La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 35
Ne fût-ce qu’à soutenir la papeterie et le timbre. Si, comme les excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut, à toute heure, rendre compte de sa dépense. Quel est le négociant habile qui ne jetterait pas joyeusement, dans le gouffre d’une assurance quelconque, cinq pour cent de toute sa production, du capital qui sort ou rentre, pour ne pas avoir de _Coulage_! Les industriels des deux mondes souscriraient avec joie à un pareil accord avec ce génie du mal appelé Coulage. Eh! bien, quoique la Statistique soit l’enfantillage des hommes d’État modernes, qui croient que les chiffres sont le calcul, on doit se servir de chiffres pour calculer. Calculons donc? Le chiffre est d’ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l’intérêt personnel et sur l’argent, et telle est la société que nous a faite la Charte! selon moi, du moins. Puis rien ne convaincra mieux les _masses intelligentes_ qu’un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d’État de la Gauche, en définitif, se résout par des chiffres. Chiffrons. (_Le ministre cause à voix basse avec un député, dans un coin._) On compte environ quarante mille employés en France, déduction faite des salariés, car un cantonnier, un balayeur des rues, une rouleuse de cigares ne sont pas des employés. La moyenne des traitements est de quinze cents francs. Multipliez quarante mille par quinze cents, vous obtenez soixante millions. Et d’abord, un publiciste pourrait faire observer à la Chine, à la Russie, où tous les employés volent, à l’Autriche, aux républiques américaines, au monde, que, pour ce prix, la France obtient la plus fureteuse, la plus méticuleuse, la plus écrivassière, paperassière, inventorière, contrôleuse, vérifiante, soigneuse, enfin la plus femme de ménage des Administrations connues! Il ne se dépense pas, il ne s’encaisse pas un centime en France qui ne soit ordonné par une lettre, prouvé par une pièce, produit et reproduit sur des états de situation, payé sur quittance; puis la demande et la quittance sont enregistrées, contrôlées, vérifiées par des gens à lunettes. Au moindre défaut de forme, l’employé s’effarouche, car il vit de ces scrupules. Enfin bien des pays seraient contents, mais Napoléon ne s’en est pas tenu là. Ce grand organisateur a rétabli les magistrats suprêmes d’une cour unique dans le monde. Ces magistrats passent leurs jours à vérifier tous les bons, paperasses, rôles, contrôles, acquits à caution, paiements, contributions reçues, contributions dépensées, etc., que les employés ont écrits. Ces juges sévères poussent le talent du scrupule, le génie de la recherche, la vue des lynx, la perspicacité des Comptes jusqu’à refaire toutes les additions pour chercher des soustractions. Ces sublimes victimes des chiffres renvoient, deux ans après, à un intendant militaire, un état quelconque où y il a une erreur de deux centimes. Ainsi l’administration française, la plus pure de toutes celles qui paperassent sur le globe, a rendu, comme vient de le dire Son Excellence, le vol impossible en France, la concussion est une chimère. Eh! bien, que peut-on objecter? La France possède un revenu de douze cents millions, elle le dépense, voilà tout. Il entre douze cents millions dans ses caisses, et douze cents millions en sortent. Elle manie donc deux milliards quatre cents millions, et ne paie que soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude qu’il n’existe pas de coulage. Notre livre de cuisine politique coûte soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et ne nous empêche pas d’être volés. Les tribunaux, les bagnes et la police coûtent autant et ne nous font rien rendre. Et nous trouvons l’emploi des gens qui ne peuvent pas faire autre chose que ce qu’ils font, croyez-le bien. Le gaspillage, s’il y en a, ne peut plus être que moral et législatif, les Chambres en sont alors les complices, le gaspillage devient légal. Le coulage consiste à faire faire des travaux qui ne sont pas urgents ou nécessaires, à dégalonner et regalonner les troupes, à commander des vaisseaux sans s’inquiéter s’il y a du bois et de payer alors le bois trop cher, à se préparer à la guerre sans la faire, à payer les dettes d’un État sans lui en demander le remboursement ou des garanties, etc., etc.
BAUDOYER.
Mais ce haut coulage ne regarde pas l’employé. Cette mauvaise gestion des affaires du pays concerne l’homme d’État qui conduit le vaisseau.
LE MINISTRE (_il a fini sa conversation_).
Il y a du vrai dans ce que vient de dire des Lupeaulx; mais sachez (_à Baudoyer_), monsieur le directeur, que personne n’est au point de vue d’un homme d’État. Ordonner toute espèce de dépenses, même inutiles, ne constitue pas une mauvaise gestion. N’est-ce pas toujours animer le mouvement de l’argent dont l’immobilité devient, en France surtout, funeste par suite des habitudes avaricieuses et profondément illogiques de la province qui enfouit des tas d’or...
LE DÉPUTÉ (_qui a écouté des Lupeaulx_).
Mais il me semble que si votre Excellence avait raison tout à l’heure, et si notre spirituel ami (_il prend des Lupeaulx par le bras_) n’a pas tort, que conclure?
DES LUPEAULX (_après avoir regardé le ministre_).
Il y a sans doute quelque chose à faire...
DE LA BRIÈRE (_timidement_).
Monsieur Rabourdin a donc raison?
LE MINISTRE.
Je verrai Rabourdin...
DES LUPEAULX.
Ce pauvre homme a eu le tort de se constituer le juge suprême de l’Administration et des hommes qui la composent; il ne veut que trois ministères...
LE MINISTRE (_interrompant_).
Il est donc fou!
LE DÉPUTÉ.
Comment représenterait-on, dans les ministères, les chefs des partis à la Chambre?
BAUDOYER.
Peut-être monsieur Rabourdin changeait-il aussi la constitution?
LE MINISTRE (_devenu pensif prend le bras de La Brière et l’emmène_).
Je voudrais voir le travail de Rabourdin; et puisque vous le connaissez...
DE LA BRIÈRE (_dans le cabinet_).
Il a tout brûlé, vous l’avez laissé déshonorer, il quitte l’Administration. Ne croyez pas, monseigneur, qu’il ait eu la sotte pensée, comme des Lupeaulx veut le faire croire, de rien changer à l’admirable centralisation du pouvoir.
LE MINISTRE (_en lui-même_).
J’ai fait une faute. (_Il reste un moment silencieux._) Bah! nous ne manquerons jamais de plans de réforme...
DE LA BRIÈRE.
Ce n’est pas les idées, mais les hommes d’exécution qui manquent.
Des Lupeaulx, ce délicieux avocat des abus, entra dans le cabinet.
--Monseigneur, je pars pour mon élection.
--Attendez! dit l’Excellence en laissant son secrétaire particulier et prenant le bras de des Lupeaulx avec qui il alla dans l’embrasure de la fenêtre. Mon cher, laissez-moi cet arrondissement, vous serez nommé comte, et je paie vos dettes... Enfin, si, après le renouvellement de la Chambre, je reste aux affaires, je trouverai l’occasion de vous faire nommer pair de France dans une fournée.
--Vous êtes homme d’honneur, j’accepte.
Ce fut ainsi que Clément Chardin des Lupeaulx dont le père, anobli sous Louis XV, portait _écartelé au premier d’argent au loup ravissant de sable emportant un agneau de gueules; au deux, de pourpre à trois fermeaux d’argent; deux et un, aux trois pals de gueules et d’argent de douze pièces; au quatre, d’or au caducée de gueules mis en pal, volé et serpenté de sinople, soutenu de quatre pates de griffon mouvantes des flancs de l’écu_; avec EN LUPUS IN HISTORIA pour devise, put surmonter cet écusson quasi-railleur d’une couronne comtale.
En 1830, vers la fin de décembre, monsieur Rabourdin eut une affaire dans son ancien Ministère où les Bureaux furent agités par des déménagements de fond en comble. Cette révolution pesa principalement sur les garçons de bureau, qui n’aiment guère les nouveaux visages. Venu de bonne heure au Ministère dont les êtres lui étaient connus, Rabourdin put entendre le dialogue suivant entre les deux neveux de Laurent, car l’oncle avait eu sa retraite.
--Hé! bien, comment va ton Chef de division?
--Ne m’en parle pas, je n’en peux rien faire. Il me sonne pour me demander si j’ai vu son mouchoir ou sa tabatière. Il reçoit sans faire attendre, pas la moindre dignité. Moi, je suis obligé de lui dire: Mais, monsieur, monsieur le comte votre prédécesseur, dans l’intérêt du pouvoir, il bûchait son fauteuil avec son canif pour faire croire qu’il travaillait. Enfin, il brouille tout! je trouve tout cen dessus dessous, c’est un bien petit esprit. Et le tien?
--Le mien, oh! j’ai fini par le former, il sait maintenant où sont placés son papier à lettres, ses enveloppes, son bois, toutes ses affaires. Mon autre jurait, celui-là est doux... mais ça n’a pas le grand genre; il n’est pas décoré, je n’aime pas qu’un chef soit sans décoration: on peut le prendre pour un de nous, c’est humiliant. Il emporte le papier du bureau, et il m’a demandé si je pouvais aller servir chez lui des jours de soirée.
--Eh! quel gouvernement, mon cher?
--Oui, tout le monde y carotte.
--Pourvu qu’on ne nous rogne pas nos pauvres appointements!...
--J’en ai peur! Les Chambres sont bien près regardantes. On chicane le bois des bûches.
--Eh! bien, ça ne durera pas long-temps, s’ils prennent ce genre-là.
--Nous sommes pincés, on nous écoutait.
--Eh! c’est défunt monsieur Rabourdin... ah! monsieur, je vous ai reconnu à votre manière de vous présenter... si vous avez besoin ici, personne ne saura ce qu’on vous doit d’égards, car nous sommes les seuls qui soyons restés de votre temps... Messieurs Colleville et Baudoyer n’ont pas usé le maroquin de leurs fauteuils après votre départ, six mois après ils ont été nommés percepteurs à Paris...
Paris, juillet 1838.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES.
A S. A. LE PRINCE ALFONSO SERAFINO DI PORCIA.
_Laissez-moi mettre votre nom en tête d’une œuvre essentiellement parisienne et méditée chez vous ces jours derniers. N’est-il pas naturel de vous offrir les fleurs de rhétorique poussées dans votre jardin, arrosées de regrets qui m’ont fait connaître la nostalgie, et que vous avez adoucis quand j’errais sous les_ boschetti _dont les ormes me rappelaient les Champs-Élysées? Peut-être rachèterai-je ainsi le crime d’avoir rêvé Paris en face du_ Duomo, _d’avoir aspiré à nos rues si boueuses sur les dalles si propres et si élégantes de Porta Renza. Quand j’aurai quelques livres à publier qui pourront être dédiés à des Milanaises, j’aurai le bonheur de trouver des noms déjà chers à vos vieux conteurs italiens parmi ceux des personnes que nous aimons, et au souvenir desquelles je vous prie de rappeler_
_Votre sincèrement affectionné_, DE BALZAC. Août 1838.
PREMIÈRE PARTIE.
ESTHER HEUREUSE.
En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer, avec l’allure des gens en quête d’une femme que des circonstances imprévues retiennent au logis. Le secret de cette démarche, tour à tour indolente et pressée, n’est connu que des vieilles femmes et de quelques flâneurs émérites. Dans cet immense rendez-vous, la foule observe peu la foule, les intérêts sont passionnés, le désœuvrement lui-même est préoccupé. Le jeune dandy était si bien absorbé par son inquiète recherche, qu’il ne s’apercevait pas de son succès: les exclamations railleusement admiratives de certains masques, les étonnements sérieux, les mordants lazzis, les plus douces paroles, il ne les entendait pas, il ne les voyait point. Quoique sa beauté le classât parmi ces personnages exceptionnels qui viennent au bal de l’Opéra pour y avoir une aventure, et qui l’attendent comme on attendait un coup heureux à la Roulette quand Frascati vivait, il paraissait bourgeoisement sûr de sa soirée; il devait être le héros d’un de ces mystères à trois personnages qui composent tout le bal masqué de l’Opéra, et connus seulement de ceux qui y jouent leur rôle; car, pour les jeunes femmes qui viennent afin de pouvoir dire: _J’ai vu_; pour les gens de province, pour les jeunes gens inexpérimentés, pour les étrangers, l’Opéra doit être alors le palais de la fatigue et de l’ennui. Pour eux, cette foule noire, lente et pressée, qui va, vient, serpente, tourne, retourne, monte, descend, et qui ne peut être comparée qu’à des fourmis sur leur tas de bois, n’est pas plus compréhensible que la Bourse pour un paysan bas-breton qui ignore l’existence du Grand-Livre. A de rares exceptions près, à Paris, les hommes ne se masquent point: un homme en domino paraît ridicule. En ceci le génie de la nation éclate. Les gens qui veulent cacher leur bonheur peuvent aller au bal de l’Opéra sans y venir, et les masques absolument forcés d’y entrer en sortent aussitôt. Un spectacle des plus amusants est l’encombrement que produit à la porte, dès l’ouverture du bal, le flot des gens qui s’échappent aux prises avec ceux qui y montent. Donc, les hommes masqués sont des maris jaloux qui viennent espionner leurs femmes, ou des maris en bonne fortune qui ne veulent pas être espionnés par elles, deux situations également moquables. Or, le jeune homme était suivi, sans qu’il le sût, par un masque assassin, gros et court, roulant sur lui-même comme un tonneau. Pour tout habitué de l’Opéra, ce domino trahissait un administrateur, un agent de change, un banquier, un notaire, un bourgeois quelconque en soupçon de son infidèle. En effet, dans la très-haute société, personne ne court après d’humiliants témoignages. Déjà plusieurs masques s’étaient montré en riant ce monstrueux personnage, d’autres l’avaient apostrophé, quelques jeunes s’étaient moqués de lui, sa carrure et son maintien annonçaient un dédain marqué pour ces traits sans portée; il allait où le menait le jeune homme, comme va un sanglier poursuivi qui ne se soucie ni des balles qui sifflent à ses oreilles, ni des chiens qui aboient après lui. Quoiqu’au premier abord le plaisir et l’inquiétude aient pris la même livrée, l’illustre robe noire vénitienne, et que tout soit confus au bal de l’Opéra, les différents cercles dont se compose la société parisienne se retrouvent, se reconnaissent et s’observent. Il y a des notions si précises pour quelques initiés, que ce grimoire d’intérêts est lisible comme un roman qui serait amusant. Pour les habitués, cet homme ne pouvait donc pas être en bonne fortune, il eût infailliblement porté quelque marque convenue, rouge, blanche ou verte, qui signale les bonheurs apprêtés de longue main. S’agissait-il d’une vengeance? En voyant le masque suivant de si près un homme en bonne fortune, quelques désœuvrés revenaient au beau visage sur lequel le plaisir avait mis sa divine auréole. Le jeune homme intéressait: plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait d’ailleurs les habitudes d’une vie élégante. Suivant une loi fatale de notre époque, il existait peu de différence, soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d’un duc et pair, et ce charmant garçon que naguère la misère étreignit de ses mains de fer au milieu de Paris. La beauté, la jeunesse pouvaient masquer chez lui de profonds abîmes, comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder le capital nécessaire à leurs prétentions, et qui chaque jour risquent le tout pour le tout en sacrifiant au dieu le plus courtisé dans cette cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières étaient irréprochables, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l’Opéra. Qui n’a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de Paris, il est une façon d’être qui révèle ce que vous êtes, ce que vous faites, d’où vous venez, et ce que vous voulez?
--Le beau jeune homme! Ici l’on peut se retourner pour le voir, dit un masque en qui les habitués du bal reconnaissaient une femme comme il faut.
--Vous ne vous le rappelez pas? lui répondit le cavalier, madame du Châtelet vous l’a cependant présenté...
--Quoi! c’est le petit apothicaire de qui elle s’était amourachée, qui s’est fait journaliste, l’amant de mademoiselle Coralie?
--Je le croyais tombé trop bas pour jamais pouvoir se remonter, et je ne comprends pas comment il peut reparaître dans le monde de Paris, dit le comte Sixte du Châtelet.
--Il a un air de prince, dit le masque, et ce n’est pas cette actrice avec laquelle il vivait qui le lui aura donné; ma cousine, qui l’avait deviné, n’a pas su le débarbouiller; je voudrais bien connaître la maîtresse de ce Sargine, dites-moi quelque chose de sa vie qui puisse me permettre de l’intriguer.
Ce couple qui suivait le jeune homme en chuchotant fut alors particulièrement observé par le masque aux épaules carrées.
--Cher monsieur Chardon, dit le préfet de la Charente en prenant le dandy par le bras, je vous présente une personne qui veut renouer connaissance avec vous...
--Cher comte Châtelet, répondit le jeune homme, cette personne m’a appris combien était ridicule le nom que vous me donnez. Une Ordonnance du Roi m’a rendu celui de mes ancêtres maternels, les Rubempré. Quoique les journaux aient annoncé ce fait, il concerne un si pauvre personnage que je ne rougis point de le rappeler à mes amis, à mes ennemis et aux indifférents: vous vous classerez où vous voudrez, mais je suis certain que vous ne désapprouverez point une mesure qui me fut conseillée par votre femme quand elle n’était encore que madame de Bargeton. (Cette jolie épigramme, qui fit sourire la marquise, fit éprouver un tressaillement nerveux au préfet de la Charente.)--Vous lui direz, ajouta Lucien, que maintenant je porte _de gueules, au taureau furieux d’argent, dans le pré de sinople_.
--Furieux d’argent, répéta Châtelet.
--Madame la marquise vous expliquera, si vous ne le savez pas, pourquoi ce vieil écusson est quelque chose de mieux que la clef de chambellan et les abeilles d’or de l’Empire qui se trouvent dans le vôtre, au grand désespoir de madame Châtelet, _née Nègrepelisse d’Espard_... dit vivement Lucien.
--Puisque vous m’avez reconnue, je ne puis plus vous intriguer, et ne saurais vous exprimer à quel point vous m’intriguez, lui dit à voix basse la marquise d’Espard tout étonnée de l’impertinence et de l’aplomb acquis par l’homme qu’elle avait jadis méprisé.
--Permettez-moi donc, madame, de conserver la seule chance que j’aie d’occuper votre pensée en restant dans cette pénombre mystérieuse, dit-il avec le sourire d’un homme qui ne veut pas compromettre un bonheur sûr.
La marquise ne put réprimer un petit mouvement sec en se sentant, suivant une expression anglaise, _coupée_ par la précision de Lucien.
--Je vous fais mon compliment sur votre changement de position, dit le comte du Châtelet.
--Et je la reçois comme vous me l’adressez, répliqua Lucien en saluant la marquise avec une grâce infinie.
--Le fat! dit à voix basse le comte à madame d’Espard, il a fini par conquérir ses ancêtres.
--Chez les jeunes gens, la fatuité, quand elle tombe sur nous, annonce presque toujours un bonheur très-haut situé; car, entre vous autres, elle annonce la mauvaise fortune. Aussi voudrais-je connaître celle de nos amies qui a pris ce bel oiseau sous sa protection; peut-être aurais-je alors la possibilité de m’amuser ce soir. Mon billet anonyme est sans doute une méchanceté préparée par quelque rivale, car il est question de ce jeune homme; son impertinence lui aura été dictée: espionnez-le. Je vais prendre le bras du duc de Navarreins, vous saurez bien me retrouver.
Au moment où madame d’Espard allait aborder son parent, le masque mystérieux se plaça entre elle et le duc pour lui dire à l’oreille:--Lucien vous aime, il est l’auteur du billet; votre préfet est son plus grand ennemi, pouvait-il s’expliquer devant lui?
L’inconnu s’éloigna, laissant madame d’Espard en proie à une double surprise. La marquise ne savait personne au monde capable de jouer le rôle de ce masque; elle craignit un piége, alla s’asseoir et se cacha. Le comte Sixte du Châtelet, à qui Lucien avait retranché son _du_ ambitieux avec une affectation qui sentait une vengeance long-temps rêvée, suivit à distance ce merveilleux dandy, et rencontra bientôt un jeune homme auquel il crut pouvoir parler à cœur ouvert.
--Eh! bien, Rastignac, avez-vous vu Lucien? il a fait peau neuve.
--Si j’étais aussi joli garçon que lui, je serais encore plus riche que lui, répondit le jeune élégant d’un ton léger mais fin qui exprimait une raillerie attique.
--Non, lui dit à l’oreille le gros masque en lui rendant mille railleries pour une par la manière dont il accentua le monosyllabe.
Rastignac, qui n’était pas homme à dévorer une insulte, resta comme frappé de la foudre, et se laissa mener dans l’embrasure d’une fenêtre par une main de fer, qu’il lui fut impossible de secouer.
--Jeune coq sorti du poulailler de maman Vauquer, vous à qui le cœur a failli pour saisir les millions du papa Taillefer quand le plus fort de l’ouvrage était fait, sachez, pour votre sûreté personnelle, que si vous ne vous comportez pas avec Lucien comme avec un frère que vous aimeriez, vous êtes dans nos mains sans que nous soyons dans les vôtres. Silence et dévouement, ou j’entre dans votre jeu pour y renverser vos quilles. Lucien de Rubempré est protégé par le plus grand pouvoir d’aujourd’hui, l’Église. Choisissez entre la vie ou la mort. Votre réponse?
Rastignac eut le vertige comme un homme endormi dans une forêt, et qui se réveille à côté d’une lionne affamée. Il eut peur, mais sans témoins: les hommes les plus courageux s’abandonnent alors à la peur.
--Il n’y a que _lui_ pour savoir.... et pour oser..., se dit-il à lui-même.
Le masque lui serra la main pour l’empêcher de finir sa phrase:--Agissez comme si c’était _lui_, dit-il.
Rastignac se conduisit alors comme un millionnaire sur la grande route, en se voyant mis en joue par un brigand: il capitula.
--Mon cher comte, dit-il à Châtelet vers lequel il revint, si vous tenez à votre position, traitez Lucien de Rubempré comme un homme que vous trouverez un jour placé beaucoup plus haut que vous ne l’êtes.
Le masque laissa échapper un imperceptible geste de satisfaction, et se remit sur la trace de Lucien.
--Mon cher, vous avez bien rapidement changé d’opinion sur son compte, répondit le préfet justement étonné.
--Aussi rapidement que ceux qui sont au Centre et qui votent avec la Droite, répondit Rastignac à ce préfet-député, dont la voix manquait depuis peu de jours au Ministère.
--Est-ce qu’il y a des opinions, aujourd’hui, il n’y a plus que des intérêts, répliqua des Lupeaulx qui les écoutait. De quoi s’agit-il?
--Du sieur de Rubempré, que Rastignac veut me donner pour un personnage, dit le député au Secrétaire-Général.
--Mon cher comte, lui répondit des Lupeaulx d’un air grave, monsieur de Rubempré est un jeune homme du plus grand mérite, et si bien appuyé que je me croirais très-heureux de pouvoir renouer connaissance avec lui.
--Le voilà qui va tomber dans le guêpier des roués de l’époque, dit Rastignac.
Les trois interlocuteurs se tournèrent vers un coin où se tenaient quelques beaux esprits, des hommes plus ou moins célèbres, et plusieurs élégants. Ces messieurs mettaient en commun leurs observations, leurs bons mots et leurs médisances, en essayant de s’amuser ou en attendant quelque amusement. Dans cette troupe si bizarrement composée se trouvaient des gens avec qui Lucien avait eu des relations mêlées de procédés ostensiblement bons et de mauvais services cachés.
--Eh! bien, Lucien, mon enfant, mon cher amour, nous voilà rempaillé, rafistolé. D’où venons-nous? Nous avons donc remonté sur notre bête à l’aide des cadeaux expédiés du boudoir de Florine. Bravo, mon gars! lui dit Blondet en quittant le bras de Finot pour prendre familièrement Lucien par la taille et le serrer contre son cœur.