La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 42

Chapter 423,755 wordsPublic domain

--_Cheu neu la gonnès boind_, répondit le baron. _Et cheu buis fûs le tire buisque montame ti Nichingen ai tan lé salon. Chiskissi, cheu n’ai boin si ceu qu’edait l’amûre. L’amûre?... jeu groid que c’esd te maicrir._

--Où l’avez-vous rencontrée, cette jeune innocente? demanda Rastignac.

--_An foidire, hâ minouitte, au pois de Finzennes._

--Son signalement? dit de Marsay.

--_Eine jabot de casse plange, rope rosse, eine haigeharbe plange, foile planc... eine viguire fraiment piplique! Tes yeix de veu, eine tain t’Oriend._

--Vous rêviez! dit en souriant Lucien.

--_C’est vrai, cheu tormais comme ein govre... ein govre blain_, dit-il en se reprenant, _gar zédaite en refenand te tinner à la gambagne te mon hâmi_...

--Était-elle seule? dit du Tillet en interrompant le Loup-cervier.

--_Ui_, dit le baron d’un ton dolent, _zauv ein heidicq terrière la foidire ed eine fâme te jampre_...

--Lucien a l’air de la connaître, s’écria Rastignac en saisissant un sourire de l’amant d’Esther.

--Qui est-ce qui ne connaît pas les femmes capables d’aller à minuit à la rencontre de Nucingen? dit Lucien en pirouettant.

--Enfin, ce n’est pas une femme qui aille dans le monde? demanda le chevalier d’Espard, car le baron aurait reconnu l’heiduque.

--_Che neu l’ai fue nille bard_, répondit le baron, _et foillà quarante chours queu cheu la vais gerger bar la bolice qui neu droufe bas_.

--Il vaut mieux qu’elle vous coûte quelques centaines de mille francs que de vous coûter la vie, et à votre âge, une passion sans aliment est dangereuse, dit Desplein, on peut en mourir.

--_Ui_, répondit Nucingen à Desplein, _ce que che manche neu meu nurride boind, l’air me semple mordel. Che fais au pois te Finzennes, foir la blace i che l’ai fue!... Ed! foillà ma fie! Cheu n’ai bas pi m’oguiber tu ternier eimbrunt: cheu m’an sis rabbordé à mes gonvrères ki onte i biddié te moi... Bire ein million, che foudrais gonnèdre cedde phâmme, ch’y cagnerais, car cheu neu fais plis à la Pirse... Temantez à ti Dilet._

--Oui, répondit du Tillet, il a le dégoût des affaires, il change, c’est signe de mort.

--_Zigne t’amûr_, reprit Nucingen, _bir moi, c’esde eine même chausse_!

La naïveté de ce vieillard, qui n’était plus Loup-cervier, et qui, pour la première fois de sa vie, apercevait quelque chose de plus saint et de plus sacré que l’or, émut cette compagnie de gens blasés: les uns échangèrent des sourires, les autres regardèrent Nucingen en exprimant cette pensée dans leur physionomie: Un homme si fort en arriver là!... Puis chacun revint au salon en causant de cet événement; car ce fut un événement de nature à produire la plus grande sensation. Madame de Nucingen se mit à rire quand Lucien lui découvrit le secret du banquier; mais en entendant les moqueries de sa femme, le baron la prit par le bras et l’emmena dans l’embrasure d’une fenêtre.

--_Montame_, lui dit-il à voix basse, _aiche chamai titte ein mod té moguerie sir fos bassions, pir ké fis fis moguiez tes miennes? Eine ponne fame aiteraid son mari à ze direr t’avvaire sans sè môguer de lui, gomme fus le vaiddes_...

D’après la description du vieux banquier, Lucien avait reconnu son Esther. Déjà très-fâché d’avoir vu son sourire remarqué, il profita du moment de causerie générale qui a lieu pendant le service du café pour disparaître.

--Qu’est donc devenu monsieur de Rubempré? dit la baronne de Nucingen.

--Il est fidèle à sa devise: _Quid me continebit?_ répondit Rastignac.

--Ce qui veut dire: Qui peut me retenir? ou: Je suis indomptable; à votre choix, reprit de Marsay.

--Il a laissé échapper un sourire au moment où monsieur le baron parlait de son inconnue, qui me ferait croire qu’elle est de sa connaissance, dit Horace Bianchon très-innocemment.

--_Pon!_ se dit en lui-même le Loup-cervier.

Semblable à tous les malades désespérés, le baron acceptait tout ce qui paraissait être un espoir, et il se promit de faire espionner Lucien, par d’autres gens que ceux de Louchard, le plus habile Garde du Commerce de Paris, à qui, depuis quinze jours, il s’était adressé.

Avant de se rendre chez Esther, Lucien devait aller à l’hôtel de Grandlieu passer les deux heures qui rendaient mademoiselle Clotilde Frédérique de Grandlieu la fille la plus heureuse du faubourg Saint-Germain. La prudence qui caractérisait la conduite de ce jeune ambitieux lui conseilla d’instruire aussitôt Carlos Herrera de l’effet produit par le sourire que lui avait arraché le portrait d’Esther, tracé par le baron de Nucingen. L’amour du baron pour Esther, et l’idée qu’il avait eue de mettre la police à la recherche de son inconnue, étaient d’ailleurs des événements assez importants à communiquer à l’homme qui avait cherché sous la soutane l’asile que jadis les criminels trouvaient dans les églises. Et, de la rue Saint-Lazare, où demeurait en ce temps le banquier, à la rue Saint-Dominique, où se trouve l’hôtel de Grandlieu, le chemin de Lucien le menait devant son chez-soi du quai Malaquais. Lucien trouva l’abbé fumant son bréviaire, c’est-à-dire culottant une pipe avant de se coucher. Cet homme, plus étrange qu’étranger, avait fini par renoncer aux cigares espagnols, qu’il trouva trop doux.

--Ceci devient sérieux, répondit l’abbé quand Lucien lui eut tout raconté. Le baron, qui se sert de Louchard pour chercher la petite, aura bien l’esprit de mettre un recors à tes trousses, et tout serait connu. Je n’ai pas trop de la nuit et de la matinée pour préparer les cartes de la partie que je vais jouer contre ce baron, à qui je dois démontrer avant tout l’impuissance de la police. Quand notre loup-cervier aura perdu tout espoir de trouver sa brebis, je me charge de la lui vendre ce qu’elle vaut pour lui...

--Vendre Esther! s’écria Lucien dont le premier mouvement était toujours excellent.

--Tu oublies donc notre position? s’écria l’abbé.

Lucien baissa la tête.

--Plus d’argent, reprit le faux prêtre, et soixante mille francs de dettes à payer! Si tu veux épouser Clotilde de Grandlieu, tu dois acheter une terre d’un million pour assurer le douaire de ce laideron. Eh! bien, Esther est un gibier après lequel je vais faire courir ce loup-cervier de manière à le dégraisser d’un million. Ça me regarde...

--Esther ne voudra jamais.

--Ça me regarde.

--Elle en mourra.

--Ça regarde les Pompes Funèbres. D’ailleurs, après?... s’écria ce sauvage personnage en arrêtant les élégies de Lucien par la manière dont il se posa.--Combien y a-t-il de généraux morts à la fleur de l’âge pour l’empereur Napoléon? demanda-t-il à Lucien après un moment de silence. On trouve toujours des femmes! en 1821, pour toi, Coralie n’avait pas sa pareille; Esther ne s’en est pas moins rencontrée. Après cette fille viendra... sais-tu qui?... la femme inconnue! Voilà, de toutes les femmes, la plus belle, et tu la chercheras dans la capitale où le gendre du duc de Grandlieu sera ministre et représentera le roi de France... Et puis, dis donc, monsieur l’enfant, Esther en mourra-t-elle? Enfin, le mari de mademoiselle de Grandlieu peut-il conserver Esther? D’ailleurs, laisse-moi faire, tu n’as pas l’ennui de penser à tout: ça me regarde. Seulement tu te passeras d’Esther pour une semaine ou deux, et tu n’en iras pas moins rue Taitbout. Allons, va roucouler auprès de ta Grandlieu. Tu retrouveras Esther un peu triste, mais dis-lui d’obéir. Il s’agit de notre livrée de vertu, de nos casaques d’honnêteté, du paravent derrière lequel les grands cachent toutes leurs infamies... Il s’agit de mon beau _moi_, de toi qui ne dois jamais être soupçonné. Le hasard nous a mieux servis que ma pensée, qui, depuis deux mois, travaillait dans le vide.

En jetant ces terribles phrases une à une, comme des coups de pistolet, le faux abbé s’habillait et se disposait à sortir.

--Ta joie est visible, s’écria Lucien, tu n’as jamais aimé la pauvre Esther, et tu vois arriver avec délices le moment de t’en débarrasser...

--Tu ne t’es jamais lassé de l’aimer, n’est-ce pas?... Eh! bien, je ne me suis jamais lassé de l’exécrer. Mais n’ai-je pas agi toujours comme si j’étais attaché sincèrement à cette fille, moi qui, par Asie, tenais sa vie entre mes mains! Quelques mauvais champignons dans un ragoût, et tout eût été dit... Mademoiselle Esther vit, cependant!... elle est heureuse parce que tu l’aimes! Ne fais pas l’enfant. Voici quatre ans que nous attendons un hasard pour ou contre nous, eh! bien, il faut déployer plus que du talent pour éplucher le légume que nous jette aujourd’hui le sort: il y a dans ce coup de roulette du bon et du mauvais, comme dans tout. Sais-tu à quoi je pensais au moment où tu es entré?

--Non...

--A me rendre, ici comme à Barcelone, héritier d’une vieille dévote, à l’aide d’Asie...

--Un crime?

--Il ne me restait plus que cette ressource pour assurer ton bonheur. Les créanciers se remuent. Une fois poursuivi par des huissiers et chassé de l’hôtel de Grandlieu, que serais-tu devenu? L’échéance du diable serait arrivée.

Le faux prêtre peignit par un geste le suicide d’un homme qui se jette à l’eau, puis il arrêta sur Lucien un de ces regards fixes et pénétrants qui font entrer la volonté des gens forts dans l’âme des gens faibles. Ce regard fascinateur, qui eut pour effet de détendre toute résistance, annonçait entre Lucien et le faux abbé, non-seulement des secrets de vie et de mort, mais encore des sentiments aussi supérieurs aux sentiments ordinaires que cet homme l’était à la bassesse de sa position.

Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui interdisait à jamais de rentrer, épuisé par le vice et par de furieuses, par de terribles résistances, mais doué d’une force d’âme qui le rongeait, ce personnage ignoble et grand, obscur et célèbre, dévoré surtout d’une fièvre de vie, revivait dans le corps élégant de Lucien dont l’âme était devenue la sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale par ce poète, auquel il donnait sa consistance et sa volonté de fer. Pour lui, Lucien était plus qu’un fils, plus qu’une femme aimée, plus qu’une famille, plus que sa vie, il était sa vengeance; aussi, comme les âmes fortes tiennent plus à un sentiment qu’à l’existence, se l’était-il attaché par des liens indissolubles. Après avoir acheté la vie de Lucien au moment où ce poète au désespoir faisait un pas vers le suicide, il lui avait proposé l’un de ces pactes infernaux qui ne se voient que dans les romans, mais dont la possibilité terrible a souvent été démontrée aux Assises par de célèbres drames judiciaires. En prodiguant à Lucien toutes les joies de la vie parisienne, en lui prouvant qu’il pouvait se créer encore un bel avenir, il en avait fait sa chose. Aucun sacrifice ne coûtait d’ailleurs à cet homme étrange, dès qu’il s’agissait de son second lui-même. Au milieu de sa force, il était si faible contre les fantaisies de sa créature qu’il avait fini par lui confier ses secrets. Peut-être fut-ce un lien de plus entre eux que cette complicité purement morale? Depuis le jour où la Torpille fut enlevée, Lucien savait sur quelle horrible base reposait son bonheur. Cette soutane de prêtre espagnol cachait Jacques Collin, une des célébrités du bagne, et qui, dix ans auparavant, vivait sous le nom bourgeois de Vautrin dans la Maison Vauquer, où Rastignac et Bianchon se trouvèrent en pension. Jacques Collin, dit _Trompe-la-mort_, presqu’aussitôt évadé de Rochefort qu’il y fut réintégré, mit à profit l’exemple donné par le fameux comte de Sainte-Hélène; mais en modifiant tout ce que l’action hardie de Coignard eut de vicieux. Se substituer à un honnête homme et continuer la vie du forçat est une proposition dont les deux termes sont trop contradictoires pour qu’il ne s’en dégage pas un dénoûment funeste, à Paris surtout; car, en s’implantant dans une famille, un condamné décuple les dangers de cette substitution. Pour être à l’abri de toute recherche, ne faut-il pas d’ailleurs se mettre plus haut que ne sont situés les intérêts ordinaires de la vie? Un homme du monde est soumis à des hasards qui pèsent rarement sur les gens sans contact avec le monde. Aussi la soutane est-elle le plus sûr des déguisements, quand on peut le compléter par une vie exemplaire, solitaire et sans action.--Donc, je serai prêtre, se dit ce mort-civil qui voulait absolument revivre sous une forme sociale et satisfaire des passions aussi étranges que lui. La guerre civile que la constitution de 1812 alluma en Espagne, où s’était rendu cet homme d’énergie, lui fournit les moyens de tuer secrètement le véritable Carlos Herrera dans une embuscade. Bâtard d’un grand seigneur et abandonné depuis long-temps par son père, ignorant à quelle femme il devait le jour, ce prêtre était chargé d’une mission politique en France par le roi Ferdinand VII, à qui un évêque l’avait proposé. L’évêque, le seul homme qui s’intéressât à Carlos Herrera, mourut pendant le voyage que cet enfant perdu de l’Église faisait de Cadix à Madrid et de Madrid en France. Heureux d’avoir rencontré cette individualité si désirée, et dans les conditions où il la voulait, Jacques Collin se fit des blessures au dos pour effacer les fatales lettres, et changea son visage à l’aide de réactifs chimiques. En se métamorphosant ainsi devant le cadavre du prêtre avant de l’anéantir, il put se donner quelque ressemblance avec son Sosie. Pour achever cette transmutation presque aussi merveilleuse que celle dont il est question dans ce conte arabe où le derviche a conquis le pouvoir d’entrer, lui vieux, dans un jeune corps par des paroles magiques, le forçat, qui parlait espagnol, apprit autant de latin qu’un prêtre andalou devait en savoir.

Banquier du Bagne, Collin était riche des dépôts confiés à sa probité connue, et forcée d’ailleurs: entre de tels associés, une erreur se solde à coups de poignard. A ces fonds, il joignit l’argent donné par l’évêque à Carlos Herrera. Avant de quitter l’Espagne, il put s’emparer du trésor d’une dévote de Barcelone à laquelle il donna l’absolution, en lui promettant d’opérer la restitution des sommes provenues d’un assassinat commis par elle, et d’où provenait sa fortune. Devenu prêtre, chargé d’une mission secrète qui devait lui valoir les plus puissantes recommandations à Paris, Jacques Collin, résolu à ne rien faire pour compromettre le caractère dont il s’était revêtu, s’abandonnait aux chances de sa nouvelle existence, quand il rencontra Lucien sur la route d’Angoulême à Paris. Ce garçon parut au faux abbé devoir être un merveilleux instrument de pouvoir; il le sauva du suicide, en lui disant:--Donnez-vous à un homme de Dieu comme on se donne au diable, et vous aurez toutes les chances d’une nouvelle destinée. Vous vivrez comme en rêve, et le pire réveil sera la mort que vous vouliez vous donner... L’alliance de ces deux êtres, qui n’en devaient faire qu’un seul, reposa sur ce raisonnement plein de force, que l’abbé cimenta d’ailleurs par une complicité savamment amenée. Doué du génie de la corruption, il détruisit l’honnêteté de Lucien en le plongeant dans des nécessités cruelles et en l’en tirant par des consentements tacites à des actions mauvaises ou infâmes qui le laissaient toujours pur, loyal, noble aux yeux du monde. Lucien était la splendeur sociale à l’ombre de laquelle voulait vivre le faux abbé.

--Je suis l’auteur, tu seras le drame; si tu ne réussis pas, c’est moi qui serai sifflé, lui dit-il le jour où il lui avoua le sacrilége de son déguisement.

Le faux prêtre alla prudemment d’aveu en aveu, mesurant l’infamie des confidences à la force de ses progrès et aux besoins de Lucien. Aussi, Trompe-la-Mort ne livra-t-il son dernier secret qu’au moment où l’habitude des jouissances parisiennes, les succès, la vanité satisfaite lui avaient asservi le corps et l’âme de ce poète si faible. Là où jadis Rastignac tenté par ce démon avait résisté, Lucien succomba, mieux manœuvré, plus savamment compromis, vaincu surtout par le bonheur d’avoir conquis une éminente position. Le Mal, dont la configuration poétique s’appelle le Diable, usa envers cet homme à moitié femme de ses plus attachantes séductions, et lui demanda peu d’abord en lui donnant beaucoup. Le grand argument de l’abbé fut cet éternel secret promis par Tartufe à Elmire. Les preuves réitérées d’un dévouement absolu, semblable à celui de Séide pour Mahomet, achevèrent cette œuvre horrible de la conquête de Lucien par Jacques Collin.

En ce moment, non-seulement Esther et Lucien avaient dévoré tous les fonds confiés à la probité du banquier des bagnes, qui s’exposait pour eux à de terribles redditions de comptes, mais encore le dandy, le prêtre et la courtisane avaient des dettes. Au moment où Lucien allait réussir, le plus petit caillou sous le pied d’un de ces trois êtres pouvait donc faire crouler le fantastique édifice d’une fortune si audacieusement bâtie. Au bal de l’Opéra, Rastignac avait reconnu le Vautrin de la Maison Vauquer, mais il se savait mort en cas d’indiscrétion, et Lucien échangeait avec l’amant de madame de Nucingen des regards où la peur se cachait de part et d’autre sous des semblants d’amitié. Aussi, dans le moment du danger, Rastignac aurait-il évidemment fourni avec le plus grand plaisir la voiture qui eût mené Trompe-la-Mort à l’échafaud. Chacun doit maintenant deviner de quelle sombre joie le faux abbé fut saisi en apprenant l’amour du baron Nucingen, et en saisissant dans une seule pensée tout le parti qu’un homme de sa trempe devait tirer de la pauvre Esther.

--Va, dit-il à Lucien, le diable protége son aumônier.

--Tu fumes sur une poudrière.

--_Incedo per ignes!_ répondit le faux prêtre en souriant, c’est mon métier.

La maison de Grandlieu s’est partagée en deux branches vers le milieu du dernier siècle: d’abord la maison ducale condamnée à finir, puisque le duc actuel n’a eu que des filles; puis les vicomtes de Grandlieu qui doivent hériter du titre et des armes de leur branche aînée. La branche ducale porte _de gueules, à trois doullouères, ou haches d’armes d’or mises en fasce_, avec le fameux CAVEO NON TIMEO! pour devise, qui est toute l’histoire de cette maison. L’écusson des vicomtes est écartelé de Navarreins qui est _de gueules, à la fasce crénelée d’or_, et timbré du casque de chevalier avec: GRANDS FAITS, GRAND LIEU! pour devise. La vicomtesse actuelle, veuve depuis 1813, a un fils et une fille. Quoique revenue quasi ruinée de l’émigration, elle a retrouvé, par suite du dévouement d’un avoué, de Derville, une fortune assez considérable. Rentrés en 1804, le duc et la duchesse de Grandlieu furent l’objet des coquetteries de l’empereur; aussi Napoléon, qui les eut à sa cour, rendit-il tout ce qui se trouvait à la maison de Grandlieu dans le Domaine, environ quarante mille livres de rentes. De tous les grands seigneurs du faubourg Saint-Germain qui se laissèrent séduire par Napoléon, le duc et la duchesse (une Adjuda de la branche aînée, alliée aux Bragance) furent les seuls qui ne renièrent pas l’empereur ni ses bienfaits. Louis XVIII eut égard à cette fidélité lorsque le faubourg Saint-Germain en fit un crime aux Grandlieu; mais peut-être, en ceci, Louis XVIII voulait-il uniquement taquiner MONSIEUR. On regardait comme probable le mariage du jeune vicomte de Grandlieu avec Marie-Athénaïs, la dernière fille du duc, alors âgée de neuf ans. Sabine, l’avant-dernière, épousa le baron du Guénic, après la Révolution de Juillet. Joséphine, la troisième, devint madame d’Adjuda-Pinto, quand le marquis perdit sa première femme, mademoiselle de Rochefide (_aliàs_ Rochegude). L’aînée avait pris le voile en 1822. La seconde, mademoiselle Clotilde-Frédérique, en ce moment, à l’âge de vingt-sept ans, était profondément éprise de Lucien de Rubempré. Il ne faut pas demander si l’hôtel du duc de Grandlieu, l’un des plus beaux de la rue Saint-Dominique, exerçait mille prestiges sur l’esprit de Lucien; toutes les fois que la porte immense tournait sur ses gonds pour laisser entrer son cabriolet, il éprouvait cette satisfaction de vanité dont a parlé Mirabeau.

--Quoique mon père ait été simple pharmacien à l’Houmeau, j’entre pourtant là...

Telle était sa pensée. Aussi eût-il commis bien d’autres crimes que ceux de son alliance avec Jacques Collin pour conserver le droit de monter les quelques marches du perron, pour s’entendre annoncer:--Monsieur de Rubempré! dans le grand salon à la Louis XIV, fait du temps de Louis XIV sur le modèle de ceux de Versailles, où se trouvait cette société d’élite, la _crème_ de Paris, nommée alors _le petit château_. La noble Portugaise, une des femmes qui aimait le moins à sortir de chez elle, était la plupart du temps entourée de ses voisins les Chaulieu, les Navarreins, les Lenoncourt. Souvent la jolie baronne de Macumer (née Chaulieu), la duchesse de Maufrigneuse, madame d’Espard, madame de Camps, mademoiselle des Touches, alliée aux Grandlieu qui sont de Bretagne, se trouvaient en visite, allant au bal ou revenant de l’Opéra. Le vicomte de Grandlieu, le duc de Rhétoré, le marquis de Chaulieu, qui devait être un jour duc de Lenoncourt-Chaulieu, sa femme Madeleine de Mortsauf, petite-fille du duc de Lenoncourt, le marquis d’Adjuda-Pinto, le prince de Blamont-Chauvry, le marquis de Beauséant, le vidame de Pamiers, les Vandenesse, le vieux prince de Cadignan et son fils le duc de Maufrigneuse, étaient les habitués de ce salon grandiose où l’on respirait l’air de la cour, où les manières, le ton, l’esprit s’harmoniaient à la noblesse des maîtres, dont la grande tenue aristocratique avait fini par faire oublier leur servage napoléonien. La vieille duchesse d’Uxelles, la mère de la duchesse de Maufrigneuse, était l’oracle de ce salon, où madame de Sérizy n’avait jamais pu se faire admettre, quoique née de Ronquerolles. Amené par madame de Maufrigneuse, qui avait fait agir sa mère, Lucien s’y maintenait, grâce à l’influence de la Grande-Aumônerie de France et à l’aide de l’archevêque de Paris. Il ne fut présenté toutefois qu’après avoir obtenu l’ordonnance qui lui rendit le nom et les armes de la maison de Rubempré. Le duc de Rhétoré, le chevalier d’Espard, quelques autres encore, jaloux de Lucien, indisposaient périodiquement contre lui le duc de Grandlieu en lui racontant des anecdotes prises aux antécédents de Lucien! mais la dévote duchesse, entourée déjà par les sommités de l’Église, et Clotilde de Grandlieu le soutinrent. Lucien expliqua d’ailleurs ces inimitiés par son aventure avec la cousine de madame d’Espard, madame de Bargeton, devenue comtesse Châtelet. Puis, en sentant la nécessité de se faire adopter par une famille si puissante, et poussé par son conseil intime à séduire Clotilde, Lucien eut le courage des parvenus: il vint là cinq jours sur les sept de la semaine, il avala gracieusement les couleuvres de l’envie, il soutint les regards impertinents, il répondit spirituellement aux railleries. Son assiduité, le charme de ses manières, sa complaisance finirent par neutraliser les scrupules et par amoindrir les obstacles. Reçu chez la duchesse de Maufrigneuse, chez madame de Sérizy, chez mademoiselle des Touches, Lucien, content d’être admis dans ces trois maisons, apprit de l’abbé à mettre la plus grande réserve dans ses relations.

--On ne peut pas se dévouer à plusieurs maisons à la fois, lui disait son conseiller intime. Qui va partout ne trouve d’intérêt vif nulle part. Les grands ne protégent que ceux qui rivalisent avec leurs meubles, ceux qu’ils voient tous les jours, et qui savent leur devenir quelque chose de nécessaire, comme le divan sur lequel on s’assied.