La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 43
Habitué à regarder le salon des Grandlieu comme son champ de bataille, Lucien réservait son esprit, ses bons mots, les nouvelles et ses grâces de courtisan pour le temps qu’il y passait le soir. Insinuant, caressant, prévenu par Clotilde des écueils à éviter, il flattait les petites passions de monsieur de Grandlieu. Après avoir commencé par envier le bonheur de la duchesse de Maufrigneuse, Clotilde devint éperdument amoureuse de Lucien. En apercevant tous les avantages d’une pareille alliance, Lucien joua son rôle d’amoureux comme l’eût joué Armand, le dernier jeune premier de la Comédie-Française. Lucien allait à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin tous les dimanches, il se donnait pour fervent catholique, il se livrait à des prédications monarchiques et religieuses qui faisaient merveilles. Il écrivait d’ailleurs dans les journaux dévoués à la Congrégation des articles excessivement remarquables, sans vouloir en recevoir aucun prix, sans y mettre d’autre signature qu’un L. Il fit des brochures politiques, demandées ou par le roi Charles X, ou par la Grande-Aumônerie, sans exiger la moindre récompense.
--Le roi, disait-il, a déjà tant fait pour moi, que je lui dois mon sang.
Aussi, depuis quelques jours, était-il question d’attacher Lucien au cabinet du premier ministre en qualité de secrétaire particulier; mais madame d’Espard mit tant de gens en campagne contre Lucien, que le maître Jacques de Charles X hésitait à prendre cette résolution. Non-seulement la position de Lucien n’était pas assez nette, et ces mots: De quoi vit-il? que chacun avait sur les lèvres à mesure qu’il s’élevait, demandaient une réponse; mais encore la curiosité bienveillante comme la curiosité malicieuse allaient d’investigations en investigations, et trouvaient plus d’un défaut à la cuirasse de cet ambitieux. Clotilde de Grandlieu servait à son père et à sa mère d’espion innocent. Quelques jours auparavant, elle avait pris Lucien pour causer dans l’embrasure d’une fenêtre, et l’instruire des objections de la famille.
--Ayez une terre d’un million, et vous aurez ma main, telle a été la réponse de ma mère, avait dit Clotilde.
--Ils te demanderont plus tard d’où provient ton argent, avait dit l’abbé à Lucien quand Lucien lui reporta ce prétendu dernier mot.
--Mon beau-frère doit avoir fait fortune, s’écria Lucien, nous aurons en lui un éditeur responsable.
--Il ne manque donc plus que le million, s’était écrié l’abbé, j’y songerai.
Pour bien expliquer la position de Lucien à l’hôtel de Grandlieu, jamais il n’y avait dîné. Ni Clotilde, ni la duchesse d’Uxelles, ni madame de Maufrigneuse, qui resta toujours excellente pour Lucien, ne purent obtenir du vieux duc cette faveur, tant le gentilhomme conservait de défiance sur celui qu’il appelait le sire de Rubempré. Cette nuance, aperçue par toute la société de ce salon, causait de vives blessures à l’amour-propre de Lucien, qui s’y sentait seulement toléré. Le monde a le droit d’être exigeant, il est si souvent trompé! Faire figure à Paris sans avoir une fortune connue, sans une industrie avouée, est une position que nul artifice ne peut rendre pendant long-temps soutenable. Aussi, Lucien, en s’élevant, donnait-il une force excessive à cette objection:--De quoi vit-il? Il avait été forcé de dire chez madame Sérizy, à laquelle il devait l’appui du Procureur-général Grandville et d’un ministre d’État, le comte Octave de Bauvan, président à une cour souveraine:--Je m’endette horriblement.
En entrant dans la cour de l’hôtel où se trouvait la légitimation de ses vanités, il se disait avec amertume, en pensant à la délibération de Trompe-la-Mort:--J’entends tout craquer sous mes pieds!
Il aimait Esther, et il voulait mademoiselle de Grandlieu pour femme! Étrange situation! Il fallait vendre l’une pour avoir l’autre. Un seul homme pouvait faire ce trafic sans que l’honneur de Lucien en souffrît, cet homme était Jacques Collin: ne devaient-ils pas être aussi discrets l’un que l’autre, l’un envers l’autre? On n’a pas dans la vie deux pactes de ce genre où chacun est tour à tour dominateur et dominé. Lucien chassa les nuages qui obscurcissaient son front, il entra gai, radieux dans les salons de l’hôtel de Grandlieu. En ce moment, les fenêtres étaient ouvertes, les senteurs du jardin parfumaient le salon, la jardinière qui en occupait le milieu offrait aux regards sa pyramide de fleurs. La duchesse, assise dans un coin, sur un sofa, causait avec la duchesse de Chaulieu. Plusieurs femmes composaient un groupe remarquable par diverses attitudes empreintes des différentes expressions que chacune d’elles donnait à une douleur jouée. Dans le monde, personne ne s’intéresse à un malheur ni à une souffrance, tout y est parole. Les hommes se promenaient dans le salon, ou dans le jardin. Clotilde et Joséphine s’occupaient autour de la table à thé. Le vidame de Pamiers, le duc de Grandlieu, le marquis d’Adjuda-Pinto, le duc de Maufrigneuse, faisaient leur wisk (_sic_) dans un coin.
Quand Lucien fut annoncé, il traversa le salon et alla saluer la duchesse, à laquelle il demanda raison de l’affliction peinte sur son visage.
--Madame de Chaulieu vient de recevoir une affreuse nouvelle: son gendre, le baron de Macumer, l’ex-duc de Soria, vient de mourir. Le jeune duc de Soria et sa femme, qui étaient allés à Chantepleurs y soigner leur frère, ont écrit ce triste événement. Louise est dans un état navrant.
--Une femme n’est pas deux fois aimée dans sa vie comme Louise l’était par son mari, dit Madeleine de Mortsauf.
--Ce sera une riche veuve, reprit la vieille duchesse d’Uxelles en regardant Lucien dont le visage garda son impassibilité.
--Pauvre Louise, fit madame d’Espard, je la comprends et je la plains.
La marquise d’Espard eut l’air songeur d’une femme pleine d’âme et de cœur. Quoique Sabine de Grandlieu n’eût que dix ans, elle leva sur sa mère un œil intelligent dont le regard presque moqueur fut réprimé par un coup d’œil de sa mère. C’est ce qui s’appelle bien élever ses enfants.
--Si ma fille résiste à ce coup-là, dit madame de Chaulieu de l’air le plus maternel, son avenir m’inquiétera. Louise est très-romanesque.
--Je ne sais pas, dit la vieille duchesse d’Uxelles, de qui nos filles ont pris ce caractère-là?...
--Il est difficile, dit un vieux cardinal, de concilier aujourd’hui le cœur et les convenances.
Lucien, qui n’avait pas un mot à dire, alla vers la table à thé, faire ses compliments à mesdemoiselles de Grandlieu. Quand le poète fut à quelques pas du groupe de femmes, la marquise d’Espard se pencha pour pouvoir parler à l’oreille de la duchesse de Grandlieu.
--Vous croyez donc que ce garçon-là aime beaucoup votre chère Clotilde? lui dit-elle.
La perfidie de cette interrogation ne peut être comprise qu’après l’esquisse de Clotilde. Cette jeune personne, de vingt-sept ans était alors debout. Cette attitude permettait au regard moqueur de la marquise d’Espard d’embrasser la taille sèche et mince de Clotilde qui ressemblait parfaitement à une asperge. Le corsage de la pauvre fille était si plat qu’il n’admettait pas les ressources coloniales de ce que les modistes appellent des fichus menteurs. Aussi Clotilde, qui se savait de suffisants avantages dans son nom, loin de prendre la peine de déguiser ce défaut, le faisait-elle héroïquement ressortir. En se serrant dans ses robes, elle obtenait l’effet du dessin roide et net que les sculpteurs du Moyen-Age ont cherché dans leurs statuettes dont le profil tranche sur le fond des niches où ils les ont mises dans les cathédrales. Clotilde avait cinq pieds quatre pouces. S’il est permis de se servir d’une expression familière qui, du moins, a le mérite de bien se faire comprendre, elle était tout jambes. Ce défaut de proportion donnait à son buste quelque chose de difforme. Brune de teint, les cheveux noirs et durs, les sourcils très-fournis, les yeux ardents et encadrés dans des orbites déjà charbonnées, la figure arquée comme un premier quartier de lune et dominée par un front proéminent, elle offrait la caricature de sa mère, l’une des plus belles femmes du Portugal. La nature se plaît à ces jeux-là. On voit souvent, dans les familles, une sœur d’une beauté surprenante et dont les traits offrent, chez le frère, une laideur achevée, quoique tous deux se ressemblent, Clotilde avait sur sa bouche, excessivement rentrée, une expression de dédain stéréotypée. Aussi ses lèvres dénonçaient-elles plus que tout autre trait de son visage les secrets mouvements de son cœur, car l’affection leur imprimait une expression charmante, et d’autant plus remarquable que ses joues trop brunes pour rougir, que ses yeux noirs toujours durs ne disaient jamais rien. Malgré tant de désavantages, malgré sa prestance de planche, elle tenait de son éducation et de sa race un air de grandeur, une contenance fière, enfin tout ce qu’on a nommé si justement le _je ne sais quoi_, peut-être dû à la franchise de son costume, et qui signalait en elle une fille de bonne maison. Elle tirait parti de ses cheveux, dont la force, le nombre et la longueur pouvaient passer pour une beauté. Sa voix, qu’elle avait cultivée, jetait des charmes. Elle chantait à ravir. Clotilde était bien la jeune personne dont on dit: Elle a de beaux yeux, ou--Elle a un charmant caractère! A quelqu’un qui lui disait à l’anglaise: Votre Grâce, elle répondit: Appelez-moi Votre Minceur.
--Pourquoi n’aimerait-on pas ma pauvre Clotilde? répondit la duchesse à la marquise. Savez-vous ce qu’elle me disait hier? «Si je suis aimée par ambition, je me charge de me faire aimer pour moi-même!» Elle est spirituelle et ambitieuse, il y a des hommes à qui ces deux qualités plaisent. Quant à lui, ma chère, il est beau comme un rêve; et s’il peut racheter la terre de Rubempré, le roi lui rendra, par égard pour nous, le titre de marquis... Après tout, sa mère est la dernière Rubempré...
--Pauvre garçon, où prendra-t-il un million? dit la marquise.
--Ceci n’est pas notre affaire, reprit la duchesse; mais, à coup sûr, il est incapable de le voler... Et, d’ailleurs, nous ne donnerions pas Clotilde à un intrigant ni à un malhonnête homme, fût-il beau, fût-il poète et jeune comme monsieur de Rubempré.
--Vous venez tard, dit Clotilde en souriant avec une grâce infinie à Lucien.
--Oui, j’ai dîné en ville.
--Vous allez beaucoup dans le monde depuis quelques jours, dit-elle en cachant sa jalousie et ses inquiétudes sous un sourire.
--Dans le monde?... reprit Lucien, non, j’ai seulement, par le plus grand des hasards, dîné toute la semaine chez des banquiers, aujourd’hui chez Nucingen, hier chez du Tillet, et avant-hier chez les Keller...
On voit que Lucien avait bien su prendre le ton de spirituelle impertinence des grands seigneurs.
--Vous avez bien des ennemis, lui dit Clotilde en lui présentant une tasse de thé. On est venu dire à mon père que vous jouissiez de soixante mille francs de dettes, que d’ici à quelque temps vous auriez Sainte-Pélagie pour château de plaisance. Et si vous saviez ce que toutes ces calomnies me valent... Tout cela tombe sur moi. Je ne vous parle pas de ce que je souffre (mon père a des regards qui me crucifient), mais de ce que vous devez souffrir, si cela se trouvait, le moins du monde, vrai...
--Ne vous préoccupez point de ces niaiseries, aimez-moi comme je vous aime, et faites-moi crédit de quelques mois, répondit Lucien en replaçant sa tasse vide sur le plateau d’argent ciselé.
--Ne vous montrez pas à mon père, il vous dirait quelque impertinence; et comme vous ne le souffririez pas, nous serions perdus... Cette méchante marquise d’Espard lui a dit que votre mère avait gardé les femmes en couche, et que votre sœur était repasseuse...
--Nous avons été dans la plus profonde misère, répondit Lucien à qui des larmes vinrent aux yeux. Ceci n’est pas de la calomnie, mais de la bonne médisance. Aujourd’hui ma sœur est plus que millionnaire, et ma mère est morte depuis deux ans... On avait réservé ces renseignements pour le moment où je serais sur le point de réussir ici...
--Mais qu’avez-vous fait à madame d’Espard?
--J’ai eu l’imprudence de raconter plaisamment, chez madame de Sérizy, devant monsieur de Grandville, l’histoire du procès qu’elle faisait à son mari pour en obtenir l’interdiction et qui m’avait été confié par Bianchon. L’opinion de monsieur de Grandville a fait changer celle du Garde-des-Sceaux. L’un et l’autre, ils ont reculé devant la _Gazette des Tribunaux_, devant le scandale, et la marquise a eu sur les doigts dans les motifs du jugement qui a mis fin à cette horrible affaire. Si monsieur de Sérizy a commis une indiscrétion qui m’a fait de la marquise une ennemie mortelle, j’y ai gagné sa protection, celle du Procureur-général et du comte Octave de Bauvan à qui madame de Sérizy a dit le péril où ils m’avaient mis en laissant apercevoir la source d’où venaient leurs renseignements. Monsieur le marquis d’Espard a eu la maladresse de me faire une visite en me regardant comme la cause du gain de cet infâme procès.
--Je vais nous délivrer de madame d’Espard, dit Clotilde.
--Eh! comment? s’écria Lucien.
--Ma mère invitera les petits d’Espard qui sont charmants et déjà bien grands. Le père et ses deux fils chanteront ici vos louanges, nous sommes bien sûrs de ne jamais voir leur mère...
--Oh! Clotilde, vous êtes adorable, et si je ne vous aimais pas pour vous-même, je vous aimerais pour votre esprit.
--Ce n’est pas de l’esprit, dit-elle en mettant tout son amour sur ses lèvres. Adieu. Soyez quelques jours sans venir. Quand vous me verrez à Saint-Thomas-d’Aquin avec une écharpe rose, mon père aura changé d’humeur.
Cette jeune personne avait évidemment plus de vingt-sept ans.
Lucien prit un fiacre à la rue de la Planche, le quitta sur les boulevards, en prit un autre à la Madeleine et lui recommanda de demander la porte rue Taitbout. A onze heures, en entrant chez Esther, il la trouva tout en pleurs, mais mise comme elle se mettait pour lui faire fête! Elle attendait son Lucien couchée sur un divan de satin blanc broché de fleurs jaunes, vêtue d’un délicieux peignoir en mousseline des Indes, à nœuds de rubans couleur cerise, sans corset, les cheveux simplement attachés sur sa tête, les pieds dans de jolies pantoufles de velours doublées de satin cerise, toutes les bougies allumées et le houka prêt; mais elle n’avait pas fumé le sien, qui restait sans feu devant elle, comme un indice de sa situation. En entendant ouvrir les portes, elle essuya ses larmes, bondit comme une gazelle et enveloppa Lucien de ses bras comme un tissu qui, saisi par le vent, s’entortillerait à un arbre.
--Séparés, dit-elle, est-il vrai?...
--Bah! pour quelques jours, répondit Lucien.
Esther lâcha Lucien et retomba sur le divan comme morte. En ces situations, la plupart des femmes babillent comme des perroquets! Ah! elles vous aiment!... Après cinq ans, elles sont au lendemain de leur premier jour de bonheur, elles ne peuvent pas vous quitter, elles sont sublimes d’indignation, de désespoir, d’amour, de colère, de regrets, de terreur, de chagrin, de pressentiments! Enfin, elles sont belles comme une scène de Shakspeare. Mais, sachez-le bien! ces femmes-là n’aiment pas. Quand elles sont tout ce qu’elles disent être, quand enfin elles aiment véritablement, elles font comme fit Esther, comme font les enfants, comme fait le véritable amour: Esther ne disait pas une parole, elle gisait la face dans les coussins, et pleurait à chaudes larmes. Lucien, lui, s’efforçait de soulever Esther et lui parlait.
--Mais, enfant, nous ne sommes pas séparés... Comment, après bientôt quatre ans de bonheur, voilà ta manière de prendre une absence! Eh! qu’ai-je donc fait à toutes ces filles-là?... se dit-il en se souvenant d’avoir été aimé ainsi par Coralie.
--Ah! monsieur, vous êtes bien beau, dit Europe.
Les sens ont leur beau idéal. Quand à ce beau si séduisant se joignent la douceur de caractère, la poésie qui distinguaient Lucien, on peut concevoir la folle passion de ces créatures éminemment sensibles aux dons naturels extérieurs, et si naïves dans leur admiration. Esther sanglotait doucement, et restait dans une pose où se trahissait une extrême douleur.
--Mais, petite bête, dit Lucien, ne t’a-t-on pas dit qu’il s’agissait de ma vie!...
A ce mot dit exprès par Lucien, Esther se dressa comme une bête fauve, ses cheveux dénoués entourèrent sa sublime figure comme d’un feuillage. Elle regarda Lucien d’un œil fixe.
--De ta vie!... s’écria-t-elle en levant les bras et les laissant retomber par un geste qui n’appartient qu’aux filles en danger. Mais c’est vrai, le mot de ce sauvage parle de choses graves.
Elle tira de sa ceinture un méchant papier, mais elle vit Europe, et lui dit:--Laisse-nous, ma fille.
Quand Europe eut fermé la porte:--Tiens, voici ce qu’_il_ m’écrit, reprit-elle en tendant à Lucien une lettre que l’abbé venait d’envoyer et que Lucien lut à haute voix.
«Vous partirez demain à cinq heures du matin, on vous conduira chez un Garde au fond de la forêt de Saint-Germain, vous y occuperez une chambre au premier étage. Ne sortez pas de cette chambre jusqu’à ce que je le permette, vous n’y manquerez de rien. Le Garde et sa femme sont sûrs. N’écrivez pas à Lucien. Ne vous mettez pas à la fenêtre pendant le jour; mais vous pouvez vous promener pendant la nuit sous la conduite du Garde, si vous avez envie de marcher. Tenez les stores baissés pendant la route: il s’agit de la vie de Lucien.
» Lucien viendra ce soir vous dire adieu, brûlez ceci devant lui...»
Lucien brûla sur-le-champ ce billet à la flamme d’une bougie.
--Écoute, mon Lucien, dit Esther après avoir entendu la lecture de ce billet comme un criminel écoute celle de son arrêt de mort, je ne te dirai pas que je t’aime, ce serait une bêtise.... Voici cinq ans bientôt qu’il me semble aussi naturel de t’aimer que de respirer, de vivre.... Le premier jour où mon bonheur a commencé sous la protection de cet être inexplicable, qui m’a mise ici comme on met une petite bête curieuse dans une cage, j’ai su que tu devais te marier. Le mariage est un élément nécessaire de ta destinée, et Dieu me garde d’arrêter les développements de ta fortune. Ce mariage est ma mort. Mais je ne t’ennuierai point; je ne ferai pas comme les grisettes qui se tuent à l’aide d’un réchaud de charbon, j’en ai eu assez d’une fois; et, deux fois, ça écœure, comme dit Mariette. Non: je m’en irai bien loin, hors de France. Asie a des secrets de son pays, elle m’a promis de m’apprendre à mourir tranquillement. On se pique, paf! tout est fini. Je ne demande qu’une seule chose, mon ange adoré, c’est de ne pas être trompée. J’ai mon compte de la vie: j’ai eu, depuis le jour où je t’ai vu, en 1824, jusqu’aujourd’hui, plus de bonheur qu’il n’en tient dans dix existences de femmes heureuses. Ainsi, prends-moi pour ce que je suis: une femme aussi forte que faible. Dis-moi: «Je me marie.» Je ne te demande plus qu’un adieu bien tendre, et tu n’entendras plus jamais parler de moi.
Il y eut un moment de silence après cette déclaration, dont la sincérité ne peut se comparer qu’à la naïveté des gestes et de l’accent.
--S’agit-il de ton mariage? dit-elle en plongeant un de ces regards fascinateurs et brillants comme la lame d’un poignard dans les yeux bleus de Lucien.
--Voici dix-huit mois que nous travaillons à mon mariage, et il n’est pas encore conclu, répondit Lucien, je ne sais pas quand il pourra se conclure; mais il ne s’agit pas de cela, ma chère petite... il s’agit de l’abbé, de moi, de toi.... nous sommes sérieusement menacés... Nucingen t’a vue...
--Oui, dit-elle, à Vincennes, il m’a donc reconnue?...
--Non, répondit Lucien, mais il est amoureux de toi à en perdre sa caisse. Après dîner, quand il t’a dépeinte en parlant de votre rencontre, j’ai laissé échapper un sourire involontaire, imprudent, car je suis au milieu du monde comme le sauvage au milieu des piéges d’une tribu ennemie. L’abbé, qui m’évite la peine de penser, trouve cette situation dangereuse, il se charge de rouer Nucingen si Nucingen s’avise de nous espionner, et le baron en est bien capable; il m’a parlé de l’impuissance de la police. Tu as allumé un incendie dans une vieille cheminée pleine de suie...
--Et que veut faire l’abbé? dit Esther tout doucement.
--Je n’en sais rien, il m’a dit de dormir sur mes deux oreilles, répondit Lucien sans oser regarder Esther.
--S’il en est ainsi, j’obéis avec cette soumission canine dont je fais profession, dit Esther qui passa son bras à celui de Lucien et l’emmena dans sa chambre en lui disant:--As-tu bien dîné, mon Lulu, chez cet infâme Nucingen?
--La cuisine d’Asie empêche de trouver un dîner bon, quelque célèbre que soit le chef de la maison où l’on dîne; mais Carême avait fait le dîner comme tous les dimanches.
Lucien comparait involontairement Esther à Clotilde. La maîtresse était si belle, si constamment charmante qu’elle n’avait pas encore laissé approcher le monstre qui dévore les plus robustes amours: _la satiété!_
--Quel dommage, se dit-il, de trouver sa femme en deux volumes! d’un côté, la poésie, la volupté, l’amour, le dévouement, la beauté, la gentillesse.....
Esther furetait comme furètent les femmes avant de se coucher, elle allait et revenait, elle papillonnait en chantant. Vous eussiez dit d’un colibri.
--... De l’autre, la noblesse du nom, la race, les honneurs, le rang, la science du monde!... Et aucun moyen de les réunir en une seule personne! s’écria Lucien.
Le lendemain, à sept heures du matin, en s’éveillant dans cette charmante chambre rose et blanche, le poète se trouva seul. Quand il eut sonné, la fantastique Europe accourut.
--Que veut monsieur?
--Esther!
--Madame est partie à quatre heures trois quarts. D’après les ordres de monsieur l’abbé, j’ai reçu franc de port un nouveau visage.
--Une femme?...
--Non, monsieur, une Anglaise... une de ces femmes qui vont en journée la nuit, et nous avons ordre de la traiter comme si c’était madame: qu’est-ce que monsieur veut en faire?... Pauvre Madame, elle s’est mise à pleurer quand elle est montée en voiture... «Enfin, il le faut!... s’est-elle écriée. J’ai quitté ce pauvre chat pendant qu’il dormait, m’a-t-elle dit en essuyant ses larmes; Europe, s’il m’avait regardée ou s’il avait prononcé mon nom, je serais restée, quitte à mourir avec lui...» Tenez, monsieur, j’aime tant madame, que je ne lui ai pas montré sa remplaçante, il y a bien des femmes de chambre qui lui en auraient donné le crève-cœur.
--L’inconnue est donc là?...
--Mais, monsieur, elle était dans la voiture qui a emmené madame, et je l’ai cachée dans ma chambre.
--Est-elle bien?
--Aussi bien que peut l’être une femme d’occasion, fit Europe, mais elle n’aura pas de peine à jouer son rôle, si monsieur y met du sien.
Après ce sarcasme, Europe alla chercher la fausse Esther.
La veille, avant de se coucher, le tout-puissant banquier avait donné ses ordres à son valet de chambre qui, dès sept heures, introduisait le fameux Louchard, le plus habile des Gardes du Commerce dans un petit salon où vint le baron en robe de chambre et en pantoufles...
--_Fus fus êdes mogué te moi!_ dit-il en réponse aux salutations du Garde.