La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 34

Chapter 343,059 wordsPublic domain

--Tout en deux mots, répondit-elle. Nous devons trente mille francs.

Rabourdin saisit sa femme par un geste fou et l’assit sur ses genoux avec joie.

--Console-toi, ma chère, dit-il avec un son de voix où perçait une adorable bonté qui changea l’amertume de ses larmes en je ne sais quoi de doux. Moi aussi j’ai fait des fautes! j’ai travaillé fort inutilement pour mon pays, ou du moins j’ai cru pouvoir lui être utile... Maintenant, je vais marcher dans un autre sentier. Si j’avais vendu des épices, nous serions millionnaires. Eh! bien, faisons-nous épiciers. Tu n’as que vingt-huit ans, mon ange! Eh! bien, dans dix ans, l’Industrie t’aura rendu le luxe que tu aimes, et auquel nous renoncerons pendant quelques jours. Moi aussi, chère enfant, je ne suis pas un mari vulgaire. Nous vendrons notre ferme! elle a depuis sept ans gagné de valeur. Cette plus-value et notre mobilier paieront _mes_ dettes...

Elle embrassa son mari mille fois dans un seul baiser pour ce mot généreux.

--Nous aurons, reprit-il, cent mille francs à employer dans un commerce quelconque. Avant un mois, j’aurai choisi quelque spéculation. Le hasard qui a fait rencontrer un Martin Falleix à un Saillard ne nous manquera pas. Attends-moi pour déjeuner. Je reviendrai du Ministère, libre de mon collier de misère.

Célestine serra son mari dans ses bras avec une force que n’ont point les hommes dans leurs moments les plus encolérés, car la femme est plus forte par le sentiment que l’homme n’est fort par sa puissance. Elle pleurait, riait, sanglotait et parlait tout ensemble.

Quand à huit heures Rabourdin sortit, la portière lui remit les cartes railleuses de Baudoyer, de Bixiou, de Godard et autres. Néanmoins, il se rendit au Ministère, et y trouva Sébastien à la porte, qui le supplia de ne point venir dans les Bureaux, où il courait une infâme caricature sur lui.

--Si vous voulez m’adoucir l’amertume de la chute, apportez-moi ce dessin, dit-il, car je vais porter ma démission moi-même à Ernest de La Brière afin qu’elle ne soit pas dénaturée en suivant la voie administrative. J’ai mes raisons en vous demandant la caricature.

Quand après s’être assuré que sa lettre était entre les mains du ministre, Rabourdin revint dans la cour, il trouva Sébastien en larmes, qui lui présenta la lithographie, dont voici le principal trait rendu par ce léger croquis.

--Il y a là beaucoup d’esprit, dit Rabourdin en montrant au surnuméraire un front serein comme le fut celui du Sauveur quand on lui mit sa couronne d’épines.

Il entra dans les bureaux d’un air calme, et alla d’abord chez Baudoyer pour le prier de venir dans le cabinet de la Division recevoir de lui les instructions relatives aux affaires que ce routinier devait désormais diriger.

--Dites à monsieur Baudoyer que ceci ne souffre pas de retard, ajouta-t-il devant Godard et les employés, ma démission est entre les mains du ministre, et je ne veux pas rester cinq minutes de plus qu’il ne faut dans les Bureaux!

En apercevant Bixiou, Rabourdin alla droit à lui, lui montra la lithographie; et, au grand étonnement de tous, il lui dit:--N’avais-je pas raison de prétendre que vous étiez un artiste? il est seulement dommage que vous ayez dirigé la pointe de votre crayon contre un homme qui ne pouvait être jugé ni de cette manière, ni dans les Bureaux; mais on rit de tout en France, même de Dieu!

Puis il entraîna Baudoyer dans l’appartement de feu La Billardière. A la porte, se trouvaient Phellion et Sébastien, les seuls qui dans ce grand désastre particulier osassent rester ostensiblement fidèles à cet accusé. Rabourdin, apercevant les yeux de Phellion humides, ne put s’empêcher de lui serrer la main.

--Môsieur, dit le bonhomme, si nous pouvons vous être utiles à quelque chose, disposez de nous...

--Entrez donc, mes amis, leur dit Rabourdin avec une grâce noble. Sébastien, mon enfant, écrivez votre démission et envoyez-la par Laurent, vous devez être enveloppé dans la calomnie qui m’a renversé; mais j’aurai soin de votre avenir: nous ne nous quitterons plus.

Sébastien fondit en larmes.

Monsieur Rabourdin s’enferma dans le cabinet de feu La Billardière avec monsieur Baudoyer, et Phellion l’aida à mettre le nouveau Chef de Division en présence de toutes les difficultés administratives. A chaque dossier que Rabourdin expliquait, à chaque carton ouvert, les petits yeux de Baudoyer devenaient grands comme des soucoupes.

--Adieu, monsieur, lui dit enfin Rabourdin d’un air à la fois solennel et railleur.

Sébastien avait, pendant ce temps-là, fait un paquet des papiers appartenant au Chef de bureau, et les avait emportés dans un fiacre. Rabourdin passa par la grande cour du Ministère où tous les employés étaient aux fenêtres, et y attendit un moment les ordres du ministre. Le ministre ne bougea pas. Phellion et Sébastien tenaient compagnie à Rabourdin. Phellion escorta courageusement l’homme tombé jusqu’à la rue Duphot, en lui exprimant une respectueuse admiration. Il revint satisfait de lui-même reprendre sa place, après avoir rendu les honneurs funèbres au talent administratif méconnu.

BIXIOU (_voyant entrer Phellion_).

_Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._

PHELLION.

Oui, môsieur!

POIRET.

Qu’est-ce que cela veut dire?

FLEURY.

Que le parti-prêtre se réjouit, et que monsieur Rabourdin a l’estime des gens d’honneur.

DUTOCQ (_piqué_).

Vous ne disiez pas cela hier.

FLEURY.

Si vous m’adressez encore la parole, vous aurez ma main sur la figure, vous! il est certain que vous avez _chippé_ le travail de monsieur Rabourdin. (_Dutocq sort._) Allez vous plaindre à votre monsieur des Lupeaulx, espion!

BIXIOU, _riant et grimaçant comme un singe_.

Je suis curieux de savoir comment ira la Division? Monsieur Rabourdin était un homme si remarquable qu’il devait avoir ses vues en faisant ce travail. Le Ministère perd une fameuse tête. (_Il se frotte les mains._)

LAURENT.

Monsieur Fleury est mandé au secrétariat.

LES EMPLOYÉS DES DEUX BUREAUX.

Enfoncé!

FLEURY (_en sortant_).

Ça m’est bien égal, j’ai une place d’éditeur responsable. J’aurai toute la journée à moi pour flâner ou pour remplir quelque place amusante dans le bureau du journal.

BIXIOU.

Dutocq a déjà fait destituer ce pauvre Desroys, accusé de vouloir couper les têtes...

THUILLIER.

Des rois?...

BIXIOU.

Recevez mes compliments! il est joli celui-là!

COLLEVILLE (_entrant joyeux_).

Messieurs, je suis votre Chef...

THUILLIER (_il embrasse Colleville_).

Ah! mon ami, je le serais comme tu l’es, je ne serais pas si content.

BIXIOU.

C’est un coup de sa femme, mais ce n’est pas un coup de tête! (_Éclats de rire_).

POIRET.

Qu’on me dise la morale de ce qui nous arrive aujourd’hui?...

BIXIOU.

La voulez-vous? L’antichambre de l’Administration sera désormais la Chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave, le lit est plus que jamais le petit sentier de traverse.

POIRET.

Monsieur Bixiou, je vous en prie, expliquez-vous?

BIXIOU.

Je vais paraphraser mon opinion. Pour être quelque chose, il faut commencer par être tout. Il y a évidemment une réforme administrative à faire; car, ma parole d’honneur, l’État vole autant ses employés que les employés volent le temps dû à l’État; mais nous travaillons peu parce que nous ne recevons presque rien, nous trouvant en beaucoup trop grand nombre pour la besogne à faire, et ma vertueuse Rabourdin a vu tout cela! Ce grand homme de bureau prévoyait, messieurs, ce qui doit arriver, et ce que les niais appellent le jeu de nos admirables institutions libérales. La Chambre va vouloir administrer, et les administrateurs voudront être législateurs. Le Gouvernement voudra administrer, et l’Administration voudra gouverner. Aussi les lois seront-elles des règlements, et les ordonnances deviendront-elles des lois. Dieu fit cette époque pour ceux qui aiment à rire. Je vis dans l’admiration du spectacle que le plus grand railleur des temps modernes, Louis XVIII, nous a préparé. (_Stupéfaction générale_). Messieurs, si la France, le pays le mieux administré de l’Europe, est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres. Pauvres pays, je me demande comment ils peuvent marcher sans les deux Chambres, sans la liberté de la presse, sans le Rapport et le Mémoire, sans les circulaires, sans une armée d’employés!... Ah! çà, comment ont-ils des armées, des flottes? comment existent-ils sans discuter à chaque respiration et à chaque bouchée?... Ça peut-il s’appeler des gouvernements, des patries? On m’a soutenu... (des farceurs de voyageurs!...) que ces gens prétendent avoir une politique, et qu’ils jouissent d’une certaine influence; mais je les plains! ils n’ont pas le _progrès des lumières_, ils ne peuvent pas remuer des idées, ils n’ont pas de tribuns indépendants, ils sont dans la barbarie. Il n’y a que le peuple français de spirituel. Comprenez-vous, monsieur Poiret (_Poiret reçoit comme une secousse_), qu’un pays puisse se passer de chefs de division, de directeurs-généraux, de ce bel état-major, la gloire de la France et de l’empereur Napoléon qui eut bien ses raisons pour créer des places. Tenez, comme ces pays ont l’audace d’exister, et qu’à Vienne on compte à peu près cent employés au ministère de la Guerre, tandis que chez nous les traitements et les pensions forment le tiers du budget, ce dont on ne se doutait pas avant la Révolution, je me résume en disant que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui a peu de chose à faire, devrait bien proposer un prix pour qui résoudra cette question: _Quel est l’État le mieux constitué de celui qui fait beaucoup de choses avec peu d’employés, ou de celui qui fait peu de chose avec beaucoup d’employés?_

POIRET.

Est-ce là votre dernier mot?

BIXIOU.

_Yes, sir!... Ja, mein Herr!... Si, signor! Da!_... je vous fais grâce des autres langues.

POIRET (_lève les mains au ciel_).

Mon Dieu! et l’on dit que vous êtes spirituel!

BIXIOU.

Vous ne m’avez donc pas compris?

PHELLION.

Cependant la dernière proposition est pleine de sens...

BIXIOU.

Comme le budget, aussi compliqué qu’il paraît simple, et je vous mets ainsi comme un lampion sur ce casse-cou, sur ce trou, sur ce gouffre, sur ce volcan appelé, par le _Constitutionnel, l’horizon politique_.

POIRET.

J’aimerais mieux une explication que je pusse comprendre...

BIXIOU.

Vive Rabourdin!... voilà mon opinion. Êtes-vous content?

COLLEVILLE (_gravement_).

Monsieur Rabourdin n’a eu qu’un tort.

POIRET.

Lequel?

COLLEVILLE.

Celui d’être un homme d’État au lieu d’être un Chef de Bureau.

PHELLION (_en se plaçant devant Bixiou_).

Pourquoi, môsieur, vous qui compreniez si bien monsieur Rabourdin, avez-vous fait cette ign... cette inf... cette affreuse caricature?

BIXIOU.

Et notre pari? oubliez-vous que je jouais le jeu du diable! et que votre Bureau me doit un dîner au Rocher de Cancale.

POIRET (_très-chiffonné_).

Il est donc dit que je quitterai le Bureau sans avoir jamais pu comprendre une phrase, un mot, une idée de monsieur Bixiou.

BIXIOU.

C’est votre faute! demandez à ces messieurs?... Messieurs, avez-vous compris le sens de mes observations? sont-elles justes? lumineuses?

TOUS.

Hélas! oui.

MINARD.

Et la preuve, c’est que je viens d’écrire ma démission. Adieu, messieurs, je me jette dans l’industrie...

BIXIOU.

Avez-vous inventé des corsets mécaniques ou des biberons, des pompes à incendie ou des paracrottes, des cheminées qui ne consomment pas de bois, ou des fourneaux qui cuisent les côtelettes avec trois feuilles de papier?

MINARD (_en s’en allant_).

Je garde mon secret.

BIXIOU.

Eh! bien, jeune Poiret-jeune, vous le voyez?... ces messieurs me comprennent tous...

POIRET (_humilié_).

Monsieur Bixiou, voulez-vous me faire l’honneur de me parler une seule fois mon langage en descendant jusqu’à moi...

BIXIOU (_en guignant les employés_).

Volontiers! (_Il prend Poiret par le bouton de sa redingote._) Avant de vous en aller d’ici, peut-être serez-vous bien aise de savoir qui vous êtes...

POIRET (_vivement_).

Un honnête homme, monsieur.

BIXIOU.

.... De définir, d’expliquer, de pénétrer, d’analyser ce que c’est qu’un employé... le savez-vous?

POIRET.

Je le crois.

BIXIOU (_tortille le bouton_).

J’en doute.

POIRET.

C’est un homme payé par le gouvernement pour faire un travail.

BIXIOU.

Évidemment, alors un soldat est un employé.

POIRET (_embarrassé_).

Mais non.

BIXIOU.

Cependant il est payé par l’État pour monter la garde et passer des revues. Vous me direz qu’il souhaite trop quitter sa place, qu’il est trop peu en place, qu’il travaille trop et touche généralement trop peu de métal, excepté toutefois celui de son fusil.

POIRET (_ouvre de grands yeux_).

Eh! bien, monsieur, un employé serait plus logiquement un homme qui pour vivre a besoin de son traitement et qui n’est pas libre de quitter sa place, ne sachant faire autre chose qu’expédier.

BIXIOU.

Ah! nous arrivons à une solution... Ainsi le Bureau est la coque de l’employé. Pas d’employé sans bureau, pas de bureau sans employé. Que faisons-nous alors du douanier. (_Poiret essaye de piétiner, il échappe à Bixiou qui lui a coupé un bouton et qui le reprend par un autre._) Bah! ce serait dans la matière bureaucratique un être neutre. Le gabelou est à moitié employé, il est sur les confins des bureaux et des armes, comme sur les frontières: ni tout à fait soldat, ni tout à fait employé. Mais, papa, où allons-nous? (_Il tortille le bouton._) Où cesse l’employé? Question grave! Un préfet est-il un employé?

POIRET (_timidement_).

C’est un fonctionnaire.

BIXIOU.

Ah! vous arrivez à ce contre-sens qu’un fonctionnaire ne serait pas un employé!...

POIRET (_fatigué regarde tous les employés_).

Monsieur Godard a l’air de vouloir dire quelque chose.

GODARD.

L’employé serait l’Ordre et le fonctionnaire un Genre.

BIXIOU (_souriant_).

Je ne vous croyais pas capable de cette ingénieuse distinction, brave Sous-Ordre.

POIRET.

Où allons-nous?...

BIXIOU.

Là, là... papa, ne marchons pas sur notre longe... Écoutez, et nous finirons par nous entendre. Tenez, posons un axiome que je lègue aux Bureaux!

Où finit l’employé commence le fonctionnaire, où finit le fonctionnaire commence l’homme d’État.

Il se rencontre cependant peu d’hommes d’État parmi les préfets. Le préfet serait alors un neutre des Genres supérieurs. Il se trouverait entre l’homme d’État et l’employé, ce que le douanier se trouve entre le civil et le militaire. Continuons à débrouiller ces hautes questions. (_Poiret devient rouge._) Ceci ne peut-il pas se formuler par cette maxime digne de Larochefoucault: Au-dessus de vingt mille francs d’appointements, il n’y a plus d’employés. Nous pouvons mathématiquement en tirer ce premier _corollaire_: L’homme d’État se déclare dans la sphère des traitements supérieurs. Et ce non moins important et logique deuxième _corollaire_: Les Directeurs généraux peuvent être des hommes d’État. Peut-être est-ce dans ce sens que plus d’un député se dit:--C’est un bel état que d’être directeur général! Mais, dans l’intérêt de la langue française et de l’Académie...

POIRET (_tout à fait fasciné par la fixité du regard de Bixiou_).

La langue française!... l’Académie!...

BIXIOU (_il coupe un second bouton et ressaisit le bouton supérieur_).

Oui, dans l’intérêt de notre belle langue, on doit faire observer que si le chef de bureau peut à la rigueur être encore un employé, le chef de division doit être un bureaucrate. Ces messieurs... (_Il se tourne vers les employés en leur montrant le second bouton coupé à la redingote de Poiret._) ces messieurs apprécieront cette nuance pleine de délicatesse. Ainsi, papa Poiret, l’employé finit exclusivement au chef de division. Voici donc la question bien posée, il n’existe plus aucune incertitude, l’employé qui pouvait paraître indéfinissable est défini.

POIRET.

Cela me semble hors de doute.

BIXIOU.

Néanmoins, faites-moi l’amitié de résoudre cette question: Un juge étant inamovible, conséquemment ne pouvant être, selon votre subtile distinction, un fonctionnaire, et n’ayant pas un traitement en harmonie avec son ouvrage, doit-il être compris dans la classe des employés?...

POIRET (_il regarde les corniches_).

Monsieur, je n’y suis plus...

BIXIOU (_il coupe un troisième bouton_).

Je voulais vous prouver, monsieur, que rien n’est simple, mais surtout, et ce que je vais dire est pour les philosophes (si vous voulez me permettre de retourner un mot de Louis XVIII), je veux faire voir que: A côté du besoin de définir, se trouve le danger de s’embrouiller.

POIRET (_s’essuie le front_).

Pardon, monsieur, j’ai mal au cœur... (_Il veut croiser sa redingote._) Ah! vous m’avez coupé tous mes boutons!

BIXIOU.

Eh! bien, comprenez-vous?...

POIRET (_mécontent_).

Oui, monsieur.... oui, je comprends que vous avez voulu faire une très-mauvaise farce, en me coupant mes boutons, sans que je m’en aperçusse!...

BIXIOU (_gravement_).

Vieillard! vous vous trompez. J’ai voulu graver dans votre cerveau la plus vivante image possible du Gouvernement constitutionnel (_tous les employés regardent Bixiou, Poiret stupéfait le contemple dans une sorte d’inquiétude_) et vous tenir ainsi ma parole. J’ai pris la manière parabolique des Sauvages! (Écoutez!) Pendant que les ministres établissent à la Chambre des colloques à peu près aussi concluants, aussi utiles que le nôtre, l’Administration coupe des boutons aux contribuables.

TOUS.

Bravo, Bixiou!

POIRET (_qui comprend_).

Je ne regrette plus mes boutons.

BIXIOU.

Et je fais comme Minard, je ne veux plus émarger pour si peu de chose, et je prive le Ministère de ma coopération. (_Il sort au milieu des rires de tous les employés._)

Une autre scène, plus instructive que celle-ci, car elle peut apprendre comment périssent les grandes idées dans les sphères supérieures et comment on s’y console d’un malheur, se passait dans le salon de réception du ministère.

En ce moment, des Lupeaulx présentait au ministre le nouveau Directeur, monsieur Baudoyer. Il se trouvait dans le salon deux ou trois députés ministériels, influents, et monsieur Clergeot, à qui l’Excellence donnait l’assurance d’un traitement honorable. Après quelques phrases banales échangées, l’événement du jour fut sur le tapis.

UN DÉPUTÉ.

Vous n’aurez donc plus Rabourdin?

DES LUPEAULX.

Il a donné sa démission.

CLERGEOT.

Il voulait, dit-on, réformer l’administration.

LE MINISTRE (_en regardant les députés_).

Les traitements ne sont peut-être pas proportionnés aux exigences du service.

DE LA BRIÈRE.

Selon monsieur Rabourdin, cent employés à douze mille francs feraient mieux et plus promptement que mille employés à douze cents francs.

CLERGEOT.

Peut-être a-t-il raison.

LE MINISTRE.

Que voulez-vous? la machine est montée ainsi, il faudrait la briser et la refaire; qui donc en aura le courage en présence de la Tribune, sous le feu des sottes déclamations de l’Opposition, ou des terribles articles de la Presse? Il s’ensuit qu’un jour il y aura quelque solution de continuité dommageable entre le Gouvernement et l’Administration.

LE DÉPUTÉ.

Qu’arrivera-t-il?

LE MINISTRE.

Un ministre voudra le bien sans pouvoir l’accomplir. Vous aurez créé des lenteurs interminables entre les choses et les résultats. Si vous avez rendu le vol d’un écu vraiment impossible, vous n’empêcherez pas les collusions dans la sphère des intérêts. On ne concédera certaines opérations qu’après des stipulations secrètes, qu’il sera difficile de surprendre. Enfin les employés, depuis le plus petit jusqu’au chef du bureau, vont avoir des opinions à eux, ils ne seront plus les mains d’une cervelle, ils ne représenteront plus la pensée du Gouvernement, l’Opposition tend à leur donner le droit de parler contre lui, voter contre lui, juger contre lui.

BAUDOYER (_tout bas, mais de manière à être entendu_).

Monseigneur est sublime.

DES LUPEAULX.

Certes, la bureaucratie a des torts: je la trouve et lente et insolente, elle enserre un peu trop l’action ministérielle, elle étouffe bien des projets, elle arrête le progrès; mais l’administration française est admirablement utile...

BAUDOYER.

Certes!

DES LUPEAULX.