La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 24

Chapter 243,411 wordsPublic domain

Le diable pose toujours une victime auprès d’un Bixiou. Le Bureau Baudoyer avait donc sa victime, un pauvre expéditionnaire, âgé de vingt-deux ans, aux appointements de quinze cents francs, nommé Auguste-Jean-François Minard. Minard s’était marié par amour avec une ouvrière fleuriste, fille d’un portier, qui travaillait chez elle pour mademoiselle Godard et que Minard avait vue rue de Richelieu dans la boutique. Étant fille, Zélie Lorain avait eu bien des fantaisies pour sortir de son état. D’abord élève du Conservatoire, tour à tour danseuse, chanteuse et actrice, elle avait songé à faire comme font beaucoup d’ouvrières, mais la peur de mal tourner et de tomber dans une effroyable misère l’avait préservée du vice. Elle flottait entre mille partis, lorsque Minard s’était dessiné nettement, une proposition de mariage à la main. Zélie gagnait cinq cents francs par an, Minard en avait quinze cents. En croyant pouvoir vivre avec deux mille francs, ils se marièrent sans contrat, avec la plus grande économie. Minard et Zélie étaient allés se loger auprès de la barrière de Courcelles, comme deux tourtereaux, dans un appartement de cent écus, au troisième: des rideaux de calicot blanc aux fenêtres, sur les murs un petit papier écossais à quinze sous le rouleau, carreau frotté, meubles en noyer, petite cuisine bien propre; d’abord une première pièce où Zélie faisait ses fleurs, puis un salon meublé de chaises foncées en crin, une table ronde au milieu, une glace, une pendule représentant une fontaine à cristal tournant, des flambeaux dorés enveloppés de gaze; enfin une chambre à coucher blanche et bleue; lit, commode et secrétaire en acajou, petit tapis rayé au bas du lit, six fauteuils et quatre chaises; dans un coin, le berceau en merisier où dormaient un fils et une fille. Zélie nourrissait ses enfants elle-même, faisait sa cuisine, ses fleurs et son ménage. Il y avait quelque chose de touchant dans cette heureuse et laborieuse médiocrité. En se sentant aimée par Minard, Zélie l’aima sincèrement. L’amour attire l’amour, c’est l’_abyssus abyssum_ de la Bible. Ce pauvre homme quittait son lit le matin pendant que sa femme dormait, et lui allait chercher ses provisions. Il portait les fleurs terminées en se rendant à son bureau, en revenant il achetait les matières premières; puis, en attendant le dîner, il taillait ou estampait les feuilles, garnissait les tiges, délayait les couleurs. Petit, maigre, fluet, nerveux, ayant des cheveux rouges et crépus, des yeux d’un jaune clair, un teint d’une éclatante blancheur, mais marqué de rousseurs, il avait un courage sourd et sans apparat. Il possédait la science de l’écriture au même degré que Vimeux. Au Bureau, il se tenait coi, faisait sa besogne et gardait l’attitude recueillie d’un homme souffrant et songeur. Ses cils blancs et son peu de sourcils l’avaient fait surnommer le _lapin blanc_ par l’implacable Bixiou. Minard, ce Rabourdin d’une sphère inférieure, dévoré du désir de mettre sa Zélie dans une heureuse situation, cherchait dans l’océan des besoins du luxe et de l’industrie parisienne une idée, une découverte, un perfectionnement qui lui procurât une prompte fortune. Son apparente bêtise était produite par la tension continuelle de son esprit: il allait de la Double Pâte des Sultanes à l’Huile Céphalique, des briquets phosphoriques au gaz portatif, des socques articulés aux lampes hydrostatiques, embrassant ainsi les _infiniment petits_ de la civilisation matérielle. Il supportait les plaisanteries de Bixiou comme un homme occupé supporte les bourdonnements d’un insecte, il ne s’en impatientait même point. Malgré son esprit, Bixiou ne devinait pas le profond mépris que Minard avait pour lui. Minard se souciait peu d’une querelle, il y voyait une perte de temps. Aussi avait-il fini par lasser son persécuteur. Il venait au Bureau habillé fort simplement, gardait le pantalon de coutil jusqu’en octobre, portait des souliers et des guêtres, un gilet en poil de chèvre, un habit de castorine en hiver et de gros mérinos en été, un chapeau de paille ou un chapeau de soie à onze francs, selon les saisons, car sa gloire était sa Zélie: il se serait passé de manger pour lui acheter une robe. Il déjeunait avec sa femme et ne mangeait rien au Bureau. Une fois par mois il menait Zélie au spectacle avec un billet donné par du Bruel ou par Bixiou, car Bixiou faisait de tout, même du bien. La mère de Zélie quittait alors sa loge, et venait garder l’enfant. Minard avait remplacé Vimeux dans le Bureau de Baudoyer. Madame et monsieur Minard rendaient en personne leurs visites du jour de l’an. En les voyant, on se demandait comment faisait la femme d’un pauvre employé à quinze cents francs pour maintenir son mari dans un costume noir, et porter des chapeaux de paille d’Italie à fleurs, des robes de mousseline brodée, des pardessous en soie, des souliers de prunelle, des fichus magnifiques, une ombrelle chinoise, et venir en fiacre et rester vertueuse; tandis que madame Colleville ou telle autre _dame_ pouvaient à peine joindre les deux bouts, elles qui avaient deux mille quatre cents francs!...

Dans chacun de ces Bureaux, il se trouvait un employé ami l’un de l’autre jusqu’à rendre leur amitié ridicule, car on rit de tout dans les Bureaux. Celui du Bureau Baudoyer, nommé Colleville, y était commis principal, et, sous la Restauration, il eût été Sous-chef ou même Chef, depuis long-temps. Il avait en madame Colleville une femme aussi supérieure dans son genre que madame Rabourdin dans le sien. Colleville, fils d’un premier violon de l’Opéra, s’était amouraché de la fille d’une célèbre danseuse. Flavie Minoret, une de ces habiles et charmantes Parisiennes qui savent rendre leurs maris heureux tout en gardant leur liberté, faisait de la maison de Colleville le rendez-vous de nos meilleurs artistes, des orateurs de la Chambre. On ignorait presque chez elle l’humble place occupée par Colleville. La conduite de Flavie, femme un peu trop féconde, offrait tant de prise à la médisance, que madame Rabourdin avait refusé toutes ses invitations. L’ami de Colleville, nommé Thuillier, occupait dans le Bureau Rabourdin une place absolument pareille à celle de Colleville, et s’était vu par les mêmes motifs arrêté dans sa carrière administrative comme Colleville. Qui connaissait Colleville connaissait Thuillier, et réciproquement. Leur amitié, née au bureau, venait de la coïncidence de leurs débuts dans l’administration. La jolie madame Colleville avait, disait-on dans les Bureaux, accepté les soins de Thuillier que sa femme laissait sans enfants. Thuillier dit le beau Thuillier, ex-homme à bonnes fortunes, menait une vie aussi oisive que celle de Colleville était occupée. Colleville, première clarinette à l’Opéra-Comique, et teneur de livres le matin, se donnait beaucoup de mal pour élever sa famille, quoique les protections ne lui manquassent pas. On le regardait comme un homme très-fin, d’autant plus qu’il cachait son ambition sous une espèce d’indifférence. En apparence content de son sort, aimant le travail, il trouvait tout le monde, même les chefs, disposés à protéger sa courageuse existence. Depuis quelques jours seulement madame Colleville avait réformé son train de maison, et semblait tourner à la dévotion; aussi disait-on vaguement dans les Bureaux qu’elle pensait à prendre dans la Congrégation un point d’appui plus sûr que le fameux orateur François Keller, un de ses plus constants adorateurs dont le crédit n’avait pas jusqu’à présent fait obtenir une place supérieure à Colleville. Flavie s’était adressée, et ce fut une de ses erreurs, à des Lupeaulx. Colleville avait la passion de chercher l’horoscope des hommes célèbres dans l’anagramme de leurs noms. Il passait des mois entiers à décomposer des noms et les recomposer afin d’y découvrir un sens. _Un corse la finira_ trouvé dans _révolution française.--Vierge de son mari_ dans _Marie de Vigneros_, nièce du cardinal de Richelieu.--_Henrici mei casta dea_ dans _Catharina de Médicis.--Eh c’est large nez_ dans _Charles Genest_, l’abbé de la cour de Louis XIV, si connu par son gros nez qui amusait le duc de Bourgogne; enfin tous les anagrammes connus avaient émerveillé Colleville. Érigeant l’anagramme en science, il prétendait que le sort de tout homme était écrit dans la phrase que donnait la combinaison des lettres de ses nom, prénoms et qualités. Depuis l’avénement de Charles X, il s’occupait de l’anagramme du Roi. Thuillier, qui lâchait quelques calembours, prétendait que l’anagramme était un calembour en lettres. Colleville, homme plein de cœur, lié presqu’indissolublement à Thuillier, le modèle de l’égoïste, présentait un problème insoluble et que beaucoup d’employés de la Division expliquaient par ces mots: «Thuillier est riche et le ménage Colleville est lourd!» En effet, Thuillier passait pour joindre aux émoluments de sa place les bénéfices de l’escompte; on venait souvent le chercher pour parler à des négociants avec lesquels il avait des conférences de quelques minutes dans la cour, mais pour le compte de mademoiselle Thuillier sa sœur. Cette amitié consolidée par le temps était basée sur des sentiments, sur des faits assez naturels qui trouveront leur place ailleurs (voyez _les petits bourgeois_) et qui formeraient ici ce que les critiques appellent des longueurs. Il n’est peut-être pas inutile de faire observer néanmoins que si l’on connaissait beaucoup madame Colleville dans les Bureaux, on ignorait presque l’existence de madame Thuillier. Colleville, l’homme actif, chargé d’enfants, était gros, gras, réjoui; tandis que du Thuillier, _le Beau de l’Empire_, sans soucis apparents, oisif, d’une taille svelte, offrait aux regards une figure blême et presque mélancolique.--«Nous ne savons pas, disait Rabourdin en parlant de ces deux employés, si nos amitiés naissent plutôt des contrastes que des similitudes.»

Au contraire de ces deux frères siamois, Chazelle et Paulmier étaient deux employés toujours en guerre: l’un fumait, l’autre prisait, et ils se disputaient sans cesse à qui pratiquait le meilleur mode d’absorber le tabac. Un défaut qui leur était commun et qui les rendait aussi ennuyeux l’un que l’autre aux employés consistait à se quereller à propos des valeurs mobilières, du taux des petits pois, du prix des maquereaux, des étoffes, des parapluies, des habits, chapeaux, cannes et gants de leurs collègues. Ils vantaient à l’envi l’un de l’autre les nouvelles découvertes sans jamais y participer. Chazelle colligeait les prospectus de librairie, les affiches à lithographies et à dessins; mais il ne souscrivait à rien. Paulmier, le collègue de Chazelle en bavardage, passait son temps à dire que, s’il avait telle ou telle fortune, il se donnerait bien telle ou telle chose. Un jour Paulmier alla chez le fameux Dauriat pour le complimenter d’avoir amené la librairie à produire des livres satinés avec couvertures imprimées, et l’engager à persévérer dans sa voie d’améliorations. Paulmier ne possédait pas un livre! Le ménage de Chazelle, tyrannisé par sa femme et voulant paraître indépendant, fournissait d’éternelles plaisanteries à Paulmier; tandis que Paulmier, garçon, souvent à jeun comme Vimeux, offrait à Chazelle un texte fécond avec ses habits râpés et son indigence déguisée. Chazelle et Paulmier prenaient du ventre: celui de Chazelle, rond, petit, pointu, avait, suivant un mot de Bixiou, l’impertinence de toujours passer le premier; celui de Paulmier flottait de droite à gauche; Bixiou le leur faisait mesurer une fois par trimestre. Tous deux ils étaient entre trente et quarante ans; tous deux, assez niais, ne faisant rien en dehors du Bureau, présentaient le type de l’employé pur sang, hébété par les paperasses, par l’habitation des Bureaux. Chazelle s’endormait souvent en travaillant; et sa plume, qu’il tenait toujours, marquait par de petits points ses aspirations. Paulmier attribuait alors ce sommeil à des exigences conjugales. En réponse à cette plaisanterie, Chazelle accusait Paulmier de boire de la tisane quatre mois de l’année sur les douze et lui disait qu’il mourrait d’une grisette. Paulmier démontrait alors que Chazelle indiquait sur un almanach les jours où madame Chazelle le trouvait aimable. Ces deux employés, à force de laver leur linge sale en s’apostrophant à propos des plus menus détails de leur vie privée, avaient obtenu la déconsidération qu’ils méritaient.--«Me prenez-vous pour un Chazelle?» était un mot qui servait à clore une discussion ennuyeuse.

Monsieur Poiret jeune, pour le distinguer de son frère Poiret l’aîné, retiré dans la Maison-Vauquer, où Poiret jeune allait parfois dîner, se proposant d’y finir également ses jours, avait trente ans de service. La nature n’était pas si invariable dans ses révolutions que le pauvre homme dans les actes de sa vie: il mettait toujours ses effets dans le même endroit, posait sa plume au même fil du bois, s’asseyait à sa place à la même heure, se chauffait au poêle à la même minute, car sa seule vanité consistait à porter une montre infaillible, réglée d’ailleurs tous les jours sur l’Hôtel-de-Ville devant lequel il passait, demeurant rue du Martroi. De six heures à huit heures du matin, il tenait les livres d’une forte maison de nouveautés de la rue Saint-Antoine, et de six heures à huit heures du soir ceux de la maison Camusot rue des Bourdonnais. Il gagnait ainsi mille écus, y compris les émoluments de sa place. Atteignant, à quelques mois près, le temps voulu pour avoir sa pension, il montrait une grande indifférence aux intrigues des Bureaux. Semblable à son frère à qui sa retraite avait porté un coup fatal, il baisserait sans doute beaucoup quand il n’aurait plus à venir de la rue du Martroi au Ministère, à s’asseoir sur sa chaise et à expédier. Chargé de faire la collection du journal auquel s’abonnait le bureau et celle du _Moniteur_, il avait le fanatisme de cette collection. Si quelque employé perdait un numéro, l’emportait et ne le rapportait pas, Poiret jeune se faisait autoriser à sortir, se rendait immédiatement au bureau du journal, réclamait le numéro manquant et revenait enthousiasmé de la politesse du caissier. Il avait toujours eu affaire à un charmant garçon; et, selon lui, les journalistes étaient décidément des gens aimables et peu connus. Homme de taille médiocre, Poiret avait des yeux à demi éteints, un regard faible et sans chaleur, une peau tannée, ridée, grise de ton, parsemée de petits grains bleuâtres, un nez camard et une bouche rentrée où flânaient quelques dents gâtées. Aussi Thuillier disait-il que Poiret avait beau se regarder dans un miroir, il ne se voyait pas dedans (de dents). Ses bras maigres et longs étaient terminés par d’énormes mains sans aucune blancheur. Ses cheveux gris, collés par la pression de son chapeau, lui donnaient l’air d’un ecclésiastique, ressemblance peu flatteuse pour lui, car il haïssait les prêtres et le clergé, sans pouvoir expliquer ses opinions religieuses. Cette antipathie ne l’empêchait pas d’être extrêmement attaché au gouvernement quel qu’il fût. Il ne boutonnait jamais sa vieille redingote verdâtre, même par les froids les plus violents; il ne portait que des souliers à cordons, et un pantalon noir. Il se fournissait dans les mêmes maisons depuis trente ans. Quand son tailleur mourut, il demanda un congé pour aller à son enterrement, et serra la main au fils sur la fosse du père en lui assurant sa pratique. L’ami de tous ses fournisseurs, il s’informait de leurs affaires, causait avec eux, écoutait leurs doléances et les payait comptant. S’il écrivait à quelqu’un de _ces messieurs_ pour ordonner un changement dans sa commande, il observait les formules les plus polies, mettait _Monsieur_ en vedette, datait et faisait un brouillon de la lettre qu’il gardait dans un carton étiqueté: _Ma correspondance_. Aucune vie n’était plus en règle. Poiret possédait tous ses mémoires acquittés, toutes ses quittances même minimes et ses livres de dépense annuelle enveloppés dans des chemises et par années, depuis son entrée au Ministère. Il dînait au même restaurant, à la même place, par abonnement, au Veau-qui-tette, place du Châtelet; les garçons lui gardaient sa place. Ne donnant pas au _Cocon d’or_, la fameuse maison de soierie, cinq minutes au delà du temps dû, à huit heures et demie il arrivait au café David, le plus célèbre du quartier, et y restait jusqu’à onze heures; il y venait comme au Veau-qui-tette depuis trente ans, et prenait une bavaroise à dix heures et demie. Il y écoutait les discussions politiques, les bras croisés sur sa canne, et le menton dans sa main droite, sans jamais y participer. La dame du comptoir, seule femme à laquelle il parlât avec plaisir, était la confidente des petits accidents de sa vie, car il possédait sa place à la table située près du comptoir. Il jouait au domino, seul jeu qu’il eût compris. Quand ses partners ne venaient pas, on le trouvait quelquefois endormi, le dos appuyé sur la boiserie et tenant un journal dont la planchette reposait sur le marbre de sa table. Il s’intéressait à tout ce qui se faisait dans Paris, et consacrait le dimanche à surveiller les constructions nouvelles. Il questionnait l’invalide chargé d’empêcher le public d’entrer dans l’enceinte en planches, et s’inquiétait des retards qu’éprouvaient les bâtisses, du manque de matériaux ou d’argent, des difficultés que rencontrait l’architecte. On lui entendait dire: «J’ai vu sortir le Louvre de ses décombres, j’ai vu naître la place du Châtelet, le quai aux Fleurs, les marchés!» Lui et son frère, nés à Troyes d’un commis des Fermes, avaient été envoyés à Paris étudier dans les Bureaux. Leur mère se fit remarquer par une inconduite désastreuse, car les deux frères eurent le chagrin d’apprendre sa mort à l’hôpital de Troyes, nonobstant de nombreux envois de fonds. Non-seulement tous deux jurèrent alors de ne jamais se marier, mais ils prirent les enfants en horreur: mal à leur aise auprès d’eux, ils les craignaient comme on peut craindre les fous, et les examinaient d’un œil hagard. L’un et l’autre, ils avaient été écrasés de besogne sous Robert Lindet. L’Administration ne fut pas juste alors envers eux, mais ils se regardaient comme heureux d’avoir conservé leurs têtes, et ne se plaignaient qu’entre eux de cette ingratitude, car ils avaient _organisé le maximum_. Quand on joua le tour à Phellion de faire réformer sa fameuse phrase par Rabourdin, Poiret prit Phellion à part dans le corridor en sortant et lui dit:--«Croyez bien, monsieur, que je me suis opposé de tout mon pouvoir à ce qui a eu lieu.» Depuis son arrivée à Paris, il n’était jamais sorti de la ville. Dès ce temps, il avait commencé un journal de sa vie où il marquait les événements saillants de la journée; du Bruel lui apprit que lord Byron faisait ainsi. Cette similitude combla Poiret de joie, et l’engagea à acheter les œuvres de lord Byron, traduction de Chastopalli à laquelle il ne comprit rien du tout. On le surprenait souvent au Bureau dans une pose mélancolique, il avait l’air de penser profondément et ne songeait à rien. Il ne connaissait pas un seul des locataires de sa maison, et gardait sur lui la clef de son domicile. Au jour de l’an, il portait lui-même ses cartes chez tous les employés de la Division, et ne faisait jamais de visites. Bixiou s’avisa, par un jour de canicule, de graisser de saindoux l’intérieur d’un vieux chapeau que Poiret jeune (il avait cinquante-deux ans) ménageait depuis neuf années. Bixiou, qui n’avait jamais vu que ce chapeau-là sur la tête de Poiret, en rêvait, il le voyait en mangeant; il avait résolu, dans l’intérêt de ses digestions, de débarrasser les Bureaux de cet immonde chapeau. Poiret jeune sortit vers quatre heures. En s’avançant dans les rues de Paris, où les rayons du soleil réfléchis par les pavés et les murailles produisent des chaleurs tropicales, il sentit sa tête inondée, lui qui suait rarement. _S’estimant dès lors malade ou sur le point de le devenir_, au lieu d’aller au Veau-qui-tette, il rentra chez lui, tira de son secrétaire le journal de sa vie, et consigna le fait de la manière suivante:

_Aujourd’hui, 3 juillet 1823, surpris par une sueur étrange et annonçant peut-être la suette, maladie particulière à la Champagne, je me dispose à consulter le docteur Haudry. L’invasion du mal a commencé à la hauteur du quai de l’École._

Tout à coup, étant sans chapeau, il reconnut que la prétendue sueur avait une cause indépendante de sa personne. Il s’essuya la figure, examina le chapeau, ne put rien découvrir, car il n’osa découdre la coiffe. Il nota donc ceci sur son journal:

_Porté le chapeau chez le sieur Tournan, chapelier rue Saint-Martin, vu que je soupçonne une autre cause à cette sueur, qui ne serait pas alors une sueur, mais bien l’effet d’une addition quelconque nouvellement ou anciennement faite au chapeau._

Monsieur Tournan notifia sur-le-champ à sa pratique la présence d’un corps gras obtenu par la distillation d’un porc ou d’une truie. Le lendemain Poiret vint avec un chapeau prêté par monsieur Tournan en attendant le neuf; mais il ne s’était pas couché sans ajouter cette phrase à son journal: _Il est avéré que mon chapeau contenait du saindoux ou graisse de porc_. Ce fait inexplicable occupa pendant plus de quinze jours l’intelligence de Poiret, qui ne sut jamais comment ce phénomène avait pu se produire. On l’entretint au Bureau des pluies de crapauds et autres aventures caniculaires, de la tête de Napoléon trouvée dans une racine d’ormeau, de mille bizarreries d’histoire naturelle. Vimeux lui dit qu’un jour son chapeau, à lui Vimeux, avait déteint en noir sur son visage, et que les chapeliers vendaient des drogues. Poiret alla plusieurs fois chez le sieur Tournan, afin de s’assurer de ses procédés de fabrication.