un secret concentré dans les têtes de Contenson, de Peyrade et de Corentin. Le vieillard accusa le banquier de vouloir se dispenser du paiement, une fois le but atteint. Une seule entrevue lui avait suffi pour deviner les astuces du plus astucieux des banquiers.--Il liquide avec tout le monde, même avec nous, mais je me vengerai, se disait le bonhomme. Je n’ai jamais rien demandé à Corentin, je lui demanderai de m’aider à me venger de cette stupide caisse. Sacré baron! tu sauras de quel bois je me chauffe, en trouvant un matin ta fille déshonorée.... Mais aime-t-il sa fille? Le soir de cette catastrophe qui renversait les espérances de ce vieillard, il avait pris dix ans de plus. En causant avec son ami Corentin, il entremêlait ses doléances de larmes arrachées par la perspective du triste avenir qu’il léguait à sa fille, son idole, sa perle, son offrande à Dieu.

--Nous suivrons cette affaire, lui disait Corentin. Il faut savoir d’abord si le baron est ton délateur. Avons-nous été sages en nous appuyant de Gondreville?.... Ce vieux malin nous doit trop pour ne pas essayer de nous engloutir; aussi fais-je surveiller son gendre Keller, un niais en politique, et très-capable de tremper dans quelque conspiration tendant à renverser la branche aînée au profit de la branche cadette.... Demain, je saurai ce qui se passe chez Nucingen, s’il a vu sa maîtresse, et d’où nous vient ce coup de caveçon..... Ne te désole pas. D’abord, le Préfet ne restera pas long-temps en place..... Le temps est gros de révolutions, et les révolutions, c’est notre eau trouble.

Un sifflement particulier retentit dans la rue.

--C’est Contenson, dit Peyrade qui mit une lumière sur la fenêtre, et il y a quelque chose qui m’est personnel.

Un instant après, le fidèle Contenson comparaissait devant les deux gnomes de la Police par lui révérés à l’égal de deux génies.

--Qu’y a-t-il? dit Corentin.

--Du nouveau! Je sortais du 113, où j’ai tout perdu. Que vois-je sous les galeries?.... Georges! ce garçon est renvoyé par le baron, qui le soupçonne d’être un mouchard.

--Voilà l’effet d’un sourire qui m’est échappé, dit Peyrade.

--Oh! tout ce que j’ai vu de désastres causés par des sourires.... dit Corentin.

--Sans compter ce que causent les coups de cravache, dit Peyrade en faisant allusion à l’affaire Simeuse. (Voir UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.) Mais, voyons, Contenson, qu’arrive-t-il?

--Voici ce qui arrive, reprit Contenson. J’ai fait jaser Georges en lui faisant payer des petits verres d’une infinité de couleurs, il en est resté gris; quant à moi, je dois être comme un alambic! Notre baron est allé rue Taitbout, bourré de pastilles du sérail. Il y a trouvé la belle femme que vous savez. Mais une bonne farce: cette Anglaise n’est pas son _ingonnie_!.... Et il a dépensé trente mille francs pour séduire la femme de chambre. Une bêtise. Ça se croit grand parce que ça fait de petites choses avec de grands capitaux, retournez la phrase, et vous trouvez le problème que résout l’homme de génie. Le baron est revenu dans un état à faire pitié. Le lendemain Georges, pour faire son bon apôtre, dit à son maître:--Pourquoi monsieur se sert-il de gens de sac et de corde? Si monsieur voulait s’en rapporter à moi, je lui trouverais son inconnue, car la description que monsieur m’en a faite me suffit, je remuerai tout Paris.--Va, lui dit le baron, je te récompenserai bien! Georges m’a raconté tout cela, entremêlé des détails les plus saugrenus. Mais... l’on est fait à recevoir la pluie! Le lendemain, le baron reçut une lettre anonyme où on lui disait quelque chose comme: «Monsieur de Nucingen se meurt d’amour pour une inconnue, il a déjà dépensé beaucoup d’argent en pure perte; s’il veut se trouver ce soir, à minuit, au bout du pont de Neuilly, et monter dans la voiture derrière laquelle sera le chasseur du bois de Vincennes, en se laissant bander les yeux, il verra celle qu’il aime... Comme sa fortune peut lui donner des craintes sur la pureté des intentions de ceux qui procèdent ainsi, monsieur le baron peut se faire accompagner de son fidèle Georges. Il n’y aura d’ailleurs personne dans la voiture.» Le baron y va, sans rien dire à Georges, avec Georges. Tous deux se laissent bander les yeux et couvrir la tête d’un voile. Le baron reconnaît le chasseur. Deux heures après, la voiture, qui marchait comme une voiture à Louis XVIII (que Dieu ait son âme! il se connaissait en police, ce roi-là!) arrête au milieu d’un bois. Le baron, à qui l’on ôte son bandeau, voit dans une voiture arrêtée son inconnue, qui.... psit!.... disparaît aussitôt. Et la voiture (même train que Louis XVIII) le ramène au pont de Neuilly, où il retrouve sa voiture. On avait mis dans la main de Georges un petit billet ainsi conçu: «Combien de billets de mille francs monsieur le baron lâche-t-il pour être mis en rapport avec son inconnue?» Georges donne le petit billet à son maître, et le baron, ne doutant pas que Georges ne s’entende ou avec moi ou avec vous, monsieur Peyrade, pour l’exploiter, a mis Georges à la porte. En v’là un imbécile de banquier! il ne fallait renvoyer Georges qu’après avoir _gougé affec l’eingonnie_.

--Georges a vu la femme?... dit Corentin.

--Oui, dit Contenson.

--Eh! bien, s’écria Peyrade, comment est-elle?

--Oh! répondit Contenson, il ne m’en a dit qu’un mot: un vrai soleil de beauté!...

--Nous sommes joués par des drôles plus forts que nous, s’écria Peyrade. Ces chiens-là vont vendre leur femme bien cher au baron.

--_Ya, mein Herr!_ répondit Contenson. Aussi, en apprenant que vous aviez reçu des giroflées à la Préfecture, ai-je fait jaser Georges.

--Je voudrais bien savoir qui m’a roulé, dit Peyrade, nous mesurerions nos ergots!

--Faut faire les cloportes, dit Contenson.

--Il a raison, dit Peyrade, glissons-nous dans les fentes pour écouter, attendre...

--Nous allons étudier cette version-là, s’écria Corentin, pour le moment, je n’ai rien à faire. Tiens-toi sage, toi, Peyrade! Obéissons toujours à monsieur le préfet...

--Monsieur de Nucingen est bon à saigner, fit observer Contenson, il a trop de billets de mille francs dans les veines...

--La dot de Lydie était pourtant là! dit Peyrade à l’oreille de Corentin.

--Contenson, viens-nous-en, laissons dormir notre père... ade... A de...main.

--Monsieur, dit Contenson à Corentin sur le pas de la porte, quelle drôle d’opération de change aurait faite le bonhomme!... Hein! marier sa fille avec le prix de!... Ah! ah! l’on ferait de ce sujet une jolie pièce, et morale, intitulée: _La dot d’une jeune fille_.

--Ah! comme vous êtes organisés, vous autres!..... quelles oreilles tu as!... dit Corentin à Contenson. Décidément la Nature Sociale arme toutes ses Espèces des qualités nécessaires aux services qu’elle en attend! La société c’est une autre Nature!

--C’est très-philosophique ce que vous dites là, s’écria Contenson, un professeur en ferait un système!

--Sois au fait, reprit Corentin en souriant et s’en allant avec l’espion par les rues, de tout ce qui se passera chez monsieur de Nucingen, à propos de l’inconnue... en gros... ne finasse pas...

--On regarde si les cheminées fument! dit Contenson.

--Un homme comme le baron de Nucingen ne peut pas être heureux incognito, reprit Corentin. D’ailleurs nous, pour qui les hommes sont des cartes, nous ne devons jamais être joués par eux!

--Parbleu! ce serait le condamné qui s’amuserait à couper le cou au bourreau, s’écria Contenson.

--Tu as toujours le petit mot pour rire, répondit Corentin en laissant échapper un sourire qui dessina de faibles plis dans son masque de plâtre.

Cette affaire était excessivement importante en elle-même, et à part ses résultats. Si le baron n’avait pas trahi Peyrade, qui donc avait eu intérêt à voir le Préfet de Police? Il s’agissait pour Corentin de savoir s’il n’existait pas de faux frères parmi ses hommes. Il se disait en se couchant ce que ruminait aussi Peyrade:--Qui donc est allé se plaindre au Préfet?..... A qui cette femme appartient-elle? Ainsi, tout en s’ignorant les uns les autres, Jacques Collin, Peyrade et Corentin se rapprochaient sans le savoir; et la pauvre Esther, Nucingen, Lucien allaient nécessairement être enveloppés dans la lutte déjà commencée, et que l’amour-propre particulier aux gens de police devait rendre terrible.

Grâce à l’adresse d’Europe, la partie la plus menaçante des soixante mille francs de dettes qui pesaient sur Esther et sur Lucien fut acquittée. La confiance des créanciers ne fut pas même ébranlée. Lucien et l’abbé purent respirer pendant un moment. Comme deux bêtes fauves poursuivies qui lappent un peu d’eau au bord de quelque marais, ils purent continuer à côtoyer les précipices, le long desquels l’homme fort conduisait l’homme faible ou au gibet ou à la fortune.

--Aujourd’hui, dit le faux prêtre à sa créature, nous jouons le tout pour le tout; mais heureusement les cartes sont _biseautées_.