La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 31
Dès le lendemain, Célestine s’occupa de sa présentation au cercle intime du ministre. C’était sa grande journée, à elle! Jamais courtisane ne prit tant de soin d’elle-même que cette honnête femme n’en prit de sa personne. Jamais couturière ne fut plus tourmentée que la sienne, et jamais couturière ne comprit mieux l’importance de son art. Enfin madame Rabourdin n’oublia rien. Elle alla elle-même chez un loueur de voitures, pour choisir un coupé qui ne fût ni vieux, ni bourgeois, ni insolent. Son domestique, comme les domestiques de bonne maison, fut tenu d’avoir l’air d’un maître. Puis, vers dix heures du soir, le fameux mardi, elle sortit dans une délicieuse toilette de deuil. Elle était coiffée avec des grappes de raisin en jais du plus beau travail, une parure de mille écus commandée chez Fossin par une Anglaise partie sans la prendre. Les feuilles étaient en lames de fer estampé, légères comme de véritables feuilles de vigne, et l’artiste n’avait pas oublié ces vrilles si gracieuses, destinées à s’entortiller dans les boucles, comme elles s’accrochent à tout rameau. Les bracelets, le collier et les pendants d’oreilles étaient en fer dit de Berlin; mais ces délicates arabesques venaient de Vienne, et semblaient avoir été faites par ces fées qui, dans les contes, sont chargées par quelque Carabosse jalouse d’amasser des yeux de fourmis, ou de filer des pièces de toile contenues dans une noisette. Sa taille amincie déjà par le noir avait été mise en relief par une robe d’une coupe étudiée, et qui s’arrêtait à l’épaule dans la courbure, sans épaulettes; à chaque mouvement, il semblait que la femme, comme un papillon, allait sortir de son enveloppe, et néanmoins la robe tenait par une invention de la divine couturière. La robe était en mousseline de laine, étoffe que le fabricant n’avait pas encore envoyée à Paris, une divine étoffe qui plus tard eut un succès fou. Ce succès alla plus loin que ne vont les modes en France. L’économie positive de la mousseline de laine, qui ne coûte pas de blanchissage, a nui plus tard aux étoffes de coton, de manière à révolutionner la fabrique à Rouen. Le pied de Célestine chaussé d’un bas à mailles fines et d’un soulier de satin turc, car le grand deuil excluait le satin de soie, avait une tournure supérieure. Célestine fut bien belle ainsi. Son teint, ravivé par un bain au son, avait un éclat doux. Ses yeux, baignés par les ondes de l’espoir, étincelant d’esprit, attestaient cette supériorité dont parlait alors l’heureux et fier des Lupeaulx. Elle fit bien son entrée, et les femmes sauront apprécier le sens de cette phrase. Elle salua gracieusement la femme du ministre, en conciliant le respect qu’elle lui devait avec sa propre valeur à elle, et ne la choqua point tout en se posant dans sa majesté, car chaque belle femme est une reine. Aussi eut-elle avec le ministre cette jolie impertinence que les femmes peuvent se permettre avec les hommes, fussent-ils grands-ducs. Elle examina le terrain en s’asseyant, et se trouva dans une de ces soirées choisies, peu nombreuses, où les femmes peuvent se toiser, se bien apprécier, où la moindre parole retentit dans toutes les oreilles, où chaque regard porte coup, où la conversation est un duel avec témoins, où ce qui est médiocre devient plat, mais où tout mérite est accueilli silencieusement, comme étant au niveau de chaque esprit. Rabourdin était allé se confiner dans un salon voisin où l’on jouait, et il resta planté sur ses pieds à faire galerie, ce qui prouve qu’il ne manquait pas d’esprit.
--Ma chère, dit la marquise d’Espard à la comtesse Féraud la dernière maîtresse de Louis XVIII, Paris est unique! il en sort, sans qu’on s’y attende et sans qu’on sache d’où, des femmes comme celle-ci, qui semblent tout pouvoir et tout vouloir...
--Mais elle peut et veut tout, dit des Lupeaulx en se rengorgeant.
En ce moment, la rusée Rabourdin courtisait la femme du ministre. Stylée, la veille, par des Lupeaulx, qui connaissait les endroits faibles de la comtesse, elle la caressait, sans avoir l’air d’y toucher. Puis elle garda le silence à propos, car des Lupeaulx, tout amoureux qu’il était, avait remarqué les défauts de cette femme, et lui avait dit la veille: _Surtout ne parlez pas trop!_ Exorbitante preuve d’attachement. Si Bertrand Barrère a laissé ce sublime axiome: _N’interromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis_, on peut y ajouter celui-ci: _Ne reproche pas à une femme de semer ses perles!_ afin de rendre ce chapitre du Code femelle complet. La conversation devint générale. De temps en temps, madame Rabourdin y mit la langue comme une chatte bien apprise met la patte sur les dentelles de sa maîtresse, en veloutant ses griffes. Comme cœur, le ministre avait peu de fantaisies; la Restauration n’eut pas d’homme d’État plus fini sur l’article de la galanterie, et l’Opposition du _Miroir_, de la _Pandore_, du _Figaro_ ne trouva pas le plus léger battement d’artère à lui reprocher. Sa maîtresse était l’ÉTOILE, et, chose bizarre, elle lui fut fidèle dans le malheur, elle y gagnait sans doute encore! Madame Rabourdin savait cela; mais elle savait aussi qu’il revient des esprits dans les vieux châteaux, elle s’était donc mis en tête de rendre le ministre jaloux du bonheur, encore sous bénéfice d’inventaire, dont paraissait jouir des Lupeaulx. En ce moment, des Lupeaulx se gargarisait avec le nom de Célestine. Pour lancer sa prétendue maîtresse, il se tuait à faire comprendre à la marquise d’Espard, à madame de Nucingen et à la comtesse, dans une conversation à huit oreilles, qu’elles devaient admettre madame Rabourdin dans leur coalition, et madame de Camps l’appuyait. Au bout d’une heure, le ministre avait été fortement égratigné, l’esprit de madame Rabourdin lui plaisait; elle avait séduit sa femme qui, tout enchantée de cette syrène, venait de l’inviter à venir quand elle le voudrait.
--Car, ma chère, avait dit la femme du ministre à Célestine, votre mari sera bientôt directeur: l’intention du ministre est de réunir deux Divisions et d’en faire une Direction, vous serez alors des nôtres.
L’Excellence emmena madame Rabourdin pour lui montrer une pièce de son appartement devenue célèbre par les prétendues profusions que l’Opposition lui avait reprochées, et démontrer la niaiserie du journalisme. Il lui donna le bras.
--En vérité, madame, vous devriez bien nous faire la grâce, à la comtesse et à moi, de venir souvent...
Et il lui débita des galanteries de ministre.
--Mais, monseigneur, dit-elle en lui lançant un de ces regards que les femmes tiennent en réserve, il me semble que cela dépend de vous.
--Comment?
--Mais vous pouvez m’en donner le droit.
--Expliquez-vous?
--Non, je me suis dit en venant ici que je n’aurais pas le mauvais goût de faire la solliciteuse.
--Parlez! les _placets_ de ce genre ne sont pas _déplacés_, dit le ministre en riant.
Il n’y a rien comme les bêtises de ce genre pour amuser ces hommes graves.
--Hé! bien, il est ridicule à la femme d’un Chef de Bureau de paraître souvent ici, tandis que la femme d’un directeur n’y serait pas _déplacée_.
--Laissons cela, dit le ministre, votre mari est un homme indispensable, il est nommé.
--Dites-vous votre vraie vérité?
--Voulez-vous venir voir sa nomination dans mon cabinet, le travail est fait.
--Eh! bien, dit-elle en restant dans un coin seule avec le ministre dont l’empressement avait une vivacité suspecte, laissez-moi vous dire que je puis vous en récompenser...
Elle allait dévoiler le plan de son mari, lorsque des Lupeaulx, venu sur la pointe du pied, fit un: «_broum! broum!_» de colère qui annonçait qu’il ne voulait pas paraître avoir entendu ce qu’il avait écouté. Le ministre lança un regard plein de mauvaise humeur au vieux fat pris au piége. Impatient de sa conquête, des Lupeaulx avait pressé outre mesure le travail du personnel, l’avait remis au ministre, et voulait venir apporter le lendemain la nomination à celle qui passait pour sa maîtresse. En ce moment, le valet de chambre du ministre se présenta d’un air mystérieux et dit à des Lupeaulx que son valet de chambre l’avait prié de lui remettre aussitôt cette lettre en le prévenant de sa haute importance.
Le Secrétaire-général alla près d’une lampe, et lut un mot ainsi conçu:
_Contre mon habitude, j’attends dans une antichambre, et il n’y a pas un instant à perdre pour vous arranger avec_
_Votre serviteur_,
Le Secrétaire-général frémit en reconnaissant cette signature qu’il eût été dommage de ne pas donner en autographe, elle est rare sur la place, et doit être précieuse pour ceux qui cherchent à deviner le caractère des gens d’après la physionomie de leur signature. Si jamais image hiéroglyphique exprima quelque animal, assurément c’est ce nom où l’initiale et la finale figurent une vorace gueule de requin, insatiable, toujours ouverte, accrochant et dévorant tout, le fort et le faible. Il a été impossible de typographier l’écriture, elle est trop fine, trop menue et trop serrée, quoique nette; mais on peut l’imaginer, la phrase n’occupait qu’une ligne. L’esprit de l’Escompte, seul, pouvait inspirer une phrase si insolemment impérative et si cruellement irréprochable, claire et muette, qui disait tout et ne trahissait rien. Gobseck vous serait inconnu, qu’à l’aspect de cette ligne qui vous faisait venir sans être un ordre, vous eussiez deviné l’implacable argentier de la rue des Grès. Aussi, comme un chien que le chasseur a rappelé, des Lupeaulx quitta-t-il aussitôt la piste, et s’en alla-t-il chez lui, songeant à toute sa position compromise. Figurez-vous un général en chef à qui son aide-de-champ vient dire: «Il arrive à l’ennemi trente mille hommes de troupes fraîches qui nous prennent en flanc.» Un seul mot expliquera l’arrivée des sieurs Gigonnet et Gobseck sur le champ de bataille, car ils étaient tous deux chez des Lupeaulx. A huit heures du soir, Martin Falleix, venu sur l’aile des vents en vertu de trois francs de guides et d’un postillon en avant, avait apporté les actes d’acquisition à la date de la veille. Aussitôt portés au café Thémis par Mitral, les contrats avaient passé dans les mains des deux usuriers qui s’étaient empressés de se rendre au Ministère, mais à pied. Onze heures sonnaient. Des Lupeaulx tressaillit en voyant les deux sinistres figures émérillonnées par un regard aussi direct que la balle d’un pistolet, et brillant comme la flamme du coup.
--Hé! bien, qu’y a-t-il, mes maîtres?
Les usuriers restèrent froids et immobiles. Gigonnet montra tour à tour ses dossiers et le valet de chambre.
--Passons dans mon cabinet, dit des Lupeaulx en renvoyant par un geste son valet de chambre.
--Vous entendez le français à ravir, dit Gigonnet.
--Venez-vous tourmenter un homme qui vous a fait gagner à chacun deux cent mille francs? dit-il en laissant échapper un mouvement de hauteur.
--Et qui nous en fera gagner encore, j’espère, dit Gigonnet.
--Une affaire?... reprit des Lupeaulx. Si vous avez besoin de moi, j’ai de la mémoire.
--Et nous les vôtres, répondit Gigonnet.
--On paiera mes dettes, dit dédaigneusement des Lupeaulx pour ne pas se laisser entamer.
--Vrai, dit Gobseck.
--Allons au fait, mon fils, dit Gigonnet. Ne vous posez pas comme ça dans votre cravate, avec nous c’est inutile. Prenez ces actes et lisez-les.
Les deux usuriers inventorièrent le cabinet de des Lupeaulx, pendant qu’il lisait avec étonnement et stupéfaction ces contrats qui lui semblèrent jetés des nues par les anges.
--N’avez-vous pas en nous des hommes d’affaires intelligents? dit Gigonnet.
--Mais à quoi dois-je une si habile coopération? fit des Lupeaulx inquiet.
--Nous savions, il y a huit jours, ce que, sans nous, vous ne sauriez que demain: le président du tribunal de Commerce, député, se voit forcé de donner sa démission.
Les yeux de des Lupeaulx se dilatèrent et devinrent grands comme des marguerites.
--Votre ministre vous jouait ce tour-là, dit le concis Gobseck.
--Vous êtes mes maîtres, dit le Secrétaire-général en s’inclinant avec un profond respect empreint de moquerie.
--Juste, dit Gobseck.
--Mais vous allez m’étrangler?
--Possible.
--Eh! bien, à l’œuvre, bourreaux! reprit en souriant le Secrétaire-général.
--Vous voyez, reprit Gigonnet, vos créances sont inscrites avec l’argent prêté pour l’acquisition.
--Voici les titres, dit Gobseck en tirant de la poche de sa redingote verdâtre des dossiers d’avoué.
--Vous avez trois ans pour rembourser le tout, dit Gigonnet.
--Mais, dit des Lupeaulx effrayé de tant de complaisance et d’un arrangement si fantastique, que voulez-vous de moi?
--La place de La Billardière pour Baudoyer, dit vivement Gigonnet.
--C’est bien peu de chose, quoique j’aie l’impossible à faire, répondit des Lupeaulx, je me suis lié les mains.
--Vous rongerez les cordes avec vos dents, dit Gigonnet.
--Elles sont pointues! ajouta Gobseck.
--Est-ce tout? dit des Lupeaulx.
--Nous gardons les pièces jusqu’à l’admission de ces créances-là, dit Gigonnet en mettant un État sous les yeux du Secrétaire-général; si elles ne sont pas reconnues par la Commission dans six jours, vos noms sur cet acte seront remplacés par les miens.
--Vous êtes habile, s’écria le Secrétaire-général.
--Juste, dit Gobseck.
--Voilà tout? fit des Lupeaulx.
--Vrai, dit Gobseck.
--Est-ce fait? demanda Gigonnet.
Des Lupeaulx inclina la tête.
--Eh! bien, signez cette procuration, dit Gigonnet. Dans deux jours la nomination de Baudoyer, dans six les créances reconnues, et....
--Et quoi? dit des Lupeaulx.
--Nous vous garantissons...
--Quoi? fit des Lupeaulx de plus en plus étonné.
--Votre nomination, répondit Gigonnet en se grandissant sur ses ergots. Nous faisons la majorité avec cinquante-deux voix de fermiers et d’industriels qui obéiront à votre prêteur.
Des Lupeaulx serra la main de Gigonnet.
--Il n’y a qu’entre nous que les malentendus sont impossibles, dit-il, voilà ce qui s’appelle des affaires! Aussi vous y mettrai-je la réjouissance.
--Juste, dit Gobseck.
--Que sera-ce? demanda Gigonnet.
--La croix pour votre imbécile de neveu.
--Bon, fit Gigonnet, vous le connaissez bien.
Les usuriers saluèrent alors des Lupeaulx qui les reconduisit jusque sur l’escalier.
--C’est donc les envoyés secrets de quelques puissances étrangères, se dirent les deux valets de chambre.
Dans la rue, les deux usuriers se regardèrent en riant, à la lueur d’un réverbère.
--Il nous devra neuf mille francs d’intérêt par an, et la terre en rapporte à peine cinq net, s’écria Gigonnet.
--Il est dans nos mains pour long-temps, dit Gobseck.
--Il bâtira, il fera des folies, répondit Gigonnet, Falleix achètera la terre.
--Son affaire est d’être député, le loup se moque du reste, dit Gobseck.
--Hé, hé!
--Hé, hé!
Ces petites exclamations sèches servaient de rire aux deux usuriers, qui se rendirent à pied au café Thémis.
Des Lupeaulx revint au salon et trouva madame Rabourdin faisant très-bien la roue, elle était charmante, et le ministre, ordinairement si triste, avait une figure déridée et gracieuse.
--Elle opère des miracles, se dit des Lupeaulx. Quelle femme précieuse! il faut la pénétrer jusqu’au fond du cœur.
--Elle est décidément très-bien, votre petite dame, dit la marquise au Secrétaire-général, il ne lui manque que votre nom.
--Oui, son seul tort est d’être la fille d’un commissaire-priseur, elle périra par le défaut de naissance, répondit des Lupeaulx d’un air froid qui contrastait avec la chaleur qu’il avait mise à parler de madame Rabourdin un instant auparavant.
La marquise regarda fixement des Lupeaulx.
--Vous leur avez jeté un coup d’œil qui ne m’a pas échappé, dit-elle en montrant le ministre et madame Rabourdin, il a percé le nuage de vos lunettes. Vous êtes amusants tous deux, à vous disputer cet os-là.
Comme la marquise passait la porte, le ministre courut à elle et la reconduisit.
--Eh! bien, dit des Lupeaulx à madame Rabourdin, que pensez-vous de notre ministre?
--Il est charmant. Vraiment, répondit-elle en élevant la voix pour se faire entendre de la femme de l’Excellence, il faut les connaître pour les apprécier ces pauvres ministres. Les petits journaux et les calomnies de l’Opposition défigurent tant les hommes politiques que l’on finit par se laisser influencer; mais ces préventions tournent à leur avantage quand on les voit.
--Il est très-bien, dit des Lupeaulx.
--Eh! bien, je vous assure qu’on peut l’aimer, dit-elle avec bonhomie.
--Chère enfant, dit des Lupeaulx en prenant à son tour un air bonhomme et câlin, vous avez fait la chose impossible.
--Quoi? dit-elle.
--Vous avez ressuscité un mort, je ne lui croyais pas de cœur, demandez à sa femme! il en a juste de quoi défrayer une fantaisie; mais profitez-en, venez par ici, ne soyez pas étonnée. Il amena madame Rabourdin dans le boudoir et s’assit avec elle sur le divan.--Vous êtes une rusée, et je vous en aime davantage. Entre nous, vous êtes une femme supérieure. Des Lupeaulx vous a conduite ici, tout est dit pour lui, n’est-ce pas? D’ailleurs, quand on se décide à aimer par intérêt, il vaut mieux prendre un sexagénaire ministre qu’un quadragénaire secrétaire-général: il y a plus de profit et moins d’ennuis. Je suis un homme à lunettes, à tête poudrée, usé par les plaisirs, le bel amour que cela ferait! Oh! je me suis dit cela! S’il faut absolument accorder quelque chose à l’utile, je ne serai jamais l’agréable, n’est-ce pas? Il faut être fou pour ne pas savoir raisonner sa position. Vous pouvez m’avouer la vérité, me montrer le fond de votre cœur: nous sommes deux associés et non pas deux amants. Si j’ai quelque caprice, vous êtes trop supérieure pour faire attention à de telles misères, et vous me le passerez; autrement, vous auriez des idées de petite pensionnaire ou de bourgeoise de la rue Saint-Denis! Bah! nous sommes plus élevés que tout cela, vous et moi. Voilà la marquise d’Espard qui s’en va, croyez-vous qu’elle ne pense pas ainsi? Nous nous sommes entendus ensemble il y a deux ans (le fat!), eh! bien, elle n’a qu’à m’écrire un mot, et il n’est pas long: _Mon cher des Lupeaulx, vous m’obligerez de faire telle ou telle chose!_ c’est exécuté ponctuellement; nous pensons en ce moment à faire interdire son mari. Vous autres femmes, il ne vous en coûte que du plaisir pour avoir ce que vous voulez. Hé! bien donc, enjuponnez le ministre, chère enfant, je vous y aiderai, c’est dans mon intérêt. Oui, je lui voudrais une femme qui l’influençât, il ne m’échapperait pas; il m’échappe quelquefois, et cela se conçoit: je ne le tiens que par sa raison; en m’entendant avec une jolie femme, je la tiendrais par sa folie, et c’est plus fort. Ainsi, restons bons amis, et partageons le crédit que vous aurez.
Madame Rabourdin écouta dans le plus profond étonnement cette singulière profession de rouerie. La naïveté du commerçant politique excluait toute idée de surprise.
--Croyez-vous qu’il ait fait attention à moi? lui demanda-t-elle prise au piége.
--Je le connais, j’en suis sûr.
--Est-il vrai que la nomination de Rabourdin soit signée?
--Je lui ai remis le travail, ce matin. Mais ce n’est rien encore que d’être Directeur, il faut être Maître des requêtes...
--Oui, dit-elle.
--Eh bien! rentrez, coquetez avec l’Excellence.
--Vraiment, dit-elle, ce n’est que de ce soir que j’ai pu bien vous connaître. Vous n’avez rien de vulgaire.
--Ainsi donc, reprit des Lupeaulx, nous sommes deux vieux amis, et nous supprimons les airs tendres, l’amour ennuyeux, pour entendre la question comme sous la Régence, où l’on avait beaucoup d’esprit.
--Vous êtes vraiment fort, et vous avez mon admiration, dit-elle en souriant et lui tendant la main. Vous saurez que l’on fait plus pour son ami que pour son...
Elle n’acheva pas et rentra.
--Chère petite, se dit des Lupeaulx à lui-même en la regardant aborder le ministre, des Lupeaulx n’a plus de remords à se retourner contre toi! Demain soir, en m’offrant une tasse de thé, tu m’offriras ce dont je ne veux plus... Tout est dit! Ah! quand nous avons quarante ans, les femmes nous attrapent toujours, on ne peut plus être aimé.
Il entra dans le salon après s’être toisé dans la glace et s’être reconnu pour un fort joli homme politique, mais pour un parfait invalide de Cythère. En ce moment, madame Rabourdin se résumait. Elle méditait de s’en aller et s’efforçait de laisser dans l’esprit de chacun une dernière et gracieuse impression, elle y réussit. Contre la coutume des salons, quand elle ne fut plus là, chacun s’écria: «La charmante femme!» et le ministre la reconduisit jusqu’à la dernière porte.
--Je suis bien sûr que demain vous penserez à moi, dit-il au ménage en faisant allusion à la nomination.
--Il y a si peu de hauts fonctionnaires dont les femmes soient agréables que je suis tout content de notre acquisition, dit le ministre en rentrant.
--Ne la trouvez-vous pas un peu envahissante? dit des Lupeaulx d’un air piqué.
Les femmes échangèrent entre elles des regards expressifs, la rivalité du ministre et de son Secrétaire-général les amusait. Alors eut lieu l’une de ces jolies mystifications auxquelles s’entendent si admirablement les Parisiennes. Les femmes animèrent le ministre et des Lupeaulx en s’occupant de madame Rabourdin: l’une la trouva trop apprêtée et visant à l’esprit; l’autre compara les grâces de la bourgeoisie aux manières de la grande compagnie afin de critiquer Célestine; et des Lupeaulx défendit sa prétendue maîtresse, comme on défend ses ennemis dans les salons.
--Rendez-lui donc justice, mesdames! n’est-il pas extraordinaire que la fille d’un commissaire-priseur soit si bien! Voyez d’où elle est partie, et voyez où elle est: elle ira aux Tuileries, elle en a la prétention, elle me l’a dit.
--Si elle est la fille d’un commissaire, dit madame d’Espard en souriant, en quoi cela peut-il nuire à l’avancement de son mari?
--Par le temps qui court, n’est-ce pas? dit la femme du ministre en se pinçant les lèvres.
--Madame, dit sévèrement le ministre à la marquise, avec des mots pareils, que malheureusement la Cour n’épargne à personne, on prépare des révolutions. Vous ne sauriez croire combien la conduite peu mesurée de l’Aristocratie déplaît à certains personnages clairvoyants du Château. Si j’étais grand seigneur, au lieu d’être un petit gentilhomme de province qui semble être mis où je suis pour faire vos affaires, la monarchie ne serait pas aussi mal assise que je la vois. Que devient un trône qui ne sait pas communiquer son éclat à ceux qui le représentent? Nous sommes loin du temps où le Roi faisait grands par sa seule volonté les Louvois, les Colbert, les Richelieu, les Jeannin, les Villeroy et les Sully... Oui, Sully, à son début, n’était pas plus que je ne suis. Je vous parle ainsi parce que nous sommes entre nous et que je serais, en effet, bien peu de chose si je me choquais d’une pareille misère. C’est à nous et non aux autres à nous rendre grands.
--Tu es nommé, mon cher, dit Célestine en serrant la main de son mari. Sans le des Lupeaulx, j’eusse expliqué ton plan au ministre; mais ce sera pour mardi prochain, et tu pourras ainsi devenir plus promptement maître des requêtes.
Dans la vie de toutes les femmes, il est un jour où elles ont brillé de tout leur éclat, et qui leur donne un éternel souvenir auquel elles reviennent complaisamment. Quand madame Rabourdin défit un à un les artifices de sa parure, elle récapitula sa soirée en la comptant parmi ses jours de gloire et de bonheur: toutes ses beautés avaient été jalousées, elle avait été vantée par la femme du ministre, heureuse de l’opposer à ses amies. Enfin toutes ses vanités avaient rayonné au profit de l’amour conjugal. Rabourdin était nommé!
--N’étais-je pas bien ce soir? dit-elle à son mari comme si elle avait eu besoin de l’animer.
En ce moment Mitral, qui attendait au café Thémis les deux usuriers, les vit entrer et n’aperçut rien sur ces deux figures impassibles.
--Où en sommes-nous? leur dit-il quand ils furent attablés.