La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 32
--Eh! bien, comme toujours, dit Gigonnet en se frottant les mains, la victoire aux écus.
--Vrai, répondit Gobseck.
Mitral prit un cabriolet, alla trouver les Saillard et les Baudoyer, chez qui le boston s’était prolongé; mais il ne restait plus que l’abbé Gaudron. Falleix, quasi mort de fatigue, était allé se coucher.
--Vous serez nommé, mon neveu, et l’on vous réserve une surprise.
--Quoi? dit Saillard.
--La croix! s’écria Mitral.
--Dieu protége ceux qui songent à ses autels! dit Gaudron.
On chantait ainsi le _Te Deum_ dans les deux camps avec un égal bonheur.
Le lendemain, mercredi, monsieur Rabourdin devait travailler avec le ministre, car il faisait l’intérim depuis la maladie de défunt La Billardière. Ces jours-là, les employés étaient fort exacts, les garçons de bureau très-empressés, car les jours de signature tout est en l’air dans les Bureaux, et pourquoi? personne ne le sait. Les trois garçons étaient donc à leur poste, et se flattaient d’avoir quelque gratification, car le bruit de la nomination de monsieur Rabourdin s’était répandu la veille par les soins de des Lupeaulx. L’oncle Antoine et l’huissier Laurent se trouvaient en grande tenue, quand, à huit heures moins un quart, le garçon du Secrétariat vint prier Antoine de remettre en secret à monsieur Dutocq une lettre que le Secrétaire-général lui avait dit d’aller porter chez le Commis principal à sept heures.
--Je ne sais pas comment cela s’est fait, mon vieux, j’ai dormi, dormi, que je ne fais que de me réveiller. Il me chanterait une gamme d’enfer s’il savait qu’elle n’est pas à son adresse; au _lieur_ que, comme ça, je lui soutiendrai que je l’ai remise moi-même chez monsieur Dutocq. Un fameux secret, père Antoine: ne dites rien aux employés; parole! il me renverrait, je perdrais ma place pour un seul mot, a-t-il dit?
--Qu’est-ce qu’il y a donc dedans? dit Antoine.
--Rien. Je l’ai regardée, comme ça, tenez.
Et il fit bailler la lettre, qui ne laissa voir que du blanc.
--C’est aujourd’hui le grand jour pour vous, Laurent, dit le garçon du Secrétariat, vous allez avoir un nouveau directeur. Décidément on fait des économies, on réunit deux Divisions en une Direction, gare aux garçons!
--Oui, neuf employés mis à la retraite, dit Dutocq qui arrivait. Comment savez-vous cela, vous autres?
Antoine présenta la lettre à Dutocq, qui dégringola les escaliers et courut au Secrétariat après l’avoir ouverte.
Depuis le jour de la mort de monsieur de La Billardière, après avoir bien bavardé, les deux Bureaux Rabourdin et Baudoyer avaient fini par reprendre leur physionomie accoutumée et les habitudes du _dolce far niente_ administratif. Cependant la fin de l’année imprimait dans les Bureaux une sorte d’application studieuse, de même qu’elle donne quelque chose de plus onctueusement servile aux portiers. Chacun venait à l’heure, on remarquait plus de monde après quatre heures, car la distribution des gratifications dépend des dernières impressions qu’on laisse de soi dans l’esprit des chefs. La veille, la nouvelle de la réunion des deux divisions La Billardière et Clergeot en une Direction, sous une dénomination nouvelle, avait agité les deux Divisions. On savait le nombre des employés mis à la retraite, mais on ignorait leurs noms. On supposait bien que Poiret ne serait pas remplacé, on ferait l’économie de sa place. Le petit La Billardière s’en était allé. Deux nouveaux surnuméraires arrivaient; et, circonstance effrayante! ils étaient fils de députés. La nouvelle jetée la veille dans les Bureaux, au moment où les employés partaient, avait imprimé la terreur dans les consciences. Aussi, pendant la demi-heure d’arrivée, y eut-t-il des causeries autour des poêles. Avant que personne ne fût arrivé, Dutocq vit des Lupeaulx à sa toilette; et, sans quitter son rasoir, le Secrétaire-général lui jeta le coup-d’œil du général intimant un ordre.
--Sommes-nous seuls? lui dit-il.
--Oui, monsieur.
--Hé! bien, marchez sur Rabourdin, en avant et ferme! vous devez avoir gardé une copie de son état.
--Oui.
--Vous me comprenez: _Indè iræ!_ Il nous faut un _tolle_ général. Sachez inventer quelque chose pour activer les clameurs...
--Je puis faire faire une caricature, mais je n’ai pas cinq cents francs à donner...
--Qui la fera?
--Bixiou!
--Il aura mille francs, et sera Sous-Chef sous Colleville qui s’entendra avec lui.
--Mais il ne me croira pas.
--Voulez-vous me compromettre, par hasard? Allez, ou sinon rien, entendez-vous?
--Si monsieur Baudoyer est directeur, il pourrait prêter la somme...
--Oui, il le sera. Laissez-moi, dépêchez-vous, et n’ayez pas l’air de m’avoir vu, descendez par le petit escalier.
Pendant que Dutocq revenait au Bureau le cœur palpitant de joie, en se demandant par quels moyens il exciterait la rumeur contre son Chef sans trop se compromettre, Bixiou était entré chez les Rabourdin pour leur dire un petit bonjour. Croyant avoir perdu, le mystificateur trouva plaisant de se poser comme ayant gagné.
BIXIOU (_imitant la voix de Phellion_).
Messieurs, je vous salue, et vous dépose un bonjour collectif. J’indique dimanche prochain pour un dîner au Rocher-de-Cancale; mais une question grave se présente, les employés supprimés en sont-ils?
POIRET.
Même ceux qui prennent leur retraite.
BIXIOU.
Ça m’est égal, ce n’est pas moi qui paye (_stupéfaction générale_). Baudoyer est nommé, je voudrais déjà l’entendre appelant Laurent! (_Il copie Baudoyer._)
Laurent, serrez ma haire, avec ma discipline.
(_Tous pouffent de rire._)
Ris d’aboyeur d’oie! Colleville a raison avec ses anagrammes, car vous savez l’anagramme de _Xavier Rabourdin, chef de bureau_, c’est: _D’abord rêva bureaux, e, u, fin riche_. Si je m’appelais _Charles X, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre_, je tremblerais de voir le destin que me prophétise mon anagramme s’accomplir ainsi.
THUILLIER.
Ha! çà, vous voulez rire!
BIXIOU (_lui riant au nez_).
Ris au laid (riz au lait)! Il est joli celui-là, papa Thuillier, car vous n’êtes pas beau. Rabourdin donne sa démission de rage de savoir Baudoyer directeur.
VIMEUX (_entrant_).
Quelle farce! Antoine, à qui je rendais trente ou quarante francs, m’a dit que monsieur et madame Rabourdin avaient été reçus hier à la soirée particulière du ministre et y étaient restés jusqu’à minuit moins un quart. Son Excellence a reconduit madame Rabourdin jusque sur l’escalier, il paraît qu’elle était divinement mise. Enfin, il est certainement Directeur. Riffé, l’expéditionnaire du Personnel, a passé la nuit pour achever plus promptement le travail: ce n’est plus un mystère. Monsieur Clergeot a sa retraite. Après trente ans de services, ce n’est pas une disgrâce. Monsieur Cochin qui est riche...
BIXIOU.
Selon Colleville, il fait _cochenille_.
VIMEUX.
Mais il est dans la cochenille, car il est associé de la maison Matifat, rue des Lombards. Eh! bien, il a sa retraite. Poiret a sa retraite. Tous deux, ils ne sont pas remplacés. Voilà le positif, le reste n’est pas connu. La nomination de monsieur Rabourdin vient ce matin, on craint des intrigues.
BIXIOU.
Quelles intrigues?
FLEURY.
Baudoyer, parbleu! le parti-prêtre l’appuie, et voilà un nouvel article du journal libéral: il n’a que deux lignes, mais il est drôle. (Il lit.)
«Quelques personnes parlaient hier au foyer des Italiens de la rentrée de monsieur Châteaubriand au ministère, et se fondaient sur le choix que l’on a fait de monsieur Rabourdin, le protégé des amis du noble vicomte, pour remplir la place primitivement destinée à monsieur Baudoyer. Le parti-prêtre n’aura pu reculer que devant une transaction avec le grand écrivain.» Canailles!
DUTOCQ (_entrant après avoir entendu_).
Qui, canaille? Rabourdin. Vous savez donc la nouvelle?
FLEURY (_roulant des yeux féroces_).
Rabourdin?... une canaille! Êtes-vous fou, Dutocq, et voulez-vous une balle pour vous mettre du plomb dans la cervelle?
DUTOCQ.
Je n’ai rien dit contre monsieur Rabourdin, seulement on vient de me confier sous le secret dans la cour qu’il avait dénoncé beaucoup d’employés, donné des notes, enfin que sa faveur avait pour cause un travail sur les ministères où chacun de nous est enfoncé...
PHELLION (_d’une voix forte_).
Monsieur Rabourdin est incapable...
BIXIOU.
C’est du propre! dites donc, Dutocq? (_Ils se disent un mot à l’oreille et sortent dans le corridor._)
BIXIOU.
Qu’est-ce qu’il arrive donc?
DUTOCQ.
Vous souvenez-vous de la caricature?
BIXIOU.
Oui, eh! bien?
DUTOCQ.
Faites-la, vous êtes Sous-chef, et vous aurez une fameuse gratification. Voyez-vous, mon cher, il y a zizanie dans les régions supérieures. Le Ministère est engagé envers Rabourdin; mais s’il ne nomme pas Baudoyer, il se brouille avec le Clergé. Vous ne savez pas? le Roi, le Dauphin et la Dauphine, la Grande-Aumônerie, enfin la Cour veut Baudoyer, le ministre veut Rabourdin.
BIXIOU.
Bon!....
DUTOCQ.
Pour pouvoir se rapprocher, car le ministre a vu la nécessité de céder, il veut tuer la difficulté. Il faut une cause pour se défaire de Rabourdin. On a donc déniché un ancien travail fait par lui sur les Administrations pour les épurer, et il en circule quelque chose. Du moins, voilà comment j’essaie de m’expliquer la chose. Faites le dessin, vous entrez dans le jeu des sommités, vous servez à la fois le Ministère, la Cour, tout le monde, et vous êtes nommé. Comprenez-vous?
BIXIOU.
Je ne comprends pas comment vous pouvez savoir tout cela, ou bien vous l’inventez.
DUTOCQ.
Voulez-vous que je vous montre votre article?
BIXIOU.
Oui.
DUTOCQ.
Eh! bien, venez chez moi, car je veux remettre ce travail en des mains sûres.
BIXIOU.
Allez-y tout seul. (_Il rentre dans le bureau des Rabourdin._) Il n’est question que de ce que vous a dit Dutocq, parole d’honneur. Monsieur Rabourdin aurait donné des notes peu flatteuses sur les employés à réformer. Le secret de son élévation est là. Nous vivons dans un temps où rien n’étonne. (_Il se drape comme Talma._)
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes, Et vous vous étonnez, insensés que vous êtes!
de trouver une cause de ce genre à la faveur d’un homme? Mon Baudoyer est trop bête pour réussir par des moyens semblables! Agréez mon compliment, messieurs, vous êtes sous un illustre chef. (_Il sort._)
POIRET.
Je quitterai le ministère sans avoir jamais pu comprendre une seule phrase de ce monsieur-là. Qu’est-ce qu’il veut dire avec ses têtes tombées?
FLEURY.
Parbleu! les quatre sergents de la Rochelle, Berton, Ney, Caron, les frères Faucher, tous les massacres!
PHELLION.
Il avance légèrement des choses hasardées.
FLEURY.
Dites donc qu’il ment, qu’il blague! et que dans sa gueule le vrai prend la tournure du vert-de-gris.
PHELLION.
Vos paroles sont hors la loi de la politesse et des égards que l’on se doit entre collègues.
VIMEUX.
Il me semble que si ce qu’il dit est faux, on nomme cela des calomnies, des diffamations, et qu’un diffamateur mérite des coups de cravache.
FLEURY (_s’animant_).
Et si les Bureaux sont un endroit public, cela va droit en Police correctionnelle.
PHELLION (_voulant éviter une querelle, essaie de détourner la conversation_).
Messieurs, du calme. Je travaille à un nouveau petit traité sur la morale, et j’en suis à l’âme.
FLEURY (_l’interrompant_).
Qu’en dites-vous, monsieur Phellion?
PHELLION (_lisant_).
D. _Qu’est-ce que l’âme de l’homme?_
R. _C’est une substance spirituelle qui pense et qui raisonne._
THUILLIER.
Une substance spirituelle, c’est comme si on disait un moellon immatériel.
POIRET.
Laissez donc dire...
PHELLION (_reprenant_).
D. _D’où vient l’âme?_
R. _Elle vient de Dieu, qui l’a créée d’une nature simple et indivisible, et dont par conséquent on ne peut concevoir la destructibilité, et il a dit..._
POIRET (_stupéfait_).
Dieu?
PHELLION.
Oui, monsieur. La tradition est là.
FLEURY (_à Poiret_).
N’interrompez donc pas, vous-même!
PHELLION (_reprenant_).
_Et il a dit qu’il l’avait créée immortelle, c’est-à-dire qu’elle ne mourra jamais._
D. _A quoi sert l’âme?_
R. _A comprendre, vouloir et se souvenir; ce qui constitue l’entendement, la volonté, la mémoire._
D. _A quoi sert l’entendement?_
R. _A connaître. C’est l’œil de l’âme._
FLEURY.
Et l’âme est l’œil de quoi?
PHELLION (_continuant_).
D. _Que doit connaître l’entendement?_
R. _La vérité._
D. _Pourquoi l’homme a-t-il une volonté?_
R. _Pour aimer le bien et haïr le mal._
D. _Qu’est-ce que le bien?_
R. _Ce qui rend heureux._
VIMEUX.
Et vous écrivez cela pour des demoiselles?
PHELLION.
Oui. (_Continuant_).
D. _Combien y a-t-il de sortes de biens?_
FLEURY.
C’est prodigieusement leste!
PHELLION (_indigné_).
Oh! monsieur! (_Se calmant._) Voici d’ailleurs la réponse. J’en suis là. (_Il lit._)
R. _Il y a deux sortes de biens, le bien éternel et le bien temporel._
POIRET (_il fait une mine de mépris_).
Et cela se vendra beaucoup?
PHELLION.
J’ose l’espérer. Il faut une grande contention d’esprit pour établir le système des demandes et des réponses, voilà pourquoi je vous priais de me laisser penser, car les réponses...
THUILLIER (_interrompant_).
Au reste, les réponses pourront se vendre à part...
POIRET.
Est-ce un calembour?
THUILLIER.
Oui, on en fera de la salade (_de raiponces_).
PHELLION.
J’ai eu le tort grave de vous interrompre (_il se replonge la tête dans ses cartons_). Mais (_en lui-même_) ils ne pensent plus à monsieur Rabourdin.
En ce moment il se passait entre des Lupeaulx et le ministre une scène qui décida du sort de Rabourdin. Avant le déjeuner, le Secrétaire-général était venu trouver l’Excellence dans son cabinet, en s’assurant que la Brière ne pouvait rien entendre.
--Votre Excellence ne joue pas franchement avec moi...
--Nous voilà brouillés, pensa le ministre, parce que sa maîtresse m’a fait des coquetteries hier.--Je vous croyais moins enfant, mon cher ami, reprit-il à haute voix.
--Ami, reprit le Secrétaire-général, je vais bien le savoir.
Le ministre regarda fièrement des Lupeaulx.
--Nous sommes entre nous, et nous pouvons nous expliquer. Le député de l’arrondissement où se trouve _ma terre_ des Lupeaulx...
--C’est donc bien décidément une terre? dit en riant le ministre pour cacher sa surprise.
--Augmentée de deux cent mille francs d’acquisitions, reprit négligemment des Lupeaulx. Vous connaissiez la démission de ce député depuis dix jours, et vous ne m’avez point prévenu, vous ne le deviez pas; mais vous saviez très-bien que je désire m’asseoir en plein Centre. Avez-vous songé que je puis me rejeter dans la Doctrine qui vous dévorera vous et la monarchie, si l’on continue à laisser ce parti recruter les hommes d’un certain talent méconnus? Savez-vous qu’il n’y a pas dans une nation plus de cinquante ou soixante têtes dangereuses, et où l’esprit soit en rapport avec l’ambition? Savoir gouverner, c’est connaître ces têtes-là pour les couper ou pour les acheter. Je ne sais pas si j’ai du talent, mais j’ai de l’ambition, et vous commettez la faute de ne pas vous entendre avec un homme qui ne vous veut que du bien. Le Sacre a ébloui pour un moment, mais après?... Après, la guerre des mots et des discussions recommencera, s’envenimera. Eh! bien, pour ce qui vous concerne, ne me trouvez pas dans le Centre gauche, croyez-moi! Malgré les manœuvres de votre préfet, à qui sans doute il est parvenu des instructions confidentielles contre moi, j’aurai la majorité. Le moment est venu de nous bien comprendre. Après un petit coup de Jarnac on devient quelquefois bons amis. Je serai nommé comte, et l’on ne refusera pas à mes services le grand-cordon de la Légion. Mais je tiens moins à ces deux points qu’à une chose où votre intérêt seul se trouve engagé... Vous n’avez pas encore nommé Rabourdin, j’ai eu des nouvelles ce matin, vous satisferez bien du monde en lui préférant Baudoyer...
--Nommer Baudoyer, s’écria le ministre, vous le connaissez?
--Oui, dit des Lupeaulx, mais quand son incapacité sera prouvée, vous le destituerez en priant ses protecteurs de l’employer chez eux. Vous aurez ainsi pour vos amis une Direction importante à donner, ce qui facilitera quelque transaction pour vous défaire de quelque ambitieux.
--Je lui ai promis.
--Oui, mais je ne vous demande pas de changer aujourd’hui même. Je sais le danger de dire oui et non dans la même journée. Remettez les nominations, vous pourrez les signer après-demain. Eh! bien, après-demain vous reconnaîtrez qu’il est impossible de conserver Rabourdin, de qui, d’ailleurs, vous aurez reçu une belle et bonne démission.
--Sa démission?
--Oui.
--Pourquoi?...
--Il est l’homme d’un pouvoir inconnu pour lequel il a fait l’espionnage en grand dans tous les Ministères, et la chose a été découverte par une inadvertance; on en parle, les employés sont furieux. De grâce, ne travaillez pas aujourd’hui avec lui, laissez-moi trouver un biais pour vous en dispenser. Allez chez le Roi, je suis sûr que vous trouverez des personnes contentes de votre concession à propos de Baudoyer, vous obtiendrez quelque chose en échange. Puis, vous serez bien fort plus tard en destituant ce sot, puisqu’on vous l’aura pour ainsi dire imposé.
--Qui vous a fait changer ainsi sur le compte de Rabourdin?
--Aideriez-vous monsieur de Châteaubriand à faire un article contre le ministère? Eh! bien, voici comment Rabourdin me traite dans son État, dit-il en donnant sa note au ministre. Il organise un gouvernement tout entier, sans doute au profit d’une société que nous ne connaissons pas. Je vais rester son ami pour le surveiller: je crois que je rendrai quelque grand service qui me mènera à la Pairie, car la Pairie est le seul objet de mes désirs. Sachez-le bien, je ne veux ni ministère ni quoi que ce soit qui puisse vous contrarier, je vise à la Pairie qui me permettra d’épouser la fille de quelque maison de banque avec deux cent mille livres de rente. Ainsi, laissez-moi vous rendre quelques grands services qui fassent dire au Roi que j’ai sauvé le trône. Il y a long-temps que je le dis: le libéralisme ne nous livrera plus de bataille rangée; il a renoncé aux conspirations, au carbonarisme, aux prises d’armes, il mine en dessous et se prépare à un complet _Ote-toi de là que je m’y mette!_ Croyez-vous que je me sois fait le courtisan de la femme d’un Rabourdin pour mon plaisir? non, j’avais des renseignements! Ainsi deux choses aujourd’hui: l’ajournement des nominations, et votre coopération _sincère_ à mon élection. Vous verrez si vers la fin de la session je ne vous aurai pas largement payé ma dette.
Pour toute réponse, le ministre prit le travail du Personnel et le tendit à des Lupeaulx.
--Je vais faire dire à Rabourdin, reprit des Lupeaulx, que vous remettez le travail à samedi.
Le ministre consentit par un signe de tête. Le garçon du secrétariat traversa bientôt les cours et vint chez Rabourdin pour le prévenir que le travail était remis à samedi, jour où la Chambre ne s’occupait que de pétitions et où le ministre avait toute sa journée. En ce moment même, Saillard glissait sa phrase à la femme du ministre, qui lui répondit avec dignité qu’elle ne se mêlait point d’affaires d’État et que d’ailleurs elle avait entendu dire que monsieur Rabourdin était nommé. Saillard épouvanté monta chez Baudoyer et trouva Dutocq, Godard et Bixiou dans un état d’exaspération difficile à décrire, car ils parcouraient la terrible minute du travail de Rabourdin sur les employés.
BIXIOU (_en montrant du doigt un passage_).
Vous voilà, père Saillard.
SAILLARD. _La caisse est à supprimer dans tous les ministères qui doivent avoir leurs comptes courants au Trésor. Saillard est riche et n’a nul besoin de pension._
Voulez-vous voir votre gendre? (_Il feuillette._) Voilà.
BAUDOYER. _Complétement incapable. Remercié sans pension, il est riche._
Et l’ami Godard? (_Il feuillette._)
GODARD. _A renvoyer! une pension du tiers de son traitement._
Enfin nous y sommes tous. Moi je suis _un artiste à faire employer par la Liste Civile, à l’Opéra, aux Menus-Plaisirs, au Muséum. Beaucoup de capacité, peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant._ Ah! je t’en donnerai de l’artiste!
SAILLARD.
Supprimer les caissiers?... C’est un monstre!
BIXIOU.
Que dit-il de notre mystérieux Desroys? (_Il feuillette et lit._)
DESROYS. _Homme dangereux en ce qu’il est inébranlable en des principes contraires à tout pouvoir monarchique. Fils de conventionnel, il admire la Convention, il peut devenir un pernicieux publiciste._
BAUDOYER.
La police n’est pas si habile!
GODARD.
Mais je vais au Secrétariat-général porter une plainte en règle; il faut nous retirer tous en masse si un pareil homme est nommé.
DUTOCQ.
Écoutez-moi, messieurs! de la prudence. Si vous vous souleviez d’abord, nous serions accusés de vengeance et d’intérêt personnel! Non, laissez courir le bruit tout doucement. Quand l’Administration entière sera soulevée, vos démarches auront l’assentiment général.
BIXIOU.
Dutocq est dans les principes du grand air inventé par le sublime Rossini pour _Basilio_, et qui prouve que ce grand compositeur est un homme politique! Ceci me semble juste et convenable. Je compte mettre ma carte chez monsieur Rabourdin demain matin, et je vais faire graver BIXIOU; puis, comme titres, au-dessous: _Peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant_.
GODARD.
Bonne idée, messieurs. Faisons faire nos cartes, et que le Rabourdin les ait toutes demain matin.
BAUDOYER.
Monsieur Bixiou, chargez-vous de ce petit détail, et faites détruire les planches après qu’on en aura tiré une seule épreuve.
DUTOCQ (_Prenant à part Bixiou_).
Eh! bien, voulez-vous dessiner la charge maintenant?
BIXIOU.
Je comprends, mon cher, que vous êtes dans le secret depuis dix jours. (_Il le regarde dans le blanc des yeux._) Serai-je Sous-chef?
DUTOCQ.
Ma parole d’honneur, et mille francs de gratification, comme je vous l’ai dit. Vous ne savez pas quel service vous rendez à des gens puissants.
BIXIOU.
Vous les connaissez?
DUTOCQ.
Oui.
BIXIOU.
Eh! bien, je veux leur parler.
DUTOCQ (_sèchement_).
Faites la charge ou ne la faites pas, vous serez Sous-chef ou vous ne le serez pas.
BIXIOU.
Eh! bien, voyons les mille francs?
DUTOCQ.
Je vous les donnerai contre le dessin.
BIXIOU.
En avant. La charge courra demain dans les Bureaux. Allons donc _embêter_ les Rabourdin. (_Parlant à Saillard, à Godard et à Baudoyer qui causent entre eux à voix basse._) Nous allons aller travailler les voisins. (_Il sort avec Dutocq et arrive au bureau Rabourdin. A son aspect, Fleury, Thuillier, Vimeux s’animent._) Eh! bien, qu’avez-vous, messieurs? Ce que je vous ai dit est si vrai que vous pouvez aller voir les preuves de la plus infâme des délations chez le vertueux, l’honnête, l’estimable, probe et pieux Baudoyer, qui certes est incapable, lui! du moins, de faire un pareil métier. Votre chef a inventé quelque guillotine pour les employés, c’est sûr, allez voir! suivez le monde, on ne paie pas si l’on est mécontent, vous jouirez de votre malheur, GRATIS! Aussi les nominations sont-elles remises. Les Bureaux sont en rumeur, et Rabourdin vient d’être prévenu que le ministre ne travaillerait pas avec lui aujourd’hui. Et, allez donc!
Phellion et Poiret demeurèrent seuls. Le premier aimait trop Rabourdin pour aller chercher une conviction qui pouvait nuire à un homme qu’il ne voulait pas juger; le second n’avait plus que cinq jours à rester au bureau. En ce moment, Sébastien descendit pour venir chercher ce qui devait être compris dans les pièces à signer. Il fut assez étonné, sans en rien témoigner, de trouver le bureau désert.
PHELLION.