La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 28

Chapter 283,757 wordsPublic domain

PHELLION (_se rengorgeant_).

Monsieur, je m’en flatte.

BIXIOU.

L’histoire?

PHELLION (_d’un air modeste_).

Peut-être.

BIXIOU (_le regardant_).

Votre diamant est mal accroché, il va tomber. Eh! bien, vous ne connaissez pas le cœur humain, vous n’êtes pas plus avancé là-dedans que dans les environs de Paris.

POIRET (_bas à Vimeux_).

Les environs de Paris? Je croyais qu’il s’agissait de monsieur Rabourdin.

BIXIOU.

Le bureau Rabourdin parie-t-il en masse contre moi?

TOUS.

Oui.

BIXIOU.

Du Bruel, en es-tu?

DU BRUEL.

Je crois bien. Il est dans notre intérêt que notre chef passe, alors chacun dans notre bureau avance d’un cran.

THUILLIER..

D’un crâne (_bas à Phellion_). Il est joli, celui-là.

BIXIOU.

Je gagerai. Voici ma raison. Vous la comprendrez difficilement, mais enfin je vous la dirai tout de même. Il est juste que monsieur Rabourdin soit nommé (_il regarde Dutocq_); car en lui, l’ancienneté, le talent et l’honneur sont reconnus, appréciés et récompensés. La nomination est même dans l’intérêt bien entendu de l’Administration. (_Phellion, Poiret et Thuillier écoutent sans rien comprendre et sont comme des gens qui cherchent à voir clair dans les ténèbres._) Eh! bien, à cause de toutes ces convenances et de ces mérites, en reconnaissant combien la mesure est équitable et sage, je parie qu’elle n’aura pas lieu. Oui! elle manquera comme ont manqué les expéditions de Boulogne et de Russie, où le génie avait rassemblé toutes les chances de succès! Elle manquera comme manque ici-bas tout ce qui semble juste et bon. Je joue le jeu du diable.

DU BRUEL.

Qui donc sera nommé?

BIXIOU.

Plus je considère Baudoyer, plus il me semble réunir toutes les qualités contraires; conséquemment, il sera chef de Division.

DUTOCQ (_poussé à bout_).

Mais monsieur des Lupeaulx, qui m’a fait venir pour me demander mon Charlet, m’a dit que monsieur Rabourdin allait être nommé, et que le petit La Billardière passait Référendaire au Sceau.

BIXIOU.

Nommé! nommé! La nomination ne se signera seulement pas dans dix jours. On nommera pour le jour de l’an. Tenez, regardez votre chef dans la cour, et dites-moi si ma vertueuse Rabourdin a la mine d’un homme en faveur, on le croirait destitué! (_Fleury se précipite à la fenêtre._) Adieu, messieurs; je vais aller annoncer à monsieur Baudoyer votre nomination de monsieur Rabourdin, ça le fera toujours enrager, le saint homme! Puis je lui raconterai notre pari, pour lui remettre le cœur. C’est ce que nous nommons au théâtre une péripétie, n’est-ce pas, du Bruel? Qu’est-ce que cela me fait? Si je gagne, il me prendra pour Sous-chef. (_Il sort._)

POIRET.

Tout le monde accorde de l’esprit à ce monsieur, eh! bien, moi, je ne puis jamais rien comprendre à ses discours (_il expédie toujours_). Je l’écoute, je l’écoute, j’entends des paroles et ne saisis aucun sens; il parle des environs de Paris à propos du cœur humain, et (_il pose sa plume et va au poêle_) dit qu’il joue le jeu du diable, à propos des expéditions de Russie et de Boulogne! il faudrait d’abord admettre que le diable joue, et savoir quel jeu? Je vois d’abord le jeu de dominos... (_il se mouche_).

FLEURY (_interrompant_).

Il est onze heures, le père Poiret se mouche.

DU BRUEL.

C’est vrai. Déjà! Je cours au Secrétariat.

POIRET.

Où en étais-je?

THUILLIER.

_Domino_, au Seigneur; car il s’agit du diable, et le diable est un suzerain sans charte. Mais ceci vise plus à la pointe qu’au calembour. Ceci est le jeu de mots. Au reste, je ne vois pas de différence entre le jeu de mots et... (_Sébastien entre pour prendre des circulaires à signer et à collationner_).

VIMEUX.

Vous voilà, beau jeune homme. Le temps de vos peines est fini, vous serez appointé! Monsieur Rabourdin sera nommé! Vous étiez hier à la soirée de madame Rabourdin. Êtes-vous heureux d’aller là! On dit qu’il y va des femmes superbes.

SÉBASTIEN.

Je ne sais pas.

FLEURY.

Vous êtes aveugle?

SÉBASTIEN.

Je n’aime point à regarder ce que je ne saurais avoir.

PHELLION (_enchanté_).

Bien dit! jeune homme.

VIMEUX.

Vous faites bien attention à madame Rabourdin, que diable! une femme charmante.

FLEURY.

Bah! des formes maigres. Je l’ai vue aux Tuileries, j’aime bien mieux Percilliée, la maîtresse de Ballet, la victime à Castaing.

PHELLION.

Mais qu’a de commun une actrice avec la femme d’un Chef de bureau?

DUTOCQ.

Toutes deux jouent la comédie.

FLEURY (_regardant Dutocq de travers_).

Le physique n’a rien à faire avec le moral, et si vous entendez par là que...

DUTOCQ.

Moi, je n’entends rien.

FLEURY.

Celui de tous les employés qui sera fait chef de Bureau, voulez-vous le savoir?

TOUS.

Dites!

FLEURY.

C’est Colleville.

THUILLIER.

Pourquoi?

FLEURY.

Madame Colleville a fini par prendre le plus court... le chemin de la sacristie...

THUILLIER (_sèchement_).

Je suis trop l’ami de Colleville pour ne pas vous prier, monsieur Fleury, de ne pas parler légèrement de sa femme.

PHELLION.

Jamais les femmes, qui n’ont aucun moyen de défense, ne devraient être le sujet de nos conversations...

VIMEUX.

D’autant plus que la jolie madame Colleville n’a pas voulu recevoir Fleury, et qu’il la dénigre par vengeance.

FLEURY.

Elle n’a pas voulu me recevoir sur le même pied que Thuillier, mais j’y suis allé...

THUILLIER.

Quand?... Où?... sous ses fenêtres...

Quoique Fleury fût redouté dans les Bureaux pour sa crânerie, il accepta silencieusement le dernier mot de Thuillier. Cette résignation, qui surprit les employés, avait pour cause un billet de deux cents francs, d’une signature assez douteuse, que Thuillier devait présenter à mademoiselle Thuillier, sa sœur. Après cette escarmouche, un profond silence s’établit. Chacun travailla de une heure à trois heures. Du Bruel ne revint pas.

Vers trois heures et demie, les apprêts du départ, le brossage des chapeaux, le changement des habits, s’opéra simultanément dans tous les bureaux du Ministère. Cette chère demi-heure, employée à de petits soins domestiques, abrège d’autant la séance. En ce moment les pièces trop chaudes s’attiédissent, l’odeur particulière aux Bureaux s’évapore, le silence revient. A quatre heures, il ne reste plus que les véritables employés, ceux qui prennent leur état au sérieux. Un ministre peut connaître les travailleurs de son Ministère en faisant une tournée à quatre heures précises, espionnage qu’aucun de ces graves personnages ne se permet.

A cette heure, dans les cours, quelques chefs s’abordèrent pour se communiquer leurs idées sur l’événement de la journée. Généralement, en s’en allant deux à deux, trois à trois, on concluait en faveur de Rabourdin; mais les vieux routiers comme monsieur Clergeot branlaient la tête en disant: _Habent sua sidera lites._ Saillard et Baudoyer furent poliment évités, car personne ne savait quelle parole leur dire au sujet de la mort de La Billardière, et chacun comprenait que Baudoyer pouvait désirer la place, quoiqu’elle ne lui fût pas due.

Quand le gendre et le beau-père se trouvèrent à une certaine distance du Ministère, Saillard rompit le silence en disant:--Cela va mal pour toi, mon pauvre Baudoyer.

--Je ne comprends pas, répondit le chef, à quoi songe Élisabeth qui a employé Godard à avoir dare dare un passe-port pour Falleix. Godard m’a dit qu’elle a loué une chaise de poste d’après l’avis de mon oncle Mitral, et à cette heure Falleix est en route pour son pays.

--Sans doute une affaire de notre commerce, dit Saillard.

--Notre commerce le plus pressé dans ce moment était de songer à la place de monsieur de La Billardière.

Ils se trouvaient alors à la hauteur du Palais-Royal dans la rue Saint-Honoré, Dutocq les salua et les aborda.

--Monsieur, dit-il à Baudoyer, si je puis vous être utile en quelque chose dans les circonstances où vous vous trouvez, disposez de moi, car je ne vous suis pas moins dévoué que monsieur Godard.

--Une semblable démarche est au moins consolante, dit Baudoyer, on a l’estime des honnêtes gens.

--Si vous daignez employer votre influence pour me placer auprès de vous comme Sous-chef en prenant Bixiou pour votre Chef, vous feriez la fortune de deux hommes capables de tout pour votre élévation.

--Vous raillez-vous de nous, monsieur? dit Saillard en faisant de gros yeux bêtes.

--Loin de moi cette pensée, dit Dutocq. Je viens de l’imprimerie du journal y porter, de la part de monsieur le Secrétaire-général, le mot sur monsieur de La Billardière. L’article que j’y ai lu m’a donné la plus haute estime pour vos talents. Quand il faudra achever le Rabourdin, je puis donner un fier coup de hache, daignez vous en souvenir.

Dutocq disparut.

--Je veux être pendu si j’y comprends un mot, dit le caissier en regardant Baudoyer dont les petits yeux annonçaient une stupéfaction singulière. Il faudra faire acheter le journal ce soir.

Quand Saillard et son gendre entrèrent dans le salon du rez-de-chaussée, ils y trouvèrent un grand feu, madame Saillard, Élisabeth, monsieur Gaudron, et le curé de Saint-Paul. Le curé se tourna vers monsieur Baudoyer, à qui sa femme fit un signe d’intelligence peu compris.

--Monsieur, dit le curé, je n’ai pas voulu tarder à venir vous remercier du magnifique cadeau par lequel vous avez embelli ma pauvre église, je n’osais pas m’endetter pour acheter ce bel ostensoir, digne d’une cathédrale. Vous qui êtes un de nos plus pieux et assidus paroissiens, vous deviez plus que tout autre avoir été frappé du dénûment de notre maître-autel. Je vais voir, dans quelques moments, monseigneur le coadjuteur, et il vous témoignera bientôt sa satisfaction.

--Je n’ai rien fait encore.... dit Baudoyer.

--Monsieur le curé, répondit sa femme en lui coupant la parole, je puis trahir son secret tout entier. Monsieur Baudoyer compte achever son œuvre en vous donnant un dais pour la prochaine Fête-Dieu. Mais cette acquisition tient un peu à l’état de nos finances, et nos finances tiennent à notre avancement.

--Dieu récompense ceux qui l’honorent, dit monsieur Gaudron en se retirant avec le curé.

--Pourquoi, dit Saillard à monsieur Gaudron et au curé, ne nous faites-vous pas l’honneur de manger avec nous la fortune du pot?

--Restez, mon cher vicaire, dit le curé à Gaudron. Vous me savez invité par monsieur le curé de Saint-Roch, qui demain enterre monsieur de La Billardière.

--Monsieur le curé de Saint-Roch peut-il dire un mot pour nous? demanda Baudoyer que sa femme tira violemment par le pan de sa redingote.

--Mais tais-toi donc, Baudoyer, lui dit-elle en l’attirant dans un coin pour lui souffler à l’oreille:--Tu as donné à la paroisse un ostensoir de cinq mille francs. Je t’expliquerai tout.

L’avare Baudoyer fit une grimace horrible et resta songeur pendant tout le dîner.

--Pourquoi donc t’es-tu tant remuée à propos du passe-port de Falleix? de quoi te mêles-tu? lui demanda-t-il enfin.

--Il me semble que les affaires de Falleix sont un peu les nôtres, répondit sèchement Élisabeth en jetant un regard à son mari pour lui montrer monsieur Gaudron devant lequel il devait se taire.

--Certainement, dit le père Saillard en pensant à sa commandite.

--Vous êtes arrivé, j’espère, à temps au bureau du journal, demanda Élisabeth à monsieur Gaudron en lui servant le potage.

--Oui, chère madame, répondit le vicaire. Aussitôt que le directeur du journal a vu le mot du secrétaire de la Grande aumônerie, il n’a plus fait la moindre difficulté. La petite note a été mise par ses soins à la place la plus convenable, je n’y aurais jamais songé; mais ce jeune homme du journal a l’intelligence éveillée. Les défenseurs de la Religion pourront combattre l’impiété sans désavantage, il y a beaucoup de talents dans les journaux royalistes. J’ai tout lieu de penser que le succès couronnera vos espérances. Mais songez, mon cher Baudoyer, à protéger monsieur Colleville, il est l’objet de l’attention de Son Éminence, on m’a recommandé de vous parler de lui...

--Si je suis Chef de Division, j’en ferai l’un de mes Chefs de Bureau, si l’on veut! dit Baudoyer.

Le mot de l’énigme arriva quand le dîner fut fini. La feuille ministérielle, achetée par le portier, contenait aux Faits-Paris les deux articles suivants, dits entrefilets.

«Monsieur le baron de La Billardière est mort ce matin, après une longue et douloureuse maladie. Le Roi perd un serviteur dévoué, l’Église un de ses plus pieux enfants. La fin de monsieur de La Billardière a dignement couronné sa belle vie, consacrée tout entière dans des temps mauvais à des missions périlleuses, et vouée encore naguère aux fonctions les plus difficiles. Monsieur de La Billardière fut grand-prévôt dans un Département où son caractère triompha des obstacles que la rébellion y multipliait. Il avait accepté une Direction ardue où ses lumières ne furent pas moins utiles que l’aménité française de ses manières, pour concilier les affaires graves qui s’y sont traitées. Nulles récompenses n’ont été mieux méritées que celles par lesquelles le roi Louis XVIII et Sa Majesté se sont plu à couronner une fidélité qui n’avait pas chancelé sous l’usurpateur. Cette vieille famille revivra dans un rejeton héritier des talents et du dévouement de l’homme excellent dont la perte afflige tant d’amis. Déjà Sa Majesté a fait savoir, par un mot gracieux, qu’elle comptait monsieur Benjamin de La Billardière au nombre de ses Gentilshommes ordinaires de la chambre.

Les nombreux amis qui n’auraient pas reçu de billets de faire part, ou chez lesquels ces billets n’arriveraient pas à temps, sont prévenus que les obsèques se feront demain à quatre heures, à l’église de Saint-Roch. Le discours sera prononcé par monsieur l’abbé Fontanon.»

* * * * *

«Monsieur Isidore Baudoyer, représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne, et chef de bureau dans la division La Billardière, vient de rappeler les vieilles traditions de piété qui distinguaient ces grandes familles, si jalouses de la splendeur de la Religion et si amies de ses monuments. L’église de Saint-Paul manquait d’un ostensoir en rapport avec la magnificence de cette basilique, due à la Compagnie de Jésus. Ni la Fabrique ni le curé n’étaient assez riches pour en orner l’autel. Monsieur Baudoyer a fait don à cette paroisse de l’ostensoir que plusieurs personnes ont admiré chez monsieur Gohier, orfévre du roi. Grâce à cet homme pieux, qui n’a pas reculé devant l’énormité du prix, l’église de Saint-Paul possède aujourd’hui ce chef-d’œuvre d’orfévrerie, dont les dessins sont dus à monsieur de Sommervieux. Nous aimons à publier un fait qui prouve combien sont vaines les déclamations du libéralisme sur l’esprit de la bourgeoisie parisienne. De tout temps, la haute bourgeoisie fut royaliste, elle le prouvera toujours dans l’occasion.»

* * * * *

--Le prix était de cinq mille francs, dit l’abbé Gaudron; mais en faveur de l’argent comptant, l’orfévre de la Cour a modéré ses prétentions.

--_Représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne!_ disait Saillard. C’est imprimé, et dans le Journal officiel encore!

--Cher monsieur Gaudron, aidez donc mon père à composer une phrase qu’il pourrait glisser dans l’oreille de madame la comtesse en lui portant le traitement du mois, une phrase qui dise bien tout! Je vais vous laisser. Je dois sortir avec mon oncle Mitral. Croiriez-vous qu’il m’a été impossible de trouver mon oncle Bidault. Et dans quel chenil demeure-t-il! Enfin monsieur Mitral, qui connaît ses allures, dit qu’il a fini ses affaires entre huit heures et midi; que, passé cette heure, on ne peut le trouver qu’à un café nommé café Thémis, un singulier nom....

--Y rend-on la justice? dit en riant l’abbé Gaudron.

--Comment va-t-il dans un café situé au coin de la rue Dauphine et du quai des Augustins; mais on dit qu’il y joue tous les soirs aux dominos avec son ami monsieur Gobseck. Je ne veux pas aller là toute seule, mon oncle me conduit et me ramène.

En ce moment Mitral montra sa figure jaune plaquée de sa perruque qui semblait faite en chiendent, et fit signe à sa nièce de venir afin de ne pas dissiper un temps payé deux francs à l’heure. Madame Baudoyer sortit donc sans rien expliquer à son père ni à son mari.

--Le ciel, dit monsieur Gaudron à Baudoyer quand Élisabeth fut partie, vous a donné dans cette femme un trésor de prudence et de vertus, un modèle de sagesse, une chrétienne en qui se trouve un entendement divin. La Religion seule forme des caractères si complets. Demain je dirai la messe pour le succès de la bonne cause! Il faut, dans l’intérêt de la monarchie et de la religion, que vous soyez nommé. Monsieur Rabourdin est un Libéral, abonné au _Journal des Débats_, journal funeste qui fait la guerre à monsieur le comte de Villèle pour servir les intérêts froissés de monsieur de Châteaubriand. Son Éminence lira ce soir le journal quand ce ne serait qu’à cause de son pauvre ami monsieur de La Billardière, et monseigneur le coadjuteur lui parlera de vous et de Rabourdin. Je connais monsieur le curé! Quand on pense à sa chère église, il ne vous oublie pas dans son prône. Or, il a l’honneur en ce moment de dîner avec le coadjuteur, chez monsieur le curé de Saint-Roch.

Ces paroles commençaient à faire comprendre à Saillard et à Baudoyer qu’Élisabeth n’était pas restée oisive depuis le moment où Godard l’avait avertie.

--Est-elle fûtée, ct’Élisabeth, s’écria Saillard en appréciant avec plus de justesse que ne le faisait l’abbé le rapide chemin de taupe tracé par sa fille.

--Elle a envoyé Godard savoir à la porte de monsieur Rabourdin quel journal il recevait, dit Gaudron, et je l’ai dit au secrétaire de Son Éminence; car nous sommes dans un moment où l’Église et le trône doivent bien connaître quels sont leurs amis, quels sont leurs ennemis.

--Voilà cinq jours que je cherche une phrase à dire à la femme de Son Excellence, dit Saillard.

--Tout Paris lit cela, s’écria Baudoyer dont les yeux étaient attachés sur le journal.

--Votre éloge nous coûte quatre mille huit cent francs, mon fiston! dit madame Saillard.

--Vous avez embelli la maison de Dieu, répondit l’abbé Gaudron.

--Nous pouvions faire notre salut sans cela, reprit-elle. Mais si Baudoyer a la place, elle vaut huit mille francs de plus, le sacrifice ne sera pas grand. Et s’il ne l’avait pas?... Hein, ma mère! dit-elle en regardant son mari, quelle saignée!...

--Eh! bien, dit Saillard enthousiasmé, nous regagnerions cela chez Falleix qui va maintenant étendre ses affaires en se servant de son frère qu’il a mis agent de change exprès. Élisabeth aurait bien dû nous dire pourquoi Falleix s’est envolé. Mais cherchons la phrase. Voilà ce que j’ai déjà trouvé: _Madame, si vous vouliez dire deux mots à Son Excellence_.....

--_Vouliez_, dit Gaudron, _daigniez_, pour parler plus respectueusement. D’ailleurs il faut savoir avant tout si madame la Dauphine vous accorde sa protection, car alors vous pourriez lui insinuer l’idée de coopérer aux désirs de son Altesse Royale.

--Il faudrait aussi désigner la place vacante, dit Baudoyer.

--_Madame la comtesse_, reprit Saillard en se levant et regardant sa femme avec un sourire agréable.

--Jésus! Saillard es-tu drôle comme ça! Mais, mon fils, prends donc garde, tu la feras rire, c’te femme!

--_Madame la comtesse..._ Suis-je mieux? dit-il en regardant sa femme.

--Oui, mon poulet.

--_La place de feu le digne monsieur La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer...._

--_Homme de talent et de haute piété_, souffla Gaudron.

--Écris, Baudoyer, cria le père Saillard, écris la phrase.

Baudoyer prit naïvement une plume et écrivit sans rougir son propre éloge, absolument comme eussent fait Nathan ou Canalis en rendant compte d’un de leurs livres.

--_Madame la comtesse..._ Vois-tu, ma mère, dit Saillard à sa femme, je suppose que tu es la femme du ministre.

--Me prends-tu pour une bête? je le devine bien, répondit-elle.

--_La place de feu le digne monsieur de La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer, homme d’un talent consommé et de haute piété..._ Après avoir regardé monsieur Gaudron qui réfléchissait, il ajouta: _serait bien heureux s’il l’avait_. Ha! ce n’est pas mal, c’est bref et ça dit tout.

--Mais, attends donc, Saillard, tu vois bien que monsieur l’abbé rumine, lui dit sa femme, ne le trouble donc pas.

--_Serait bien heureux si vous daigniez vous intéresser à lui_, reprit Gaudron, _et en disant quelques mots à Son Excellence, vous seriez particulièrement agréable à madame la Dauphine, par laquelle il a le bonheur d’être protégé_.

--Ah, monsieur Gaudron, cette phrase vaut l’ostensoir, je regrette moins les quatre mille huit cents... D’ailleurs, dis donc, Baudoyer, tu les paieras, mon garçon! As-tu écrit?

--Je te ferai répéter cela, ma mère, dit madame Saillard, et tu me la réciteras matin et soir. Oui, elle est bien troussée, cette phrase-là! Êtes-vous heureux d’être si savant, monsieur Gaudron! Voilà ce que c’est que d’étudier dans les séminaires, on apprend à parler à Dieu et à ses saints.

--Il est aussi bon que savant, dit Baudoyer en serrant les mains au prêtre. Est-ce vous qui avez rédigé l’article? demanda-t-il en montrant le journal.

--Non, répondit Gaudron. Cette rédaction est du secrétaire de Son Éminence, un jeune abbé qui m’a de grandes obligations et qui s’intéresse à monsieur Colleville; autrefois, j’ai payé sa pension au séminaire.

--Un bienfait a toujours sa récompense, dit Baudoyer.

Pendant que ces quatre personnes s’attablaient pour faire leur boston, Élisabeth et son oncle Mitral atteignaient le café Thémis, après s’être entretenus en chemin de l’affaire que le tact d’Élisabeth lui avait indiquée comme le plus puissant levier pour forcer la main au ministre. L’oncle Mitral, l’ancien huissier fort en chicane, en expédients et précautions judiciaires, regarda l’honneur de sa famille comme intéressé au triomphe de son neveu. Son avarice lui faisait sonder le coffre-fort de Gigonnet, et il savait que cette succession revenait à son neveu Baudoyer; il lui voulait donc une position en harmonie avec la fortune des Saillard et de Gigonnet, qui toutes écherraient à la petite Baudoyer. A quoi ne devait pas prétendre une fille dont la fortune irait à plus de cent mille livres de rente! Il avait adopté les idées de sa nièce et les avait entendues. Aussi avait-il accéléré le départ de Falleix en lui expliquant comment on allait vite en poste. Puis il avait réfléchi pendant son dîner sur la courbure qu’il convenait d’imprimer au ressort inventé par Élisabeth. En arrivant au café Thémis, il dit à sa nièce que lui seul pouvait arranger l’affaire avec Gigonnet, et il la fit rester dans le fiacre, afin qu’elle n’intervînt qu’en temps et lieu. A travers les vitres, Élisabeth aperçut les deux figures de Gobseck et de son oncle Bidault qui se détachaient sur le fond jaune vif des boiseries de ce vieux café, comme deux têtes de camées, froides et impassibles dans l’attitude que le graveur leur a donnée. Ces deux avares Parisiens étaient entourés de vieux visages où le trente pour cent d’escompte semblait écrit dans les rides circulaires qui, partant du nez, retroussaient des pommettes glacées. Ces physionomies s’animèrent à l’aspect de Mitral, et les yeux brillèrent d’une curiosité tigresque.

--Hé, hé, c’est le papa Mitral! s’écria Chaboisseau.

Ce petit vieillard faisait l’escompte de la librairie.

--Oui, ma foi, répondit un marchand de papier nommé Métivier.--Ah, c’est un vieux singe qui se connaît en grimaces.

--Et vous, vous êtes un vieux corbeau qui vous connaissez en cadavres, répondit Mitral.

--Juste, dit le sévère Gobseck.

--Que venez-vous faire ici, mon fils? venez-vous saisir notre ami Métivier? lui demanda Gigonnet en lui montrant le marchand de papier qui avait une trogne de vieux portier.

--Votre petite-nièce Élisabeth est là, papa Gigonnet, lui dit Mitral à l’oreille.

--Quoi, des malheurs! dit Bidault.