La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 46
--C’est bien joué cela, ma petite biche, dit-il en prenant sa fille entre ses genoux, sais-tu que nous avons vingt et un ans? Il faut se marier, car notre père a plus de soixante-dix ans...
--Je suis heureuse ici, répondit-elle.
--Tu n’aimes que moi, moi si laid, si vieux? demanda Peyrade.
--Mais qui veux-tu donc que j’aime?
--Je dîne avec toi, ma petite biche, préviens-en Katt. Je songe à nous établir, à prendre une place et à te chercher un mari digne de toi.... quelque bon jeune homme, plein de talent, de qui tu puisses être fière un jour....
--Je n’en ai vu qu’un encore qui m’ait plu pour mari....
--Tu en as vu un?....
--Oui, aux Tuileries, reprit Lydie, il passait, il donnait le bras à la comtesse de Sérizy.
--Il se nomme?....
--Lucien de Rubempré!.... J’étais assise sous un tilleul avec Katt, ne pensant à rien. Il y avait à côté de moi deux dames qui se sont dit: «Voilà madame de Sérizy et le beau Lucien de Rubempré.» Moi, j’ai regardé le couple que ces deux dames regardaient. «Ah! ma chère, a dit l’autre, il y a des femmes qui sont bien heureuses!... On lui passe tout, à celle-ci, parce qu’elle est née Ronquerolles, et que son mari a le pouvoir.--Mais, ma chère, a répondu l’autre dame, Lucien lui coûte cher...» Qu’est-ce que cela veut dire, papa?
--C’est des bêtises, comme en disent les gens du monde, répondit Peyrade à sa fille d’un air de bonhomie. Peut-être faisaient-elles allusion à des événements politiques.
--Enfin, vous m’avez interrogée, je vous réponds. Si vous voulez me marier, trouvez-moi un mari qui ressemble à ce jeune homme-là....
--Enfant! répondit le père, la beauté chez les hommes n’est pas toujours le signe de la bonté. Les jeunes gens doués d’un extérieur agréable ne rencontrent aucune difficulté au début de la vie, ils ne déploient alors aucun talent, ils sont corrompus par les avances que leur fait le monde, et il faut leur payer plus tard les intérêts de leurs qualités!... Je voudrais te trouver ce que les bourgeois, les riches et les imbéciles laissent sans secours ni protection....
--Qui, mon père?
--Un homme de talent inconnu... Mais, va, mon enfant chéri, j’ai les moyens de fouiller tous les greniers de Paris et d’accomplir ton programme en présentant à ton amour un homme aussi beau que le mauvais sujet dont tu me parles, mais plein d’avenir, un de ces hommes signalés à la gloire et à la fortune.... Oh! je n’y songeais point! je dois avoir un troupeau de neveux, et dans le nombre il peut s’en trouver un digne de toi!.... Je vais écrire ou faire écrire en Provence!
Chose étrange! en ce moment un jeune homme, mourant de faim et de fatigue, venant à pied du département de Vaucluse, un neveu du père Canquoëlle, entrait par la Barrière d’Italie, à la recherche de son oncle. Dans les rêves de la famille à qui le destin de cet oncle était inconnu, Peyrade offrait un texte d’espérances: on le croyait revenu des Indes avec des millions! Stimulé par ces romans du coin du feu, ce petit-neveu, nommé Théodose, avait entrepris un voyage de circumnavigation à la recherche de l’oncle fantastique.
Après avoir savouré le bonheur de sa paternité pendant quelques heures, Peyrade, les cheveux lavés et teints (sa poudre était un déguisement), vêtu d’une bonne grosse redingote de drap bleu boutonnée jusqu’au menton, couvert d’un manteau noir, chaussé de grosses bottes à fortes semelles et muni d’une carte particulière, marchait à pas lents le long de l’avenue Gabrielle, où Contenson, déguisé en vieille marchande des quatre saisons, le rencontra devant les jardins de l’Élysée-Bourbon.
--Monsieur Saint-Germain, lui dit Contenson en donnant à son ancien chef son nom de guerre, vous m’avez fait gagner cinq cents _faces_ (francs); mais si je suis venu me poster là, c’est pour vous dire que le damné baron, avant de me les donner, est allé prendre des renseignements _à la maison_ (la préfecture).
--J’aurai besoin de toi, sans doute, répondit Peyrade. Vois nos numéros 7, 10 et 21, nous pourrons employer ces hommes-là sans qu’on s’en aperçoive, ni à la Police, ni à la Préfecture.
Contenson alla se replacer auprès de la voiture où monsieur de Nucingen attendait Peyrade.
--Je suis monsieur de Saint-Germain, dit le méridional au baron, en s’élevant jusqu’à la portière.
--_Hé! pien, mondez afec moi_, répondit le baron qui donna l’ordre de marcher vers l’arc de Triomphe de l’Étoile.
--Vous êtes allé à la Préfecture, monsieur le baron? ce n’est pas bien... Peut-on savoir ce que vous avez dit à monsieur le Préfet, et ce qu’il vous a répondu? demanda Peyrade.
--_Affant te tonner sainte cente vrans à ein trôle gomme Godenzon, ch’édais pien aisse te saffoir s’il lès affait cagnés... Chai zimblement tidde au brevet de bolice que che zouhaiddais ambloyer ein achent ti nom te Beyrate à l’édrancher tans eine mission téligade, et si che bouffais affoir en loui eine gonffiance ilimidée... Le brevet m’a rébonti que visse édiez ein tes plis hapiles ômes et tes plis ônêdes. C’esde tutte l’avvaire._
--Monsieur le baron veut-il me dire de quoi il s’agit, maintenant qu’on lui a révélé mon vrai nom?...
Quand le baron eut expliqué longuement et verbeusement, dans son affreux patois de juif polonais, et sa rencontre avec Esther, et le cri du chasseur qui se trouvait derrière la voiture, et ses vains efforts, il conclut en racontant ce qui s’était passé la veille chez lui, le sourire échappé à Lucien de Rubempré, la croyance de Bianchon et de quelques dandies, relativement à une accointance entre l’inconnue et ce jeune homme.
--Écoutez, monsieur le baron, vous me remettrez d’abord dix mille francs en à-compte sur les frais, car pour vous, dans cette affaire, il s’agit de vivre; et, comme votre vie est une manufacture d’affaires, il ne faut rien négliger pour vous trouver cette femme. Ah! vous êtes pincé!
--_Ui, che zuis binzé..._
--S’il faut davantage, je vous le dirai, baron; fiez-vous à moi, reprit Peyrade. Je ne suis pas, comme vous pouvez le croire, un espion... J’étais, en 1807, commissaire-général de police à Anvers, et maintenant que Louis XVIII est mort, je puis vous confier que, pendant sept ans, j’ai dirigé sa contre-police... On ne marchande donc pas avec moi. Vous comprenez bien, monsieur le baron, qu’on ne peut pas faire le devis des consciences à acheter avant d’avoir étudié une affaire. Soyez sans inquiétude, je réussirai. Ne croyez pas que vous me satisferez avec une somme quelconque, je veux autre chose pour récompense...
--_Bourfî que ce ne soid bas ein royaume?_... dit le baron.
--C’est moins que rien pour vous.
--_Ça me fa!_
--Vous connaissez les Keller?
--_Paugoub._
--François Keller est le gendre du comte de Gondreville, et le comte de Gondreville a dîné chez vous hier avec son gendre.
--_Ki tiaple beut fus tire_... s’écria le baron.--_Ce sera Chorche ki pafarte tuchurs_, se dit en lui-même monsieur de Nucingen.
Peyrade se mit à rire. Le banquier conçut alors d’étranges soupçons sur son domestique, en remarquant ce sourire.
--Le comte de Gondreville est tout à fait en position de m’obtenir une place que je désire avoir à la Préfecture de police, et sur la création de laquelle le préfet aura, sous quarante-huit heures, un mémoire, dit Peyrade en continuant. Demandez la place pour moi, faites que le comte de Gondreville veuille se mêler de cette affaire, en y mettant de la chaleur, et vous reconnaîtriez ainsi le service que je vais vous rendre. Je ne veux de vous que votre parole, car, si vous y manquiez, vous maudiriez tôt ou tard le jour où vous êtes né... foi de Peyrade...
--_Je fus tonne ma barole t’honner te vaire le bossiple..._
--Si je ne faisais que le possible pour vous, ce ne serait pas assez.
--_Hé! pien, ch’achirai vrangement._
--Franchement... Voilà tout ce que je veux, dit Peyrade, et la franchise est le seul présent un peu neuf que nous puissions nous faire, l’un et l’autre.
--_Vranchement_, répéta le baron. _U foullez-vûs que che vis remedde?_
--Au bout du pont Louis XVI.
--_Au bond te la Jambre_, dit le baron à son valet de pied qui vint à la portière.
--_Che fais tonc affoir l’eingonnie_... se dit le baron en s’en allant.
--Quelle bizarrerie, se disait Peyrade en retournant à pied au Palais-Royal où il se proposait d’essayer de tripler les dix mille francs pour faire une dot à Lydie. Me voilà obligé d’examiner les petites affaires du jeune homme dont un regard a ensorcelé ma fille. C’est sans doute un de ces hommes qui ont l’_œil à femme_, se dit-il en employant une des expressions du langage particulier qu’il avait fait à son usage, et dans lesquelles ses observations, celles de Corentin se résumaient par des mots où la langue était souvent violée, mais, par cela même, énergiques et pittoresques.
En rentrant chez lui, le baron de Nucingen ne se ressemblait pas à lui-même; il étonna ses gens et sa femme, il leur montrait une face colorée, animée, il était gai.
--Gare à nos actionnaires, dit du Tillet à Rastignac.
On prenait en ce moment le thé dans le petit salon de Delphine de Nucingen, au retour de l’Opéra.
--_Ui_, reprit en souriant le baron qui saisit la plaisanterie de son compère, _chébroufe l’enfie de vaire tes avvaires_...
--Vous avez donc vu votre inconnue? demanda madame de Nucingen.
--_Non_, répondit-il, _che n’ai que l’esboir te la droufer_.
--Aime-t-on jamais sa femme ainsi?... s’écria madame de Nucingen en ressentant un peu de jalousie ou feignant d’en avoir.
--Quand vous l’aurez à vous, dit du Tillet au baron, vous nous ferez souper avec elle, car je suis bien curieux d’examiner la créature qui a pu vous rendre aussi jeune que vous l’êtes.
--_C’esde eine cheffe d’œivre te la grèation_, répondit le vieux banquier.
--Il va se faire attraper comme un mineur, dit Rastignac à l’oreille de Delphine.
--Bah! il gagne bien assez d’argent pour...
--Pour en rendre un peu, n’est-ce pas!... dit du Tillet en interrompant la baronne.
Nucingen se promenait dans le salon comme si ses jambes le gênaient.
--Voilà le moment de lui faire payer vos nouvelles dettes, dit Rastignac à l’oreille de la baronne.
En ce moment même, l’abbé, venu rue Taitbout pour faire ses dernières recommandations à Europe qui devait jouer le principal rôle dans la comédie inventée pour tromper le baron de Nucingen, s’en allait plein d’espérance. Il fut accompagné jusqu’au boulevard par Lucien, assez inquiet de voir ce demi-démon si parfaitement déguisé, que lui-même ne l’avait reconnu qu’à sa voix.
--Où diable as-tu trouvé une femme plus belle qu’Esther? demanda-t-il à son corrupteur.
--Mon petit, ça ne se trouve pas à Paris. Ces teints-là ne se fabriquent pas en France.
--C’est-à-dire que tu m’en vois encore étourdi... La Vénus Callipyge n’est pas si bien faite! On se damnerait pour elle... Mais où l’as-tu prise?
--C’est la plus belle fille de Londres. Elle a tué son amant dans un accès de jalousie, et ivre aussi de _gin_... L’amant est un misérable de qui la police de Londres est débarrassée, et l’on a, pour quelque temps, envoyé cette créature à Paris, afin de laisser oublier l’affaire... La drôlesse a été très-bien élevée; c’est la fille d’un ministre, elle parle le français comme si c’était sa langue maternelle. Elle ne sait et ne pourra jamais savoir ce qu’elle fait là. On lui a dit que si elle te plaisait elle pourrait te manger des millions... mais que tu étais jaloux comme un tigre, et on lui a donné le programme de l’existence d’Esther. Elle ne connaît pas ton nom.
--Mais si Nucingen la préférait à Esther...
--Ah! t’y voilà venu... s’écria l’abbé. Tu as peur aujourd’hui de ne pas voir s’accomplir ce qui t’effrayait tant hier! Sois tranquille. Cette fille est blonde, blanche, et a les yeux bleus. Elle est le contraire de la belle juive, et il n’y a que les yeux d’Esther qui puissent remuer un homme aussi pourri que Nucingen. Tu ne pouvais pas cacher un laideron, que diable! Quand cette poupée aura joué son rôle, je l’enverrai, sous la conduite d’une personne sûre, à Rome ou à Madrid, où elle fera des passions.
--Puisque nous ne l’avons que pour peu de temps, dit Lucien, j’y retourne...
--Va, mon fils, amuse-toi... Demain tu auras un jour de plus. Moi, j’attends quelqu’un que j’ai chargé de savoir ce qui se passe chez le baron de Nucingen.
--Qui?
--La maîtresse de son valet de chambre, car enfin faut-il savoir à tout moment ce qui se passe chez l’ennemi.
A minuit, Paccard, le chasseur d’Esther, trouva l’abbé sur le pont des Arts, l’endroit le plus favorable à Paris pour se dire deux mots qui ne doivent pas être entendus. Tout en causant, le chasseur regardait d’un côté pendant que l’abbé regardait de l’autre.
--Le baron est allé ce matin à la Préfecture de police, de quatre heures à cinq heures, dit le chasseur, et il s’est vanté ce soir de trouver la femme qu’il a vue au bois de Vincennes, on la lui a promise...
--Nous serons observés! dit Jacques Collin, mais par qui?...
--On s’est déjà servi de Louchard, le Garde du Commerce.
--Ce serait un enfantillage, répondit l’abbé. Nous n’avons que la brigade de sûreté, la police judiciaire à craindre; et du moment où elle ne marche pas, nous pouvons marcher, nous!...
--Quel est l’ordre? dit Paccard de l’air respectueux que devait avoir un maréchal en venant prendre le mot d’ordre de Louis XVIII.
--Vous sortirez tous les soirs à dix heures, répondit le faux abbé, vous irez bon train au bois de Vincennes, dans les bois de Meudon et de Ville-d’Avray. Si quelqu’un vous observe ou vous suit, laisse-toi faire, sois liant, causant, corruptible. Tu parleras de la jalousie de Rubempré, qui est fou de _madame_, et qui, surtout, ne veut pas qu’on sache dans le monde qu’il a une maîtresse de ce genre-là...
--Suffit! Faut-il s’armer?...
--Jamais! dit Jacques vivement. Une arme!... à quoi cela sert-il? à faire des malheurs. Ne te sers dans aucun cas de ton couteau de chasseur. Quand on peut casser les jambes à l’homme le plus fort par le coup que je t’ai montré!... quand on peut se battre avec trois argousins armés avec la certitude d’en mettre deux à terre avant qu’ils n’aient tiré leurs briquets!... que craint-on?... N’as-tu pas ta canne?...
--C’est juste! dit le chasseur.
Paccard, qualifié de Vieille Garde, de Fameux Lapin, de Bon-là, homme à jarret de fer, à bras d’acier, à favoris italiens, à chevelure artiste, à barbe de sapeur, à figure blême et impassible comme celle de Contenson, gardait sa fougue en dedans, et jouissait d’une tournure de tambour-major qui déroutait le soupçon. Un échappé de Poissy, de Melun n’a pas cette fatuité sérieuse et cette croyance en son mérite. Giafar de l’Aaroun al Raschid du Bagne, il lui témoignait l’amicale admiration que Peyrade avait pour Corentin. Ce colosse, excessivement fendu, sans beaucoup de poitrine et sans trop de chair sur les os, allait sur deux longues béquilles d’un pas grave. Jamais la droite ne se mouvait sans que l’œil droit examinât les circonstances extérieures avec cette rapidité placide particulière au voleur et à l’espion. L’œil gauche imitait l’œil droit. Un pas, un coup-d’œil! Sec, agile, prêt à tout et à toute heure, sans une ennemie intime appelée _la liqueur des braves_, Paccard eût été complet, disait Jacques, tant il possédait à fond les talents indispensables à l’homme en guerre avec la société; mais le maître avait réussi à convaincre l’esclave de _faire la part au feu_ en ne buvant que le soir. En rentrant, Paccard absorbait l’or liquide que lui versait à petit coups une fille à grosse panse venue de Dantzick.
--On ouvrira l’œil, dit Paccard en remettant son magnifique chapeau à plumes après avoir salué celui qu’il nommait _son confesseur_.
Voilà par quels événements deux hommes aussi forts que l’étaient, chacun dans leur sphère, Jacques Collin et Peyrade, arrivèrent à se trouver aux prises sur le même terrain, et à déployer leur génie dans une lutte où chacun combattit pour sa passion ou pour ses intérêts. Ce fut un de ces combats ignorés, mais terribles, où il se dépense en talent, en haine, en irritations, en marches et contremarches, en ruses, autant de puissance qu’il en faut pour établir une fortune. Hommes et moyens, tout fut secret du côté de Peyrade, que son ami Corentin seconda dans cette expédition, une niaiserie pour eux. Ainsi, l’histoire est muette à ce sujet, comme elle est muette sur les véritables causes de bien des révolutions. Mais voici le résultat. Cinq jours après l’entrevue de monsieur de Nucingen avec Peyrade aux Champs-Élysées, un matin, un homme d’une cinquantaine d’années, doué de cette figure de blanc de céruse que se font les diplomates, habillé de drap bleu, d’une tournure assez élégante, ayant presque l’air d’un ministre d’État, descendit d’un cabriolet splendide en en jetant les guides à son domestique. Il demanda si le baron de Nucingen était visible, au valet qui se tenait sur une banquette du péristyle, et qui lui en ouvrit respectueusement la magnifique porte en glaces.
--Le nom de monsieur?... dit le domestique.
--Dites à monsieur le baron que je viens de l’avenue Gabrielle, répondit Corentin. S’il y a du monde, gardez-vous bien de prononcer ce nom-là tout haut, vous vous feriez mettre à la porte.
Une minute après, le valet revint et conduisit Corentin dans le cabinet du baron, par les appartements intérieurs.
Corentin échangea son regard impénétrable contre un regard de même nature avec le banquier, et ils se saluèrent convenablement.
--Monsieur le baron, dit-il, je viens au nom de Peyrade...
--_Pien_, fit le baron en allant pousser les verrous aux deux portes.
--La maîtresse de monsieur de Rubempré demeure rue Taitbout, dans l’ancien appartement de mademoiselle de Bellefeuille, l’ex-maîtresse de monsieur de Granville, le Procureur-Général.
--_Ah! si brès te moi_, s’écria le baron, _gomme c’ed trôle_.
--Je n’ai pas de peine à croire que vous soyez fou de cette magnifique personne, elle m’a fait plaisir à voir, répondit Corentin. Lucien est si jaloux de cette fille qu’il lui défend de se montrer; et il est bien aimé d’elle, car, depuis quatre ans qu’elle a succédé à la Bellefeuille, et dans son mobilier et dans son état, jamais les voisins, ni le portier, ni les locataires de la maison n’ont pu l’apercevoir. L’infante ne se promène que la nuit. Quand elle part, les stores de la voiture sont baissés, et madame est voilée. Lucien n’a pas seulement des raisons de jalousie pour cacher cette femme: il doit se marier à Clotilde de Grandlieu, et il est le favori intime actuel de madame de Sérizy. Naturellement, il tient et à sa maîtresse d’apparat et à sa fiancée. Ainsi, vous être maître de la position: Lucien sacrifiera son plaisir à ses intérêts et à sa vanité. Vous êtes riche, il s’agit probablement de votre dernier bonheur, soyez généreux. Vous arriverez à vos fins par la femme de chambre. Donnez une dizaine de mille francs à la soubrette, elle vous cachera dans la chambre à coucher de sa maîtresse; et, pour vous, ça vaut bien ça!
Aucune figure de rhétorique ne peut peindre le débit saccadé, net, absolu de Corentin; aussi le baron le remarquait-il en manifestant de l’étonnement, une expression qu’il avait depuis long-temps défendue à son visage impassible.
--Je viens vous demander cinq mille francs pour Peyrade, qui a laissé tomber cinq de vos billets de banque... un petit malheur! reprit Corentin avec le plus beau ton de commandement. Peyrade connaît trop bien son Paris pour faire des frais d’affiches, et il a compté sur vous. Mais ceci n’est pas le plus important, dit Corentin en se reprenant de manière à ôter à la demande d’argent toute gravité. Si vous ne voulez pas avoir du chagrin dans vos vieux jours, obtenez à Peyrade la place qu’il vous a demandée, et vous pouvez la lui faire obtenir facilement. Le Directeur-Général de la Police du royaume a dû recevoir hier une note à ce sujet. Il ne s’agit que d’en faire parler au Préfet de police par Gondreville. Hé! bien, dites à Malin comte de Gondreville, qu’il s’agit d’obliger un de ceux qui l’ont su débarrasser de messieurs Simeuse, et il marchera...
--Voici, monsieur, dit le baron en prenant cinq billets de mille francs et les présentant à Corentin.
--La femme de chambre a pour bon ami un grand chasseur nommé Paccard, qui demeure rue de Provence, chez un carrossier, et qui se loue comme chasseur à ceux qui se donnent des airs de prince. Vous arriverez à la femme de chambre de madame Van-Bogseck par Paccard, un grand drôle de Piémontais qui aime assez le vermout.
Évidemment cette confidence, élégamment jetée en Post-Scriptum, était le prix des cinq mille francs. Le baron cherchait à deviner à quelle race appartenait Corentin, en qui son intelligence lui disait assez qu’il voyait plutôt un directeur d’espionnage qu’un espion; mais Corentin resta pour lui ce qu’est, pour un archéologue, une inscription à laquelle il manque au moins les trois quarts des lettres.
--_Gommand se nomme la phâme te jampre?_ demanda-t-il.
--Eugénie, répondit Corentin qui salua le baron et sortit.
Le baron de Nucingen, transporté de joie, abandonna ses affaires ses bureaux, et remonta chez lui dans l’heureux état où se trouve un jeune homme de vingt ans qui jouit en perspective d’un premier rendez-vous avec une première maîtresse. Le baron prit tous les billets de mille francs de sa caisse particulière, une somme avec laquelle il aurait pu faire le bonheur d’un village, cinquante-cinq mille francs! et il les mit à même, dans la poche de son habit. Mais la prodigalité des millionnaires ne peut se comparer qu’à leur avidité pour le gain. Dès qu’il s’agit d’un caprice, d’une passion, l’argent n’est plus rien pour les Crésus: il leur est en effet plus difficile d’avoir des caprices que de l’or. Une jouissance est la plus grande rareté de cette vie rassasiée, pleine des émotions que donnent les grands coups de la Spéculation, et sur lesquelles ces cœurs secs se sont blasés. Exemple. Un des plus riches capitalistes de Paris, connu d’ailleurs pour ses bizarreries, rencontre un jour, sur les boulevards, une petite ouvrière excessivement jolie. Accompagnée de sa mère, cette grisette donnait le bras à un jeune homme d’un habillement assez équivoque, et d’un balancement de hanches très-faraud. A la première vue, le millionnaire devient amoureux de cette Parisienne; il la suit chez elle, il y entre; il se fait raconter cette vie mélangée de bals chez Mabille, de jours sans pain, de spectacles et de travail; il s’y intéresse, et laisse cinq billets de mille francs sous une pièce de cent sous: une générosité déshonorée. Le lendemain, un fameux tapissier, Braschon, vient prendre les ordres de la grisette, meuble un appartement qu’elle choisit, y dépense une vingtaine de mille francs. L’ouvrière se livre à des espérances fantastiques: elle habille convenablement sa mère, elle se flatte de pouvoir placer son ex-amoureux dans les bureaux d’une Compagnie d’Assurance. Elle attend... un, deux jours; puis une... et deux semaines. Elle se croit obligée d’être fidèle, elle s’endette. Le capitaliste, appelé en Hollande, avait oublié l’ouvrière; il n’alla pas une seule fois dans le Paradis où il l’avait mise, et d’où elle retomba aussi bas qu’on peut tomber à Paris. Nucingen ne jouait pas, Nucingen ne protégeait pas les arts, Nucingen n’avait aucune fantaisie; il devait donc se jeter dans sa passion pour Esther avec un aveuglement sur lequel comptait l’abbé.
Après son déjeuner, le baron fit venir Georges, son valet de chambre, et lui dit d’aller rue Taitbout, prier mademoiselle Eugénie, la femme de chambre de madame Van-Bogseck, de passer dans ses bureaux pour une affaire importante.
--_Du la guedderas_, ajouta-t-il, _et du la veras monder tans ma jambre, en lui tisand que sa vordine est vaidde_.
Georges eut mille peines à décider Europe-Eugénie à venir. Madame, lui dit-elle, ne lui permettait jamais de sortir; elle pouvait perdre sa place, etc., etc. Aussi Georges fit-il sonner haut ses mérites aux oreilles du baron, qui lui donna dix louis.