La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 44

Chapter 443,791 wordsPublic domain

--Ça ne pouvait pas être autrement, monsieur le baron. Je tiens à ma Charge, et j’ai eu l’honneur de vous dire que je ne pouvais pas me mêler d’une affaire étrangère à mes fonctions. Que vous ai-je promis? de vous mettre en relation avec celui de nos agents qui m’a paru le plus capable de vous servir. Mais monsieur le baron connaît les démarcations qui existent entre les gens de différents métiers... Quand on bâtit une maison, on ne fait pas faire à un menuisier ce qui regarde le serrurier. Eh! bien, il y a deux polices: la Police Politique, la Police Judiciaire. Jamais les agents de la Police Judiciaire ne se mêlent de Police Politique, _et vice versa_. Si vous vous adressiez au chef de la Police Politique, il lui faudrait une autorisation du ministre pour s’occuper de votre affaire, et vous n’oseriez pas l’expliquer au Directeur-général de la police du Royaume. Un agent qui ferait de la police pour son compte perdrait sa place. Or, la Police Judiciaire est tout aussi circonspecte que la Police Politique. Ainsi personne, au Ministère de l’Intérieur ou à la Préfecture, ne marche que dans l’intérêt de l’État ou dans l’intérêt de la Justice. S’agit-il d’un complot ou d’un crime, eh! mon Dieu, les chefs vont être à vos ordres; mais comprenez donc, monsieur le baron, qu’ils ont d’autres chats à fouetter que de s’occuper des cinquante mille amourettes de Paris. Quant à nous autres, nous ne devons nous mêler que de l’arrestation des débiteurs; et, dès qu’il s’agit d’autre chose, nous nous exposons énormément dans le cas où nous troublerions la tranquillité de qui que ce soit. Je vous ai envoyé un de mes gens, mais en vous disant que je n’en répondais pas; vous lui avez dit de vous trouver une femme dans Paris, Contenson vous a _carotté_ un billet de mille, sans seulement se déranger. Autant valait chercher une aiguille dans la rivière que de chercher dans Paris une femme soupçonnée d’aller au bois de Vincennes, et dont le signalement ressemblait à celui de toutes les jolies femmes de Paris.

--_Gondanzon_ (Contenson), dit le baron, _ne bouffait-ile bas me tire la féridé, au lier te me garodder ein pilet te mile vrancs?_

--Écoutez, monsieur le baron, dit Louchard, voulez-vous me donner mille écus, je vais vous donner... vous vendre un conseil.

--_Faud-il mile égus le gonzeil?_ demanda Nucingen.

--Je ne me laisse pas attraper, monsieur le baron, répondit Louchard. Vous êtes amoureux, vous voulez découvrir l’objet de votre passion, vous en séchez comme une laitue sans eau. Il est venu chez vous hier, m’a dit votre valet de chambre, deux médecins qui vous trouvent en danger; moi seul puis vous mettre entre les mains d’un homme habile... Eh! que diable! si votre vie ne valait pas mille écus...

--_Tiddes-moi le nom de cedde ôme hapile, et gondez sir ma chénérosité!_

Louchard prit son chapeau, salua, s’en alla.

--_Tiaple t’homme!_ s’écria Nucingen, _fennez?_... _dennez_...

--Prenez garde, dit Louchard avant de prendre l’argent, que je vous vends purement et simplement un renseignement. Je vous donnerai le nom, l’adresse du seul homme capable de vous servir, mais c’est un maître...

--_Fa de vaire viche!_ s’écria Nucingen, _il n’y a que le nom te Rothschild qui faille mile égus, ed encore quant ille ette zigné au pas t’ein pilet...--Ch’ovre mile vrancs?_

Louchard, petit finaud qui n’avait pu traiter d’aucune charge d’avoué, de notaire, d’huissier, ni d’agréé, guigna le baron d’une manière significative.

--Pour vous, c’est mille écus ou rien, vous les reprendrez en quelques secondes à la Bourse, lui dit-il.

--_Ch’ovre mile vrans!_... répéta le baron.

--Vous marchanderiez une mine d’or! dit Louchard en saluant et se retirant.

--_Ch’aurai l’attresse pir ein pilet te sainte sant vrancs_, s’écria le baron qui dit à son valet de chambre de lui envoyer son secrétaire.

Turcaret n’existe plus. Aujourd’hui le plus grand comme le plus petit banquier déploie son astuce dans les moindres choses: il marchande les arts, la bienfaisance, l’amour, il marchanderait au pape une absolution. Ainsi, en écoutant parler Louchard, Nucingen avait rapidement pensé que Contenson, étant le bras droit du Garde du Commerce, devait savoir l’adresse de ce Maître en espionnage. Contenson lâcherait pour cinq cents francs ce que Louchard voulait vendre mille écus. Cette rapide combinaison prouve énergiquement que si le cœur de cet homme était envahi par l’amour, la tête restait encore celle d’un Loup-cervier.

--_Hâlez, fis même, mennesier_, dit le baron à son secrétaire, _ghez Gondanzon, l’esbion te Lichard le Carte ti Gommerce, maisse hâlez an gaprioledde, pien fidde, et hamnez-leu eingondinend. Chattends!... Vus basserez bar la borde ti chartin.--Foissi la glef,--gar il edde idile que berzonne ne foye cet homme-là ghez moi. Fous l’indrotuirez tans la bedite paffillon ti chartin. Dâgez te vaire ma gommission afec indellichance._

On vint parler d’affaires à Nucingen; mais il attendait Contenson, il rêvait d’Esther, il se disait qu’avant peu de temps il reverrait la femme à laquelle il avait dû des émotions inespérées. Et il renvoya tout le monde avec des paroles vagues, avec des promesses à double sens. Contenson lui paraissait l’être le plus important de Paris, il regardait à tout moment dans son jardin. Enfin, après avoir donné l’ordre de fermer sa porte, il se fit servir son déjeuner dans le pavillon qui se trouvait à l’un des angles de son jardin. Dans les bureaux, la conduite, les hésitations du plus madré, du plus clairvoyant, du plus politique des banquiers de Paris, paraissaient inexplicables.

--Qu’a donc le patron? disait un Agent-de-change à l’un des premiers commis.

--On ne sait pas, il paraît que sa santé donne des inquiétudes; hier, madame la baronne a réuni les docteurs Desplein et Bianchon...

Un jour, des étrangers voulurent voir Newton dans un moment où il était occupé à médicamenter un de ses chiens nommé _Beauty_, qui lui perdit, comme on sait, un immense travail, et à laquelle (Beauty était une chienne) il ne dit pas autre chose que:--Ah! Beauty, tu ne sais pas ce que tu viens de détruire... Les étrangers s’en allèrent en respectant les travaux du grand homme. Dans toutes les existences grandioses, on trouve une petite chienne Beauty. Quand le maréchal de Richelieu vint saluer Louis XV, après la prise de Mahon, un des plus grands faits d’arme du dix-huitième siècle, le roi lui dit:--«Vous savez la grande nouvelle?... ce pauvre Lansmatt est mort!» Lansmatt était un concierge au fait des intrigues du roi. Jamais les banquiers de Paris ne surent les obligations qu’ils avaient à Contenson. Cet espion fut cause que Nucingen laissa conclure une affaire immense où sa part était faite et qu’il leur abandonna. Tous les jours le Loup-cervier pouvait viser une fortune avec l’artillerie de la Spéculation, tandis que l’Homme était aux ordres du Bonheur!

Le célèbre banquier prenait du thé, grignotait quelques tartines de beurre en homme dont les dents n’étaient plus aiguisées par l’appétit depuis long-temps, quand il entendit une voiture arrêtant à la petite porte de son jardin. Bientôt le secrétaire de Nucingen lui présenta Contenson, qu’il n’avait pu trouver que dans un café près de Sainte-Pélagie, où l’agent déjeunait du pour-boire donné par un débiteur incarcéré avec certains égards qui se paient. Contenson, voyez-vous, était tout un poème, un poème parisien. A son aspect, vous eussiez deviné de prime abord que le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière, les Frontin de Marivaux et les Lafleur de Dancourt, ces grandes expressions de l’audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d’esprit et de misère. Quand, à Paris, vous rencontrez un type, ce n’est plus un homme, c’est un spectacle! ce n’est plus un moment de la vie, mais une existence, plusieurs existences! Cuisez trois fois dans un four un buste de plâtre, vous obtenez une espèce d’apparence bâtarde de bronze florentin; eh! bien, les éclairs de malheurs innombrables, les nécessités de positions terribles avaient bronzé la tête de Contenson comme si la lueur d’un four eût, par trois fois, déteint sur son visage. Les rides très-pressées ne pouvaient plus se déplisser, elles formaient des plis éternels, blancs au fond. Cette figure jaune était tout rides. Le crâne, semblable à celui de Voltaire, avait l’insensibilité d’une tête de mort, et, sans quelques cheveux à l’arrière, on eût douté qu’il fût celui d’un homme vivant. Sous un front immobile, s’agitaient sans rien exprimer, des yeux de Chinois exposés sous verre à la porte d’un magasin de thé, des yeux factices qui jouent la vie, et dont l’expression ne change jamais. Le nez, camus comme celui de la mort, narguait le Destin, et la bouche, serrée comme celle d’un avare, était toujours ouverte et néanmoins discrète comme le rictus d’une boîte à lettres. Calme comme un sauvage, les mains hâlées, Contenson, petit homme sec et maigre, avait cette attitude diogénique pleine d’insouciance qui ne peut jamais se plier aux formes du respect. Et quels commentaires de sa vie et de ses mœurs n’étaient pas écrits dans son costume, pour ceux qui savent déchiffrer un costume?... Quel pantalon surtout!... un pantalon de recors, noir et luisant comme l’étoffe dite _voile_ avec laquelle on fait les robes d’avocats! un gilet acheté au Temple, mais à châle et brodé!... un habit d’un noir rouge!... Et tout cela brossé, quasi propre, orné d’une montre attachée par une chaîne en chrysocale. Contenson laissait voir une chemise de percale jaune, plissée, sur laquelle brillait un faux diamant en épingle! Le col de velours ressemblait à un carcan, sur lequel débordaient les plis rouges d’une chair de caraïbe. Le chapeau de soie était luisant comme du satin, mais la coiffe eût rendu de quoi faire deux lampions si quelque épicier l’eût acheté pour le faire bouillir. Ce n’est rien que d’énumérer ces accessoires, il faudrait pouvoir peindre l’excessive prétention que Contenson savait leur imprimer. Il y avait je ne sais quoi de coquet dans le col de l’habit, dans le cirage tout frais des bottes à semelles entrebâillées, qu’aucune expression française ne peut rendre. Enfin, pour faire entrevoir ce mélange de tons si divers, un homme d’esprit aurait compris, à l’aspect de Contenson, que, si au lieu d’être mouchard il eût été voleur, toutes ces guenilles, au lieu d’attirer le sourire sur les lèvres, eussent fait frissonner d’horreur. Sur le costume, un observateur se fût dit:--Voilà un homme infâme, il boit, il joue, il a des vices, mais il ne se soûle pas, mais il ne triche pas, ce n’est ni un voleur, ni un assassin. Et Contenson était vraiment indéfinissable jusqu’à ce que le mot espion fût venu dans la pensée. Cet homme avait fait autant de métiers inconnus qu’il y en a de connus. Le fin sourire de ses lèvres pâles, le clignement de ses yeux verdâtres, la petite grimace de son nez camus, disaient qu’il ne manquait pas d’esprit. Il avait un visage de fer-blanc, et l’âme devait être comme le visage. Aussi ses mouvements de physionomie étaient-ils des grimaces arrachées par la politesse, plutôt que l’expression de ses mouvements intérieurs. Il eût effrayé, s’il n’eût pas fait tant rire. Contenson, un des plus curieux produits de l’écume qui surnage aux bouillonnements de la cuve parisienne, où tout est en fermentation, se piquait surtout d’être philosophe. Il disait sans amertume:--J’ai de grands talents, mais on les a pour rien, c’est comme si j’étais un crétin! Et il se condamnait au lieu d’accuser les hommes. Trouvez beaucoup d’espions qui n’aient pas plus de fiel que n’en avait Contenson?--Les circonstances sont contre nous, répétait-il à ses chefs, nous pouvions être du cristal, nous restons grains de sable, voilà tout. Son cynisme en fait de costume avait un sens: il tenait aussi peu à son habillement de ville que les acteurs tiennent au leur; il excellait à se déguiser, à se grimer; il eût donné des leçons à Fréderick Lemaître, car il pouvait se faire dandy quand il le fallait. Il manifestait une profonde antipathie pour la Police Judiciaire, car il avait appartenu sous l’Empire à la police de Fouché, qu’il regardait comme un grand homme. Depuis la suppression du Ministère de la Police, il avait pris pour pis-aller la partie des arrestations commerciales; mais ses capacités connues, sa finesse en faisaient un instrument précieux, et les chefs inconnus de la Police Politique avaient maintenu son nom sur leurs listes. Contenson, de même que ses camarades, n’était qu’un des comparses du drame dont les premiers rôles appartenaient à leurs chefs, quand il s’agissait d’un travail politique.

--_Hâlés fis-en_, dit Nucingen en renvoyant son secrétaire par un geste.

--Pourquoi cet homme est-il dans un hôtel et moi dans un garni.... se disait Contenson. Il a trois fois roué ses créanciers, il a volé, moi je n’ai jamais pris un denier... J’ai plus de talent qu’il n’en a...

--_Gondanson, mon bedid_, dit le baron, _vûs m’affesse garoddé ein pilet te mile vrancs_...

--Ma maîtresse devait à Dieu et au diable...

--_Ti has eine maîtresse?_ s’écria Nucingen en regardant Contenson avec une admiration mêlée d’envie.

--Je n’ai que soixante-six ans, répondit Contenson en homme que le Vice avait maintenu jeune, comme un fatal exemple.

--_Et que vaid-elle?_

--Elle m’aide, dit Contenson. Quand on est voleur et qu’on est aimé par une honnête femme, ou elle devient voleuse, ou l’on devient honnête homme. Moi, je suis resté mouchard.

--_Ti has pessoin t’archant, tuchurs?_ demanda Nucingen.

--Toujours, répondit Contenson en souriant, c’est mon état d’en désirer, comme le vôtre est d’en gagner; nous pouvons nous entendre: ramassez-m’en, je me charge de le dépenser. Vous serez le puits et moi le seau...

--_Feux-du cagner ein pilet te sainte saint vrancs?_

--Belle question! mais suis-je bête?... vous ne me l’offrez pas pour réparer l’injustice de la fortune à mon égard.

--_Di tutte, ché le choins au pilet te mile ké ti m’has ghibbé; ça vait kinse sante vrancs ke che de tonne._

--Bien, vous me donnez les mille francs que j’ai pris, et vous ajoutez cinq cents francs...

--_C’esde pien ça_, fit Nucingen en hochant la tête.

--Ça ne fait toujours que cinq cents francs, dit imperturbablement Contenson.

--_A tonner?_... répondit le baron.

--A prendre. Eh! bien, contre quelle valeur monsieur le baron échange-t-il cela?

--_On m’a did qu’il y affait à Baris ein ôme gabaple te tégoufrir la phâme que chaime, et queu tu sais son hatresse... Envin ein maîdre en esbionache?_

--C’est vrai...

--_Eh! pien, tonne-moi l’hatresse, et ti hâs les saint sante vrancs._

--Où sont-ils? répondit vivement Contenson.

--_Les foissi_, reprit le baron en tirant un billet de sa poche.

--Eh! bien, donnez, dit Contenson en tendant la main.

--_Tonnant, tonnant, hâlons foir l’ôme, et ti has l’archant, gar ti bourrais me fendre peaugoup t’atresses à ce brix-là._

Contenson se mit à rire.

--Au fait, vous avez le droit de penser cela de moi, dit-il en ayant l’air de se gourmander. Plus notre état est canaille, plus il y faut de probité. Mais, voyez-vous, monsieur le baron, mettez six cents francs, et je vous donnerai un bon conseil.

--_Tonne, et vie-toi à ma chenerosidé..._

--Je me risque, dit Contenson; mais je joue gros jeu. En police, voyez-vous, il faut aller sous terre. Vous dites: Allons, marchons!... Vous êtes riche, vous croyez que tout cède à l’argent. L’argent est bien quelque chose. Mais, avec de l’argent, selon les deux ou trois hommes forts de notre partie, on n’a que des hommes. Et il existe des choses, auxquelles on ne pense point, qui ne peuvent pas s’acheter!... On ne soudoie pas le hasard. Aussi, en bonne police, ça ne se fait-il pas ainsi. Voulez-vous vous montrer avec moi en voiture? on sera rencontré. On a le hasard tout aussi bien pour soi que contre soi.

--_Frai?_ dit le baron.

--Dame! oui, monsieur. C’est un fer à cheval ramassé dans la rue qui a mené le Préfet de police à la découverte de la machine infernale. Eh! bien, quand nous irions ce soir, à la nuit, en fiacre chez monsieur de Saint-Germain, il ne se soucierait pas plus de vous voir entrant chez lui que vous d’être vu y allant.

--_C’esd chiste_, dit le baron.

--Ah! c’est le fort des forts, le second du fameux Corentin, le bras droit de Fouché, que d’aucuns disent son fils naturel, il l’aurait eu étant prêtre; mais c’est des bêtises: Fouché savait être prêtre, comme il a su être ministre. Eh! bien, vous ne ferez pas travailler cet homme-là, voyez-vous, à moins de dix billets de mille francs... pensez-y... Mais votre affaire sera faite, et bien faite. Ni vu ni connu, comme on dit. Je devrai prévenir monsieur de Saint-Germain, et il vous assignera quelque rendez-vous dans un endroit où personne ne pourra rien voir ni rien entendre, car il court des dangers à faire de la police pour le compte des particuliers. Mais, que voulez-vous?... c’est un brave homme, le roi des hommes, et un homme qui a essuyé de grandes persécutions, et pour avoir sauvé la France, encore!...

--_Ai pien, di m’egriras l’hire tu Percher_, dit le baron en souriant de cette vulgaire plaisanterie.

--Monsieur le baron ne me graisse pas la patte?... dit Contenson avec un air à la fois humble et menaçant.

--_Chan_, cria le baron à son jardinier, _fa temanter fint vrancs à Cheorche, et abborde-les-moi_...

--Si monsieur le baron n’a pas d’autres renseignements que ceux qu’il m’a donnés, je doute cependant que le maître puisse lui être utile.

--_Chen ai t’audres!_ répondit le baron d’un air fin.

--J’ai l’honneur de saluer monsieur le baron, dit Contenson en prenant la pièce de vingts francs, j’aurai l’honneur de venir dire à Georges où monsieur devra se trouver ce soir, car il ne faut jamais rien écrire en bonne police.

--_C’edde trolle gomme ces caillarts onte de l’esbrit_, se dit le baron, _c’edde en bolice, dou gomme tans les avvaires_.

En quittant le baron, Contenson alla tranquillement de la rue Saint-Lazare à la rue Saint-Honoré, jusqu’au café David; il y regarda par les carreaux et aperçut un vieillard connu là sous le nom du père Canquoëlle.

Le café David, situé rue de la Monnaie au coin de la rue Saint-Honoré, a joui pendant les trente premières années de ce siècle d’une sorte de célébrité, circonscrite d’ailleurs au quartier dit des Bourdonnais. Là se réunissaient les vieux négociants retirés ou les gros commerçants encore en exercice: les Camusot, les Lebas, les Pillerault, les Popinot, quelques propriétaires comme le petit père Molineux. On y voyait de temps en temps le vieux père Guillaume qui y venait de la rue du Colombier. On y parlait politique entre soi, mais prudemment, car l’opinion du café David était le libéralisme. On s’y racontait les cancans du quartier, tant les hommes éprouvent le besoin de se moquer les uns des autres!... Ce café, comme tous les cafés d’ailleurs, avait son personnage original dans ce père Canquoëlle, qui y venait depuis l’année 1811, et qui paraissait être si parfaitement en harmonie avec les gens probes réunis là, que personne ne se gênait pour parler politique en sa présence. Quelquefois ce bonhomme, dont la simplicité fournissait beaucoup de plaisanteries aux habitués, avait disparu pour un ou deux mois; mais ses absences, toujours attribuées à ses infirmités ou à sa vieillesse, car il parut dès 1811 avoir passé l’âge de soixante ans, n’étonnaient jamais personne.

--Qu’est donc devenu le père Canquoëlle?... disait-on à la dame du comptoir.

--J’ai dans l’idée, répondait-elle, qu’un beau jour nous apprendrons sa mort par les Petites-Affiches.

Le père Canquoëlle donnait dans sa prononciation un perpétuel certificat de son origine, il disait _une estatue, espécialle, le peuble_ et _ture_ pour turc. Son nom était celui d’un petit bien appelé Les Canquoëlles, mot qui signifie hanneton dans quelques provinces, et situé dans le département de Vaucluse, d’où il était venu. On avait fini par dire Canquoëlle au lieu de des Canquoëlles, sans que le bonhomme s’en fâchât, la noblesse lui semblait morte en 1793; d’ailleurs le fief des Canquoëlles ne lui appartenait pas, il était cadet d’une branche cadette. Aujourd’hui la mise du père Canquoëlle semblerait étrange; mais de 1811 à 1820, elle n’étonnait personne. Ce vieillard portait des souliers à boucles en acier à facettes, des bas de soie à raies circulaires alternativement blanches et bleues, une culotte en pou-de-soie à boucles ovales pareilles à celle des souliers, quant à la façon. Un gilet blanc à broderie, un vieil habit de drap verdâtre-marron à boutons de métal et une chemise à jabot plissé dormant complétaient ce costume. A moitié du jabot brillait un médaillon en or où se voyait sous verre un petit temple en cheveux, une de ces adorables petitesses de sentiment qui rassurent les hommes, tout comme un épouvantail effraie les moineaux. La plupart des hommes, comme les animaux, s’effraient et se rassurent avec des riens. La culotte du père Canquoëlle se soutenait par une boucle qui, selon la mode du dernier siècle, la serrait au-dessus de l’abdomen. De la ceinture pendaient parallélement deux chaînes d’acier composées de plusieurs chaînettes, et terminées par un paquet de breloques. Sa cravate blanche était tenue par derrière au moyen d’une petite boucle en or. Enfin sa tête neigeuse et poudrée se parait encore, en 1816, du tricorne municipal que portait aussi monsieur Try, Président du Tribunal. Ce chapeau, si cher au vieillard, le père Canquoëlle l’avait remplacé depuis peu (le bonhomme crut devoir ce sacrifice à son temps) par cet ignoble chapeau rond contre lequel personne n’ose réagir. Une petite queue, serrée dans un ruban, décrivait dans le dos de l’habit une trace circulaire où la crasse disparaissait sous une fine tombée de poudre. En vous arrêtant au trait distinctif du visage, un nez plein de gibbosités, rouge et digne de figurer dans un plat de truffes, vous eussiez supposé un caractère facile, niais et débonnaire à cet honnête vieillard essentiellement gobe-mouche, et vous en eussiez été la dupe, comme tout le café David, où jamais personne n’avait examiné le front observateur, la bouche sardonique et les yeux froids de ce vieillard dodeliné de vices, calme comme un Vitellius dont le ventre impérial reparaissait, pour ainsi dire, palingénésiquement.

En 1816, un jeune Commis-Voyageur, nommé Gaudissart, habitué du café David, se grisa de onze heures à minuit avec un officier à demi-solde. Il eut l’imprudence de parler d’une conspiration ourdie contre les Bourbons, assez sérieuse et près d’éclater. On ne voyait plus dans le café que le père Canquoëlle qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient, et la dame du comptoir. Dans les vingt-quatre heures Gaudissart fut arrêté: la conspiration était découverte. Deux hommes périrent sur l’échafaud. Ni Gaudissart, ni personne ne soupçonna jamais le brave père Canquoëlle d’avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s’observa pendant un an, et l’on s’effraya de la police, de concert avec le père Canquoëlle qui parlait de déserter le café David, tant il avait horreur de la police.

Contenson entra dans le café, demanda un petit verre d’eau-de-vie, ne regarda pas le père Canquoëlle occupé à lire les journaux; seulement, quand il eut lampé son verre d’eau-de-vie, il prit la pièce d’or du baron, et appela le garçon en frappant trois coups secs sur la table. La dame du comptoir et le garçon examinèrent la pièce d’or avec un soin très-injurieux pour Contenson; mais leur défiance était autorisée par l’étonnement que causait à tous les habitués l’aspect de Contenson.