La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 30

Chapter 303,673 wordsPublic domain

--Un baudet, fit des Lupeaulx; mais, vous le voyez! il porte des reliques, et arrivera conduit par la main habile qui tient la bride.

Le souvenir de ses dettes passa devant les yeux de madame Rabourdin et l’éblouit, comme si elle eût vu deux éclairs consécutifs; ses oreilles tintèrent à coups redoublés sous la pression du sang qui battait dans ses artères; elle resta tout hébétée, regardant une patère sans la voir.

--Mais vous nous êtes fidèle! dit-elle à des Lupeaulx en le caressant d’un coup d’œil de manière à se l’attacher.

--C’est selon, fit-il en répondant à cette œillade par un regard inquisitif qui fit rougir cette pauvre femme.

--S’il vous faut des arrhes, vous perdriez tout le prix, dit-elle en riant. Je vous faisais plus grand que vous ne l’êtes. Et vous, vous me croyez bien petite, bien pensionnaire.

--Vous ne m’avez pas compris, reprit-il d’un air fin. Je voulais dire que je ne pouvais pas servir un homme qui joue contre moi, comme l’Étourdi contre Mascarille.

--Que signifie ceci?

--Voici qui vous prouvera que je suis grand.

Et il présenta à madame Rabourdin l’État volé par Dutocq, en le lui offrant à l’endroit où son mari l’avait analysé si savamment.

--Lisez!

Célestine reconnut l’écriture, lut, et pâlit sous ce coup d’assommoir.

--Toutes les administrations y sont, dit des Lupeaulx.

--Mais heureusement, dit-elle, vous seul possédez ce travail, que je ne puis m’expliquer.

--Celui qui l’a volé n’est pas si niais que de ne pas en avoir un double, il est trop menteur pour l’avouer et trop intelligent dans son métier pour le livrer, je n’ai même pas tenté d’en parler.

--Qui est-ce?

--Votre Commis principal.

--Dutocq. On n’est jamais puni que de ses bienfaits! Mais, reprit-elle, c’est un chien qui veut un os.

--Savez-vous ce qu’on veut m’offrir à moi, pauvre diable de Secrétaire-général?

--Quoi?

--Je dois trente et quelques malheureux mille francs, vous allez prendre une bien méchante opinion de moi en sachant que je ne dois pas davantage; mais enfin, en cela, je suis petit! Eh! bien, l’oncle de Baudoyer vient d’acheter mes créances et sans doute se dispose à m’en rendre les titres.

--Mais c’est infernal, tout cela.

--Du tout, c’est monarchique et religieux, car la Grande-Aumônerie s’en mêle...

--Que ferez-vous?

--Que m’ordonnez-vous de faire? dit-il avec une grâce adorable en lui tendant la main.

Célestine ne le trouva plus ni laid, ni vieux, ni poudré à frimas, ni secrétaire-général, ni quoi que ce soit d’immonde; mais elle ne lui donna pas la main: le soir dans son salon elle la lui aurait laissé prendre cent fois; mais le matin et seule, le geste constituait une promesse un peu trop positive, et pouvait mener loin.

--Et l’on dit que les hommes d’État n’ont pas de cœur! s’écria-t-elle en voulant compenser la dureté du refus par la grâce de la parole. Cela m’effrayait, ajouta-t-elle en prenant l’air le plus innocent du monde.

--Quelle calomnie! répondit des Lupeaulx, un des plus immobiles diplomates et qui garde le pouvoir depuis qu’il est né, vient d’épouser la fille d’une actrice, et de la faire recevoir à la cour la plus ferrée sur les quartiers de noblesse.

--Et vous nous soutiendrez?

--Je fais le travail des nominations. Mais pas de tricherie!

Elle lui tendit sa main à baiser et lui donna un petit soufflet sur la joue.

--Vous êtes à moi, dit-elle.

Des Lupeaulx admira ce mot. (Le soir à l’Opéra, le fat le raconta de cette manière: «Une femme ne voulant pas dire à un homme qu’elle était à lui, aveu qu’une femme comme il faut ne fait jamais, lui a dit: Vous êtes à moi. Comment trouvez-vous le détour?»)

--Mais soyez mon alliée, reprit-il. Votre mari a parlé au ministre d’un plan d’administration auquel se rattache l’État dans lequel je suis si bien traité; sachez-le, dites-le-moi ce soir.

--Ce sera fait, dit-elle sans voir grande importance à ce qui avait amené des Lupeaulx chez elle si matin.

--Madame, le coiffeur, dit la femme de chambre.

--Il s’est bien fait attendre, je ne sais pas comment je m’en serais tirée, s’il avait tardé, pensa Célestine.

--Vous ne savez pas jusqu’où va mon dévouement, lui dit des Lupeaulx en se levant. Vous serez invitée à la première soirée particulière de la femme du ministre...

--Ah! vous êtes un ange, dit-elle. Et je vois maintenant combien vous m’aimez: vous m’aimez avec intelligence.

--Ce soir, chère enfant, reprit-il, j’irai savoir à l’Opéra quels sont les journalistes qui conspirent pour Baudoyer, et nous mesurerons nos bâtons.

--Oui, mais vous dînez ici, n’est-ce pas? j’ai fait chercher et trouver les choses que vous aimez.

--Tout cela cependant ressemble tant à l’amour, qu’il serait doux d’être longtemps trompé ainsi! se dit des Lupeaulx en descendant les escaliers. Mais si elle se moque de moi, je le saurai: je lui prépare le plus habile de tous les piéges avant la signature, afin de pouvoir lire dans son cœur. Mes petites chattes, nous vous connaissons! car, après tout, les femmes sont tout ce que nous sommes! Vingt-huit ans et vertueuse, et ici, rue Duphot! c’est un bonheur bien rare, qui vaut la peine d’être cultivé.

Le papillon éligible sautillait par les escaliers.

--Mon Dieu, cet homme-là, sans ses lunettes, poudré, doit être bien drôle en robe de chambre, se disait Célestine. Il a le harpon dans le dos, et me remorque enfin là où je voulais aller, chez le ministre. Il a joué son rôle dans ma comédie.

Quand, à cinq heures, Rabourdin rentra pour s’habiller, sa femme vint assister à sa toilette, et lui rapporta cet État que, comme la pantoufle du conte des Mille et une Nuits, le pauvre homme devait rencontrer partout.

--Qui t’a remis cela? dit Rabourdin stupéfait.

--Monsieur des Lupeaulx!

--Il est venu? demanda Rabourdin en jetant à sa femme un de ces regards qui certes auraient fait pâlir une coupable, mais qui trouva un front de marbre et un œil rieur.

--Et il reviendra dîner, répondit-elle. Pourquoi votre air effarouché?

--Ma chère, dit Rabourdin, des Lupeaulx est mortellement offensé par moi, ces gens-là ne pardonnent pas, et il me caresse! Crois-tu que je ne voie pas pourquoi?

--Cet homme, reprit-elle, me paraît avoir un goût très-délicat, je ne puis le blâmer. Enfin, je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé. Après.....

--Trève de plaisanterie, Célestine! Épargne un homme accablé. Je ne puis rencontrer le ministre, et mon honneur est au jeu.

--Mon Dieu, non. Dutocq aura la promesse d’une place et tu seras nommé Chef de Division.

--Je te devine, chère enfant, dit Rabourdin; mais le jeu que tu joues est aussi déshonorant que la réalité. Le mensonge est le mensonge, et une honnête femme.....

--Laisse-moi donc me servir des armes employées contre nous.

--Célestine, plus cet homme se verra sottement pris au piége, plus il s’acharnera sur moi.

--Et si je le renverse?

Rabourdin regarda sa femme avec étonnement.

--Je ne pense qu’à ton élévation, et il était temps mon pauvre ami!... reprit Célestine. Mais tu prends le chien de chasse pour le gibier, dit-elle après une pause. Dans quelques jours des Lupeaulx aura très-bien accompli sa mission. Pendant que tu cherches à parler au ministre, et avant que tu ne puisses le voir, moi je lui aurai parlé. Tu as sué sang et eau pour enfanter un plan que tu me cachais; et, en trois mois, ta femme aura fait plus d’ouvrage que toi en six ans. Dis-moi ton beau système?

Rabourdin, tout en se faisant la barbe et après avoir obtenu de sa femme de ne pas dire un seul mot de ses travaux, en la prévenant que confier une seule idée à des Lupeaulx c’était mettre le chat à même la jatte au lait, commença l’explication de ses travaux.

--Comment, Rabourdin, ne m’as-tu pas parlé de cela? dit Célestine en coupant la parole à son mari dès la cinquième phrase. Mais tu te serais épargné des peines inutiles. Que l’on soit aveuglé pendant un moment par une idée, je le conçois; mais pendant six ou sept ans, voilà ce que je ne conçois pas. Tu veux réduire le budget, c’est l’idée vulgaire et bourgeoise! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la France serait deux fois plus grande. Un système neuf, ce serait de tout faire mouvoir par l’emprunt, comme le crie monsieur de Nucingen. Le trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d’écus sans emploi; la mission d’un ministère des finances est de jeter l’argent par les fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser des trésors! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les réduire. Au lieu de rembourser les rentes, il faudrait multiplier les rentiers. Si les Bourbons veulent régner en paix, ils doivent créer des rentiers dans les dernières bourgades, et surtout ne pas laisser les étrangers toucher des intérêts en France, car ils nous en demanderont un jour le capital; tandis que si toute la rente est en France, ni la France ni le crédit ne périront. Voilà ce qui a sauvé l’Angleterre. Ton plan est un plan de petite bourgeoisie. Un homme ambitieux n’aurait dû se présenter devant son ministre qu’en recommençant Law sans ses chances mauvaises, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts, comme font les Anglais...

--Allons, Célestine, dit Rabourdin, mêle toutes les idées ensemble, contrarie-les; amuse-t’en comme de joujoux! je suis habitué à cela. Mais ne critique pas un travail que tu ne connais pas encore.

--Ai-je besoin, dit-elle, de connaître un plan dont l’esprit est d’administrer la France avec six mille employés au lieu de vingt mille? Mais, mon ami, fût-ce un plan d’homme de génie, un roi de France se ferait détrôner en voulant l’exécuter. On soumet une aristocratie féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hydre à mille pattes. Non, l’on n’écrase pas les petits, ils sont trop plats sous le pied. Et c’est avec les ministres actuels, entre nous de pauvres sires, que tu veux remuer ainsi les hommes? Mais on remue les intérêts, et l’on ne remue pas les hommes: ils crient trop; tandis que les écus sont muets.

--Mais, Célestine, si tu parles toujours, et si tu fais de l’esprit à côté de la question, nous ne nous entendrons jamais...

--Ah! je comprends à quoi mène l’État où tu as classé les capacités administratives, reprit-elle sans avoir écouté son mari. Mon Dieu, mais tu as aiguisé toi-même le couperet pour te faire trancher la tête. Sainte-Vierge! pourquoi ne m’as-tu pas consultée? au moins je t’aurais empêché d’écrire une seule ligne, ou tout au moins, si tu avais voulu faire ce mémoire, je l’aurais copié moi-même, et il ne serait jamais sorti d’ici... Pourquoi, mon Dieu, ne m’avoir rien dit? Voilà les hommes! ils sont capables de dormir auprès d’une femme en gardant un secret pendant sept ans! Se cacher d’une pauvre femme pendant sept années, douter de son dévouement?

--Mais, dit Rabourdin impatienté, voici onze ans que je n’ai jamais pu discuter avec toi sans que tu me coupes la parole et sans substituer aussitôt tes idées aux miennes... Tu ne sais rien de mon travail.

--Rien! je sais tout!

--Dis-le-moi donc? s’écria Rabourdin impatienté pour la première fois depuis son mariage.

--Tiens, il est six heures et demie, fais ta barbe, habille-toi, répondit-elle comme répondent toutes les femmes quand on les presse sur un point où elles doivent se taire. Je vais achever ma toilette, et nous ajournerons la discussion, car je ne veux pas être agacée le jour où je reçois. Mon Dieu, le pauvre homme! dit-elle en sortant, travailler sept ans pour accoucher de sa mort! Et se défier de sa femme!

Elle rentra.

--Si tu m’avais écoutée dans le temps, tu n’aurais pas intercédé pour conserver ton Commis principal, et il a sans doute une copie autographiée de ce maudit état! Adieu, homme d’esprit!

En voyant son mari dans une tragique attitude de douleur, elle comprit qu’elle était allée trop loin, elle courut à lui, le saisit tout barbouillé de savon, et l’embrassa tendrement.

--Cher Xavier, ne te fâche pas, lui dit-elle, ce soir nous étudierons ton plan, tu parleras à ton aise, j’écouterai bien et aussi long-temps que tu le voudras!... est-ce gentil? Va, je ne demande pas mieux que d’être la femme de Mahomet.

Elle se mit à rire. Rabourdin ne put s’empêcher de rire aussi, car Célestine avait de la mousse blanche aux lèvres, et sa voix avait déployé les trésors de la plus pure et de la plus solide affection.

--Va t’habiller, mon enfant, et surtout ne dis rien à des Lupeaulx, jure-le-moi? voilà la seule pénitence que je t’impose.

--_Impose?_... dit-elle, alors je ne jure rien!

--Allons, Célestine, j’ai dit en riant une chose sérieuse.

--Ce soir, répondit-elle, ton secrétaire-général saura qui nous avons à combattre, et moi, je sais qui attaquer.

--Qui? dit Rabourdin.

--Le ministre, répondit-elle en se grandissant de deux pieds.

Malgré la grâce amoureuse de sa chère Célestine, Rabourdin, en s’habillant, ne put empêcher quelques douloureuses pensées d’obscurcir son front.

--Quand saura-t-elle m’apprécier? se disait-il. Elle n’a pas même compris qu’elle seule était la cause de tout ce travail! Quel brise-raison, et quelle intelligence! Si je ne m’étais pas marié, je serais déjà bien haut et bien riche! J’aurais économisé cinq mille francs par an sur mes appointements. En les employant bien j’aurais aujourd’hui dix mille livres de rente en dehors de ma place, je serais garçon et j’aurais la chance de devenir par un mariage... Oui, reprit-il en s’interrompant, mais j’ai Célestine et mes deux enfants. Il se rejeta sur son bonheur. Dans le plus heureux ménage, il y a toujours des moments de regret. Il vint au salon et contempla son appartement.--Il n’y a pas dans Paris deux femmes qui s’entendent à la vie comme elle. Avec douze mille livres de rente faire tout cela! dit-il en regardant les jardinières pleines de fleurs, et songeant aux jouissances de vanité que le monde allait lui donner. Elle était faite pour être la femme d’un ministre. Quand je pense que celle du mien ne lui sert à rien; elle a l’air d’une bonne grosse bourgeoise, et quand elle se trouve au château, dans les salons... Il se pinça les lèvres. Les hommes très-occupés ont des idées si fausses en ménage, qu’on peut également leur faire croire qu’avec cent mille francs on n’a rien, et qu’avec douze mille francs on a tout.

Quoique très-impatiemment attendu, malgré les flatteries préparées pour ses appétits de gourmet émérite, des Lupeaulx ne vint pas dîner, il ne se montra que très-tard dans la soirée, à minuit, heure à laquelle la causerie devient, dans tous les salons, plus intime et confidentielle. Andoche Finot, le journaliste, était resté.

--Je sais tout, dit des Lupeaulx quand il fut bien assis sur la causeuse au coin du feu, sa tasse de thé à la main, madame Rabourdin debout devant lui, tenant une assiette pleine de sandwiches et de tranches d’un gâteau bien justement nommé _gâteau de plomb_. Finot, mon cher et spirituel ami, vous pourrez rendre service à notre gracieuse reine en lâchant quelques chiens après des hommes de qui nous causerons. Vous avez contre vous, dit-il à monsieur Rabourdin en baissant la voix pour n’être entendu que des trois personnes auxquelles il s’adressait, des usuriers et le clergé, l’argent et l’église. L’article du journal libéral a été demandé par un vieil escompteur à qui l’on avait des obligations, mais le petit bonhomme qui l’a fait s’en soucie peu. La rédaction en chef de ce journal change dans trois jours, et nous reviendrons là-dessus. L’opposition royaliste, car nous avons, grâce à M. de Châteaubriand, une opposition royaliste, c’est-à-dire qu’il y a des Royalistes qui passent aux Libéraux, mais ne faisons pas de haute politique; ces assassins de Charles X m’ont promis leur appui en mettant pour prix à votre nomination notre approbation à un de leurs amendements. Toutes mes batteries sont dressées. Si l’on nous impose Baudoyer, nous dirons à la Grande-Aumônerie: «Tel et tel journal et messieurs _tels et tels_ attaqueront la loi que vous voulez, et toute la presse sera contre (car les journaux ministériels que je tiens seront sourds et muets, ils n’auront pas de peine à l’être, ils le sont assez, n’est-ce pas, Finot?) Nommez Rabourdin, et vous aurez l’opinion pour vous.» Pauvres Bonifaces de gens de province qui se carrent dans leurs fauteuils au coin du feu, très-heureux de l’indépendance des organes de l’Opinion, ah! ah!

--Hi, hi, hi! fit Andoche Finot.

--Ainsi, soyez tranquille, dit des Lupeaulx. J’ai tout arrangé ce soir. La Grande-Aumônerie pliera.

--J’aurais mieux aimé perdre tout espoir et vous avoir à dîner, lui dit Célestine à l’oreille en le regardant d’un air fâché qui pouvait passer pour l’expression d’un amour-fou.

--Voici qui m’obtiendra ma grâce, reprit-il en lui remettant une invitation pour la soirée de mardi.

Célestine ouvrit la lettre, et le plaisir le plus rouge anima ses traits. Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité triomphante.

--Vous savez ce qu’est la soirée du mardi, reprit des Lupeaulx en prenant un air mystérieux; c’est dans notre ministère comme le Petit-Château à la cour. Vous serez au cœur du pouvoir! Il y aura la comtesse Féraud, qui est toujours en faveur malgré la mort de Louis XVIII, Delphine de Nucingen, madame de Listomère, la marquise d’Espard, votre chère de Camps que j’ai priée afin que vous trouviez un appui dans le cas où les femmes vous _blakbolleraient_. Je veux vous voir au milieu de ce monde-là.

Célestine hochait la tête comme un _pur sang_ avant la course, et relisait l’invitation comme Baudoyer et Saillard avaient relu leurs articles dans les journaux, sans pouvoir s’en rassasier.

--Là d’abord, et un jour aux Tuileries, dit-elle à des Lupeaulx.

Des Lupeaulx fut effrayé du mot et de l’attitude, tant ils exprimaient d’ambition et de sécurité.--Ne serais-je qu’un marchepied? se dit-il. Il se leva, s’en alla dans la chambre à coucher de madame Rabourdin, et y fut suivi par elle, car elle avait compris à un geste du Secrétaire-général qu’il voulait lui parler en secret.--Hé, bien! le plan? dit-il.

--Bah! des bêtises d’honnête homme! Il veut supprimer quinze mille employés et n’en garder que cinq ou six mille, vous n’avez pas idée d’une monstruosité pareille, je vous ferai lire son mémoire quand la copie en sera terminée. Il est de bonne foi. Son catalogue analytique des employés a été dicté par la pensée la plus vertueuse. Pauvre cher homme!

Des Lupeaulx fut d’autant plus rassuré par le rire vrai qui accompagnait ces railleuses et méprisantes paroles, qu’il se connaissait en mensonges, et que pour le moment Célestine était de bonne foi.

--Mais enfin, le fond de tout cela? demanda-t-il.

--Hé! bien, il veut supprimer la contribution foncière en la remplaçant par des impôts de consommation.

--Mais il y a déjà un an que François Keller et Nucingen ont proposé un plan à peu près semblable, et le ministre médite de dégrever l’impôt foncier.

--Là, quand je lui disais que ce n’était pas neuf? s’écria Célestine en riant.

--Oui, mais s’il s’est rencontré avec le plus grand financier de l’époque, un homme qui, je vous le dis entre nous, est le Napoléon de la finance, il doit y avoir au moins quelques idées dans ses moyens d’exécution.

--Tout est vulgaire, fit-elle en imprimant à ses lèvres une moue dédaigneuse. Songez donc qu’il veut gouverner et administrer la France avec cinq ou six mille employés, tandis qu’il faudrait au contraire qu’il n’y eût pas en France une seule personne qui ne fût intéressée au maintien de la monarchie.

Des Lupeaulx parut satisfait de trouver un homme médiocre dans l’homme auquel il accordait des talents supérieurs.

--Êtes-vous bien sûr de la nomination? Voulez-vous un conseil de femme? lui dit-elle.

--Vous vous entendez mieux que nous en trahisons élégantes, fit des Lupeaulx en hochant la tête.

--Hé! bien, dites _Baudoyer_ à la cour et à la Grande-Aumônerie pour leur ôter tout soupçon et les endormir; mais, au dernier moment, écrivez _Rabourdin_.

--Il y a des femmes qui disent _oui_ tant qu’on a besoin d’un homme, et _non_ quand il a joué son rôle, répondit des Lupeaulx.

--J’en connais, lui dit-elle en riant. Mais elles sont bien sottes, car en politique on se retrouve toujours; c’est bon avec les niais, et vous êtes un homme d’esprit. Selon moi, la plus grande faute que l’on puisse commettre dans la vie est de se brouiller avec un homme supérieur.

--Non, dit des Lupeaulx, car il pardonne. Il n’y a de danger qu’avec de petits esprits rancuneux qui n’ont pas autre chose à faire qu’à se venger, et je passe ma vie à cela.

Quand tout le monde fut parti, Rabourdin resta chez sa femme, et, après avoir exigé pour une seule fois son attention, il put lui expliquer son plan en lui faisant comprendre qu’il ne restreignait point et augmentait au contraire le budget, en lui montrant à quels travaux s’employaient les deniers publics, en lui expliquant comment l’État décuplait le mouvement de l’argent en faisant entrer le sien pour un tiers ou pour un quart dans les dépenses qui seraient supportées par des intérêts privés ou de localité; enfin il lui prouva que son plan était moins une œuvre de théorie qu’une œuvre fertile en moyens d’exécution. Célestine, enthousiasmée, sauta au cou de son mari et s’assit au coin du feu sur ses genoux.

--Enfin j’ai donc en toi le mari que je rêvais, dit-elle. L’ignorance où j’étais de ton mérite t’a sauvé des griffes de des Lupeaulx. Je t’ai calomnié merveilleusement et de bon cœur.

Cet homme pleura de bonheur. Il avait donc enfin son jour de triomphe. Après avoir tout entrepris pour plaire à sa femme, il était grand aux yeux de son seul public!

--Et, pour qui te connaît si bon, si doux, si égal de caractère, si aimant, tu es dix fois plus grand. Mais, dit-elle, un homme de génie est toujours plus ou moins enfant, et tu es un enfant, un enfant bien-aimé. Elle tira son invitation de l’endroit où les femmes mettent ce qu’elles veulent cacher, et la lui montra.--Voilà ce que je voulais, dit-elle. Des Lupeaulx m’a mise en présence du ministère, et fût-il de bronze, cette Excellence sera pendant quelque temps mon serviteur.