La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 29
Le vieillard fronça les sourcils et prit un air tendre comme celui du bourreau quand il s’apprête à officier; malgré sa vertu romaine, il dut être ému, car son nez si rouge perdit un peu de sa couleur.
--Eh! bien, ce serait des malheurs, n’aideriez-vous pas la fille de Saillard, une petite qui vous tricote des bas depuis trente ans? s’écria Mitral.
--S’il y avait des garanties, je ne dis pas! répondit Gigonnet. Il y a du Falleix là-dedans. Votre Falleix établit son frère agent de change, il fait autant d’affaires que les Brézac, avec quoi? avec son intelligence, n’est-ce pas! Enfin Saillard n’est pas un enfant.
--Il connaît la valeur de l’argent, dit Chaboisseau.
Ce mot, dit entre ces vieillards, eût fait frémir un artiste, car tous hochèrent la tête.
--D’ailleurs, ça ne me regarde pas, moi, le malheur de mes proches, reprit Bidault-Gigonnet. J’ai pour principe de ne jamais me laisser aller ni avec mes amis, ni avec mes parents, car on ne peut périr que par les endroits faibles. Adressez-vous à Gobseck, il est doux.
Les escompteurs applaudirent à cette doctrine par un mouvement de leurs têtes métalliques; et qui les eût vus, aurait cru entendre les cris de machines mal graissées.
--Allons, Gigonnet, un peu de tendresse, dit Chaboisseau, on vous a tricoté des bas pendant trente ans.
--Ah! ça vaut quelque chose, dit Gobseck.
--Vous êtes entre vous, on peut parler, dit Mitral après avoir examiné les êtres autour de lui. Je suis amené par une bonne affaire.....
--Pourquoi venez-vous donc à nous, si elle est bonne? dit aigrement Gigonnet en interrompant Mitral.
--Un gars qui était Gentilhomme de la chambre, un vieux Chouan, son nom?... La Billardière est mort.
--Vrai, dit Gobseck.
--Et le neveu donne des ostensoirs aux églises! dit Gigonnet.
--Il n’est pas si bête que de les donner, il les vend, papa, reprit Mitral avec orgueil. Il s’agit d’avoir la place de monsieur de La Billardière, et pour y arriver, il est nécessaire de saisir.....
--_Saisir_, toujours huissier, dit Métivier en frappant amicalement sur l’épaule de Mitral. J’aime cela, moi!
--De saisir le sieur Chardin des Lupeaulx entre nos griffes, reprit Mitral. Or, Élisabeth en a trouvé le moyen, et il est...
--Élisabeth, s’écria Gigonnet en interrompant encore. Chère petite créature, elle tient de son grand-père, de mon pauvre frère! Bidault n’avait pas son pareil! Ah! si vous l’aviez vu aux ventes de vieux meubles! quel tact! quel fil! Que veut-elle?
--Tiens, tiens, dit Mitral, vous retrouvez bien vite vos entrailles, papa Gigonnet. Ce phénomène doit avoir ses causes.
--Enfant! dit Gobseck à Gigonnet, toujours trop vif!
--Allons, Gobseck et Gigonnet mes maîtres, vous avez besoin de des Lupeaulx, vous vous souvenez de l’avoir plumé, vous avez peur qu’il ne redemande un peu de son duvet, dit Mitral.
--Peut-on lui dire l’affaire, demanda Gobseck à Gigonnet.
--Mitral est des nôtres, il ne voudrait pas faire un mauvais trait à ses anciennes pratiques, répondit Gigonnet. Eh! bien, Mitral, nous venons, entre nous trois, dit-il à l’oreille de l’ancien huissier, d’acheter des créances qui sont en liquidation.
--Que pouvez-vous sacrifier? demanda Mitral.
--Rien, dit Gobseck.
--On ne nous sait pas là, fit Gigonnet, Samanon nous sert de paravent.
--Écoutez-moi, Gigonnet? dit Mitral. Il fait froid et votre petite-nièce attend. Vous me comprendrez en trois mots. Il faut envoyer entre vous deux, sans intérêt, deux cent cinquante mille francs à Falleix, qui maintenant brûle la route à trente lieues de Paris, avec un courrier en avant.
--Possible? dit Gobseck.
--Où va-t-il? s’écria Gigonnet.
--Mais il se rend à la magnifique terre des Lupeaulx, reprit Mitral. Il connaît le pays, il va acheter autour de la bicoque du Secrétaire-général pour lesdits deux cent cinquante mille francs d’excellentes terres qui vaudront toujours bien leur prix. On a neuf jours pour l’enregistrement des actes notariés (ne perdez pas ceci de vue!). Avec cette petite augmentation, la terre des Lupeaulx paiera mille francs d’impôts. _Ergo_, des Lupeaulx devient électeur du grand Collége, éligible, comte, et tout ce qu’il voudra! Vous savez quel est le député qui s’est coulé?
Les deux avares firent un signe affirmatif.
--Des Lupeaulx se couperait une jambe pour être député, reprit Mitral. Mais il veut avoir en son nom les contrats que nous lui montrerons, en les hypothéquant, bien entendu, de notre prêt avec subrogation dans les droits des vendeurs..... (Ah! ah! vous y êtes?...) il nous faut d’abord la place pour Baudoyer, après, nous vous repassons des Lupeaulx! Falleix reste au pays et prépare la matière électorale; ainsi vous couchez des Lupeaulx en joue par Falleix pendant tout le temps de l’élection, une élection d’arrondissement où les amis de Falleix font la majorité. Y a-t-il du Falleix, là-dedans, papa Gigonnet?
--Il y a aussi du Mitral, reprit Métivier. C’est bien joué.
--C’est fait, dit Gigonnet. Pas vrai, Gobseck? Falleix nous signera des contre-valeurs, et mettra l’hypothèque en son nom, nous irons voir des Lupeaulx en temps utile.
--Et nous, dit Gobseck, nous sommes volés!
--Ah papa? dit Mitral, je voudrais bien connaître le voleur.
--Hé! nous ne pouvons être volés que par nous-mêmes, répondit Gigonnet. Nous avons cru bien faire en achetant les créances sur des Lupeaulx à soixante pour cent de remise.
--Vous les hypothéquerez sur sa terre et vous le tiendrez encore par les intérêts! répondit Mitral.
--Possible, dit Gobseck.
Après avoir échangé un fin regard avec Gobseck, Bidault dit Gigonnet vint à la porte du café.
--Élisabeth, va ton train, ma nièce, dit-il à sa nièce. Nous tenons ton homme, mais ne néglige pas les accessoires. C’est bien commencé, rusée! achève, tu as l’estime de ton oncle!... Et il lui frappa gaiement dans la main.
--Mais, dit Mitral, Métivier et Chaboisseau peuvent nous donner un coup de main, en allant ce soir à la boutique de quelque journal de l’Opposition y faire saisir la balle au bond, et rempoigner l’article ministériel. Va toute seule, ma petite, je ne veux pas lâcher ces deux cormorans. Et il rentra dans le Café.
--Demain les fonds partiront à leur destination par un mot au Receveur-général, nous trouverons _chez nos amis_ pour cent mille écus de son papier, dit Gigonnet à Mitral quand l’huissier vint parler à l’escompteur.
Le lendemain, les nombreux abonnés d’un journal libéral lurent dans les premiers-Paris un article entre filets, inséré d’autorité par Chaboisseau et Métivier, actionnaires dans deux journaux, escompteurs de la librairie, de l’imprimerie, de la papeterie, et à qui nul rédacteur ne pouvait rien refuser. Voici l’article.
«Hier un journal ministériel indiquait évidemment comme successeur du baron de La Billardière monsieur Baudoyer, un des citoyens les plus recommandables d’un quartier populeux où sa bienfaisance n’est pas moins connue que la piété sur laquelle appuie tant la feuille ministérielle; elle aurait pu parler de ses talents! Mais a-t-elle songé qu’en vantant l’antiquité bourgeoise de monsieur Baudoyer, qui certes est une noblesse tout comme une autre, elle indiquait la cause de l’exclusion vraisemblable de son candidat? Perfidie gratuite! La bonne dame caresse celui qu’elle tue, suivant son habitude. Nommer monsieur Baudoyer, ce serait rendre hommage aux vertus, aux talents des classes moyennes, dont nous serons toujours les avocats, quoique nous voyions notre cause souvent perdue. Cette nomination serait un acte de justice et de bonne politique, le ministère ne se le permettra pas. La feuille religieuse a, cette fois, plus d’esprit que ses patrons; on la grondera.»
Le lendemain matin, vendredi, jour de dîner chez madame Rabourdin, que des Lupeaulx avait laissée à minuit, éblouissante de beauté, sur l’escalier des Bouffons, donnant le bras à madame de Camps (madame Firmiani venait de se marier), le vieux roué se réveilla, ses idées de vengeance calmées ou plutôt rafraîchies: il était plein du dernier regard échangé avec madame Rabourdin.
--Je m’assurerai Rabourdin en lui pardonnant d’abord et je le rattraperai plus tard; pour le moment, s’il n’avait pas sa place, il faudrait renoncer à une femme qui peut devenir un des plus précieux instruments d’une haute fortune politique; elle comprend tout, ne recule devant aucune idée; et puis, je ne saurais pas avant le ministre quel plan d’administration a conçu Rabourdin! Allons, cher des Lupeaulx, il s’agit de tout vaincre pour votre Célestine. Vous avez eu beau faire la grimace, madame la comtesse, vous inviterez madame Rabourdin à votre première soirée intime.
Des Lupeaulx était un de ces hommes qui, pour satisfaire une passion, savent mettre leur vengeance dans un coin de leur cœur. Ainsi son parti fut pris, il résolut de faire nommer Rabourdin.
--Je vous prouverai, cher chef, que je mérite une belle place dans votre bagne diplomatique, se dit-il en s’asseyant dans son cabinet et décachetant les journaux.
Il savait trop bien, à cinq heures, ce que devait contenir la feuille ministérielle, pour s’amuser à la lire; mais il l’ouvrit pour regarder l’article de La Billardière, en pensant à l’embarras dans lequel du Bruel l’avait mis en lui apportant la railleuse rédaction de Bixiou. Il ne put s’empêcher de rire en relisant la biographie de feu le comte de Fontaine, mort quelques mois auparavant, et qu’il avait réimprimée pour La Billardière, quand tout à coup ses yeux furent éblouis par le nom de Baudoyer. Il lut avec fureur le spécieux article qui engageait le Ministère. Il sonna vivement et fit demander Dutocq pour l’envoyer au journal. Quel fut son étonnement en lisant la réponse de l’Opposition! car, par hasard, ce fut la feuille libérale qui lui vint la première sous la main. La chose était sérieuse. Il connaissait cette partie, et le maître qui brouillait ses cartes lui parut un Grec de la première force. Disposer avec cette habilité de deux journaux opposés, à l’instant, dans la même soirée, et commencer le combat, en devinant l’intention du Ministre! Il reconnut la plume d’un rédacteur libéral de sa connaissance, et se promit de le questionner le soir à l’Opéra. Dutocq parut.
--Lisez, lui dit des Lupeaulx en lui tendant les deux journaux et continuant à parcourir les autres feuilles pour savoir si Baudoyer y avait remué quelque autre corde. Allez savoir qui s’est avisé de compromettre ainsi le Ministère.
--Ce n’est toujours pas monsieur Baudoyer, répondit Dutocq, il n’a pas quitté son bureau hier. Je n’ai pas besoin d’aller au journal. En y apportant votre article hier, j’ai vu l’abbé qui s’était présenté muni d’une lettre de la Grande-Aumônerie, et devant laquelle vous eussiez plié vous-même.
--Dutocq, vous en voulez à monsieur Rabourdin, et ce n’est pas bien, car il a deux fois empêché votre destitution. Mais nous ne sommes pas les maîtres de nos sentiments: on peut haïr son bienfaiteur. Seulement, sachez que si vous vous permettez contre Rabourdin la moindre traîtrise, avant que je vous aie donné le mot d’ordre, ce sera votre perte, vous me compterez comme votre ennemi. Quant au journal de mon ami, que la Grande-Aumônerie lui prenne notre nombre d’abonnements, si elle veut s’en servir exclusivement. Nous sommes à la fin de l’année, la question de l’abonnement sera bientôt discutée, et nous nous entendrons? Quant à la place de La Billardière, il y a un moyen d’en finir, c’est d’y nommer aujourd’hui même.
--Messieurs, dit Dutocq en rentrant au Bureau et en s’adressant à ses collègues, je ne sais pas si Bixiou a le don de lire dans l’avenir, mais si vous n’avez pas lu le journal ministériel, je vous engage à y étudier l’article Baudoyer; puis, comme monsieur Fleury a la feuille de l’Opposition, vous pourrez y voir la réplique. Certes, monsieur Rabourdin a du talent, mais un homme qui, par le temps qui court, donne aux églises des ostensoirs de six mille francs, a diablement de talent aussi.
BIXIOU (_entrant_).
Que dites-vous de _la première aux Corinthiens_ contenue dans notre journal religieux, et de l’_Épître aux ministres_ qui est dans le journal libéral? Comment va monsieur Rabourdin, du Bruel?
DU BRUEL (_arrivant_).
Je ne sais pas. (_Il emmène Bixiou dans son cabinet et lui dit à voix basse._) Mon cher, votre manière d’aider les gens ressemble aux façons du bourreau, qui vous met les pieds sur les épaules pour vous plus promptement casser le cou. Vous m’avez fait avoir de des Lupeaulx une chasse que ma bêtise m’a méritée. Il était joli, l’article sur La Billardière! Je n’oublierai pas ce trait-là. La première phrase semblait dire au Roi: _Il faut mourir_. Celle sur Quiberon signifiait clairement que le Roi était un.... Enfin tout était ironique.
BIXIOU (_se mettant à rire_).
Tiens, vous vous fâchez! On ne peut donc plus _blaguer_?
DU BRUEL.
Blaguer! blaguer! Quand vous voudrez être Sous-Chef, on vous répondra par des blagues, mon cher.
BIXIOU (_d’un ton menaçant_).
Sommes-nous fâchés?
DU BRUEL.
Oui.
BIXIOU (_d’un air sec_).
Eh! bien, tant pis pour vous.
DU BRUEL (_songeur et inquiet_).
Pardonneriez-vous cela, vous?
BIXIOU (_câlin_).
A un ami? je crois bien. (_On entend la voix de Fleury._) Voilà Fleury qui maudit Baudoyer. Hein! est-ce bien joué? Baudoyer aura la place. (_Confidentiellement._) Après tout, tant mieux. Du Bruel, suivez bien les conséquences. Rabourdin serait un lâche de rester sous Baudoyer, il donnera sa démission, et ça nous fera deux places. Vous serez Chef, et vous me prendrez avec vous comme Sous-chef. Nous ferons des vaudevilles ensemble, et je vous piocherai la besogne au Bureau.
DU BRUEL (_souriant_).
Tiens, je ne songeais pas à cela. Pauvre Rabourdin! ça me ferait de la peine, cependant.
BIXIOU.
Ah! voilà comment vous l’aimez? (_Changeant de ton._) Eh! bien, je ne le plains pas non plus. Après tout, il est riche; sa femme donne des soirées, et ne m’invite pas, moi qui vais partout! Allons, mon bon du Bruel, adieu, sans rancune! (_Il sort dans le Bureau._) Adieu, Messieurs. Ne vous disais-je pas hier qu’un homme qui n’avait que des vertus et du talent était toujours bien pauvre, même avec une jolie femme.
FLEURY.
Vous êtes riche, vous!
BIXIOU.
Pas mal, cher Cincinnatus! Mais vous me donnerez à dîner au _Rocher de Cancale_.
POIRET.
Il m’est toujours impossible de comprendre le Bixiou.
PHELLION (_d’un air élégiaque_).
Monsieur Rabourdin lit si rarement les journaux, qu’il serait peut-être utile de les lui porter en nous en privant momentanément. (_Fleury lui tend son journal, Vimeux celui du Bureau, il prend les journaux et sort._)
En ce moment, des Lupeaulx, qui descendait pour déjeuner avec le ministre, se demandait si, avant d’employer la fine fleur de sa rouerie pour le mari, la prudence ne commandait pas de sonder le cœur de la femme, afin de savoir s’il serait récompensé de son dévouement. Il se tâtait le peu de cœur qu’il avait, lorsque, sur l’escalier, il rencontra son avoué qui lui dit en souriant:--Deux mots, monseigneur? avec cette familiarité des gens qui se savent indispensables.
--Quoi, mon cher Desroches? fit l’homme politique. Que m’arrive-t-il? Ils se fâchent, ces messieurs, et ne savent pas faire comme moi: attendre!
--J’accours vous prévenir que toutes vos créances sont entre les mains des sieurs Gobseck et Gigonnet, sous le nom d’un sieur Samanon.
--Des hommes à qui j’ai fait gagner des sommes immenses!
--Écoutez, lui dit l’avoué à l’oreille, Gigonnet s’appelle Bidault, il est l’oncle de Saillard, votre caissier, et Saillard est le beau-père d’un certain Baudoyer qui se croit des droits à la place vacante dans votre Ministère. N’ai-je pas eu raison de vous prévenir?
--Merci, fit des Lupeaulx en saluant l’avoué d’un air fin.
--D’un trait de plume vous aurez quittance, dit Desroches en s’en allant.
--Voilà de ces sacrifices immenses! se dit des Lupeaulx, il est impossible d’en parler à une femme, pensa-t-il. Célestine vaut-elle la quittance de toutes mes dettes? j’irai la voir ce matin.
Ainsi la belle madame Rabourdin allait être dans quelques heures l’arbitre des destinées de son mari, sans qu’aucune puissance pût la prévenir de l’importance de ses réponses, sans qu’aucun signal l’avertît de composer son maintien et sa voix. Et, par malheur, elle se croyait sûre du succès, elle ne savait pas Rabourdin miné de toutes parts par le travail sourd des tarets.
--Eh! bien, monseigneur, dit des Lupeaulx en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait, avez-vous lu les articles sur Baudoyer?
--Pour l’amour de Dieu, mon cher, répondit le ministre, laissons les nominations dans ce moment-ci. On m’a cassé la tête, hier, de cet ostensoir. Pour sauver Rabourdin, il faudra faire de sa promotion une affaire de Conseil, si je ne veux point avoir la main forcée. C’est à dégoûter des affaires. Pour garder Rabourdin, il nous faut avancer un certain Colleville...
--Voulez-vous me livrer la conduite de ce vaudeville, et ne pas vous en occuper! je vous égaierai tous les matins par le récit de la partie d’échecs que je jouerai contre la Grande-Aumônerie, dit des Lupeaulx.
--Eh! bien, lui dit le ministre, faites le travail avec le chef du Personnel. Savez-vous que rien n’est plus propre à frapper l’esprit du roi que les raisons contenues dans le journal de l’Opposition? Menez donc un ministère avec des Baudoyer!
--Un imbécile dévot, reprit des Lupeaulx, et incapable comme...
--Comme La Billardière, dit le ministre.
--La Billardière avait au moins les manières du gentilhomme ordinaire de la Chambre, reprit des Lupeaulx. Madame, dit-il, en s’adressant à la comtesse, il y a maintenant nécessité d’inviter madame Rabourdin à votre première soirée intime, je vous ferai observer qu’elle a pour amie madame de Camps; elles étaient ensemble hier aux Italiens, et je l’ai connue à l’hôtel Firmiani, d’ailleurs vous verrez si elle est de nature à compromettre un salon.
--Invitez madame Rabourdin, ma chère, dit le ministre, et parlons d’autre chose.
--Célestine est donc dans mes griffes, dit des Lupeaulx en remontant chez lui pour faire une toilette du matin.
Les ménages parisiens sont dévorés par le besoin de se mettre en harmonie avec le luxe qui les environne de toutes parts, aussi en est-il peu qui aient la sagesse de conformer leur situation extérieure à leur budget intérieur. Mais ce vice tient peut-être à un patriotisme tout français et qui a pour but de conserver à la France sa suprématie en fait de costume. La France règne par le vêtement sur toute l’Europe, chacun y sent la nécessité de garder un sceptre commercial qui fait de la Mode en France ce qu’est la Marine en Angleterre. Cette patriotique fureur qui porte à tout sacrifier au _paroistre_, comme disait d’Aubigné sous Henri IV, est la cause de travaux secrets et immenses qui prennent toute la matinée des femmes parisiennes, quand elles veulent, ainsi que le voulait madame Rabourdin, tenir avec douze mille livres de rente le train que beaucoup de riches ne se donnent pas avec trente mille. Ainsi, les vendredis, jours de dîner, madame Rabourdin aidait la femme de chambre à faire les appartements; car la cuisinière allait de bonne heure à la Halle, et le domestique nettoyait l’argenterie, façonnait les serviettes, brossait les cristaux. Le mal-avisé qui, par une distraction de la portière, serait monté vers onze heures ou midi chez madame Rabourdin, l’eût trouvée, au milieu du désordre le moins pittoresque, en robe de chambre, les pieds dans de vieilles pantoufles, mal coiffée, arrangeant elle-même ses lampes, disposant elle-même ses jardinières ou se cuisinant à la hâte un déjeuner peu poétique. Le visiteur à qui les mystères de la vie parisienne auraient été inconnus eût certes appris à ne pas mettre le pied dans les coulisses du théâtre; bientôt signalé comme un homme capable des plus grandes noirceurs, la femme surprise dans ses mystères du matin aurait parlé de sa bêtise et de son indiscrétion de manière à le ruiner. La Parisienne, si indulgente pour les curiosités qui lui profitent, est implacable pour celles qui lui font perdre ses prestiges. Aussi une pareille invasion domiciliaire n’est elle pas, comme dit la Police correctionnelle, une attaque à la pudeur, mais un vol avec effraction, le vol de ce qu’il y a de plus précieux, _le crédit_! Une femme se laisse volontiers surprendre peu vêtue, les cheveux tombants; quand tous ses cheveux sont à elle, elle y gagne; mais elle ne veut pas se laisser voir faisant elle-même son appartement, elle y perd son _paroistre_. Madame Rabourdin était dans tous les apprêts de son vendredi, au milieu des provisions pêchées par sa cuisinière dans l’océan de la Halle, alors que monsieur des Lupeaulx se rendit sournoisement chez elle. Certes, le Secrétaire-général était bien le dernier que la belle Rabourdin attendît; aussi, en entendant craquer des bottes sur le palier, s’écria-t-elle:--Déjà le coiffeur! Exclamation aussi peu agréable pour des Lupeaulx que la vue de des Lupeaulx le fut pour elle. Elle se sauva donc dans sa chambre à coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas être vus, des choses hétérogènes en fait d’élégance, un vrai mardi-gras domestique. L’effronté des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant il la trouva piquante dans son déshabillé. Je ne sais quoi d’alléchant tentait le regard: la chair, vue par un hiatus de camisole, semblait mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours, jusqu’aux rondeurs fuyantes du plus joli col de cygne où jamais un amant ait posé son baiser avant le bal. Quand l’œil se promène sur une femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croit-on pas voir le dessert monté de quelque beau dîner; mais le regard qui se coule entre l’étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s’en régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur l’espalier.
--Attendez, attendez! cria la jolie Parisienne en verrouillant son désordre.
Elle sonna Thérèse, sa fille, la cuisinière, le domestique, implorant un schall et souhaitant le coup de sifflet du machiniste à l’Opéra. Et le coup de sifflet partit. Et en un tour de main, autre phénomène! la chambre prit un air de matin fort piquant en harmonie avec une toilette subitement combinée pour la plus grande gloire de cette femme, évidemment supérieure en ceci.
--Vous! dit-elle. Et à cette heure! Que se passe-t-il donc?
--Les choses les plus graves du monde, répondit des Lupeaulx. Il s’agit aujourd’hui de bien nous comprendre.
Célestine regarda cet homme à travers ses lunettes et comprit.
--Mon principal vice, répondit-elle, est d’être prodigieusement fantasque, ainsi je ne mêle pas mes affections à la politique; parlez politique, affaires, et nous verrons après. Ce n’est pas, d’ailleurs, une fantaisie, mais une conséquence de mon goût d’artiste, s’il me défend de faire hurler les couleurs, d’allier des choses disparates, et m’ordonne d’éviter les dissonances. Nous avons notre politique aussi, nous autres femmes!
Déjà le son de la voix, la gentillesse des manières avaient produit leur effet et métamorphosé la brutalité du Secrétaire-général en courtoisie sentimentale; elle l’avait rappelé à ses obligations d’amant. Une jolie femme habile se fait comme une atmosphère où les nerfs se détendent, où les sentiments s’adoucissent.
--Vous ignorez ce qui se passe, reprit brutalement des Lupeaulx qui tenait à se montrer brutal. Lisez.
Et il offrit à la gracieuse Rabourdin les deux journaux où il avait entouré chaque article en encre rouge. En lisant, le schall se décroisa sans que Célestine s’en aperçût ou par l’effet d’une volonté bien déguisée. A l’âge où la force des fantaisies est en raison de leur rapidité, des Lupeaulx ne pouvait pas plus garder son sang-froid que Célestine ne gardait le sien.
--Comment! dit-elle, mais c’est affreux! Qu’est-ce que ce Baudoyer?