La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 33
Mon jeune ami (_il se lève, cas rare_), savez-vous ce qui se passe, quels bruits courent sur _môsieur_ Rabourdin, que vous aimez et (_il baisse la voix et s’approche de l’oreille de Sébastien_) que j’aime autant que je l’estime? On dit qu’il a commis l’imprudence de laisser traîner un travail sur les Employés... (_A ces mots Phellion s’arrête, il est obligé de soutenir dans ses bras nerveux le jeune Sébastien, qui devient pâle comme une rose blanche, et défaille sur une chaise._) Une clef dans le dos, môsieur Poiret, avez-vous une clef?
POIRET.
J’ai toujours celle de mon domicile.
(_Le vieux Poiret jeune insinue sa clef dans le dos de Sébastien, à qui Phellion fait boire un verre d’eau froide. Le pauvre enfant n’ouvre les yeux que pour verser un torrent de larmes. Il va se mettre la tête sur le bureau de Phellion, en s’y renversant le corps abandonné comme si la foudre l’avait atteint, et ses sanglots sont si pénétrants, si vrais, si abondants, que, pour la première fois de sa vie, Poiret s’émeut de la douleur d’autrui._)
PHELLION (_grossissant sa voix_).
Allons, allons, mon jeune ami, du courage! Dans les grandes circonstances il en faut. Vous êtes un homme. Qu’y a-t il? en quoi ceci peut-il vous émouvoir si démesurément?
SÉBASTIEN (_à travers ses sanglots_).
C’est moi qui ai perdu monsieur Rabourdin. J’ai laissé l’État que j’avais copié, j’ai tué mon bienfaiteur, j’en mourrai. Un si grand homme! un homme qui eût été ministre!
POIRET (_en se mouchant_).
C’est donc vrai qu’il a fait les rapports?
SÉBASTIEN (_à travers ses sanglots_).
Mais c’était pour.... Allons, je vais dire ses secrets, maintenant! Ah! le misérable Dutocq! c’est lui qui l’a volé...
Et les pleurs, les sanglots recommencèrent si bien que, de son cabinet, Rabourdin entendit les larmes, distingua la voix, et monta. Le chef trouva Sébastien presque évanoui, comme un Christ entre les bras de Phellion et de Poiret, qui singeaient grotesquement la pause des deux Maries et dont les figures étaient crispées par l’attendrissement.
RABOURDIN.
Qu’y a-t-il, messieurs? (_Sébastien se dresse sur ses pieds et tombe sur ses genoux devant Rabourdin._)
SÉBASTIEN.
Je vous ai perdu, monsieur! L’État, Dutocq le montre, il l’a sans doute surpris.
RABOURDIN (_calme_).
Je le savais. (_Il relève Sébastien et l’emmène._) Vous êtes un enfant, mon ami. (_Il s’adresse à Phellion._) Où sont ces messieurs?
PHELLION.
Môsieur, ils sont allés voir dans le cabinet de monsieur Baudoyer un état que l’on dit...
RABOURDIN.
Assez. (_Il sort en tenant Sébastien. Poiret et Phellion se regardent en proie à une vive surprise et ne savent quelles idées se communiquer._)
POIRET (_à Phellion_).
Monsieur Rabourdin!...
PHELLION (_à Poiret_).
Monsieur Rabourdin!
POIRET.
Par exemple, monsieur Rabourdin!
PHELLION.
Avez-vous vu comme il était, néanmoins, calme et digne...
POIRET (_d’un air finaud qui ressemble à une grimace_).
Il y aurait quelque chose là-dessous que cela ne m’étonnerait point.
PHELLION.
Un homme d’honneur, pur, sans tache.
POIRET.
Et ce Dutocq?
PHELLION.
Môsieur Poiret, vous pensez ce que je pense sur Dutocq; ne me comprenez-vous pas?
POIRET (_en donnant deux ou trois petits coups de tête, répond d’un air fin_).
Oui. (_Tous les employés rentrent._)
FLEURY.
En voilà une sévère, et après avoir lu je ne le crois pas encore. Monsieur Rabourdin, le roi des hommes! Ma foi, s’il y a des espions parmi ces hommes-là, c’est à dégoûter de la vertu. Je mettais Rabourdin dans les héros de Plutarque.
VIMEUX.
Oh! c’est vrai!
POIRET (_songeant qu’il n’a plus que cinq jours_).
Mais, messieurs, que dites-vous de celui qui a dérobé le travail, qui a guetté monsieur Rabourdin? (_Dutocq s’en va._)
FLEURY.
C’est un Judas Iscariote! Qui est-ce?
PHELLION (_finement_).
Il n’est certes pas parmi nous.
VIMEUX (_illuminé_).
C’est Dutocq.
PHELLION.
Je n’en ai point vu la preuve, môsieur. Pendant que vous étiez absent, ce jeune homme, môsieur Delaroche, a failli mourir. Tenez, voyez ses larmes sur mon bureau!...
POIRET.
Nous l’avons tenu dans nos bras évanoui. Et la clef de mon domicile, tiens, tiens, il l’a toujours dans le dos. (_Poiret sort._)
VIMEUX.
Le ministre n’a pas voulu travailler avec Rabourdin aujourd’hui, et monsieur Saillard, à qui le Chef du Personnel a dit deux mots, est venu prévenir monsieur Baudoyer de faire une demande pour la croix de la Légion-d’Honneur; il y en a une pour le jour de l’an accordée à la Division, et elle est donnée à monsieur Baudoyer. Est-ce clair? Monsieur Rabourdin est sacrifié par ceux-là même qui l’emploient. Voilà ce que dit Bixiou. Nous étions tous supprimés, excepté Phellion et Sébastien.
DU BRUEL (_arrivant_).
Hé! bien, messieurs, est-ce vrai?
THUILLIER.
De la dernière exactitude.
DU BRUEL (_remettant son chapeau_).
Adieu, messieurs. (_Il sort._)
THUILLIER.
Il ne s’amuse pas dans les feux de file, le vaudevilliste! Il va chez le duc de Rhétoré, chez le duc de Maufrigneuse; mais il peut courir! C’est, dit-on, Colleville qui sera notre chef.
PHELLION.
Il avait pourtant l’air d’aimer môsieur Rabourdin.
POIRET (_rentrant_).
J’ai eu toutes les peines du monde à avoir la clef de mon domicile; ce petit fond en larmes, et monsieur Rabourdin a disparu complétement. (_Dutocq et Bixiou rentrent._)
BIXIOU.
Hé! bien, messieurs, il se passe d’étranges choses dans votre bureau! Du Bruel? (_Il regarde dans le cabinet._) Parti!
THUILLIER.
En course!
BIXIOU.
Et Rabourdin?
FLEURY.
Fondu! distillé! _fumé!_ Dire qu’un homme, le roi des hommes!...
POIRET (_à Dutocq_).
Dans sa douleur, monsieur Dutocq, le petit Sébastien vous accuse d’avoir pris le travail, il y a dix jours...
BIXIOU (_en regardant Dutocq_).
Il faut vous laver de ce reproche, mon cher. (_Tous les employés contemplent fixement Dutocq._)
DUTOCQ.
Où est-il, ce petit aspic qui le copiait?
BIXIOU.
Comment savez-vous qu’il le copiait? Mon cher, il n’y a que le diamant qui puisse polir le diamant! (_Dutocq sort._)
POIRET.
Écoutez, monsieur Bixiou, je n’ai plus que cinq jours et demi à rester dans les Bureaux, et je voudrais une fois, une seule fois, avoir le plaisir de vous comprendre! Faites-moi l’honneur de m’expliquer en quoi le diamant est utile dans cette circonstance...
BIXIOU.
Cela veut dire, papa, car je veux bien une fois descendre jusqu’à vous, que de même que le diamant peut seul user le diamant, de même il n’y a qu’un _curieux_ qui puisse vaincre son semblable.
FLEURY.
Curieux est mis ici pour espion.
POIRET.
Je ne comprends pas...
BIXIOU.
Eh! bien, ce sera pour une autre fois!
Monsieur Rabourdin avait couru chez le ministre. Le ministre était à la Chambre. Rabourdin se rendit à la Chambre des députés, où il écrivit un mot au ministre. Le ministre était à la tribune, occupé d’une chaude discussion. Rabourdin attendit, non pas dans la salle des conférences, mais dans la cour, et se décida, malgré le froid, à se poster devant la voiture de l’Excellence, afin de lui parler quand elle y monterait. L’huissier lui avait dit que le ministre était engagé dans une tempête soulevée par les dix-neuf de l’extrême Gauche, et qu’il y avait une séance orageuse. Rabourdin se promenait dans la largeur de la cour du palais, en proie à une agitation fébrile, et il attendit cinq mortelles heures. A six heures et demie, le défilé commença; mais le chasseur du ministre vint trouver le cocher.
--Hé! Jean! lui dit-il, monseigneur est parti avec le ministre de la guerre; ils vont chez le roi, et de là dînent ensemble. Nous irons le chercher à dix heures, il y aura conseil.
Rabourdin revint à pas lents chez lui, dans un abattement facile à concevoir. Il était sept heures. Il eut à peine le temps de s’habiller.
--Hé! bien, tu es nommé, lui dit joyeusement sa femme quand il se montra dans le salon.
Rabourdin leva la tête par un mouvement d’horrible mélancolie, et répondit:--Je crains bien de ne plus remettre les pieds au Ministère.
--Quoi? dit sa femme agitée d’une horrible anxiété.
--Mon mémoire sur les employés court les Bureaux, et il m’a été impossible de joindre le ministre!
Célestine eut une vision rapide, où, par un de ses éclairs infernaux, le démon lui montra le sens de sa dernière conversation avec des Lupeaulx.
--Si je m’étais conduite en femme vulgaire, pensa-t-elle, nous aurions eu la place.
Elle contempla Rabourdin avec une sorte de douleur. Il se fit un triste silence, et le dîner se passa dans de mutuelles méditations.
--Et c’est notre mercredi, dit-elle.
--Tout n’est pas perdu, ma chère Célestine, dit Rabourdin en mettant un baiser sur le front de sa femme, peut-être pourrai-je parler demain matin au ministre et tout s’expliquera. Sébastien a passé hier la nuit, toutes les copies sont achevées et collationnées, je prierai le ministre de me lire en mettant tout sur son bureau. La Brière m’aidera. L’on ne condamne jamais un homme sans l’entendre.
--Je suis curieuse de savoir si monsieur des Lupeaulx viendra nous voir aujourd’hui.
--Lui?... certes il n’y manquera pas, dit Rabourdin. Il y a du tigre chez lui, il aime à lécher le sang de la blessure qu’il a faite!
--Mon pauvre ami, reprit sa femme en lui prenant la main, je ne sais pas comment l’homme qui pouvait concevoir une si belle réforme n’a pas vu qu’elle ne devait être communiquée à personne. C’est de ces idées qu’un homme garde dans sa conscience, car lui seul peut les appliquer. Il fallait faire dans ta sphère comme Napoléon dans la sienne: il s’est plié, tordu, il a rampé! Oui, Bonaparte a rampé! Pour devenir général en chef, il a épousé la maîtresse de Barras. Il fallait attendre, se faire nommer député, suivre les mouvements de la politique, tantôt au fond de la mer, tantôt sur le dos d’une lame, et, comme monsieur de Villèle, prendre la devise _Col tempo: Tout vient à point pour qui sait attendre_. Cet orateur a visé le pouvoir pendant sept ans, et a commencé en 1814 par une protestation contre la Charte à l’âge où tu te trouves aujourd’hui. Voilà la faute! tu t’es subordonné, quand tu es fait pour ordonner.
L’arrivée du peintre Schinner imposa silence à la femme et au mari que ces paroles rendirent songeur.
--Cher ami, dit le peintre en serrant la main à l’administrateur, le dévouement d’un artiste est bien inutile; mais, dans ces circonstances, nous sommes fidèles, nous autres! J’ai acheté le journal du soir. Baudoyer est nommé directeur et décoré de la croix de la Légion-d’Honneur...
--Je suis le plus ancien, et j’ai vingt-quatre ans de services, dit en souriant Rabourdin.
--Je connais assez monsieur le comte de Sérizy, le ministre d’État, si vous voulez l’employer, je puis l’aller voir, dit Schinner.
Le salon s’emplit des personnes à qui les mouvements administratifs étaient inconnus. Du Bruel ne vint pas. Madame Rabourdin redoubla de gaieté, de grâce, comme le cheval qui, blessé dans la bataille, trouve encore des forces pour porter son maître.
--Elle est bien courageuse, dirent quelques femmes qui furent charmantes pour elle en la voyant dans le malheur.
--Elle a eu cependant bien des attentions pour des Lupeaulx, dit la baronne du Châtelet à la vicomtesse de Fontaine.
--Croyez-vous que...., demanda la vicomtesse.
--Mais monsieur Rabourdin aurait au moins eu la croix! dit madame de Camps en défendant son amie.
Vers onze heures, des Lupeaulx apparut, et l’on ne peut le peindre qu’en disant que ses lunettes étaient tristes et ses yeux gais; mais le verre enveloppait si bien les regards qu’il fallait être physionomiste pour découvrir leur expression diabolique. Il alla serrer la main à Rabourdin, qui ne put se dispenser de la lui laisser prendre.
--Nous avons à causer ensemble, lui dit-il en allant s’asseoir auprès de la belle Rabourdin qui le reçut à merveille.
--Eh! fit-il en lui jetant un regard de côté, vous êtes grande, et je vous trouve comme je vous imaginais, sublime dans la déroute. Savez-vous qu’il est bien rare à une personne supérieure de répondre à l’idée qu’on se fait d’elle? la défaite ne vous accable donc pas? Vous avez raison, nous triompherons, lui dit-il à l’oreille. Votre sort est toujours entre vos mains, tant que vous aurez pour allié un homme qui vous adore. Nous tiendrons conseil.
--Mais Baudoyer est-il nommé, lui demanda-t-elle.
--Oui, dit le Secrétaire-général.
--Est-il décoré?
--Pas encore, mais il le sera.
--Eh! bien?
--Vous ne connaissez pas la politique.
Pendant que cette soirée semblait éternelle à madame Rabourdin, il se passait à la Place-Royale une de ces comédies qui se jouent dans sept salons à Paris lors de chaque changement de ministère. Le salon des Saillard était plein. Monsieur et madame Transon arrivèrent à huit heures. Madame Transon embrassa madame Baudoyer, _née Saillard_. Monsieur Bataille, capitaine de la garde nationale, vint avec son épouse et le curé de Saint-Paul.
--Monsieur Baudoyer, dit madame Transon, je veux être la première à vous faire mon compliment; l’on a rendu justice à vos talents. Allons, vous avez bien gagné votre avancement.
--Vous voilà Directeur, dit monsieur Transon en se frottant les mains, c’est très-flatteur pour le quartier.
--Et l’on peut bien dire que c’est sans intrigue, s’écria le père Saillard. Nous ne sommes pas intrigants, nous autres! nous n’allons pas dans les soirées intimes du ministre.
L’oncle Mitral se frotta le nez en souriant, il regarda sa nièce Élisabeth qui causait avec Gigonnet. Falleix ne savait que penser de l’aveuglement du père Saillard et de Baudoyer. Messieurs Dutocq, Bixiou, du Bruel, Godard et Colleville, nommé Chef, entrèrent.
--Quelles boules! dit Bixiou à du Bruel, quelle belle caricature si on les dessinait sous formes de raies, de dorades, et de claquarts (nom vulgaire d’un coquillage) dansant une sarabande!
--Monsieur le directeur, dit Colleville, je viens vous féliciter, ou plutôt nous nous félicitons nous-mêmes de vous avoir à la tête de la Direction, et nous venons vous assurer du zèle avec lequel nous coopérerons à vos travaux.
Monsieur et madame Baudoyer, père et mère du nouveau directeur, étaient là jouissant de la gloire de leur fils et de leur belle-fille. L’oncle Bidault, qui avait dîné au logis, avait un petit regard frétillant qui épouvanta Bixiou.
--En voilà un, dit l’artiste à du Bruel en montrant Gigonnet, qui peut faire un personnage de vaudeville! Qu’est-ce que ça vend? un Chinois pareil devrait servir d’enseigne aux Deux-Magots. Et quelle redingote! je croyais qu’il n’y avait que Poiret capable d’en montrer une semblable après dix ans d’exposition publique aux intempéries parisiennes.
--Baudoyer est magnifique, dit du Bruel.
--Étourdissant, répondit Bixiou.
--Messieurs, leur dit Baudoyer, voici mon oncle propre, monsieur Mitral, et mon grand-oncle par ma femme, monsieur Bidault.
Gigonnet et Mitral jetèrent sur les trois employés un de ces regards profonds où éclatait la couleur de l’or et qui firent leur impression sur les deux rieurs.
--Hein! dit Bixiou en s’en allant sous les arcades de la Place-Royale, avez-vous bien examiné les deux oncles? deux exemplaires de Shylock. Ils vont, je le parie, à la Halle placer leurs écus à cent pour cent par semaine. Ils prêtent sur gage, ils vendent des habits, des galons, des fromages, des femmes et des enfants; ils sont arabes-juifs-génois-grecs-genevois-lombards et parisiens, nourris par une louve et enfantés par une Turque.
--Je crois bien, l’oncle Mitral a été huissier, dit Godard.
--Voyez-vous! dit du Bruel.
--Je vais aller voir tirer la pierre, reprit Bixiou, mais je voudrais bien étudier le salon de monsieur Rabourdin: vous êtes bien heureux de pouvoir y aller, du Bruel.
--Moi! dit le vaudevilliste, que voulez-vous que j’y fasse? ma figure ne se prête pas aux compliments de condoléance. Et puis, c’est bien vulgaire aujourd’hui d’aller faire queue chez les gens destitués.
A minuit, le salon de madame Rabourdin était désert, il ne restait plus que deux ou trois personnes, des Lupeaulx et les maîtres de la maison. Quand Schinner, madame et monsieur Octave de Camps furent partis, des Lupeaulx se leva d’un air mystérieux, se plaça le dos à la pendule, et regarda tour à tour la femme et le mari.
--Mes amis, leur dit-il, rien n’est perdu, car le ministre et moi nous vous restons. Dutocq entre deux pouvoirs a préféré celui qui lui paraissait le plus fort. Il a servi la Grande-Aumônerie et la Cour, il m’a trahi, c’est dans l’ordre: un homme politique ne se plaint jamais d’une trahison. Seulement Baudoyer sera destitué dans quelques mois, et replacé sans doute à la préfecture de police, car la Grande-Aumônerie ne l’abandonnera pas.
Et il fit une longue tirade sur la Grande-Aumônerie, sur les dangers que courait le gouvernement à s’appuyer sur l’Église, sur les Jésuites, etc. Mais il n’est pas inutile de faire observer que la Cour et la Grande-Aumônerie, à laquelle des journaux libéraux accordaient une influence énorme sur l’Administration, s’étaient très-peu mêlées du sieur Baudoyer. Ces petites intrigues se mouraient dans la haute sphère devant les grands intérêts qui s’y agitaient. Si quelques paroles furent arrachées par l’importunité du curé de Saint-Paul et de monsieur Gaudron, la sollicitation s’était tue à la première observation du ministre. Les passions seules faisaient la police de la Congrégation en se dénonçant les unes les autres... Le pouvoir occulte de cette association, bien permise en présence de l’effrontée société de la Doctrine intitulée: _Aide-toi, le ciel t’aidera_, ne devenait formidable que par l’action dont la dotaient gratuitement les subordonnés en s’en menaçant à l’envi. Enfin les calomnies libérales se plaisaient à configurer la Grande-Aumônerie en un géant politique, administratif, civil et militaire. La peur se fera toujours des idoles. En ce moment, Baudoyer croyait à la Grande-Aumônerie, tandis que la seule aumônerie qui l’avait protégé siégeait au café Thémis. Il est, à certaines époques, des noms, des institutions, des pouvoirs à qui l’on prête tous les malheurs, à qui l’on dénie leurs talents, et qui servent de raison coefficiente aux sots. De même que M. de Talleyrand fut censé saluer tout événement par un bon mot, de même, en ce moment de la Restauration, la Grande-Aumônerie faisait et défaisait tout. Malheureusement elle ne faisait ni ne défaisait rien. Son influence n’était entre les mains ni d’un cardinal de Richelieu ni d’un cardinal Mazarin; mais entre les mains d’une espèce de cardinal de Fleury, qui, timide pendant cinq ans, n’osa que pendant un jour, et osa mal. Plus tard, la Doctrine fit impunément à Saint-Merry plus que Charles X ne prétendit faire en juillet 1830. Sans l’article sur la censure si sottement mis dans la nouvelle Charte, le journalisme aurait eu son Saint-Merry aussi. La branche cadette aurait légalement exécuté le plan de Charles X.
--Restez Chef de Bureau sous Baudoyer, ayez ce courage, reprit des Lupeaulx, soyez un véritable homme politique; laissez les pensées et les mouvements généreux de côté, renfermez-vous dans vos fonctions; ne dites pas un mot à votre Directeur, ne lui donnez pas un conseil, ne faites rien sans son ordre. En trois mois Baudoyer quittera le Ministère ou destitué ou déporté sur une autre plage administrative. Il ira à la maison du Roi peut-être. Il m’est arrivé deux fois dans ma vie d’être ainsi couché sous une avalanche de niaiseries, j’ai laissé passer.
--Oui, dit Rabourdin, mais vous n’étiez pas calomnié, atteint dans votre honneur, compromis...
--Ah! ah! ah! dit des Lupeaulx en interrompant le Chef de Bureau par un rire homérique; mais c’est là le pain quotidien de tout homme remarquable dans le beau pays de France, et il y a deux manières de prendre la chose: ou d’être au-dessous, il faut plier bagage et s’en aller planter des choux; ou d’être au-dessus et marcher sans crainte, sans même tourner la tête.
--Je n’ai pour moi qu’une seule manière de dénouer le nœud coulant que l’espionnage et la trahison m’ont mis autour du cou, reprit Rabourdin, c’est de m’expliquer immédiatement avec le ministre, et, si vous m’êtes aussi sincèrement attaché que vous le dites, vous pouvez me mettre face à face avec lui demain.
--Vous voulez lui exposer votre plan d’administration?...
Rabourdin inclina la tête.
--Eh! bien, confiez-moi vos plans, vos mémoires, et je vous jure qu’il y passera la nuit.
--Allons-y donc, dit vivement Rabourdin, car c’est bien le moins qu’après six mois de travaux j’aie la jouissance de deux ou trois heures pendant lesquelles un ministre du Roi sera forcé d’applaudir à tant de persévérance.
Mis par la ténacité de Rabourdin sur un chemin sans buissons où la ruse pût s’abriter, des Lupeaulx hésita pendant un moment et regarda madame Rabourdin en se demandant:--Qui triomphera de ma haine pour lui ou de mon goût pour elle!
--Si vous n’avez pas de confiance en moi, dit-il au Chef de Bureau après une pause, je vois que vous serez toujours pour moi l’homme de votre _note secrète_. Adieu, madame.
Madame Rabourdin salua froidement. Célestine et Xavier se retirèrent chacun de leur côté sans se rien dire, tant ils étaient oppressés par le malheur. La femme songeait à l’horrible situation où elle se trouvait vis-à-vis de son mari. Le Chef de bureau, qui se résolvait à ne plus remettre les pieds au Ministère et à donner sa démission, était perdu dans l’immensité de ses réflexions: il s’agissait pour lui de changer de vie et de prendre une voie nouvelle. Il resta pendant toute la nuit devant son feu, sans apercevoir Célestine, qui vint à plusieurs reprises sur la pointe du pied, dans ses vêtements de nuit.
--Puisque je dois aller une dernière fois au Ministère pour retirer mes papiers et mettre Baudoyer au fait des affaires, tentons-y l’effet de ma démission, se dit-il.
Il rédigea sa démission, médita les expressions de la lettre dans laquelle il la mit et que voici:
«Monseigneur,
«J’ai l’honneur d’adresser à Votre Excellence ma démission sous ce pli; mais j’ose croire qu’elle se souviendra de m’avoir entendu lui dire que j’avais remis mon honneur entre ses mains, et qu’il dépendait d’une explication immédiate. Cette explication, je l’ai vainement implorée, et aujourd’hui peut-être serait-elle inutile, alors qu’un fragment de mes travaux sur l’Administration, surpris et défiguré, court dans les Bureaux, est mal interprété par la haine, et me force à me retirer devant la tacite réprobation du pouvoir. Votre Excellence, le matin où je voulais lui parler, a pu penser qu’il s’agissait d’avancement, quand je ne songeais qu’à la gloire de son ministère et au bien public; il m’importait de rectifier ses idées à cet égard.»
Suivaient les formules de respect.
Il était sept heures et demie quand cet homme eut consommé le sacrifice de ses idées, car il brûla tout son travail. Fatigué par ses méditations et vaincu par ses souffrances morales, il s’assoupit la tête appuyée sur son fauteuil. Il fut réveillé par une sensation bizarre, il trouva ses mains couvertes des larmes de sa femme, agenouillée devant lui. Célestine était venue lire la démission. Elle avait mesuré l’étendue de la chute. Elle et Rabourdin, ils allaient être réduits à quatre mille livres de rente. Elle avait supputé ses dettes, elles montaient à trente-deux mille francs! C’était la plus ignoble de toutes les misères. Et cet homme si noble et si confiant ignorait l’abus qu’elle s’était permis de la fortune confiée à ses soins. Elle sanglotait à ses pieds, belle comme Madeleine.
--Le malheur est complet, dit Xavier dans son effroi, je suis déshonoré au Ministère, et déshonoré...
L’éclair de l’honneur pur scintilla dans les yeux de Célestine, elle se dressa comme un cheval effarouché, jeta sur Rabourdin un regard foudroyant.
--MOI! _moi!_ lui dit-elle sur deux tons sublimes. Suis-je donc une femme vulgaire? Ne serais-tu pas nommé, si j’avais failli? Mais, reprit-elle, il est plus facile de croire à cela qu’à la vérité.
--Qu’y a-t-il? dit Rabourdin.